DE LA POESIE PASTORALE AU COMMENCEMENT DU D!X
^EUVIÈME SIÈCLE. ANDIÉ CHÉMER. ATALA El
CHACTAS DE M. ÙE Cil ATEAUBRIAJNT.
La Révolution n'était guère plus champêtre que le dix-huitième siècle, et la Terreur ne comportait point les douces et riantes peintures qui sont propres à l'idylle et à l'amour ingénu. Cependant la Révolution et la Terreur avaient aussi le goût de la pastorale. Robespierre a fait des madrigaux ' , Saint-Just un poëme d'Organf, où il essaye çà et là de peindre l'amour ingénu ; seulement, comme dans la plupart des poètes et des romanciers du dix-huitième siècle, l'amour ingénu y touche de près au libertinage. L'organisateur des armées et des victoires de la Révolu-
• Voici un madrigal de Robespierre, cité dans les Àcles des Apôlret, t. I, p. 10:
Crois-moi, jeune et belle Ophélic, Quoi qu'en dise le monde et malgii' ton miroir, Contente d'être belle et de n'en rien savoir.
Garde toujours ta modestie.
Sur le pouvoir de tes appas
Demeure toujours alarmée ;
Ta n'en seras que mieux aiuu'-e.
Si tu crains de ne roirc pas.
tion, Carnot, chante son retour à sa cliaumière ' . C'est surtout quand on lit le programme des fêtes de la Convention, qu'on surprend de plus prè? le bizarre mélange que faisait l'esprit du temps, des violences de la Terreur et des douceurs de la pastorale. A la voir dans ses solennités populaires, la Convention semble tenir à la fois la hache et la houlette, le tambour qui étouffe les cris des suppliciés, et le galoubet qui fait danser les bergères. Mégère se déguise en Astrée; le loup se fait berger. Dans la fête de l'Etre-Suprême, « chaque membre de la Convention portait à la main un boi'quet d'épis de blé, de fleurs et de fruits.... Au centre de la représentation nationale, quatre taureaux vigoureux, couverts de festons et de guirlandes, traînent un char sur lequel brille un trophée composé des instruments des arts et métiers.... Les jeunes filles jettent vers le ciel les fleurs qu'elles ont apportées, seule propriété dans un âge aussi tendre.... Une décharge formidable d'artillerie, interprète de la vengeance nationale, enflamme le courage de nos républicains.... » Voilà le programme de la fêle, où l'ordonnateur unit les piques et les fleurs, (a. vengeance nationale et la candeur des jeunes filles. La description que font les journaux du
Fuyez, tumultueux désirs; Calme mes sens, tendre verdure; Je ne veux plus d'autres plaisirs Que ceux de la simple uaturo.
Venez, venez, jeunes bergers, Eiilourez-iiioi, jeunes bergères; Suivons, dans de rianls vergers.
Les iiiceurs agrestes de nos jMires.
temps a le même caractère : « Une heureuse et louchante uniformité régnait dans la décoration intérieure de nos maisons, et la bonne nature en avait fait tous les frais. Des festons, des guirlandes, des fleurs, de nombreux feuillages, des arbres plantés devant toutes les portes, partout les joyeuses couleurs nationales flottant dans les airs. On eût dit, au premier coup d'œil, que Paris était changé en un vaste et beau jardin, en un riant verger. 11 est plus aisé de bien sentir que de bien rendre l'impiession douce et profonde qu'a faite sur toutes les âmes sensibles ce spectacle d'un genre aussi nouveau que pittoresque. La fraîcheur de la décoration universelle, la beauté du jour, la franche gaieté du peuple, les cris mille fois répétés de vive la Eépublique! vivent nos représentant l vive la Montagne 1 ont appris, d'une manière aussi terrible qu'éloquente, aux aristocrates, que leur dernière heure est enfin sonnée ' . y Que dites-vous de cette idylle qui aboutit aux arrêts du tribunal révolutionnaire, et de cette fête de hameau interrompue par l'apparition de la guillotine"' C'est le ton du temps. Lisez les romans et les pièces de théâtre : mêmes mignardises et mêmes sentimentalités pastorales. J'ai parcouru quelques-uns des romans de M. Ducray-Duminil, le plus fécond romancier de cette époque : Lolotte et Taiifan, Alexis ou la Maisonnette dans les bois, Victor ou V Enfant de la forêt. Ces ouvrages, écrits pendant les troubles de ki Révolution, ont l'air d'avoir été faits pour un peuple
' Uisloire parlementaire de la Ricolulion, t. XX\I1I, p- isv
lit, 16S.
d'enfants heureux '. Ce sont partout des personnages honnêtes et attendrissants, des enfants pleins de bonnes qualités, pleins de sensibilité surtout, qui est la qualité favorite du dix-huitième siècle, et qui équivaut à la vertu. 11 y a des persécuteurs et des brigands, mais qui semblent n'avoir d'autre rôle que d'exercer la vertu et de la faire triompher avec plui? d'éclat. Ces fictions bénignes amusaient le vulgaire pendant les angoisses de la Terreur.
Cette littérature, qui n'avait ni vérité ni force, ne pouvait pas longtemps suffire au goût du public, et, aussitôt que l'élite de la société, affranchie du joug de la Révolution, commença à respirer et à revivre, une autre littérature commença aussi à se faire jour. Je ne veux point ici faire l'histoire de celle littérature nouvelle, qui est celle du dix-neuvième siècle, et marquer par quels traits elle se rattache à la littérature du dix-huitième, par quels traits elle s'en sépare. Je veux chercher seulement comment elle a essayé de peindre l'amour ingénu, et je chercherai cette peinture dans les idylles d'André Chénier, dans les ouvrages de M. de Chateaubriant, dans ceux de M. de Lamartine, et enfin dans quelques romans de M""^ Sand.
André Chénier mourut sur l'échafaud révolutionnaire le 7 thermidor, la veille même de la délivrance de la France, et il disait en allant au supplice et en se frappant le front : f avais pourtant quelque chose là! Ce quelque chose qu'il avait là, c'était le secret d'une
' Voyez surtout le recueil intitulé : Codicille senlimenta /ou Recueil de discours contes, anecdotes, idylles, romances ci poésies fugitives. 17 93,, s vol.
poésie nouvelle, ou du moins d'une poésie empruntée de plus près à l'étude et à l'imitation de l'antiquité. Il ne faut pas, en effet, se faire illusion sur la poésie d'André Chénier : il n'y a rien chez lui qui sente la poésie romantique, rien qui soit inspiré de Shakspeare ou du génie germanique. 11 est gi'ec, et c'est par une plus vive et plus fidèle imitation de l'antiquité grecque qu'il veut renouveler la poésie française. Il fait en poésie ce que David fait dans la peinture, et il se rattache à cette renaissance de l'art antique qui, sous Louis XVI, commence à succéder à la peinture affectée et prétentieuse du dix-huitième siècle.
Chose curieuse et qui témoigne de l'étroite parenté qu'il y a entre l'esprit français et le génie de l'antiquité grecque et latine: toutes les fois que nous avons vouhi régénérer notre littérature, c'est aux sources antiques que nous avons recouru. Ronsard 'et les poètes de son école ne cherchaient pas leurs inspirations dans les vieux romanç et dans les fabliaux du moyen âge; ils ne visaient pas à être Gaulois ou Francs, mais à être Grecs et Latins. Malherbe, qui détrôna Ronsard, aimait le vieux fonds de notre langue et ne voulait pas qu'on le troublât par l'imitation pédantesque du grec et du latin. Par là il tenait plus du génie des peuples modernes que les poètes de la renaissance; cependant il imitait l'antiquité et surtout les Latins, dont le bon sens sévère plaisait à son esprit correct. Roileau et Racine n'ont eux-mêmes épuré et fixé la langue de la poésie qu'en imitant de plus près les Grecs. André Chénier prit la même route ; ce fut aussi par l'étude de la poésie grecque qu'il ranima et rajeunit la poésie
française. De telle sorte qu'on peut dire que, dans toutes les révolutions de notre histoire littéraire, il n'y a jamais eu d'autre innovation qu'une nouvelle manière d'étudier et d'imiter l'antiquité.
André Chénier a pris soin lui-même d'expliquer comment il entend limitation des anciens. Comme à celte âme de poète tout s'offre avec une image, c'est par une image aussi qu'il exprime le genre d'imitalion et d'étude qu'il veut qu'on fasse de l'antiquité: « Je veux, dit-il, qu'on imite les anciens,
Comme aux bords d'Eurotas,
Lorsqu'une épouse est près du terme de Lucine,
On suspend devant elle, en un riche tableau,
Ce que l'art de Zeuxis anima de plus beau,
Apollon et Bacchus, Hyacinthe, Nérée,
Avec les deux gémeaux, leur sœur tant dé*irée.
L'épouse les contemple; elle nourrit ses yeux
De ces objets, honneur de la terre et des deux ;
Et de son flanc rempli de ces formes nouvelles
Sort un fruit noble et beau comme ces beaux modèles.
Voilà de quelle manière André Chénier veut que les poètes modernes imitent l'antiquité, non en l'étudiant ou en la copiant d'une manière pédantesquc, mais en la contemplant connue un modèle divin, en se pénétrant de sa beauté, en faisant que les yeux s'en repaissent à loisir et que l'âme s'en nourrisse, aCn que l'esprit puisse la produire. 11 faut vivre avec l'antiquité; il faut respirer son air, il faut se faire à son climat, à sa liunière de pourpre :
Largior hic campos aclhcr et luminc vcsUt Purpurco
11 faut enfin que l'imitation se change en inspiration. Rien n'est pris entièrement de l'antiquité dans André Chénier, et cependant tout la rappelle. Sans cesse nous voyons dans ses fragments quelque vers ou quelque image empruntée aux poêles antiques, et Chénier ajoute dans une note que cette image pourra faire un quudro, un tableau ; car il compose ses vers comme le peintre compose ses tableaux : il va partout cherchant ce qui est beau ou ce qui est gracieux, ici un trait, là un autre. Les idylles d'André Chénier ne sont nulle part tout entières dans l'antiquité, non plus que les paysages du Poussin ne sont nulle part tout entiers dans la nature; mais les traits en sont partout. C'est par là qu'André Chénier est en même temps vrai et élégant; c'est par là que ses idylles ont une vie et une grâce qui leur est propre. Aussi aime-t-il à les montrer marchant et courant, pour ainsi dire, comme les nymphes dont elles chantent la beauté, et allant audevant de ses amis pour leur souhaiter la bienvenue du poète :
De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil. Va trouver mon ami, va, ma flUe nouvelle, Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle. L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants; D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs; Et des fleurs sur son sein et des fleurs sur sa tête, Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête A défier un jour les pipeaux de Serrais, Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêt* *.
Hylas.
En se faisant le disciple des Grecs, André Chénie? est cependant plus moderne encore qu'il ne veut l'être ou qu'on croit qu'il ne l'est. Je lui en fais un mérite., au lieu de lui en faire un reproche. Ce qu'il faut, en effet, emprunter à l'antiquité, c'est la forme et l'expression ; la poésie moderne aurait grand tort de se priver rjcs sentiments ou même de l'inquiétude morale que l'âme humaine, depuis le christianisme, a pris dans une étude et dans une sur^ veillance plus attentives d'elle -même. Aussi André Chénier, tout poêle antique qu'il veut être, touche pourtant de plus près qu'on ne le croit au poète qui a le plus vivement ex|)rimé l'état de l'âme humaine dans la société moderne, je veux dire à M. de Lamartine. 11 le précède et l'annonce, pour ainsi dire, non par l'expression, mais par le tour de quelquesuns de ses sentiments et de ses idées :
Douce mélancolie, aimable mensongère,
Des antres des loréts déesse tuléiaire,
Qui viens d'une insensible et charmante langueur
Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur,
Quand, sorti vers le soir des grottes reculées,
Il s'égare à pas lents au penchant des vallées,
Et voit des derniers feux le ciel se colorer
Et sjr les monts lointains un beau jour expirer*.
Voilà le poète descriptif, comme l'étaient presque tous les poètes de la fin du dix-huitiôme siècle; mais cette poésie descriptive a déjà un autre caractère et un autre accent. La poésie, de nos jours, n'a pus
• If Élégie.
cessé d'aimer la description; mais à la description elle a mêlé la réflexion, et elle a échappé par là au danger de tomber dans l'inventaire ou dans le catalogue. Ce nouveau caractère de la poésie descrip» tive perce dans André Chénier. La beauté du soir, la douceur des dei'niers rayons du soleil, le miroir des eaux, le charme des bois et des prés ne valcni chez lui que parce qu'ils sont contemplés, et la pensée de l'homme vient animer le spectacle de la nalure. Bientôt ces beaux aspects éveillent, chez le sage qui les considère, de douces rêveries :
Il revoit près de lui, tout à coup animés,
Ces fantômes si Ijeaux, à nos pleurs tant aimés ;
Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries ; Ses yeux laissent tomber une larme '
Qui ne se souvient ici de l'ode de M. de Lamarlmc, le Soir?
Tout à coup, détaché des cieux.
Un rayon de l'aslrc nocturne, Glissant sur mon front taciturne, Vient mollement toucher mes veux.
Mon âme à ta clarté s'enflamme, Je sens des transports inconnus.
Je songe à ceux qui ne sont plus; Douce lumière, es-tu leur àme?
14« Élégie.
(î4 DE LA POÉSIE PAST0!\A;.E
Peut-être ces mânes licurcus Glissent aussi sur le lioc.igc; Enveloppé de leur image, Je crois me sentir plus pav- d'eus.
Ah! si c'est vous, ombres cliciics, Loin de la foule et loin du 1 ruit, Revenez ainsi chaque nuit Vous mêler à mes rêveries !
Quelle ressemblance ! et comme , à mesure qu'on s'avance, on voit, pour ainsi dire, André Chénicr se séparer de la poésie du dix-huitième siècle et trouver peu à peu les idées et les émotions qui vont devenir familières à la poésie du dix-neuvième siècle !
S'il y a des ressemblances, il y a encore pourtant plus de différences. Je ne parle pas seulement de la différence du style, qui fait la supériorité d'AïuIré Chénier sur les poètes de notre temps, sinon sur M . de Lamartine dans les Méditations. Ainsi, quand il se laisse aller à la mélancolie, jamais il ne tombe dans les expressions vagues et vaporeuses; sa parole est toujours vive et nette, son coloris toujours pur et brillant. 11 tient ce mérite de l'étude et de l'imitation des Grecs. Mais il y a des différences plus caractéristiques entre sa mélancolie et celle des poètes modernes. Ses rêveries ne tournent pas à cette mise en scène du moi (jui est la manie des poètes modernes, à cet égoïsme misantbropique et vaniteux qui se glorifie d'avoir dés désiis qu'il ne peut pas satislaire, et qui se fait, de l'impuissance même de ses prétentions, une sorte d'originalité et de distinction. Les rêveries, dans André Chénier, sont littéraires, au lieu d'être pcr-
soniielles. Ces fantômes aimés qu'il voit errer autour de lui, ces mânes aux yeux charmants sont les héroïnes des romans qu'il a lus, et non les héroïnes de ses aventures ou de ses rêves. Le moi bruyant et mécontent n'a pas encore fait invasion dans la poésie; cependant il est tout prêt d"y entrer : car la mélancolie et la contemplation sont déjà des sentiments familiers à la poésie, et, dès que l'homme contemple et médite autre chose que Dieu, il est tout près de ne contempler et de ne méditer que soimême.
Ainsi, à prendre dans André Chénier certains sentiments et certaines idées qui ne sont déjà plus du dix-huitième siècle, il est, par son âge comme par le caractère de son génie, entre les deux siècles. Ailleurs, et dans ses idylles particulièrement, il est tout antique. Le Jeune malade semble une véritable idylle de Théocrite retrouvée dans les cendres de Pompéïa ou dans un manuscrit palimpseste. Mais ne croyons pas que l'antiquité fasse tort ici à la vérité. 11 y a une vérité qui n'est ni antique ni moderne, qui est la vérité même du cœur humain, quand il s'abandonne à la passion sans résistance et sans réserve. Toutes les grandes passions, les bonnes comme les mauvaises, celles qui prennent l'âme tout entière, l'amour maternel dans Andromaque, l'amour paternel dans le père de l'Enfant prodigue, l'amour filial dans Antigone, l'amour enfin dans la Simèthe de Théocrite ou dans le chevalier des Grieux de Manon Lescaut, tous ces mouvements irrésistibles du cœur ne sont ni antiques ni modernes : ils sont humains.
Tel est l'amour dans le Jeune malade. Pendant
quelque temps, la mère du jeune homme ne sait pas ce qui le fait souffrir : qu'a-t-il ?
Parle, parle, mon fils! quel chagrin te consume? Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume.
Le jeune homme se tait; mais enfin, vaincu par les prières de sa mère, ou troublé par le délire de la fièvre, il parle, il s'écrie :
0 coteaux d'Érvmanthe! ô vallons! ô bocage! 0 vent sonore et frais qui troublais le feuillage Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein Agitais les replis de leur robe de lin !
De légères beautés troupe agile et dansante
Tu sais, tu sais, ma mère? aux bords de l'Éryraanthe;
Là ni loups ravisseurs, ni serpents, ni poisons
0 visage divin! ô fêtes! ô chansons!
Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, Aucun lieu n'est si beau dans toute la nature. Dieux ! ces bras et ces fleurs, ces cheveux, ces pieds nus, Si blancs, si délicats! je ne les verrai plus! Oh! portez, portez-moi sur les bords d'Érymanthe, . Que je la voie encor, cette vierge charmante!
A ce trouble, à ces cris, la mère a reconnu le mal i;ui dévore son fils :
, . . C'est l'amour, c'est l'amour, insensé, Qui t'a jusqu'à ce point cruellement blessé!
André Chénicr n d nas seulement celle vérité dans la passion, quand il chante l'amour tel que le chanlail Tantiquité; il a le même don de sincérité cl de
grâce, quand il chante ses amours et sa Camille, qui me parait ressembler quelque peu aux Délie et aux Cinthie des poètes latins. Il n'a pas besoin des souvenirs de l'Érymanthe ou du Pénée pour donner à l'amour une expression poétique : les traits de la vie quotidienne lui suffisent; le tableau chez lui n'emprunte rien au cadre. Voyez quand il raconte comment ses amis veulent l'engager à quitter la poésie amoureuse pour la poésie épique :
Mais si, bientôt lassé de ces poursuites folles, Je reloiirne à mes riens que tu nommes frivoles. Si je chante Camille, alors écoute, voi, Les vers pour la chanter naissent autour de moi; Tout pour elle a des vers ; ils renaissent en foule ; Ils brillent dans les flots du ruisseau qui s'écouie; Ils prennent des oiseaux la voix et les couleurs; Je les trouve cachés dans les replis des fleurs. Son sein a le duvet de ce fruit que je touche ; Cette rose au matin sourit comme sa bouche; Le miel qu'ici l'abeille eut soin de déposer, Ne vaut pas à mon cœur le miel de son baiser. Tout pour elle a des vers; ils me viennent sans peine. Doux comme son parler, doux comme son haleine.
Ces vers vraiment amoureux, ces idylles et ces élégies pleines de grâce et pures de coquetterie n'étaient certes déjà plus du dix-huitième siècle. Quellt difierence avec les vers fardés de Dorât et avec les bergeries de Florian! Le dix-neuvième siècle, dont cette jeune et gracieuse poésie aurait dû inaugurer la naissance, ne l'a connue et ne l'a prise pour modèle que lorsqu'il avait déjà cherché d'autres inspirations, en Angleterre, en Allemagne, dans le
moyen âge, partout, excepté où André Chénier avait cherché et avait trouvé les siennes. Il s'y est donc rattaché par l'admiration plutôt que par l'imitation; mais c'est l'honneur d'André Chénier d'avoir su, dès la fin du dix-huitième siècle, donner à la France une poésie toute nouvelle, une poésie qui, par la pureté du goût et par le respect de la langue, est conforme à l'esprit français, et qui le régénère sans le dépayser.
André Chénier fut un novateur secret et ignoré, qui fit sa révolution pour lui seul. M. de Chateaubriant, au contraire, fut un novateur qui trouva de bonne heure la lutte qu'il cherchait. Je ne veux pas ici examiner le caractère et l'influence littéraire des ouvrages de M. de Chateaubriant; je me borne à chercher comment il a exprimé l'amour.
Le dix-neuvième siècle ne semblait pas avoir une vocation particulière pour exprimer l'amour ingénu, et 31. de Chateaubriant avait moins que personne cette vocation. Cependant il en eut la prétention, et son i4^a/a était destinée à faire le pendant de Paul et Virginie. Prenez le sujet di'Atala: ce sont les amours de deux jeunes sauvages, comme Panl et Virginie sont les amours de deux jeunes créoles. Quoi de plus semblable en apparence? quoi de plus opposé au fond? Atala n'est point une Virginie sauvage; elle n'en a ni la naïveté ni la simplicité. Mille sentiments divers, que Virginie n'a jamais connus, l'ont déjà atteinte et tourmentée. Virginie périt victime d'un scrupule; mais ce scrupule, qui est celui de la pudeur, est doux et simple, ({uoique héroïque; et nous concevons aisément qu'il inspire à Virginie le sacniice
qu'elle fait de sa vie cl de son bonheur. Le scrupule d'Atala, moins simple dans sa cause, est moins simple aussi dans ses effets. Liée par un vœu de sa mère, elle croit qu'elle ne peut pas s'unir avec Chactas; mais elle avoue qu'agitée entre son amour pour Chactasetlerespectqu elleapourlevœu de sa mère, elle a conçu toute sorte de désirs insensés : «Tantôt, dit-elle, j'aurais voulu être avec toi la seule créature vivante sur la terre; tantôt, sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abime en abîme avec les débris de Dieu et du monde. »
Nous voilà loin de Virginie et loin de l'idylle. Aussi cette passion violente et désespérée d'Atala finit par un suicide : elle s'empoisonne, ne pouvant renoncer à son amour qu'en renonçant à la vie. La mort d'Atala et ses dernières paroles ne sont guère plus sunples que sa vie ; les adieux qu'elles fait àChactas sont mêlés de je ne sais quelle sentimentalité vaniteuse qui me fait souvenir de Werther : « Le soleil doit être près de se coucher maintenant, dit Atala mourante; Chactas, ses rayons seront bien beaux au désert sur une tombe. » Singulière réflexion dans une sauvage mourante, et qui se sent bien plutôt de ce goût (le l'émotion qui est familier aux héros du monde î Ceux-là, en effet, se voient vivre, se voient mourir et aiment à voir l'effet que leur vie et leur mort font sur les autres. Les héros de l'anliquilé regrettaient en mourant la douce lumière du jour; mais ils ne s'avisaient pas de penser aux effets de la lumière sur leur tombeau.
M. de Chateaubriant a clioisi toutes ses héroïnes dans des pays ou dans des temps d'une simplicité primitive : Atalaest une fille des forêts américaines; Céluta, dans les Natchez, est une sauvage; Velléda, dans Igs Martyrs, est une barbare. Mais ces héroïnes, qui sont de la nature par leur vie, sont ^u monde par leur caractère, et du monde raffiné et blasé, du monde que la réflexion et la vanité ont poussé à l'ennui décoré du nom de mélancolie. « Céluta avait le regard de la nuit et le sourire de l'Aurore. Ce n'était point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir. » Yelléda a aussi ses rêveries et ses exaltations. Liée, comme Atala, par un vœu solennel, elle est, comme Atala, agitée entre son amour et ses scrupules. Comme Atala aussi, elle veut se tuer, et c'est alors que, touché d'amour et de pitié, Eudore cède à la passion de Velléda.
Quels que soient les noms que M. de Chateaubriant donne à ses personnages, quels que soient le pays et le temps où il les fait vivre, quelles que soient les aventures qu'il leur prête, il n'y a, dans tous les romans de M. de Chateaubriant, qu'un seul personnage et qu'un seul caractère : c'est René; et il n'y a non plus qu'un seul genre damour : c'est l'aiçour tel que René peut le ressentir, c'est-à-dire comme un caprice de son imagination, comme une expérience faite pour remplir le vide de son âme. L'amour de René est le contraire de l'amour ingénu. Je veux pourtant cxaminoi rapidement le personnage de René et l'influence qu'il a eue sur l'expression de l'amour dans notre siècle: et, si je fais cet
examen dans ce chapitre, c'est que M. de Chateaubriant, par un caprice ou un calcul d'imagination qu'il faut aussi expliquer, au lieu de faire de René un héros de salon, lui a donné le dédain du monde, le goût de la solitude, l'amour de la nature; il en a fait un mélancolique et presque un sauvage. Seulement cet homme qui veut se faire sauvage, est le fds d'une vieille société désappointée, et il porte dans les forêts tous les ennuis, tous les chagrins de la civilisation. Ce mélange de sentiments raffinés et de goûts sauvages, celte âme qui demande le bonheur aux lieux nouveaux et qui porte le malheur en elle-même, tout cela fait de René un personnage à part, qui est devenu, par malheur, un des types généraux de la littérature de nos jours.
Si je cherchais à définir d'un mot ce qui fait le mal de René, je dirais que c'est l'impuissance d'aimer. Le propre des âmes qui peuvent aimer est de se donner à ce qu'elles aiment, et par là de se satisfaire. Car, qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas l'amour qu'on inspire qui satisfait l'âme : c'est celui qu'on ressent. L'âme se sent vide quand elle n'aime pas, et il n'y a que la tendresse qu'elle donne qui la puisse remplir. De là viennent les tourments de René, H s'étonne d'être aimé et de n'être ni calme ni satisfait. Hélas! il ne peut pas aimer, voilà son mal. René ne s'aperçoit pas, dans les premiers moments, de cette fatale impuissance, ou, s'il s'en aperçoit et s'il en a le pressentiment, il tâche de s'y soustraire , il tâche même de se faire illusion : « Il essaya de réaliser ses anciennes chimères. Quelle femme était plus belle que Céh'*'^? 11 l'emmena au
fond des forêts et promena son indépendance de solitude on solitude; mais, quand il avait pressé sa jeime épouse contre son sein, quand il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées ' . »
Ne nous y trompons point : René est un cerveau et un corps; ce n'est point une âme. Le cœur de René n'a pas de flammes qui puissent échauffer l'amour : il n'y a en lui qu'un phosphore qui brille et qui attire. Je veux bitn que René soit séduisant: il a de l'imagination, il a de l'ardeur, il a tout ce qui fait croire à l'amour; et cette mélancolie même ou cet ennui que chaque femme espère pouvoir dissiper, est en lui un charme qui attire la pitié et la vanité; mais la séduction ne dure que le temps qu'il faut pour découvrir cette fatale impuissance d'aimer qui est en son âme.
Le vieux Chactas dit à René, pour le consoler sans doute, qu'il n'a point encore «rencontré de cœur qui n'entretint une plaie cachée ». » 11 y a des temps où cette plaie cachée se guérit et se cicatrise; il y en a d'autres où la plaie s'envenime aisément. Les temps où la plaie se cicatrise sont ceux où l'homme croit à une loi supérieure et s'y soumet avec confiance. Non pas que la foi et la soumission soient la guérison infaillible de tous les ennuis de l'âme, de toutes les plaies cachées du cœur : les scrupules lie conscience, les délicatesses et les raffinements de piété que les grands directeurs du dix-sep-
' Les Natchex.
' Alala.
tième siècle lâchaient de modérer ou de diriger dans leurs pénitents, ne sont pas autre chose que les effets de la plaie cachée du cœur humain, ilais alors, au moins, tous ceux qui se sentaient malades croyaien» qu'il y avait un remède et des médecins. Celte idée ôtait à la maladie ses dépits et ses désespoirs : c'était beaucoup. Dans les temps, au contraire, où l'homme ne reconnaît plus de loi qui lui soit supérieure et où il attend tout de lui-même, alors la plaie cachée du cœur s'irrite et s'envenime promptement.
Tel était l'état des esprits à la fin du dix-huilième siècle et au moment où parut Eeiié. L'homme avait beaucoup espéré, et il avait été grandement déçu. Aussi les cœurs naturellement tristes et mécontents, l'étaient encore plus, parce qu'au lieu de trouver autour d'eux , dans l'ordre universel , des appuis qui les consolassent, ils ne trouvaient, dans le désenchantement général de la société, que des ressemblances qui les décourageaient. René est mélancolique dans un siècle désappointé : voilà pourquoi il l'est davantage, car sa mélancolie est loin d'être aussi originale qu'il le prétend. Sous la mélancolie poétique de René, je reconnais je ne sais combien de petits chagrins et de petits travers du siècle : d'une part, la lassitude de la conscience fatiguée d'avoir cru et dépitée de ne plus croire, le dégoût des principes, la foi au hasard; d'autre part, la vanité, qui aime à faire événement , la manie de se montrer, le goût de l'émotion théâtrale, et, su bout de toutes ces puérilités égoïstes et vaniteuses, l'ennui, ce fatal et inévitable dénoùment de toutes les tentatives que fait l'homme pour vivre de son propre fonds.
9f DE LA POÉSIE PASTORALE.
Comment guérir ces égarements de la vanité et de l'ennui? « Il n'y a, dit le vieux Chactas à René, il n'y a de bonheur que dans les voies communes'.» Chactas a raison, et c'est là la moralité à tirer de l'histoire de René. Les petits esprits croient que l'extraordinaire désennuie, et il prennent en dégoût le train ordinaire de la vie, cherchant les grandes aventures et les graves rêveries, qui deviennent petites et sottes aussitôt qu'ils s'en mêlent. C'est ainsi que René et ses rêveries sont devenus un lieu commun, grâce à ces traits de ressemblance intime que René avait avec notre siècle et qu'il cachait sous l'éclat poétique qu'il tenait de son auteur; grâce aussi à la prétention des âmes vulgaires, qui croient cesser de l'être en imitant à l'envi l'extraordinaire, ne comprenant pas que la pire banalité, c'est la bat alité de l'extraordinaire.
• Natchez.
LY
LE I.'AMOUR dans M. DE LAMARTINE. — iOCELYN
M. de Lamartine a été pendant trente ans te poète qui semblait le mieux exprimer l'amour tel que le concevait notre siècle. Depuis quelque temps, ce genre d'amour, qui se composait de passion et de rêverie, paraît avoir perdu de son crédit. Faut-il s'en féliciter? est-ce la vérité ou le matérialisme qui gagnera à ce désenchantement? Je ne sais. Quoi qu'il en soit , je veux rechercher dans M. de Lamartine comment il a exprimé l'amour, comment, à l'aide de deux influences contraires qu'il faut remarquer en lui, il a donné à l'amour une expression tantôt ingénue, gracieuse et touchante, tantôt mélancolique et enthousiaste; mêlant parfois les deux expressions d'une façon heureuse , alliant la tendresse à l'imagination , parfois aussi l'y sacrifiant ; quelquefois se souvenant trop que l'amour ne relève pas seulement de l'âme, et laissant soupçonner, dans ses descriptions ' , l'antique et fatale alliance du mysticisme et du plaisir. Peut-être pourtant par ce contraste même M. de Lamartine représente fidèlement notre temps. Ne nous y trompons pas, en
' Voyez la Chuli d'un ange.
96 DE l'amour
elTet : notre siècle est plus S[)iritiialisle dans ses pensées que dans ses mœurs. 11 y a eu des moments où ses idées n'avaient pas l'air de toucher la terre ; sa vie ne s'en détachait jamais. Tel est l'amour dans M. de Lamartine.
La mélancolie dans l'amour n'est point une création du dix -neuvième siècle. M. de Lamartine a mis la mélancolie dans l'amour, après Werther et après René, parce qu'il a trouvé la mélancolie dans les âmes de son temps , telles qu'elles étaient sorties des mains du dix- huitième siècle. Il tient aussi du dix-huitième siècle un autre trait ou une autre inspiration, l'amour de la nature. Mais je me hâte d'ajouter qu'il a renouvelé et agrandi singulièrement ces deux traits : il a donné à la mélancolie dans l'amour une grâce et une élévation, à la description de la nature une grandeur et un charme que la poésie française ne connaissait point avant lui. Je ne cache pas ma prédilection ; et môme , pourquoi ne le dirais-je pas? c'est avec une sorte de plaisir et d'émotion qui me rajeunissent , que je reviens à ces belles et touchantes inspirations du génie de M. de Lamartine, à l'amour tel qu'il est dans les HJcditaiions , tel qu'il est même dans Jocelyn , que je viens de relire et que j'aime encore comme il y a vingt ans. J'étais jeune alors ; je suis vieux aujoura hui. Mais en relisant Jocelyn , le parfum d'il y a vingt ans s'est ranimé pour m'enivrer encore. Je me rappelle la première lecture que j'en fis. On m'apporta Jocelyn un lundi soir, et le lendemain mardi je faisais mon cours à la Sorbonne. Je préparais mes notes de leçons ; pourtant je pris le livre,
je l'ouvris. Tout fut oublié; je ne songeai plus au sujet de ma leçon ; je lus le poëme tout d'une haleine, sans m'arrêter, et le lendemain, quand j'arrivai à la Sorbonne, je parlai de Jocelijn; car de quoi aurais-jepu parler? Quelle émotion dans l'auditoire! iiuels mouvements d'admiration ! comme nous suivions tous, élèves et professeur, les joies et les douleurs de Jocelyn ' ! Et maintenant que je viens de relire le poëme de M. de Lamartine, je retrouve les mômes émotions. Les uns ont beau me dire que M. de Lamartine a fait la révolution de 184S, les autres qu'il a fait les Confidences et Raphaël, c'està-dire gâté les Méditations et Jocehjn en expliquant quelle en fut l'origine et quels en sont les personnages, rien n'y fait : j'oublie tout dès que j'entre avec Jocelyn dans la grotte des aigles ou que je lis le lac. Le Tasse aussi a expliqué la Jérusalem délivrée; il en a fait une allégorie théologique. Cela a-t-il gâté le poëme du Tasse? cela a-t-il rendu Armide moins attrayante et Clorindo moins touchante? Nous avons oublié le commentateur et nous ne nous souvenons que du poëte.
Qu'on ne croie pas cependant que dans ces Confidences malavisées nous n'ayons rien à prendre.
' M. de Lamartine fut touché de cet lioinmaffe public que je rendais à son poëme. Il était alors député, et moi aussi ; mais nous ne nous étions pas encore entretenus. Il vint causer avec moi, me remercier, et ce qui me prouva que son remerciement était vif et sincère, c'est que, nie parlant de la question dOrient, qui commençait alors à être débattue, il me dit, me montrant la Chambre : «Voyez-vous, il n'y a ici que vous et moi qui comprenions la question d'Orient. » Le mot avait de quoi me séduire ; mais, comme je ne comprenais la question d'Orient que depuis ijuc j'admirais Joceii/n, je restai niodtste.