LA PÉNÉLOPE D'HOMÈRE
J'ai étudié les diverses expressions qu'a eues l'amour ingénu dans la pastorale depuis les temps anciens jusqu'à nos jours. L'amour ingénu nous conduit naturellement à l'amour conjugal. Prenez, en effet, deux âmes jeunes et pures, comme celles que la pastorale aime à se représenter : le mariage est le but de leur amour, et, une fois qu'elles ont atteint ce but, leur tendresse, sans devenir moins vive et moins pure, devient plus grave et plus forte ; elle prend un nouveau caractère. De môme que l'adolescent qui se fait homme prend la force sans perdre la beauté, de même l'amour ingénu s'affermit et s'élève en devenant l'amour conjugal, sans rien perdre de ce qui faisait son charme.
L'amour ingénu, qui est un moment de l'âme humaine et qui ne peut pas durer, n'a que deux dénoùinents possibles, le devoir ou la faute, le mariage [iris comme une règle qu'il est doux de suivre, ou comme un joug qu'il faut briser. Aussi , toutes les fois que je quitte dans les pastorales quelques-uns de ces personnages innocents et charmants qui y figurent, je me demande avec inquiétude ce qu'ils vont
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devenir, une fois entrés dans la vie : seront-ils les héros de l'amour vertueux ou de l'amour coupable? Que deviendrez-vous , Philis ou Chloé, Amyntas ou Sylvio ? Screz-vous , les unes des Pénélope et des Alceste, ou des Phèdre et des Hélène? — les autres des Cid et des Âmadis, ou des Galaor et des don Juan? Votre amour va-t-il s'élever en s'appuyant sur le devoir, ou s'égarer en se laissant guider par la passion?
Nous avons donc , après l'amour ingénu , deux sortes d'amour à étudier ; l'amour qui marche, pour ainsi dire, à côté du mariage pour le fortifier et l'embellir, et l'amour qui marche aussi à côté du mariage pour le contrarier et le détruire; deux sortes aussi de destinées, qui ont de grands noms dans la littérature : d'un côté, les épouses vertueuses et dévouées, Pénélope, Andromaque, Alceste, Lucrèce, Porcie, Cornélic, Grisélidis, Imogènc, lady Russel; de l'autre, les fen)me3 que la passion a égarées et trompées, Hélène, Clylemnestre, Phèdre, la nouvelle Héloïse, Indiana et tant d'autres.
Je commence l'étude que je veux faire de ces deux sortes d'amours et de destinées par l'amour conjugal cl par une des plus nobles héroïnes de cet amour, par la Pénélope d'Homère.
L'Odyssée est un livre charmant; c'est à la fois un roman de mœurs et un roman d'aventures. Que de fictions gracieuses ou terribles : Circé et Polyphème, Nausicaa et la descente aux enfers! H y a dans l'Odyssée, à ne prendre que les tictions et les aventures, un merveilleux pins varié et plus intéressant que dans les Mille et une Nuits. A côté de ce merveil-
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leux, il y a une peinture des mœurs humaines et un tableau de la société grecque pleins de vérité et de charme. Que de caractères tous différents et tous naturels: les prétendants, Ménélas, Hélène, Polyphème. Nansicaa, Télémaque, le vieil Eiimée, la vieille nourrice, Pénélope et Ulysse avant tous !
Dès le début du poëme, Homère excite notre iiiiéyêt et notre curiosité pour Ulysse. Les dieux délibèrent sur son sort, car il a dans le conseil des dieux ses amis et ses partisans. Personne n'est indifférent dans le ciel ; comment le serions-nous sur la terre? Quel héros a jamais mieux mérité de partager les dieux et d'émouvoir la pitié des hommes? H est errant sur les flots, et, pendant ce temps-là, sa maison et son patrimoine, tout est en proie aux prétendants, qui se disputent même la main de sa femme. Partout, dans ce palais livré au pillage, retentit le nom d'Ulysse ; dans les imprécations des prétendants, qui demandent aux dieux qu'Ulysse ne revienne jamais et qui commencent à l'espérer ; dans les prières de ses serviteurs, qui implorent le retour du maitre, et ce retour sera une journée de justice et de vengeance; dans les plaintes de la chaste Pénélope; dans les discours que commence à tenir Télémaque sortant à peine de l'adolescence pour entrer dans la jeunesse, et qui va chercher son père à Pylos et à Sparte ; dans les conversations et dans le^ souvenirs de Nestor et de Ménélas; partout et toujours Ulysse; si bien que son absence remplit les commencements du poëme autant que sa présence en reiiipiit la suite et le dénoùment. Il n'y a qu'Homère pour faire ainsi quatre chants avec l'absence de son héro5, saiss
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que 1 intérêt languisse un moment, et de manière, au contraire, à exciter par cette attente une plus vive curiosité. Je ne connais qu'un poète qui ail eu l'art, après Homère et sans songer peut-être à l'imiter, d'intéresser à l'absence ou même au souvenir d'un héros : c'est Corneille dans la Mort de Po^njJée. Pompée ne figure point dans la tragédie de Corneille; mais son nom et sa mémoire y sont sans cesse en scène.
Ne croyons pas cependant que cette attente du héros soit le seul intérêt des premiers chants de l'Odyssée : Homère a su inventer d'autres ressorts pour nous attacher, et ces ressorts sont tous pris dans l'observation de l'homme et de la nature, quoique cependant le merveilleux s'y mêle sans cesse. Minerve, qui aime et qui protège Ulysse, veut secourir son fils Télémaque, cl vient à Ithaque sous la figure de Mentor. Kilo se présente comme un hôte à la porte du palais d'Ulysse et s'assoit sur le seuil; mais, comme la maison d'Ulysse est livrée au désordre, comme le maître n'y est plus, personne ne fait attention à l'arrivée ilo l'hôte, personne ne lui fait accueil. Télémaque alors s'indigne qu'un hôte attende à la porte, et ce premier alTront fait à la maison de son père éveille ses pensée;. De i)lus, cet hôte est un étranger qui vient de loin : Télémaque pourra lui demander des nouvelles de son père, car il espère en chaciue voyageur; peut-êlre un jour en viendra-t-il un qui aura vu Ulysse. Minerve, sous les traits de Mentor, parle à Télémaque et lui inspire des pensées viriles : «t Tu ne dois plus l'occuper de puérilités, tu n'es plus un enfant ; » et, pour l'animer, elle lui cite lexemple d'Oresle, « qui s'est