‹ Cours de litterature dramatique (volume 3)Chapitre 7 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

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L'iiomme y est, je le sais bien, mais par les mauvais côtés : d'abord, l'égoïsme, qui, dans M. de Lam.arline, trompe par son immensité même, parce qu'à voir un égoïsme si grand, on a de la peine à croire qu'il ne soit que le sentiment du moi ; ensuite, la sonorité de l'âme plutôt que son émotion, car M. de Lamartine est sensible comme une liarpe plutôt que comme un homme. Tout cela, je l'avoue, est dans les Confidences et s'y laisse voir ; grand inconvénient, parce qu'une fois qu'on l'a \ti dans les Confidences, on est tenté de le chercher dans les Méditations ou dans les Harmonies : l'homme a donc trahi le poêle. Le poëte nous avait trompés comme trompent les enchanteurs ; nous avions cru que cet amour exalté et rêveur, que celte passion ardente et pure était le son d'une âme humaine : ce n'était que le son d'un admirable instrument. Pourtant, quoique le fatal secret soit aujourd'hui révélé, je suis de ceux qui se laissent encore abuser par cette harpe éolienne qui retentit dans les airs ; je suis de ceux qui croient qu'il y a un musicien dans la musique. Quelqu'un disait un jour, en voyant un grand acteur anglais qui jouait Othello et faisait frissonner la salle : Et pourtant il ne sent pas tout cela! — Non; mais qu'importe, s'il le fait sentir? qu'importe qu'il n'ait pas l'émotion, s'il me la donne? D'ailleurs, soyons francs : est-ce vraiment à notre âme que l'acteur donne une émotion ? Non : c'est à notre imagination. Eh bien, c'est dans son imagination aussi qu'il la ressent; c'est son imagination qui parle à la nôtre: le reste de notre âme demeure étranger à l'entretien. Acteurs et spectateurs , auteurs et lecteurs, c'est par

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l'imagination seulement que nous nous entretenons ; et c'est une prétention insoutenable de vouloir que l'acteur ou l'auteur ait une émotion réelle pour nous donner une émotion fictive. Nous traitons en vciitc les poètes comme les Romains faisaient leurs gladiateurs, qu'ils obligeaient à se faire de véritables bles- Bures et à mourir sur l'arène, le tout pour donner aux spectateurs l'image et l'émotion d'un combat. Il faut aussi, à nous entendre, que le cœur du [wëte saigne véritablement pour que le nôtre s'attendrisse. Nous sommes trop exigeants; nous demandons trop pour le peu que nous donnons; car enfin nous ne donnons nous-mêmes au poëte et au romancier que les pleurs de notre imagination : de quel droit lui demandons-nous donc celles de son àme? Mais quoi, dira-t-on, je me suis laissé aller à prendre le poëte pour son héros; j'ai confondu le peintre avec le modèle; j'ai été trompé; le poète ne m'a pas averti d'une confusion dont profitait sa vanité, et il a même tâcbé de redoubler l'illusion que je me faisais. — C'est possible; mais quoi? le poëte n'est- il pas trompé aussi, et, quand il voit quelqu'une de ses belles lectrices émue jusqu'aux larmes et pleurant sur ses héroïnes , n'est-il pas tenté de la confondre avec elles? ne croit-il pas avoir trouvé Charlotte ou Clarisse, Virginie ou Atala? Qui trompe-t-on ici? tout le monde et personne. Le tort, c'est de mêler deux choses différentes, de prendre les émotions de l'imagination pour les émotions de l'àme, et de vouloir aller du livre à l'homme. Prenons les fictions pour des lictions, et non pas pour des gestes et des actions de l'àme. Il y a dans le domaine de la fiction

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une vérité que nous devons trouver, celle de Tart, celle que nous appelons la vraisemblance. C'est celle-là qui doit nous suffire.

Cette vérité, je la trouve dans les Méditations, dans Jocelyn; je la trouve même souvent dans les Confidences ; mais je ne la trouve point dans Raphaël; et, comme dans ces difïérents ouvrages, c'est l'amour que M. de Lamartine a surtout voulu peindre, j'étudierai naturellement, en les parcourant, l'expression qu'il a donnée à l'amour. Je commencerai par l'expression de l'amour ingénu.

Les premiers amours sont toujours purs et ingénus; nous commençons tous par l'idylle. Ce n'est que plus tard et lorsque nous nous mêlons au monde, que nous arrivons au drame et au roman. Il y a, dans les Confidences de M. de Lamartine, deux idylles, Lucy et Graziella, qui sont le récit de ses premiers amours , ou plutôt , comme on peut toujours soupçonner un peu de fiction dans les récits d'un poète, qui sont sa première manière d'exprimer l'amour. Les amours avec Lucy sont les plus simples, ceux où il y a le moins d'arrangement, et ce sont ceux que j'aime le mieux. Lucy est la fille d'un voisin de campagne du père de M. de Lamartine. Les deux enfants se voient, grandissent, lisent Ossian ', croient qu'ils s'aiment et se donnent un rendez-vous pour parler d'Ossian; rendez-vous charmant pour y aller. Le jeune homme descend par la croisée de sa chambre, franchit le mur du jardin, traverse la campagne solitaire et glacée, — c'était en hiver, — gravit

' C'est par là qu'ils payent tribut à l'étiquette rêveuse et mélancolique da siècle.

une terrasse, pendant que la jeune fille , qui logeait dans une tourelle, descend l'escaiier tournant et arrive aussi sur la terrasse. Les voilà ensemble; ik s'asseyent sur un banc, un peu loin l'un de l'aulre. « Nul de nous ne ronripait le silence; nous regardions tantôt cà nos pieds, tantôt vers la tour, tantôt vers le ciel. A la fin, je m'enhardis : 0 Lucy, lui dis-je , comme la lune rejaillit piltoresquement ici de tous les glaçons du torrent et de toutes les neiges de la ^ allée! Quel bonheur de la contempler avec vous! — Oui, dit-elle, tout est plus beau avec un ami qui partage nos admirations. Elle allait poursuivre, quand un gros corps noir, passant comme un boulet par-dessus le mur du parapet, roula dans l'allée et vint, en deux ou trois élans, bondir sur nous en aboyant de joie. C'était mon chien, qui m'avait suivi de loin et qui, ne me voyant pas redescendre, s'était élancé sur ma piste et avait grimpé comme moi le mur de la terrasse. A sa voix et à ses bonds dans le jardin , les chiens de la cour répondirent par de longs aboiements , et nous aperçûmes , dans l'intérieur de la maison, la lueur d'une lampe qui passait de fenêtre en fenéti'e en s'approchant de la terrasse. Nous nous levâmes. Lucy s'élança vers la porte de son escalier, dont je l'entendis refermer précipitamment le verrou. Je me laissai glisser jusqu'au pied du mur dans les prés; mon chien me suivit. Je m'enfonçai à grands pas dans les sombres gorges des montagnes, en maudissant l'importune fidélité du pauvre animal. J'arrivai transi sous la fenêtre de ma chambre ; je replaçai l'échelle; je me couchai à l'aube du jour, sans autre souvenir de celle première

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nuit ossianiqne que les pieds mouillés , les membres transis, la conscience un peu humiliée de ma timidité, et une rancune modérée contre mon chien, qni avait interrompu à propos un entretien dont nous étions déjà plus embarrassés qu'heureux'. »

Que dites-vous de ce récit et de sa grâce moqueuse? Rien , du reste , qui s'éloigne des habitudes de l'idylle : des amours nés à la campagne entre jeunes gens qui ne sont pas condamnés à un labeur quotidien, ce qui rend l'idylle plus vraisemblable qu'elle ne l'est ordinairement , puisque les personnages n'y

' Confidences, liv. VI.

Je trouve presque la même scène dans délie : n Je tombe d'arcord, dit Claricc, que le souvenir des plaisirs les multiplie; mais avouez-moi aussi que l'cspôrancc les accroit, que l'i Ji'e d'une faveur est quelque chose qui paroit plus grand que la faveur même et qu'un amant qui espère et qui a un peu d'imagination se figure eneore plus de plaisir h entretenir sa niaitrcsse en particulier qu'elle ne lui on donnera quand elle l'entretiendra. Du moins, sais-je bien que j'ai connu un homme qui, après avoir aimé très-longtemps une fort aimable femme, se mit dans la fantaisie d'obtenir d'elle la grâce de lui donner une audience particulière. Il fut «ssez longtemps sans l'y pouvoir obliger; mais, enfin, quand elle ia lui *ut promise, et qu'il ne s'agit plus que de trouver les moyens de se parler *n libirto, il commença de jouir de toute la douceur de l'espérance; car vous jugez bien qu'une dame, qui se résoud ii donner une assignation de cette nature, ne hait pas celui à qui elle la donne. Enfin, il fut jésolu que cet amant verroit sa maîtresse dans un jardin, sous une allée «ouverte, et au bord d'une fontaine où il y avoit des sièges de gazou. Il fut deux jours à s'entretenir de cette douce espérance, pendant lesquels il jouit de mille plaisirs. Il imagina cent choses pour dire à la personne qu'il aimoit; il se fit lui-mcmc les plus douces réponses du monde; il crut qu'en deux heures, que dcvoit durer cette audience, il ne serolt pas possible qu'il pût dire tout ce qu'il pcnsoit. Cependant, je lui ai fait avouer que, quand il fut auprès de sa maîtresse, il ne savoit presque

plus que lui dire et qu'ils ne se dirent presque rien.» Clilie, t. VII,

DANS M. DE LAMAKTINE. 103

ont pas des sentiments au-dessus de leur condition ; une entrevue pleine de timidité et qui n'en représente que mieux le charme de l'amour ingénu; un dénoùment plaisant sans être grotesque , naturel 5ans être vulgaire ; à peine çà et là quelques traits de rom.anesque que le poète n'a pas l'air de prendre au sérieux , grâce au ton de badinage du récit ; un sentiment vrai , tout éphémère qu'il est ; rien sur» tout qui sente l'homme qui se laisse aimer plutôt que l'homme qui aime , sentiment qui plus tard glacera les amours de M. de Lamartine et que je commence à apercevoir dans Grazielln.

Graziella est une histoire charmante et parfois touchante. M. de Lamartine a mis dans son récit toute la vérité dont il est capable , comme il a mis dans ses amours avec cette pauvre jeune fille de Procida toute la tendresse aussi dont il est capable. Graziella, qui meurt de l'amour qu'elle a conçu pour le .Vonsievr, n'est point une grisette , comme on l'a dit dédaigneusement ; elle n'en a point la légèreté mercenaire; elle n'en a point non plus le ton vulgaire et mesquin. Elle appartient à l'idylle, et même à l'idylle antique, plutôt qu'aux contes de Boccace ou aux chroniques des étudiants. Elle est du Midi, elle est de race grecque , elle est de l'Ile de Procida , toutes causes de dignité. Les lieux en effet servenl de piédestal involontaire aux personnages, et, dût un philosophe trouver que l'amour est partout le même , il y aura toujours une difiérence , pour le spectateur du moins, entre des amours qui se passent dans une maison de la rue Saint-Denis et ceux qui ont pour théâtre les bords du golfe de Naples.

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Outre la noblesse qu'elle lire ce son pays, Graziella a celle d'une âme innocente et pure. Seulement elle aime comme aimaient les héroïnes de l'idylle antique : elle aime à en mourir. Quelle passion dans les paroles de Graziella, lorsqu'elle avoue son amour! Quoiqu'elle se souvienne de la madone, comme elle ressent peu, dans son langage du moins, les scrupules de la pudeur chrétienne ! comme elle est toute à l'amour! Elle parle bien un peu çà et là la langue de M. de Lamartine; mais elle parle encore plus le langage de son cœur : « J'ai voulu en vain me le cacher à moi-même; j'ai voulu en vain te le cacher toujours, à toi : je peux mourir, mais je ne peux pas aimer un autre que toi. Ils ont voulu me donner un fiancé : c'est toi qui es le fiancé de mon âme. Je ne me donnerai pas à un autre sur la terre, car je me suis donnée en secret à toi. Toi sur la terre ou Dieu dans le ciel ! C'est le vœu que j'ai fait le premier jour où j'ai compris que mon cœur était malade de toi. »

D'où vient donc, malgré le charme qui s'attache à Graziella et à sa passion , d'où vient la froideur secrète que je sens en lisant cette histoire? Rien ne manque à riicroïne que quelqu'un qui l'aime comme elle aime elle-même; mais cela lui manque beaucoup. Non-seulement c'est à cause de cela qu'elle est morte, mais c'est à cause de cela aussi que l'intérêt qu'elle inspire tient de la pitié plutôt que de la sympathie. M. de Lamartine raconte d'une manière charmante qu'il lisait Paul et Virginie à la famille àe Graziella, et que toute cette famille de pêcheurs ignorants cl simples , Graziella surtout, sentait cro-

DANS M. DE lAMAUTlNE. 105

fondement le charme de celte lecture et s'attendrissait aux amours de Paul et de Virginie. Pou'-quoi les amours de Graziella n'excitent-ils pas le même attendrissement? Je sais bien pourquoi : Virginie y est peut-être , quoique avec toute sorte de dilïerence et d'infériorité; mais Paul n'y est pas. Paul aimo comme il est aimé, aussi ardemment et aussi purement. Rien de pareil dans l'amant de Graziella : il se laisse aimer, il se laisse adorer. Mais aime-t-il lui-même? Il a près de Graziella beaucoup des émotions qui tiennent à l'amour; il n'a pas l'amour. 11 nous l'avoue lui-même : « Je pressentis ce qu'était qu'aimer, — dit-il en racontant l'aveu que Graziella lui fait de sa passion ardente et naïve, — et je pris ce pressentiment pour de l'amour. Hélas ! ce n'était pas le complet amour : ce n'en était en moi que l'ombre. Je crus que je l'adorais, comme tant d'innocence, de beauté et d'amour méritaient d'être adorés. Je le lui dis avec cet accent sincère que donne l'émotion, et avec cette passion que donnent la solitude, la nuit, le désespoir et les larmes. Elle le crut, parce qu'elle avait besoin de le croire pour vivre, et parce qu'elle avait assez de passion elle-même dans son âme pour couvrir V insuffisance de mille autres cœurs '. » Paroles curieuses et vraies. Dans ce récit d'amour, il n'y a qu'une passion , celle de Graziella, et c'est là ce qui tait le fond triste de son histoire. Je ne plaindrais pas Graziella d'être abandonnée et d'en mourir, si au moins elle avait été aimée; mais elle ne l'a pas clé. M. de

• Confidences, liv. X.

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Lamartine ne cesse de le dire de toutes les manières ; « Ces émotions d'amour (celles de Graziella) faisaient, en tombant dans mon cœur, une impression si neuve et si délicieuse qu'en les sentant je croyais les éprouver. Erreur! j'étais la glace et elle était le feu. En le reflétant, je croyais le produire '. » Quelle métaphore désespérante dans un amoureux! mais surtout quelle singulière nature que celle qui, complaisamment enfermée dans la béatitude du moi, reçoit tout et ne donne rien , sans jamais se croire ingrate ! Et ce qu'il y a de pis, c'est que, comme le dit si bien M. de Lamartine , ces hommes qui reflètent le feu font croire qu'ils peuvent le produire; ils le croient eux-mêmes. C'est par là qu'ils prennent et ne sont pas pris ; c'est par là que , comme des feux follets, ils attirent à eux : personnages bizarres qui semblent des foyers de sensibilité, d'enthousiasme, d'amour, et qui n'en sont que des miroirs; véritables étuis de toutes les émotions du cœur humain, grands et vides, ardents et secs; cœurs qui sont de sable,— le mot est encore de M. de Lamartine ', — qui s'imbibent et se dessèchent vite; natures décevante?. et dangereuses, dont la circonférence est partout et qui n'ont de centre nulle part.

J'ai dit ce qu'il y a de faux et de froid dans l'histoire de Graziella : c'est l'amant. Je dois dire aussi ce qui , malgré ce défaut du fond , fait souvent de Graziella une idylle charmante. Tout ce qui n'est pas l'amour y est peint avec une grâce et parfois même

' Confidencet, liv. X.

• ■ ... Bien que mon cœur fût du sable alor», ■

{,lbid.)

avec une vérité admirable. La scène de la barque perdue est digne de l'antique. Dans une promenade en mer, M. de Lamartine et son ami, M. de Virieu, avaient été forcés de venir se réfugier à Procida avec les pècbeurs dont ils s'étaient faits les hôtes et les compagnons. Pendant la nuit, la barque, mal amarrée, est soulevée par les flots et brisée contre les rochers du rivage. « Quand nous arrivâmes sur la plage, le vieux pêcheur était occupé à courir d'un de ces débris à l'autre. Il les relevait, il les regardait d'un œil sec, puis il les laissait tomber à ses pieds pour aller plus loin. Graziella pleurait, assise à terre, la lêle dans son tablier. Les enfants, leurs jambes dans la mer, couraient en criant après les débris des planches, qu'ils s'eflbrçaient de diriger vers le rivage. Quant à la vieille femme, elle ne cessait de gémir et de parler en gémissant. Nous ne saisissions que des accents confus et des lambeaux de plaintes qui déchiraient l'air et qui fendaient le cœur : 0 mer féroce , mer sourde , mer pire que les démons de l'enfer, mer sans cœur et sans honneur ! criaitelle avec des vocabulaires d'injures en montrant le poing fermé aux flots. Pourquoi ne nous as-tu pas pris nous-mêmes, nous tous, puisque tu nous as pris

notre gagne-pain? — Et, en disant ces mots

elle se levait sur son séant, elle jetait, avec des lam beaux de sa robe, des touffes de ses cheveux dana la mer; elle frappait la vague du geste, elle piétinait dans l'écume; puis, passant alternativement de la colère à la plainte et des convulsions à l'attendrissement, elle se rasseyait dans le sable, appuyait son front dans ses mains, regardait en pleurant les plan-

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ches disjointes battre l'écucil. Pauvre barque! criaitelle, comme si ces débris eussent été les membres d'un être chéri à peine privé de sentiment. Est-ce là le sort que nous te devions? Ne devions-nous pas périr avec toi, périr ensemble comme nous avions vécu? Là! en morceaux, en débris, en poussière! criant, morte encore, sur l'écueil où tu nous as appelés toute la nuit et où nous devions te secourir! Qu'estce que tu penses de nous? Tu nous avais si bien servis ! et nous t'avons trahie, abandonnée, perdue! Perdue, là, si près de la maison, à portée de la voix de ton maître, jetée à la côte comme le cadavre d'un chien fidèle que la vague rejette aux pieds du maître qui l'a noyé ' ! »

Voilà une belle scène, pleine de vérité et de grandeur. 11 ne s'agit que de pauvres pêcheurs, d'une vieille femme et d'une barque brisée. Voyez pourtant quel pathétique et quelle élévation ! M. de Lamartine semble ici avoir dérobé son secret à Walter Scott ou à la nature, pour peindre avec dignité des personnages de condition inférieure, sachant leur donner la noblesse qu'ont toutes les émotions vraies. Il y a dans les Confidences plusieurs scènes de ce genre; et ce qui me frappe dans ces diverses scènes, c'est que M. de Lamartine est un peintre d'autant plus vrai et d'autant plus touchant qu'il ne fait que voir et qu'il ne se mêle pas pour son compte à l'action. Le même homme, qui refroidit connue amant l'histoire de Graziella, peint avec un charme infini, comme observateur, les amours dé José et de Mar-

' Confidences, liv. VII.

guérite, qu'il ne fait que contempler de loin et comme eu passant'. Singulier don de cette imagination, qui prête la vie à ce qu'elle voit de loin et qui l'ôte à ce qu'elle touche de trop près , qui a besoin d'être étrangère aux choses pour les bien représenter, et qui les altère dès qu'elle s'en approche !

Dans Jocelyn, M. de Lamartine a suivi ce procédé de perspective; il y a mis toute son imagination, mais il ne s'est pas mis lui-même en scène. Et ne croyez pas que l'imagination de M. de Lamartine ressemble en rien à ce qu'on appelle la fantaisie des rêveurs ou des conteurs. Les rêveurs imaginent hors de la vérité ; les grands poètes, au contraire, imaginent dans la vérité; ils l'embellissent et ne la défigurent pas. Leur imagination touche aux choses pour les agrandir; elle prend à l'expérience pour donner à la poésie ; elle n'est pas contraire à la réalité, elle lui est supérieure- Jocelyn n'est pas une vaine fiction ; Jocelyn a vécu ; il a aimé, il a souffert. M. de Lamartine a vu la pâle et belle figure de l'abbé Dumont; il a recueilli çà et là quelques vagues rumeurs sur l'histoire de ce prêtre. Son imagination a fait le reste. De l'abbé Dumont à Jocelyn , et de l'histoire à la poésie, quelle diiTérence en effet ! C'est pourtant le même personnage, ou plutôt c'est réalité changée en idéal. Voyez l'abbé Dumont dans les Confidences, surtout quand il est maître d'école ' et qu'il apprend à lire à M. de Lamartine et à ses camarades. Quelle impatience des devoirs de son

' Voyez, dans le livre XII Jes Confidences, h scène Je Josd et iJe MarjTucrile. C'est oncore une Jôliciciisc idvije. '' LJM-e V.

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état ! quel goût de la chasse et des armes, dont M. de Lamartine essaye de lui faire un mérite romanesque ! Il a beau faire : l'abbé Dumont, avec ses chiens, ses fusils, ses couteaux de chasse, son fouet à manche d'ivoire , n'est qu'un prêtre mécontent de son état et qui en méprise les obligations, c'est-à-dire un personnage qui nous déplaît et nous répugne. La résignation n'est pas seulement le soutien du prêtre, elle en est la dignité et la parure. Jocelyn ne ressemble pas , de ce côté , à l'abbé Dumont : il a la résignation et il a la foi; c'est là sa force et sa gi'andeur. Il est entré dans le sacerdoce par le dévouement, et il y reste par la patience.

Loin de croire que l'abbé Dumont ait beaucoup prêté à Jocelyn , je serais tenté de croire que c'est Jocelyn qui a beaucoup prêté à l'abbé Dumont. Le jeune abbé Dumont, avec les goûts de guerre et d'aventures qu'il avait, s'enrôle pendant la Terreur dans les bandes royalistes qui , depuis les Cévennes jusqu'aux campagnes de Lyon, résistaient à la tyrannie des proconsuls de la Convention. Il se lie avec 'ç fds d'un vieux gentilhomme du Forez, qui , retiré dans son château avec ses tilles, semblait défier les Jacobins de la petite ville voisine. Les jeunes filles étaient accoutumées aux hasards de la guerre civile, dont le château de leur père était comme le quartier général. « Le jeune Dumont, en costume de lijuerre et de chasse , beau , leste , adroit , éloquent , bien-venu du père, ami du fils, agréable aux jeune? filles par l'élégance de ses manières et de son esprit, devint le plus assidu commensal du château. » Il prenait part aux périls du IVère , il donnait des le-

DANS M. DE LAMARTINE. 11 î

çons à la plus jeune sœur. Bientôt la famille du vieux gentilhomme fut arrêtée et jetée dans les cachois. L'abbé Dumont sauva la plus jeune sœur, dont il devint le seul protecteur. Ils vécurent cachés dans une cabane de charbonniers pendant l'année de la Terreur, toujours ensemble, rapprochés et unis par les périls, par les souvenirs et par l'aflcction. Après la Terreur , le gentilhomme rentra dans son château; la jeune fille y rentra aussi, et l'abbé Dumont revint au presbytère mener la vie d'un prêtre de village , vie insupportable pour lui avec les souvenirs de sa vie de périls et d'amour.

Qui ne reconnaît dans ce récit beaucoup des traits de la vie de Jocelyn? L'imagination est venue se mêler heureusement à l'histoire, non pour la défigurer, mais pour l'animer. Cette fuite dans la montagne, ces périls traversés et évités ensemble, cette vie au désert, quels sont les sentiments et les émotions qui l'ont remplie et consolée? L'histoire n'en dit rien; elle est discrète comme le repentir du jeune prêtre et de la jeune fille. Mais la poésie parle , elle raconte les entretiens de Jocelyn et de Laurence dans la grotte des Aigles , leur amitié si pure et si douce quand Jocelyn ne sait pas encore ce qu'est son compagnon ; le trouble de Jocelyn quand il découvre que Laurence est une femme, et bientôt l'amour qui vient apaiser ce trouble et qui fait un bonheur de ce qui est un danger.

Quelle idylle que ce récit des amours de JoccIjti et de Laurence! Ici, point d'amoureux qui se laisse aimer ou qui n'aime que par contre-coup. Jocelyn et Laurence s'aiment sans réserve et sans inégalité

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\e sentiments, avec le plu--; entier abandon de deux flines l'une à l'autre , chastes et passionnés , ne rêvant, ne voyant, ne voulant rien au delà de Iheure présente. Et les sentiments que ressent tour à tour Jûcelyn , l'amitié et l'amour, se mêlent et se confondent si bien, grâce à leur pureté même; l'amitié s'anime si doucement aux feux d'un amour qui s'ignore encore; l'amour s'épure si heureusement dans les souvenirs d'une amitié qui fait oublier que le frère est devenu une sœur adorée ; les deux sentiments enfin se rapprochent et s'unissent si étroitement que je ne sais vraiment pas, quand Jocelyn me peint son bonheur, si ce bonheur est celui d'un ami ou d'un amant :

Quand je rêve un moment, quand je me dis : là-bas. Dans ce point lumineux qu'un lynx ne venait pas, J'ai la meilleure part, l'autre part de moi-même, Un regard qui me cherche, un souvenir qui m'aime Un ami dont mon pas fera ballre le cœur, Un cire dont le ciel m'a fait le protecteur, Pour moi tout et pour qui je suis tout sur la terre, Paîiic, amis, parents, mère, sœur, frère et père; Qui compte tous mes pas dans son cœur palpitant. Et pour qui loin de moi le jour n'a qu'un inslant, L'instant où de ces monts me voyant redescendre, 11 vient de ses deux bras à mon cou se suspendre. Et bondissant après comme un jeune chamoi. Me ramène à la grotte en courant devant moi '.

Voilà l'hymne de celte amitié vive et tendre qui n'a que bien peu à faire pour être de l'amour. Aussi, quand elle s'aperçoit qu'elle est de l'amour, elle n'a

' Jocelijn, 3* cpoiiue.

point à changer de sentiment : elle n'a qu'à veiller sur cette tendresse ardente. La passion est la même; il s'y mêle seulement un sentiment de défiance de soi-même, qui la contient ei ré[)ure :

Je ne sais quel respect à tant d'amour se mc!e

Et s'accroît tous les jours dans mon âme pour elle.

Comme un Dieu, je craindrais du doigt de la toucher,

A ses pieds quelquefois je voudrais me coucher.

Pour que cet être, roi de toute la nature.

Me, foulât sous ses pas comme sa créature.

Plus son sourire est tendre et son regard m'est deux,

Plus je sens le besoin de tomber à genoux,

De consacrer mon cœur en lui rendant hommage.

Et d'adorer mon Dieu dans ce divin ouvrage '.

Ce n'est point là le ton de l'idylle, telle que nous la connaissons dans les poètes bucoliques; les personnages non plus ne sont pas des bergers; mais c'est bien là l'accent de l'amour ingénu. La culture de l'esprit et l'élévation des idées n'ôtent pas, en effet, à l'amour son ingénuité, qu'il ne faut pas confondre avec l'ignorance. Tout s'ajoute à l'enchanlcment de ces amours qui ont toute la grâce et toute la pureté de l'idylle, et qui ont de plus l'élévation de la poésie lyrique, sans que cette élévation nous fasse l'effet d'une invraisemblance. Jocelyn et Laurence vivent cachés et heureux dans un coin de ces belles montagnes de l'Isère, où la force et la beauté du midi s'unissent à la grandeur des Alpes. Ils y voient naître le printemps, et jamais âmes plus tendres et plus aimables n'ont goûté le charme d'une plus belle

• Ihid., i' époque.

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et plus gracieuse saison. Quel éclat! quelle abondance! Et ce printemps, tout tumultueux qu'il est, si j'ose le dire, dans son épanouissement, ne nous déplaît pourtant pas. Cet empressement de la nature à naître et à fleurir s'accorde avec les sentiments de JocL'lyn et de Laurence :

L'air soufflait des soupirs; il apportait des nues Des tiédeurs, des odeurs, des langueurs inconnues; Il caressait la terre avec de tels accords, 11 étreignait les monts avec de tels transports, Il secouait la neige, et les troncs et les cimes. Avec des mouvements et des bruits si sublimes, Que l'on croyait entendre, entre les éléments. Des paroles d'amour et des embrassements, Et dans les forts soupirs qui semblaient les confondre, L'eau, la terre, et le ciel, et l'élher se répondre. Tout ce que l'air touchait s'és'eillait pour verdir; La feuille du matin sous l'œil semblait grandir; Comme s'il n'avait eu pour é!é qu'une aurore, Il hâtait tout du souffle, il pressait tout d'éclore '

Nous ne trouvons point là, je le reconnais, le printemps des Géorgiques; mais n'y a-t-il que celui-làl? Il y a un printenijis plus impatient et qui, dans les Alpes, succède brusquement à l'hiver. C'est ce printemps que M. de Lamartine a voulu poindre, mais surtout un printemps plus mêlé aux émotions humaines, si j'ose ainsi parler, un printemps où l'homme a sa part. Toute cette adiiiirablc nature qui verdit et qui fleurit, qui chante et qui gazouille, qui bourdonne dans l'insecle, qui murmure dans l'eau, qui embaume dans la fleur; tout cela, quoique vivant el

' ibid.

remuant, a besoin de l'homme pour le sentir, que dis-je? pour l'animer et pour nous en faire comprendre l'enchantement. Loin de me plaindre que ce printemps beau, quoiqu'un peu bruyant, serve de cadre aux amours de Jocelyn et de Laurence, je jouis de l'harmonie qui se fait entre les délices de ces deux âmes et les délices de cette nature; j'aime à m'abreuver à ces sources limpides et pures, qui jaillissent de deux cœurs naïvement émus; j'aime à sentir le charme de ce bonheur plein d'innocence qui nous fait souvenir de l'Éden. L'idylle antique est plus sévère et plus calme; mais celle-ci a quelque chose d'enivrant et d'enthousiaste qui me ravit malgré moi. Je sais bien que celte béatitude des deux amants n'aura qu'un moment; qu'hors de la grotte et au bas de la montagne, la loi de Dieu et des hommes va les saisir pour les séparer; que la félicité que leur ont faite l'exil et la fuite, va finir dès qu'ils rentreront au sein des villes, que l'idylle n'a plus qu'une heure à peine à durer; que le drame s'approche; — n'importe! Je me prends à répéter avec Jocelyn et avec la même émotion ou la même illusion que lui :

Le jour succède au jour, le mois au mois; l'année Sur sa pente de fleurs déjà roule entraînée. A tous moments, mon Dieu ! je tombe à vos genoux.; Est-ce que votre ciel a des soleils plus doux?

Je n'ai point caché la prédilection que j'ai pour le tableau des amours de Jocelyn et de Laurence. C'est une idylle un peu romanesque, mais originale, entre personnages qui ne sont pas de convention, comme

116 UE l'amouu

ceux de la pastorale ordinaire, mais qui sont de notre temps, qui en ont traversé les aventures, qui ont nos sentiments, nos idées, notre langage, et qui représentent admirablement l'amour ingénu tel que nous le concevons dans les âmes d'élite à qui la distinction de l'esprit n'ôte point la naïveté des sentiments.

11 est un dernier trait par lequel Jocelyn, pour moi, le rattache à l'idylle : c'est l'exquise simplicité du style, quand il faut exprimer les choses simples. Point de périphrases maladroites ou recherchées, point d'énigmes subtituées au mot propre. M. de Lamartine prend le mot simple et le rend poétique par la place et le tour qu'il lui donne. Depuis Fénelon, personne n'a su être plus simple sans cesser d'être élégant; personne n'a su mieux ramener dans la poésie l'usage que Fénelon regrettait de n'y plus trouver depuis Homère, d'exprimer sans circonlocutions les détails de la vie quotidienne, les ustensiles du ménage et le travail de la cuisine ou de la basse-cour. M. de Lamartine entre-t-il dans le vieux presbytère où Jocelyn vient de mourir, il ne craint pas de parler du loquet de la porte ', de l'escalier qui conduisait à la chambre du pauvre prêtre, de la servante qui pleure, le visage caché dans son tablier; de l'armoire au linge qui se vidait pour habiller les pauvres:

Le peu qui lui restait a passé sou par sou, Eu linge, en aliments, ici, là. Dieu sait où *,

Je presse le loquet d'un doigt lourd et rapide. (J^rologue.) * Prologue.

DANS M. DE LAMAUTINE. 117

Peint-il, le dimanche, les villageois qui viennent à la messe du village :

Tous les sentiers fleuris qui descendent des bois Retentissaient de pas, de murmures, de voix; On y voyait courir les blonds chapeaux de pai'.le Et les corsets de pourpre enlacéj à la taille *.

Voilà avec quel heureux dédain de la périphrase M. de Lamartine décrit les scènes du hameau; voilà le ton simple et gracieux qu'il donne à l'idylle; et le poêle qui parie ce langage sans mignardise ni afféterie, propre à la joie comme à la tristesse, est le même qui a su donner à la poésie lyrique le mouvement , l'élévation et l'harmonie qu'elle n'avait encore trouvés que dans les chœurs à'Esthcr et à^ A t ha lie.

A prendre l'abbé Dumont et Jocehjn, l'un ne désenchante pas de l'autre, et l'histoire ne discrédite pas la poésie. La poésie est supérieure à l'histoire, comme c'est son droit, sans y être contraire. A prendre Raphaël et les Méditations, c'est tout différent. Les Méditations procèdent de Raphaël chronoiogiquement , et je veux bien que ce soit l'amour d'Elvire qui ait inspiré les Méditations; mais je me félicite que l'ouvrage inspiré ne ressemble point à l'inspiration. Comment expliquer cette singulière et heureuse métamorphose d'un amour qui sonne faux dans Thistoire et qui, dans la fiction poétique, a la vérité de l'entliousiasme?

Qui ne se souvient du Lad C'est le plus mélodieux

' 1™ époque .

118 DE l'aMOL'R

soupir de la poésie lyrique ou France. Jamais sons plus ardenls et plus purs n'avaient retenti dans notre langue. Pétrarque n'a pas plus de grâce dans ses chants d'amour, et il a moins d'élévation et d'entnousiasme. Dans Pétrarque, l'art, la mode, que sais-je? peut-être même l'imitation provençale, se font sentir. Dans les Méditations de M. de Lamartine et surtout dans le Lac, tout est amour. Qu'elle est belle et douce celte nuit enchantée par le ravissement des deux amants ! Mais le charme qu'ils répandent n'a rien qui soit particulier à ces âmes d'élite : c'est le charme naturel qui sort de deux âmes éprises l'une de l'autre. Aussi, qui que nous soyons, jeunes ou vieux, nous avons tous notre part d'émotion ou de souvenir dans cette nuit du lac : car il y a là tout ce que nous rêvons ou tout ce que nous avons éprouvé. Le poète a effacé ce qui était de sa personne ou de la femme qu'il aimait; il s'est souvenu seulement qu'il aimait ardemment, et c'est par là que son chant d'amour a retenti dans toutes les âmes qui aiment ou qui ont aimé.

Il semble que dans Raphaël M. de Lamartine ait voulu détruire l'œuvre du poète des Méditations. Le Lac est le son d'un cœur ému; seulement, c'en est le son divinisé, si je puis ainsi dire. Raphaël est le procès-verbal des émotions particulières de M. de Lamartine pendant qu'il aimait. Ce lac qui n'avait pas de nom et qui était celui de nos souvenirs et de nos songes; cette nuit délicieuse, qui n'était celle de personne et qui était la nuit de toutes nos douces et gracieuses rêveries; ces flots qui venaient se briser sur des pieds adorés, sans que nous sussions si c'é-

taient les pieds d'une mortelle ou d'une divinité ; tout cela prend un nom, une date, une figure, et y perd. Tout était doux et ardent à la fois , vif et harmonieux dans l'amour du poète; tout est agité et déclamatoire, criard et prétentieux dans l'amour de Raphaël. Ce n'est plus en vérité un amant, c'est un possédé : « J'ouvrais, dit-il, les bras à Vair, au lac, à la lumière, comme sifem*se voulu étreindre la nature et la remercier de s^être incarnée et animée pour moi dans un être qui rassemblait, à mes yeux, tous ses mystères, toute sa bonté, toute sa vie, tout son enivrement. Je tombais à genoux sur les pierres ou sur les ronces des ruines sans les sentir, au bord des précipices sans les voir. Je criais des mots inarticulés qui se perdaient dans le bruit des flots du lac ; je plongeais dans le firmament des regards assez prolongés et assez perçants pour découvrir Dieu luimême et pour l'associer, par l'hymen de ma reconnaissance, à l'extase de ma félicité. Je n'étais plus un homme, j'étais un hymne vivant^ criant, chantant^ priant^ invoquant, remerciant, adorant, débordant en effusions sans paroles; un cœur ivre, une âme folle, agitant, promenant au bord des abîmes un corps qui n'éprouvait plus sa matérialité, qui ne croyait plus ni au temps, ni à l'espace, ni à la mort, tant la vie de l'amour qui venait de jaillir en moi me donnait le sentiment, la jouissance anticipée et la plénitude de l'immortalité '. »

Est-ce là une peinture de l'amour et surtout de l'amour spirituel? ou plutôt n'en est-ce pas une

' Raphaël.

120 DE l'amour

caricature involontaire? Je vois bien, dans l'antiquité , Sapho malade d'amour : sa langue s'embarrasse , un feu rapide court sur sa peau , ses yeux se troublent, ses oreilles bourdonnent; elle est baignée d'une sueur froide, elle tremble; son visage est plus vert que l'iierbe; elle perd la respiration, elle se meurt. Voilà les traits de l'amour, mais de l'amour tel que l'inspire la Vénus antique, de l'amour qui est plus qu'une passion de l'âme, qui est une maladie du corps. Est-ce là l'amour que ressent Raphaël? Non, certes! L'amour de Raphaël est un amour tout spirituel et tout mystique. Julie et lui sont deux âmes qui n'éprouvent point la maiérialilé du corps. Pourquoi donc faire de cet amour éthéré une sorte de frénésie et de convulsion? pourquoi cette gesticulation insensée? Bossuet s'indignait que M""*^ Guyon peignit l'amour qu'elle avait pour Dieu, sous les traits de l'amour vulgaire que ressentent les hommes. Raphaël fait la même faute : il prétend aimer autrement et autre chose que les autres hommes, et il donne à son amour Tair et les gestes que n'a pas même l'amour de Sapho et de Phèdre.

M. de Lamartine dit de Raphaël que, « sans aucune ambition dans le caractère, il en aurait eu dans l'imagination '. » Ce qu'il dit du genre d'ambition de Raphaël, je le dirais volontiers de son genre d'amour et de toutes ses passions : elles ne sont pas dans son caractère, elles sont dans son imaginalion. C'est son imagination qui aime, et de là ce ([u'il y a d'éclatant dans cet amour qui luit, mais

Préface de Raphail,

qui n'échauffe pas, qui a des rayons magnifiques et point de foyer. Ajoutez, pour comble de malheur, que la femme qu'il aime n'est guère faite non plus pour inspirer un amour réel. Entre Raphaël et Julie, je ne sais vraiment qui des deux est le plus creux. Ce ne sont pas deux corps, ce ne sont pas même deux âmes qui s'aiment, quoiqu'ils le disent beaucoup; ce sont deux ombres, ce sont deux imaginations, vrais fantômes de passions, fantômes lumineux et resplendissants, mais point de fond. l!s appartiennent à la lumière et non à la vie. Comment expliquer Julie? Â la fois frêle et ardente, passionnée comme une créole et chaste comme une malade; enivrant son âme sans scrupule, parce qu'elle sait qu'il n'y a en elle que l'âme qui puisse s'enivrer; mettant dans ses sentiments je ne sais quelle mysticité voluptueuse qui touche à l'indécence et qui en prend presque le langage , quoiqu'elle en rejette les émotions, Julie est pour moi la Phèdre ou la Sapho du spiritualisme, et, ce qu'il y a de pis, une Phèdre pour qui je ne me sens aucune pitié. Je plains Phèdre, parce qu'elle souffre dans son âme et dans son corps, comme une femme dévorée d'amour. Mais Julie ! où soufirc-t-elle? où aime-t-elle? qui aimet-elle? Raphaël et Julie sont deux ombres qui se penclient l'une vers l'autre et qui s'aimeraient , qui s'embrasseraient, si elles avaient une âme et un corps. Il ne leur manque que cela. Ces deux belles langues de feu voudraient bien me faire croire qu'elles ont un cœur qui les fait parler; je sais qu'il n'y a rien là qu'une flamme qui brille dans le vide. Raphaël a beau dire que a Jamais peut-être, depuis la IV. u

122 DE l" AMOUR

création de ces lacs, de ces torrents et de ces granits, des élans de cœur aussi tendres et aussi enflammes ne s'étaient élevés de ces montagnes vers Dieu, » — eh ! il ne s'agit pas d'échauffer les rochers et les lacs : éehauffez-n> i seulement, moi qui vous lis, et je vous tieidrai pout deux véritables amants. Le moindre paysan et la p\ us simple paysanne de ces montagnes s'entendent mieux à aimer et à m'émouvoir de leur ama:r, que Raphaël et Julie avec la pompe ou le tumulte de leurs sentiments. Singuliers entretiens amoureux que les entretiens de ces deux personnages occupés à se confondre dans une commune adoration d'eux-mêmes, à s'unir, non dans le bonheur, mais dans l'apothéose; à se diviniser, au lieu de s'aimer. Il n'en était pas ainsi au temps du vrai lac , car le vrai lac pour moi , c'est le lac du poète; le faux, c'est celui du romancier ou du biographe. « 0 temps, disait Elvire,

0 temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices.

Suspendez votre cours ; Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jouri !

Assez de malheureux ici-bas vous r.''oiorcnt

Coulez, coulez pour eux Prenez jvec leurs jours les soins ijui les dévorent.

Oubliez les heureux.

Lo temps m'échappe et fuit; Mais je demande en vain quelques moments encore:

Je diâ à cette nuit : sois pins lente; et l'aurore Va dissiper la nuit.

Aimons donc, aimons donc! de Theure fugitive,

Hàtons-nous, jouissons!

L'iiomme n'a point de port, le temps n'a point de rive,

Il coule, e'i nous passons!

LVU

DE l'amour ingénu dans madame SAND et 3A18 MADAME DE OIRARDIN,

Je veux, dans ce chapitre consacré à examiner les expressions de l'amour ingénu de nos jours, comparer deux auteurs très-diiïérents d'esprit et de caractère, madame Sand et madame de Girardin, l'une assurément bien supérieure à l'autre par le don de l'invention et surtout par l'éloquence. Toutes deux ont peint l'amour ingénu, madame Sand à la campagne, entre paysans , et en se conformant presque aux usages du poème ou du roman pastoral; madame de Girardin dans les salons, où le raffinement des mœurs et du langage ne détruit pas ce genre d'amour, mais lui donne un caraclcre tout particulier.

Madame Sand , dans ses romans , a peint trois sortes d'amour : l'amour passionné, impatient de toute loi et de tout devoir : c'est le sujet d'Indiana et de Yalentinn; l'amour mélancolique et désespéré, ou plutôt l'âme humaine cherchant ici-bas qui et quoi aimer, et ne le trouvant pas : tel est le sujet de IJlia; enfin, l'amour ingénu et naïf : c'est le sujet (Y André, de la }lare au Diable et de la Petite Fa~ (lelif. Je dois surtout m'occuper de la peinture de ce dernier amour. Mais il est à propos auoaravant de

DE l'amour IXGÉNU, ETC. 125

dire un mot de l'amour passionné et violent d'indiana et de Valentine, de l'amour mélancolique et désespéré de Lélia.

Je ne reproche point à madame Sand d'avoir, dans Indiana et dans Valentine, attaqué le mariage. C'est l'habitude du roman et du théâtre de préférer l'amour au devoir, et les sentiments qu'inspire le cœur aux sentiments que prescrit la loi. Je ne sais donc pas pourquoi on a reproché à madame Sand d'avoir fait ce que font, de temps immémorial, les poètes dramatiques et les romanciers. Où donc l'amant n'est-il pas toujours plus beau, plus généreux, plus aimable que le mari? où donc la femme ne gémit-elle pas toujours de son esclavage? On a accusé, comme un paradoxe, ce qui n'était qu'un lieu commun. Je sais bien que madame Sand, au lieu de peindre le mari sous les traits convenus du grondeur et du bourru, a fait de M. Delmare, l'époux d'Indiana, un brutal de notre temps, c'est-à-dire un militaire qui transporte dans son ultérieur les habitudes du commandement de caserne, minutieux et violent comme une consigne, ignorant et impérieux, ne croyant qu'à la force, dédaignant l'esprit et l'enviant. Dans Valentine, le mari, M. de Lansac, est un dandy frivole et cupide, un beau jeune homme endetté et intéressé, Cette manière de peindre le grondeur et l'avare de nos jours, au lieu du grondeur et de l'avare d'il y a deux cents ans, a déconcerté toutes les habitudes prises: on a su mauvais gré à l'auteur de gâter coup sur coup les deux figures les plus accréditées aujourd'hui, le héros de caserne et le héros de salon. Mais on aurait dû lui savoir gré en même temps de ce

126 DE l'amour ixgénd

que, peignant en laid les maris, elle n'avait guère

peint en beau les amants.

Madame Sand, en effet, est d'une impartialité singulière à ce sujet. L'homme est toujours sacrifié, soit comme mari, soit comme amant. Que dites-vous de Raymond, l'amant d'Indiana, à la fois passionné et léger, dont le cœur s'enflamme à mesure que l'esprit s'échauffe, qui est amoureux, mais qui l'est d'autant plus qu'il est en scène; profondément égoïste, mais qui parfois semble le plus dévoué et le plus ardent des hommes, parce que c'est le moment de l'être et que personne ne se met si vite et si aisément dans son rôle? Raymond est le poète ou l'acteur de ses passions; il n'en sera jamais le héros ou le martyr.

La sévérité ou la justice avec laquelle madame Sand traite tous les hommes qu'elle fait figurer dans ses romans, amants ou maris, produit une conséquence qui, selon moi, tourne au profit de la morale, sans que nous soyons peut-être obligés d'en savoir gré à l'auleur. Ce n'est vraiment pas la peine de détester un mari qui ne vaut pas grand'chosc, pour s'attacher à un amant qui ne vaut pas mieux. Dan^ les romans de madame Sand, les amants sont chargés de venger les maris, et les amers désappointements de l'amour font équilibre aux pénibles désappointements du mariage. Pourquoi donc haïr celui-ci? pourquoi donc aimer celui-là? il n'y a en vérité qu'à choisir entre deux genres de malheurs, celui qui vient du devoir ou celui qui vient du cœur. Qu'eût gagné Indiana à épouser Raymond au lieu de Dclmare, l'égoïste au lieu du brutal? Brulalilé de

DANS MESDAMES SAND ET DE GIRAnDIN. 127

caserne ou égoïsme de salon, ne voyez-vous pas que c'est le même fond? De Raymond ou de M. Delmare, de l'amant ou du mari, quel est le plus cruel et le plus dur envers Indiana? L'un a froissé une fois ou deux la main délicate d'Indîana, par emportement de soldat ; l'autre a froissé mille fois son âme et l'a blessée douloureusement, et cela sans être en colère , par sécheresse et par froideur de cœur.

On peut me dire ici que j'oublie le Bénédict de Valentine. Bénédict est, il est vrai, de tous les héros de madame Sand, le héros préféré; il n'est qu'ennuyé et mécontent de lui-même et des autres. « L'ennui, ce mal horrible qui s'est attaché à la génération présente plus qu'à toute autre époque de l'iiistoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur; il s'étendait, comme un nuage noir, sur tout son avenir; il avait déjà flétri la plus précieuse faculté de son âge, l'espérance ' . » Bénédict a plu aux yeux de madame Sand, par son opposition complète avec Raymond. L'un se fait, je ne dis pas un jeu, mais un drame de ses passions ; l'autre s'en fait un ennui 3t un tourment. La civilisation a poli et raffiné l'un; mais elle lui a ôté le fond même des sentiments dont elle lui prêtait l'éclat et la grâce; elle a creusé et approfondi le cœur de l'autre, et lui a laissé le tourment de le remplir. Le portrait de Raymond, do l'homme du monde, est tristement vrai ; celui de Bénédict n'a qu'un coin de vérité, le coin de Werther et de René.

Tel cependant qu'est Bénédict dans Valentine y que

* yaknliHe,^. si, édition Charpentier.

t28 DE l'amour ingénu

lui manqiie-t-il pour êlro supérieur à Raymond et pour racheter tout à fait les hommes de l'anathème qu'a prononcé contre eux madame Sand? il lui manque de vivre: il meurt au moment où il pouvait épouser Valentinc, au moment oîi il allait être heureux. Je l'attendais à cette épreuve décisive pour connaître le fond de son âme et s'il savait aimer longtemps. Aussi madame Sand n'a pas voulu l'y exposer, et, craignant sans doute que le fond d'ennui qu'elle avait découvert dans l'âme de Bénédicl ne vînt engourdir et glacer sa faculté d'aimer, elle l'a tué brusquement, aimant mieux le voir mort qu'imparfait. C'est la plus grande marque de préférence qu'elle ait pu lui donner.

Otez Bénédict , il n'y a pas un seul des héros de madame Sand qui mérite l'amour qu'il inspire. Que jierdent donc les femmes à ne point épouser ces. héros de leur imagination? Elles ne peuvent pas leur inspirer une passion constante et forte: ils sont trop faibles, trop frivoles, trop égoïstes, trop vaniteux pour la ressentir. Elles n'en peuvent rien faire comme amants; qu'en feraient-elles comme maris? Les romans de madame Sand ne sont pas seulement un plaidoyer contre le mariage , ils sont aussi un plaidoyer contre l'amour, ou plutôt ils semblent faits pour établir cette désespérante vérité, que les feumies seules savent aimer. Toutes les héroïnes de madame Sand ont, quant à la faculté d'aimer, une supériorité décidée sur les hommes; mais cette supériorité fait Iciu' malheur; elle finit même parfaire leur ennui et leur désespoir dans Léiia.

Lélia est la conséquence naturelle et inévitable

des romans de madame Sand. En cflel, si les fen^ mes seules savent aimer, qu'est-ce que l'amour? Sénèque prétend, dans une de ses lettres, que c'est gâter l'amitié de vouloir être aimé de son ami, de s'attendre à être consolé par lui quand on est chagrin , soigné quand on est malade , soutenu quand on est chancelant. L'amitié ne doit être, pour le stoïcien, que l'occasion d'exercer sa vertu, d'aimer, d'assister, de consoler, de soutenir autrui, le tout sans attendre aucun retour. Tel serait le sort de l'amour dans les femmes, à en croire madame Sand. Elles aiment pour aimer, pour consoler, pour soutenir, pour rendre heureux ; mais qu'elles n'attendent point de retour : l'homme n'a pas de quoi leur en donner. Le cœur de l'homme est naturellement ingrat et dur, comme le cœur de la femme est naturellement tendre et dévoué. S'il en est ainsi, comment voulez-vous qu'il n'y ait pas, un jour quelcouque, une femme qui s'en aperçoive, qui comprenne le faux de tous les semblants d'aimer que font les hommes, le vide des cœurs, l'instabililé des sentiments, et qui ne s'écrie enfin que Tamour n'existe pas, d'autant plus disposée à douter de tous les amours qu'elle a lâché de les éprouver tous et qu'aucun ne Ta satisfaite? Telle est Lélia : elle sait qu'il n'y a pas d'amour; en amour, c'est une athée. Voilà le fatal secret qui la ronge et la consume; voilà d'où lui viennent ses dédains. « Dis-moi si tu as la puissance d'aimer, dit Sténio à Lélia? Non, répond Lélia dédaigneusement. » Ce n'est pas que Lélia n'ait la puissance d'aimer : elle l'a, puisqu'elle est femme ; mais elle est sûre de ne point

130 DE 1,'amour ingénu

la trouver chez les hommes, chez Sténio, et voilà pourquoi elle la nie chez elle-même : car à quoi lui servirait-elle? à quoi bon aimer, puisqu'elle ne peut pas être aimée comme elle veut l'être?

Si vous prenez Lélia telle que madame Sand seniiDle parfois vouloir la représenter, c'est une mystique i3t presque une sainte Thérèse, qui, ne trouvant rien cur la terre qui soit digne de son amour, arrive à l'amour de Dieu '. Malheureusement la sainte Thérèse de madame Sand ne croit pas toujours en Dieu ; elle en doute et elle le blasphème pendant presque tout le roman, excepté à la fin, quand elle se fait carmélite; et encore ne se fait-elle carmélite que pour être abbesse et mettre la fortune et la puissance du couvent au service d'une société secrète. Lélia n'exprimt donc pas le mysticisme : car, qu'est-ce que le mysticisme sans Dieu? c'est un doute ardent et exalte qui finit par le désespoir ; c'est l'oiseau qui, dans le déluge d'Ovide, vole, cherchant une terre où se poser, et finit par tomber de lassitude dans la mer :

Quaesitisque diù terris ubi sistere detur, In maie lassatis volucris vaga deeidit alis*.

Lélia est une sœur de Werther, de René et de Manfred. Elle a été atteinte par l'ennui du siècle; mais, comme elle est femme, cela met une grande

' « J'avais esquissé le fantôme d'une femme qui cherche eu vain l'a- « niour dans le cœur dc> hommes de notre temps, et qui se retire au ■ désert pour y rêver l'amour dont hrùla sainte Thérèse, n (Préface de ï.élia, édit. de I8iî.)

* Métamorphoses, liv. I. (le Délu(;c.)

différence entre elle et ses frères aînés. Non pas que je veuille dire que la méditation et la rêverie, la mélancolie et l'ennui ne soient pas à l'usage des femmes; t 'mlement, je plains davantage les femmes qui s'y livrent. La vie des femmes est mieux réglée que celle des hommes : elles sont épouses et mères ; c'est là leur destinée. Les hommes, au contraire, ne reçoivent pas leur destinée toute faite des mains de la nature : ils ont à la faire. Autre différence encore entre la destinée de l'homme et celle de la femme : l'homme est surtout né pour penser et pour agir, la femme pour aimer. L'idéal de l'homme est la sagesse et la grandeur; l'idéal de la femme est l'amour. L'homme qui doute ou qui n'agit pas, la femme qui a'aime pas, se dénaturent tous deux. Le mal de Werther, de René et de Manfred, est de ne trouver nulle part, ni en eux, ni autour d'eux, la perfection d'idées et de sentiments qu'ils ont rêvée. De là leur inaction mélancolique et sombre ; de là leur doute et leur désespoir. Le mal de Lélia, c'est aussi de ne trouver nulle part la perfection d'amour qu'elle a rêvée; et, comme elle ne croit plus à l'amour, elle n'est plus femme, pour ainsi dire. Discutant tout et doutant de tout, elle va sans cesse d'une idée à l'autre, d'une passion à l'autre, sachant d'avance qu'elle ne s'y arrêtera pas. Et ne croyez pas que ces vicissitudes de sa pensée intéressent beaucoup le lecteur : tout est pour Lélia une expérience dont la conclusion inévitable est que tout est vide et faux. Aussi nous nous lassons promptement de cette dédaigneuse enquête de toutes choses; nous savons trop que le mal et le bien, les péchés capitaux et les vertus théolo-

132 DE l'amour ingénu

gales, ne sont pour Léiia qu'une occasion de sonates brillantes qui ne nous émeuvent |M)int.

Il y a une autre raison encore qui fait que nous ne pouvons pas nous intéresser à Lélia : c'est que Lélia n'est ni une personne ni un caractère; c'est une idée, une mode, une affectation; c'est l'imitation des poêles désespérés, c'est la singerie de lord Byron. Est-ce moi qui parle ainsi? non, c'est Lélia elle-même dans sa conversation avec sa sœur Pulchérie, qui a désespéré aussi de l'amour dans le monde, mais qui en a désespéré autrement que Lélia, car elle s'est faite courtisane au lieu de se faire mélancolique. « Vous ressemblez, dit en riant Pulchérie à Lélia, à tous les

poètes que j'ai lus Oui, répond Lélia, c'est une

fatalité que vous signalez Je m'humilie et je m'afflige d'être un type si trivial et si commun de la souffrance de toute une génération maladive et faible ' . »

.Madame Sand dit, dans la préface de Lélia ^ que le désespoir est un appel vers Dieu'. Oui, le vrai désespoir; mais le faux désespoir, le désespoir appris dans les poètes, à quoi peut-il conduire? à Dieu? non, car Dieu veut les cœurs; il ne se contente pas des grimaces; l'hypocrisie du désespoir ne le touche pas plus que l'hypocrisie de la piété. Le faux désespoir stérilise l'àme, au lieu de l'échauffer et de la vivifier. Lélia est le contraire de Laure et de Bcatrix qui, croyant à l'amour qu'elles inspiraient, et croyant aussi l'homme capable d'aimer, se servaient de l'amour comme d'un acheminement à la vertu. Béatrix

' lAUa, I, p. 187.

^ Page %, ^dit. Cbar|>€nlier.

DANS MESDAMES SAND ET DE GrP.AP.DlN'. 133

et I.aure inspirent à la fois le bon et le beau ; elles tiennent de la sainte et de la muse. Lélia tient du damné ou du démon, et du démon comme l'a fait notre siècle, c'est-à-dire du démon qui dégoûte les âmes des biens mêmes qu'il ne donne pas, et qui perd les hommes par l'ennui, au lieu de les perdre par le plaisir.

Est-ce pour nous dédommager de l'amour désespéré qu'elle a peint dans Lélia, que madame Sand a voulu représenter dans ses pastorales un amour plein de douceur et de paix, le véritable amour ingénu? Je ne sais; il en a du moins toute la grâce et tout le charme, avec une part de finesse et d'intelligence qui ne lui ôte pas la naïveté, mais qui fait que les personnages de madame Sand ressemblent plus aux paysans de nos provinces qu'aux bergers de l'Arcadie, et sont vrais sans cesser d'être gracieux.

Les trois ouvrages de madame Sand que je veux examiner et qui expriment le mieux, de notre temps, l'amour ingénu, sont André, la Mare au Diable et la Petite Fadette. Peut-être ne devrais-je pas parler d'André. L'amour d'André et de Geneviève est, à la vérité, un amour ingénu et pur, dont la scène est aux champs; et nulle part ne se fait mieux sentir le chaime qui naît de l'accord des plus doux sentiments de l'âme humaine avec le riant aspect de la campagne. Mais le caractère d'André gâte tout. André appartient à cette première sorte de romans de madame Sand, où l'homme est toujours sacrifié. Faible, timide, habitué à obéir à son père, qui est brutal et fort, André ne sait qu'aimer, parce qu'il a l'âme sensible et douce ; il aime ïv. 12

134 DE l'amour ingénu

avec la faiblesse de sa nature et la timidité de son caractère. 11 épouse Geneviève; mais, forcé de vivre chez son père, il ni viit pas faire honorer sa femme comme étant ou de ..nt être la maîtresse de la maison ; il craint son père, évite de se plaindre et de revendiquer ses droits.

Après avoir peint dans Raymond l'égoïsme au fond et l'enthousiasme dans la forme, dans M. de Lansac la cupidité sous les brillants dehors du monde, dans Bénédict l'esprit ennuyé et le cœur romanesque, madame Sand a peint dans André une autre variété de l'hoaime d'aujourd'hui, et qui ne vaut guère mieux, la sensibilité sans la force, la nature de la femme dans le corps d'un homme ; et elle y a admirablement réussi. Mais c'est aussi par là qu'André est un roman ou une liistoire, plutôt qu'une idylle, je veux dire une peinture fidèle de la vie et du cœur humain avec ses faiblesses et ses imperfections, plutôt qu'un tableau idéal des plus doux sentiments de l'âme humaine et surtout de l'amour ingénu. André et Geneviève s'aiment, il est vrai , avec l'ingénuité d'un premier amour; mais cela ne suffit pas à l'idylle. L'idylle n'aime que les caractères parfaits; non que ses personnages, même les plus gracieux, ne puissent avoir les défauts du jeune âge, l'impatience de l'amour chez les garçons, la coquetterie naturelle aux jeunes tilles; mais ils ne doivent pas avoir des défauts qui gâtent leurs amours : c'est là le point important. Si l'amant est timide, non comme amant, — cette timidité là sied bien, — mais comme homme; s'il n'est pas courageux et fier, s'il ne sait pas vaincre les (obstacles qui s'opposent à son amour, s'il n'aime

pas autant qu'il est aimé, il n'est pas un héros d'idylle : il appartient à l'histoire , au roman de mœurs, à tout ce qui n'atteint pas ou ne vise pas à J'idéal. 11 y a plus : c'est un défaut dans l'amour ingénu, de n'être pas aimé autant qu'on aime. Geneviève perd quelque chose à n'être pas aimée d'André comme elle l'aime, à n'être aimée que comme le pauvre André peut aimer. Je l'en admire davantage ; je respecte d'autant plus ce caractère ardent et résigné à la fois, que le malheur achève et rehausse. Mais les amours d'André et de Geneviève ne me plaisent et ne m'enchantent plus comme l'image du bonheur. Je lis une histoire qui touche à la vérité toujours triste, et non plus une idylle écrite pour enchanter et pour élever mon imagination.

Dans la Mare au Diable et dans la Petite Fadette, madame Sand a renoncé à son système de dénigrement contre les hommes. Les femmes y ont encore la prééminence et l'emportent de beaucoup sur leurs amants; mais, sans valoir les femmes, les hommes au moins sont dignes d'être aimés d'elles Ce ne sont point des héros, ce sont de braves gens dont le cœur est simple et bon. C'est par là que la Mare au Diable et la Petite Fadette sont de véritables idylles. Elles ont quelque chose de moins élevé et de moins poétique que Paul et Virginie^ elles ne sont pas moins gracieuses.

Madame Sand dit, dans la préface de la Petite Fadette, qu'éprouvant un besoin impérieux de détourner la vue de nos jours de troubles et de malheurs, « elle s'est reportée vers un idéal de calme, d'innocence et de rêverie. » C'est toujours à peu près ainsi

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que se font les idylles. Théocritc composait les siennes à la cour de Ptolémée Philadelphe; Virgile chantait Tityre et Amaryllis pendant les guerres civiles et les proscriptions du triumvirat; D'Urfé faisait l'Âslrée au sortir des troubles de la Ligue. Mais, sans chercher si notre siècle est assez troublé et assez malheureux pour mériter que l'idylle vienne faire diversion et contraste à nos chagrins, il y a une chose dont je ne saurais trop louer madame Sand, c'est d'avoir montré, dans la Mare au Diable et dans la Petite Fadettc, qu'on peut encore amuser le public français sans fracas et sans immoralité. Quels sont, dans la Mare au Diable, les héros du roman? un laboureur, une jeune fille et un enfant. Quelle est l'aventure? un voyage à deux ou trois lieues au plus. Voilà tout. C'est avec ces simples personnages et ces simples événements que l'auteur sait nous intéresser.

Le laboureur Germain est veuf, regrette beaucoup sa femme et aime tendrement les enfants qu'elle lui a laissés; mais, pour soigner ses enfants et pour surveiller son ménage, il lui faut une femme, et son beau-père et sa belle-mère l'engagent eux-mêmes à se marier. Qui choisir? Le beau-père lui parle d'une veuve qui habite un village voisin de leur ferme et qui a pour dix mille francs au moins de terres : c'est un riche parti. Germain, docile aux conseils de sa famille, part pour aller rendre visite à la veuve et peut-être lui demander sa main. Ce jour là même, la petite Marie, fille d'une voisine de Germain, allait se mettre en condition dans une ferme située près du village de la veuve, et la mère de

Marie demande à Germain de prendre sa fille en croupe avec lui. La chose ne se ferait pas entre gens de la ville ou entre paysans des gros bourgs civilisés, Germain est veuf, il a vingt-huit ans, et Marie n'a que seize ans. Tout cela, qui edraierait les gens de la ville, rassure la petite Marie et sa mère; car Germain est pour Marie nn vieux, et elle ne pense pas, ni Germain non plus, qu'on puisse s'aimer quand on n'a pas le même âge. — Voilà donc Germain et Marie partis tous deux sur le cheval de la ferme. En chemin, ils rencontrent petit Pierre, le fils de Germain, un enfant de six ans, qui veut à toute force que son père l'emmène sur le cheval. Germain , qui aime beaucoup petit Pierre et qui le gâte, consent à le prendre, et Marie promet qu'elle en aura soin. Une fois remis en route, l'homme, la jeune fille et l'enfant se perdent dans la lande, près de la Mare au Diable, et ils sont forcés de passer la nuit à la belle étoile. Marie soigne l'enfant, le fait dormir, allume du feu, se fait la ménagère de la caravane, le tout avec intelligence et bonne humeur, sans se décourager ni s'impatienter. L'enfant dort auprès du feu, enveloppé dans le manteau du père et soutenu par la jeune fille; Germain et Marie causent , non pas amour, — c'est entretien de gens de la ville, — mais labourage et ménage; si bien que, sans le savoir, Germain {)! end de l'amour pour Marie, et, quand le lendemain il arrive chez la veuve, il trouve la veuve coquette et fière, revient chez lui et finit par éj)ouser Marie, que petit Pierre a toujours appelée sa petite mère depuis lu nuit de la Mare au Diable.

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Voilà toute l'histoire. Où donc est l'intérêt? l'intérêt est dans le développement de l'amour honnête et pur que Germain prend pour Marie. Rien n'est si simple, et rien n'est en même temps plus gracieux tt plus touchant. Cette nuit passée au pied du chêne de la Mare au Diable, l'enfant qui dort près de Marie comme un symbole d'innocence et de pureté, la conversation du laboureur et de la jeune fille, toujours familière et toujours honnête, les sentiments qui s'éveillent peu à peu dans le cœur de Germain et qu'il cache parce qu'il se croit trop vieux pour être aimé de Marie, la vérité des actions, la naïveté et la grâce des paroles, la gravité simple du récit, tout cela fait, de ce tableau de l'amour ingénu, quelque chose d'achevé, et tout cela montre surtout qu'il n'est pas besoin, pour nous émouvoir, d'un grand tapage d'aventures et de passions.

En faisant la Mare au Diable, madame Sand s'est admirablement renfermée dans les limites du genre de l'idylie. Peut-être dira-t-clle qu'elle ne connaît pas ces règles de l'idylle invcnlccs par les pédants. Ces règles se réduisent à une seule, qui est d'observer la vraisemblance, de ne pas donner, par exemple, les passions, les sentiments et le langage de la ville aux gens du village. Les poètes bucoliques, les anciens comme les modernes, ont souvent péché de ce côté : leurs bergers sont trop ingénieux, et leur naïveté tombe dans la mignardise. La vraisemblance est ce qu'il y a de plus rare dans l'idylle, qui est devenue un genre tout à fait de convention. La vraisemblance est, au contraire, le mérite souverain des romans champêtres do madame Sand. Les

passions, les sentiments, les idées, le langage de ses personnages sont vraiment de la campagne. Cela ne veut pas dire que les habitants de la campagne n'aient pas des passions aussi touchantes et des sentiments aussi vifs que ceux des habitants des villes; mais ils s'expriment et surtout ils se sont développés d'une manière différente. J'insiste sur cette différence, qui touche au fond phis qu'à la forme. Il ne suffit pas, pour mettre en scène un paysan amoureux, de lui faire dire : f aimons, au lieu à&faime. Le patois n'a rien de bucolique en soi, et l'on peut être raffiné même en parlant patois. La simplicité et la grâce du langage viennent des pensées, non de la désinence des mots. Les paysans qui sont sincèrement amoureux ont dans leur amour quelque chose de grave et de simple qu'il faut leur conserver, en se gardant bien de leur donner l'air des grandes passions ou du bel esprit. 11 y a de grandes passions au village ; mais elles ne sont pas bruyantes et agitées. Il y a de l'esprit aussi; mais il n'est pas bavard et vaniteux. Les gens d'esprit, au village, sont fins et avisés; ils ne sont pas prétentieux. L'esprit sert à agir et non à parler.

Il n'y a guère plus d'aventures dans la Petite Fadette qu3 dans la Mare au Diable; mais il y a le même don de savoir attacher et intéresser le lecteur avec des sentiments et des événements simples. La Mare au Diable est une idylle qui n'a qu'une ou deux scènes : elle commence et finit avec le voyage de Germain et de Marie. L'histoire de la petite Fadette a plus d'événements. Fadette elle-même n'est pas aussi simple et aussi naïve que la petite Marie;

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mais elle n'est pas moins vraie. Elle a Thabileté des paysans; seulement, elle ne se sert de celte habileté que pour le bien : elle est droite et adroite. Quoique fort avisée d'esprit, elle a le cœur bon et tendre. Elle aime Landry d'un amour qui date de loin, et elle finit par s'en faire aimer. C'est elle qui conduit et qui domine tout, d'abord parce qu'elle est femme et qu'à ce titre, selon madame Sand, elle est supérieure aux hommes; ensuite, parce qu'elle est à la fois spirituelle et honnête, et qu'elle trouve toujours ce qu'il faut dire et ce qu'il faut faire, mieux que personne. N'attendez pas pourtant de la petite Fadette, plus que de la petite Marie, les mots ingénieux et fins des bergères de Fontenelle ou les phrases sentimentales des bergères de Gessner. Nous sommes ici à la campagne et point à l'opéra.

Avec tout son esprit, ce n'est pas du premier coup cependant, et sans faire eflort sur elle-même, que Fadette est arrivée à être si sage et si avisée. Pour cela, il a fallu qu'elle aimât le jeune Landry. Voulant se faire aimer de lui, elle s'est corrigée de ses défauts. Il est vrai que c'est Landry lui-même qui l'a avertie et conseillée. Jusque là, mal élevée par une grand'mère qui est un peu sorcière et qui a des secrets pour guérir toutes sortes de maladies, la petite Fadette était malicieuse plutôt que iine. Elle avait pour Landry un penchant involontaire, qu'elle montrait surtout en lui ^ou.int de mauvais tours. Du reste, mal soignée ci mal habillée, elle n'a rien pour plaire, quoiqu'elle soii bien faite, qu'elle ail la figure vive et les yeux brillants comme des charbons. C'est un garçon espiègle plutôt qu'une jeune fille.

Mais, ayant un soir rendu service à Landry, qui ne trouvait pas le gué de la rivière, elle lui a fait promettre de danser avec elle à la Saint-Ândoche, Landry lui a tenu parole, quoique tous les garçons et surtout les filles du pays se soient moqués de lui, qui danse avec le négrillon au lieu de danser avec la grande Madeleine; et même, quand les enfants, excités par les garçons, se sont mis à huer Fadette et à lui enlever sa coiffe, qui était ridicule et du temps de sa grand'mère, Landry a bravement défendu la pauvre fille. Cette preuve de bonté a touché le cœur de Fadette; elle renonce à tourmenter Landry par ses malices; elle commence même à se trouver malheureuse de ses défauts et de ses ridicules : car avec ses défauts elle ne pourra jamais être aimée de Landry. Elle pleure donc , assise sur un quartier de rocher dans la carrière du Chaumois. « Or, Landry, qui passait par là retournant à la ferme, entend pleurer, et, en brave homme qu'il est, va porter secours à qui souffre. » Il reconnaît la petite Fadette; il lui demande pourquoi elle pleure : est-ce à cause des méchancetés qu'on lui a faites aujourd'hui? Eh bien! i) y a un peu de sa faute ; il faut s'en consoler et na plus s'y exposer. — « Pourquoi dites-vous, Landry, qu'il y a un peu de ma faute? » Landry, alors, pressé par Fadette de lui dire quels sont les défauts qui font qu'on ne l'aime pas dans le pays et qu'on se moque volontiers d'elle , les lui dit avec une franchise toute rustique et pourtant avec un ton de bonté et d'amitié qui touche de plus en plus le cœur de Fadette. « Si on ne la respecte pas comme une fille de seize ans devrait pouvoir

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l'exige]', c'est qu'elle n'a rien d'une fllîe et tout d'un garçon dans son air et dans ses manières, et qu'elle ne prend pas soin de sa personne. » La petite Fadette écoute avec grande humilité ce prêcheur de dix-sept ans, qui linit aussi par s'attendrir sur son repentir. Quoique Fadette passe pour laide et qu'elle soit mal soignée, le roman de cette nuit d'été et de cet entretien parle au cœur de Landry, comme il parlait au cœur de Germain dans la lande de la Mare au Diable; mais l'honnêteté des mœurs et des habitudes du village défend Landry comme Germain des mauvaises pensées. Il est ému, il n'est pas tenté, et il quitte la petite Fadette, qui, gardant en son cœur les conseils de Landry , se corrige de ses défauts et prend l'allure et le maintien qui conviennent à une fille de seize ans. Landry, alors, la voyant changée par lui et pour lui, se met à l'aimer sincèrement. Mais comment l'épouser? comment faire consentir le père Barbeau, qui est riche, à donner son fils à la pauvre Fadette? Dans les romans ordinaires, la mauvaise volonté des parents n'est point un empêchement; c'est un aiguillon plutôt qu'un obstacle ; l'amant et l'amante se marient secrètement. Ici rien de pareil : nous sommes dans la vérité et non dans la fiction. La Fadette ne veut point entrer dans la famille de Landry d'une façon fortuite et honteuse; elle veut y entrer tête levée, étant demandée et non demandant. C'est ainsi qu'elle y entre.

Ici commence ce que j'appellerais volontiers la seconde partie du roman, La première partie représente l'amour ingénu; c'est une véritable idylle.

point fade ni maniérée, une idylle vive et piquante, grâce surtout au personnage de Fadette, grâce à cet heureux changement que l'amour fait en elle et qui transforme une fille hardie comme un garçon, malicieuse comme un lutin, en une jeune fille à la fois honnête et fine, adroite et bonne. Autrefois elle aimait Landry sans le savoir et en le prenant de préférence pour l'objet de ses espiègleries. Maintenant elle lui témoigne son amour en se corrigeant des défauts dont il l'a avertie ; elle tâche même de devenir belle pour lui, et cela sans coquetterie. C'est un trait charmant de ce petit roman que l'idée que la Fadette avait de sa laideur. Landry aussi la croyait laide; si bien qu'elle ne croyait pas pouvoir être aimée, et Landry non plus ne croyait pas qu'il piit jamais l'aimer. C'est là ce qui les livre tous les deux sans défense, comme sans danger, au penchant de leur cœur ; c'est là ce qui fait que Landry est plus ému quand , causant la nuit avec elle dans la carrière du Chaumois, il s'avise, je ne sais comment, qu'elle n'est pas laide; c'est là surtout ce qui louche le cœur de la Fadette, quand elle s'entend louer de son visage, elle qui se croyait un laideron. Ce passage de la malice à l'attendrissement, de la part de la Fadette, et de l'indifférence ou même de la répugnance à l'amour, de la part de Landry, est peint avec une grâce singulière.

La seconde partie du roman, c'est à dire la manière dont la Fadette parvient à se faire souhaiter et à se faire demander pour bru par le père Barbeau, n'est pas moins vive ni moins piquante. C'est un véritable roman de mœurs, qui succède à une idylle ; mais ce

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sont les mœurs des paysans, représentées avec une vérité piquante.

Il n'y a pas de scène plus comique et plus intéressante à la fois que celle où la Fadelte, ayant hérité de sa grand'mère dune somme de quarante mille francs, vient consulter le père Barbeau et lui montrer son argent pour savoir, dit-elle, ce qu'elle en doit faire. La froideur avec laquelle le père Barbeau la reçoit d'abord; la curiosité qui s'éveille peu à peu en lui, quand elle lui montre le panier où elle a mis, dit-elle, tout son argent; l'envie qu'il a de savoir combien il y a dans ce panier, et qu'il réprime tant qu'il peut; le compte, enfin, qu'il fait des rouleaux d'or, et le ton d'estime et d'ad'cclion qu'il prend avec la Fadelte à mesure qu'il fait ce compte, tout cela est gai et piquant sans tomber jamais dans la plaisanterie et dans la caricature. Ne croyez pas, en effet, que le père Barbeau soit cupiJe et intéressé : c'est un honnête homme ; mais il n'est pas défendu aux honnêtes gens de iongcr à l'intérêt de leur famille; il ne leur est pas défendu de souhaiter que leurs enfants fassent de bons mariages; et c'est à tout cela que pense le père Barbeau, quand il compte les quarante mille francs de la Fadetle. Cette petite fille, qu'on traitait presque de n:ç:> diante et de vagabonde, la voilà devenue la plus riche héritière du pays. Ce n'est pas une raison assurément de la prendre aussitôt pour bru, après l'avoir si longtemps repoussée; mais c'est une raison pour examiner comment elle a vécu jusqu'ici et si elle s'est toujours bien conduite: car, enfin, si le père Barbeau s'est trompé sur son compte, il ne

DANS MESDAMES SAND ET DE GIRARDIN. I'i5

demande pas mieux que de réparer son injustice et d'avouer son tort. Quant à savoir si la fortune de Fadelte est la cause de la justice qui va lui être rendue, elle-même ne s'en soucie pas : il lui suffit que cette fortune soit l'occasion de son bonheur. Elle sait que le père Barbeau ne la prend paf pour bru seulement parce qu'elle est riche, mais parce qu'elle est à la fois honnête et riche : voilà tout ce qu'il lui faut. La Fadette a la vraie sagesse : elle ne cherche pas le mauvais côté des bonnes choses, parce que chercher ce côté-là, qu'il est toujours facile de trouver, c'est la manière d'être à la fois injuste et malheureux.

En mettant l'amour dans les romans et dans les champs, madame Sand était à son aise pour le peindre, parce que, dans les champs et surtout dans les romans, rien ne gène l'expression de l'amour. 11 n'en est pas de même dans le monde. Le niveau monotone que l'esprit de la société fait passer sur tous les caractères semble avoir aussi passé sur l'amour. Cette passion, la plus commune en même temps que la plus originale de toutes nos passions, s'est laissé polir et amincir, comme tout le reste, par la civilisation. Avec nos mœurs légères et molles, et surtout avec la peur que nous avons du ridicule, on dirait qu'il n'y a plus de héros ni d'héroïnes d'amour ailleurs que dans les romans. N'en croyez rien poui tant : le monde a plus d'amoureux qu'il ne le croit. Nous voici dans un salon, au bal. Parmi tous ces jeunes gens si gais et si frivoles, combien pensez-vous qu'ilyaitd'Amadis? pas un, à votre compte. Et, parmi ces jeunes filles parées et riantes, qui dansent du soir au matin,

14G DE l'amour ingénu

combien do Chimènes? pas une! Vous voiistromptz: il y a là je ne sais combien d'Amadis et de Chimènes en miniature ; il y a là, au milieu de toute cette gaieté, je ne sais combien de cœurs qui frémissent ou qui souffrent; il y a des jalousies, des dépits, des colères, des réconciliations, des aveux, des reproches, que saisje enfin? la matière de plus de vingt romans, ou, pour mieux dire, le commencement de vingt romans. Je ne veux pas prétendre, en effet, que tous ces sentiments , contraints et étouil'és par les bienséances, auraient eu , même s'ils avaient été libres , toute la portée qu'ils ont dans les romans : ils s'arrêtent "endeçà du romanesque; ils craignent les gros soup.irs et les grands éclats, car le monde censure impitoyablement ce qui sort de la règle. On souffre donc, on est agité de mille pensées pénibles ; mais on n'en danse pa> moins, on n'en va pas moins à l'opéra et ^ns le monde : il ne faut pas s'afficher. Amadis allait cacher sa douleur au creux de quelque affreuse vallée; Tircis allait conter sa peine aux échos. Amadis el Tircis étaient heureux ; ils ne craignaient pas de faire éclat. C'était le bon temps, le temps des aventures. Le monde, aujourd'hui, a peur et dédain des aventures.

Cet amour, presque honteux de se laisser voir et qui cherche à se cacher, tantôt sous la frivolité et tantôt sous la moquerie de soi-même, cet amour, qui peut être ingénu sans oser être franc , voilà ce que madame de Girardin a rencontré dans le mondb^ ice qu'elle a peint d'une manière vive el gracieuse. 11 n'y a dans ses élégies ni Phèdres, ni Didons, ni fureurs, ni imprécations : ce sont des

peines d'amour contenues et qui n'en sont pas moins amères, des dépits et des colères qu'il faut étouffer, dont parfois même il faut avoir l'air de rire :

Souffrir et p'aisanter, femmes, c'est notre lot....=. Oh! que le désespoir est affreux dans le monde! Qu'il est lourd d'y traîner une douleur profonde! La contrainte est un poids qui double le malheur...

Vous qui n'avez point mis de chaîne à votre vie, Femmes du peuple, ô Dieu! comme je vous envie! Votre franche douleur vous soulage du moins; L'orgueil ne vous dit pas : souffre, mais sans témoins; Vous n'avez point placé la honte dans les larmes ',

Ici l'élégie touche presque au drame et à la tragédie , car il y a parfois aussi dans le monde plus de tragédies qu'on ne pense. Vous savez bien, ce jeune homme élégant, qu'on voyait partout? — Oui , bon railleur, bon viveur, bon danseur. — Eh bien, il avait une grande passion. — Quelle plaisanterie! il n'a jamais eu d'amour pour personne que pour lui, je vous jure. — Tout le monde le croyait comme vous, et tout le monde disait : voilà un homme qui n'aime rien; marions-le 1 — Et il y a consenti? — Oui certes : comment faire autrement? Il s'était toujours montré si gai et si frivole qu'il aurait eu mauvaise grâce à dire qu'il ne pouvait pas se marier. — Eh bien, il est marié? il est heureux? — Non : la nuit d'avant le mariage, il s'est brûlé la cervelle. — Comment? pourquoi? Deux mots expliquent tout.

' M"^ de Girardin, Tfapoline, chant II.

î48 DE l'amouu ingénu.

Pendant sa vie, il n'a pas voulu s'afficher comme un homme à grandes passions : il a craint le monde, et, quand il a fallu renoncer à ce qu'il aimait, il a mieux fiimc mourir.

11 y a, dans l'histoire de chaque génération, une ou deux aventures de ce genre ; elles prouvent la part que l'amour a dans le monde en dépit de la frivolité ou de la bienséance. Rassurons-nous cependant : les sentiments que le monde comprime n'ont pas tous cette nature tragique, et la contrainte qu'il impose est souvent une expérience salutaire. Parmi les sentiments d'amour que le monde gêne ou détruit, combien y en a-t-il qui n'étaient que des fantaisies d'imagination et qui n'avaient pas TétofTe d'une passion ! De ce côté, le ridicule est un crible excellent, qui fait envoler les pensées légères et qui ne laisse subsister que les sentiments vrais et bons, les seuls qui méritent de vivre, les seuls aussi qui méritent d'être plaints quand ils souffrent.

Madame de Girardin excelle à peindre ces sentiments vrais, qui sont forcés de se soumettre aux hypocrisies du monde; ces pensées tristes, qui se cachent sous des sourires de bonne compagnie; ces chagrins, qui ne sont ni des remords cuisants, ni des douleurs passionnées, mais qui restent dans l'àme comme un souvenir toujours prêt à redevenir une émotion ; toutes ces peines de l'âme enfin , qui, pour être contraintes et déguisées, n'en sont pas moins vives et moins naturelles. Comme ces peines d'amour s'interdisent les aventures et les notions, elles ne peuvent pas être fort variées. Les sujets de ces petits romans du monde sont peu nom-

DANS MESDAMES SANO ET DE Gir.ARDIN. 149

breux : Il m'aime! Il ne m'aime plus! Ou bien encore :

Il m'aimait, etm.on cœur ne l'a point deviné ' !

Voilà, à peu près, tous les moments de ces passions contenues ou fugitives que madame de Girardiu a chantées. Cette dernière élégie, // m'aùnait, est une des plus gracieuses et des plus vraies. Que de femmes ont été aimées, qui ne l'ont point su ou ne l'ont point voulu savoir! Rebuté par leur indifférence, l'amant s'est éloigné : alors elles comprennent un amour qui méritait d'être aperçu; alors elles répètent tristement : Il m'aimait! Puis reviennent mille souvenirs du temps de cet amour, mille indices de passion qu'on avait négligés, les dépits, les jalousies :

Lorsque d'un peu d'orgueil je me sentais saisie

Au bruit harmonieux de ces flatteurs discours

Qu'on sait n'être pas vrais et qui plaisent toujours;

Lorsqu'au bal j'arrivais, élégamment parée,

Il semblait malheureux de me voir admirée,

Et du moindre succès qui pouvait m'éblouir,

Son absence aussitôt m'empêchait de jouir.

Mais c'est dans le malheur que l'amour se révèle.

Et, si je m'affligeais d'une triste nouvelle,

Si le sort m'accablait en frappant mes amis,

Je comptais sur des soins qu'il n'avait point promis..,,.

Puis, quand il revenait, par sa vn" naïuellie, Quand sa voix triomphait de ma mé...;icoIie, Quand chacun partageait ma subite gaité,

1 M"* de Girardia.

150 DE l'amour ingénu

Lui s'indignait tout bas de ma légèreté..... Aussi, de ma gaité soupçonnant l'apparence, Il prenait mon bonheur pour de l'indifTérence. Sans oser l'avouer, je Faimais cependant, Et j'avais tant souffert la veille en l'attendnnt ! Ah! je n'en puis douter au regret qui m'oppresse, Celui dont la douleur accuse ma tendresse, Celui qui pour me fuir a quitté ce beau lieu, Ne serait point parti, s'il m'avait dit adieu!

Ce dernier Irait est charmant. Ce n'est pas un jeu d'esprit : ce qu'il y a de spirituel dans l'expression rehausse seulement un sentiment naturel et vrai, et c'est là un des mérites de madame de Girardin. Elle sait exprimer finement les sentiments naturels, sans que cette finesse tombe jamais dans l'afTectation. Voyez la pièce intitulée, Le bonheur d'être belle:

Quel bonheur d'être belle alors qu'on est aimée ! Autrefois de mes yeux je n'étais pas charmée: Je les croyais sans feu, sans douceur, sans regard; Je me trouvais jolie un moment, par hasard. Maintenant ma beauté me parait admirable; Je m'aime de lui plaire, et je me crois aimable

Mettez ces vers dans la bouche d'une bergère d'idylle : ils seront migaards et prétentieux. Dans la bouche d'une jeune fille du monde, ils sont vrais, parce qu'ils expriment les sentiments de toutes les jeunes filles qui sont heureuses d'être belles et d'être aimées, et qu'ils les expriment dans le langage propre à celle qui parle.

Si c'est un bonheur d'(Mre belle, c'est donc un malheur d'être laide! Oui, surtout quand on a été

belle, et tel est le sort de la jeune fille que madame de Girardin met en scène dans sa pièce intitulée : Le malheur d'être laide. Elle était belle et aimée autrefois; la maladie est venue, qui lui a ôté sa beauté. Son amant essaye en vain de l'aimer encore ; le charme est fini :

Maintenant il s'épuise en serments superflus

Pour exprimer encor l'amour qu'il ne sent plus.

Sans espoir de bonheur, sans trouble, sans ivresse,

C'est dans ses souvenirs qu'il cherche sa tendresse.

Et, triste lorsqu'il veut m'admirer aujourd'hui,

Ses yeux sur mon portrait se fixent malgré lui.

Pour être plus sincère, en sa pitié touchante

II dit que je suis bonne et que ma voix l'enchante.

Quand, des soins d'une amie implorant la douceur,

Je repose mon front sur le sein de ma sœur,

II sourit tendrement, il nous regarde ensemble

Et dit, pour me flatter, que ma sœur me ressemble;

Mais celle qui garda ses attraits séduisants

Et celle qui, mourante en la fleur de ses ans,

A vu s'évanouir une beauté trop chère,

Ne se ressemblent plus qu'aux regards d'une mère.

Ces derniers vers sont admirables ; ils méritent de faire vivre le nom de madame de Girardin à côté de celui de madame Deshoulières; non pas à côté de madame Deshoulières dont on a fait un poêle bucolique , tandis qu'elle n'est qu'un poète de société , mais de madame Deshoulières telle que nous l'avons montrée, exprimant avec grâce, souvent même avec une énergie touchante, les chagrins, les embarras do la vie du monde, et celte tristesse rendue plus amère par les sourires et le badinage que le monde

152 DE l'amour ixgéxu.

impose. Madame de Girardin a trouvé un nouveau genre d'élégies naturelles et vraies, quoique Texprcssion en soit recherchée. Dans ses élégies, l'amour est peint d'une manière gracieuse et piquante ; non pas l'amour passionné et dramatique que le monde exclut comme faisant éclat et scandale ; non pas peut-être l'amour ingénu que le raffinement des mœurs et du langage ne semble pas comporter, et qui perce pourtant à travers tous les détours du cœur. L'amour que peint madame de Girardin tient des deux : il est ingénu, parce qu'il estnalurel; il est dramatique, parce qu'il est contenu; mais l'ingénuité ne passe pas dans le langage, et la contrainte ne pousse pas non plus la passion jusqu'à l'emportement : elle la réprime sans la cabrer. C'est l'amour élcgiaque approprié aux mœurs niodeines.

L'histoire que j'ai faite de. l'amour dans la pastorale et dans l'élégie depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, aurait été incomplète, si je n'y avais pas donné une place à ce genre d'amour, qui n'est plus seulement un exercice et un jeu de l'esprit, comme on peut croire qu'est souvent l'amour dans la Clélie, et qui n'est pourtant pas encore une passion ardente et tragique, comme dans Hermione et dans Phèdre,

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DE l'amour conjugal DANS LE DRAME.

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