‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 10 sur 47 · DE L'AMOUR FRATERNEL DANS LE DRAME · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR FRATERNEL DANS LE DRAME

par une légende, celle de Castor et Pollux, et qui, plus tard, arrivant au drame, trouve dans le personnage d'Electre ou d'Antigone sa plus vive et sa plus touchante expression.

Voyons d'abord comment cette légende est racontée dans Pindare, et comment le sentiment de l'amour fraternel, qui fait l'honneur des deux héros, est caché en quelque sorte sous le merveilleux du récit.

« Castor et Pollux , changeant tour à tour de demeure, vivent pendant un jour auprès de Jupiter, leur père chéri, et un jour au sein de la terre, dans les tombeaux de Thérapnée. Ils ont ainsi même destinée. C'est Pollux qui a mieux aimé une destinée égale à son frère que d'être tout à fait dieu dans le ciel, après avoir vu tomber Castor dans le combat.

« Castor a péri sous les coups d'Idas, dont il avait ravi les bœufs. Lyncée, du haut du Taygète, avait vu les deux frères, Lyncée, dont l'œil est le plus perçant parmi tous les mortels; et aussitôt, d'une course rapide, les fils d'Apharée (Idas et Lyncée) s'avancent contre Castor et accomplissent leur œuvre meurtrière.

« 1 ls en sont aussitôt punis par Jupiter, car Pollux s'élance à leur poursuite. Us s'arrêtèrent près du tombeau d'Apharée , leur père, et attendrirent leur adversaire; puis, arrachant du tombeau une pierre polie consacrée à Pluton, ils la lancèrent contre la poitrine de Pollux; mais ils ne purent ni écraser ni faire reculer Pollux.

« La lance à la main, Pollux court et plonge le fer dans les flancs de Lyncée, tandis que Jupiter frappe Idas des traits brûlants de la foudre, et la foudre con-

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sume leurs cadavres privés de la pompe du bûcher. Tant il est funeste pour les hommes de lutter contre les êtres supérieurs !

<c Vainqueur alors, Pollux retourna vers son fiere, qu'il trouva vivant encore, mais déjà haletant et près du dernier soupir. 11 versa des larmes brûlantes, et, sanglotant, il s'écria d'une voix haute :

« J'ai perdu mon frère : quelle sera maintenant la « fin de mes douleurs? 0 Jupiter! ô mon père! en- « voie-moi aussi la mort, car la vie est sans charme « et sans honneur pour qui a perdu ses amis. »

« Ainsi disait-il; et Jupiter, se montrant, lui adresse ces paroles : « Tu es mon fils ; mais Castor « a reçu la vie du germe mortel déposé dans le sein « de ta mère par le héros, son époux. Cependant je « te laisse le choix entre deux destinées :

« Si tu veux, fuyant la mort et l'odieuse vieillesse, « habiter dans l'Olympe avec Minerve et Mars à la « noire javeline, tu le peux; mais si tu hésites à « cause de ton frère, et si tu veux que tout soit égal « entre toi et lui, alors tu vivras comme lui, moitié « sous la terre et moitié dans les palais d'or du ciel. »

« Ainsi parla Jupiter. Pollux n'hésita pas, et le dieu alors rouvrit les yeux et les lèvres du belliqueux Castor ' . »

Ce récit a tous les caractères de la légende héroïque; la cause môme du combat rappelle les mœurs des héros d'Homère. Dans Pindare, en effet, Castor veut seulement enlever les bœufs des fils d'Apharée; mais, dans les poètes d'un temps plus raffiné, il

' Xe NiWenne.

s'agit de ravir aux fils d'Apharée leurs fiancées , les filles de Leucippe et non plus leurs bœufs'. Le rapt est substitué au vol, le crime est plus élégant. C'est ainsi que l'Achille d'FIomère, dans sa querelle avec Agamemnon , dit que les Troyens ne sont jamais venus enlever ses bœufs, et qu'il n'a pas à se plaindre de Troie; tandis que l'Achille de Racine, mieux élevé, et plus habile aussi à manier l'épigramme , s'écrie :

Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur

Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur 2?

J'ai dû indiquer, en passant, cette simplicité des temps héroïques; mais je dois surtout remarquer le caractère général de ce récit, dans lequel le merveilleux domine l'expression du sentiment. Le poète, en effet, ne veut pas seulement nous intéressera l'amour fraternel de Pollux : fidèle à la tradition mythologique et héroïque, il veut la chanter avec toutes ses fabuleuses merveilles, avec la foudre de Jupiter, qui combat pour Pollux, avec l'inégalité que met entre les deux frères la différence des germes divins et humains renfermés dans l'œuf de Léda, avec ce bizarre échange que chaque jour les deux héros font entre le ciel et l'enfer. Cependant l'amour fraternel perce à travers les prodiges de la légende, et vient rétablir l'égalité entre les deux frères; heureux et touchant effet de l'introduction des sentiments humains dans

1 Abstulerant raptas Pbœben Phœbesquc sororcm

Tyiidaridaî fratres.

(Ovide, Fastes, liv. v, 693.

1 Iphigênie, acte iv} scène 6.

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les événements de la Fable ! Castor et Pollux, tout ou restant des héros et des demi-dieux, c'est-à-dire dos êtres supérieurs aux hommes et mêlés à des événements qui n'ont rien d'humain, commencent à être hommes et à nous toucher par leur amour fraternel. C'est par là surtout qu'ils sont devenus chers à l'humanité et qu'ils ont mérité des autels. L'homme a retenu, de l'histoire fabuleuse des deux héros, ce qui se rapportait le mieux à sa propre nature : il ne les a pas dépouillés de ce qu'ils ont de surnaturel, et il les a laissés fils des dieux et dieux eux-mêmes ; mais il leur a su gré d'avoir été hommes et de s'être aimés, comme frères, d'un amour qu'il a pris pour modèle. L'homme, en effet, croit volontiers au merveilleux; mais, si dans le merveilleux il trouve un trait qui soit humain et qui soit bon , c'est à ce trait qu'il s'attache avec une sorte de prédilection, et le dieu devient alors d'autant plus cher et d'autant plus sacré qu'il ressemble aux hommes , sans cesser de leur être supérieur. Telle est l'histoire du culte de Castor et de Pollux dans l'antiquité : leur amour fraternel se retrouve dans tous les traits de leur divinité '. Toujours frères, en effet, toujours unis sur la terre, au ciel ou aux enfers, l'antiquité ne les a pas séparés dans ses hommages et dans ses supersti-

1 Jamque tibi cœluiu, Pollux, sublime patebat,

Quum, mea, dixisti, percipe verba, pater. Qnml mihi das uni, cœluni partire duobus :

Dimidium toto munere niajus erit.

Dixit, et alterna fratrein statione redemit : Utile sollicita; sidtis uterque rati.

(Ovide, Fastes, liv. V. — 71G.

tions. Ils brillent ensemble au haut des cieux1 ; ensemble ils apparaissent aux matelots et calment les orages 2 ; montés sur leurs blancs coursiers et armés de leurs lances d'or, ensemble ils viennent au secours des Romains sur les bords du lac Régille3; ensemble aussi ils président aux courses , à la lutte et aux chants qui suivent les victorieux. Couple gracieux et tutélaire, qui représente, dans l'antiquité, la force qui vient de l'union et du dévouement.

Dans les temps modernes, Castor et Pollux ont paru en France, sur la scène de l'Opéra, en 1737; mais le Castor et le Pollux de l'Opéra ressemblent peu aux deux frères de l'antiquité. Dans Pindare simples ravisseurs de bœufs, dans Théocrite et dans Ovide ravisseurs des filles de Leucippe, ils sont devenus, à l'Opéra, des rivaux amoureux : ils aiment

* Sic fratres Helen», lucida sidéra....

(Horace, ode III, liv. I.

J « .... Chantons les fils de Léda, chantons les deux frères de Sparte, les sauveurs des hommes exposés au tranchant du fer, les guides des chevaux épouvantés à travers la mêlée sanglante, les protecteurs des vaisseaux qui, au lever ou au coucher des astres, sont livrés h la merci des vents irrités ! Quand leurs souffles impétueux poussent les vagues contre la proue ou contre la poupe, et battent les flancs des vaisseaux ; quand les mâts se brisent et que les voiles se déchirent ; quand la nuit descend du ciel avec l'orage et que la vaste mer retentit sous les coups de la tempête, c'est alors , génies tutélaires, que vous arrachez à l'abime les vaisseaux et les matelots qui croyaient mourir : les vents s'apaisent, le calme s'étend sur les flots , les nuées se dispersent et les astres reparaissent au ciel, signe heureux de la paix promise aux matelots. Dieux sauveurs des mortels , dieux amis, dieux des coursiers , de la musique, de la lutte et du chant. Castor, Pollux, qui de vous deux chanterai-je d'abord ! » (Théocrite, idylle XXIIe.)

3 Cicéron, De natura Deorum, s-*.

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tous deux la jeune Télaïre; mais Pollux, non content de sacrifier à son frère l'immortalité que lui offre Jupiter, lui sacrifie aussi l'amour qu'il a pour Télaïre'. Qu'est-ce, en effet, pour un héros d'opéra, que de sacrifier seulement l'immortalité? Ce serait être généreux à trop bon marché : son dévouement ne commence qu'au moment où il sacrifie son amour.

L'amour fraternel n'est, dans Pindare, qu'un trait énergique et vif mêlé à des événements surnaturels; il ne fait pas l'intérêt principal du récit ; il n'a pas encore d'expression dramatique. Il faut, pour trouver cette expression, arriver à la tragédie grecque : c'est là que l'amour fraternel est représenté avec toute sa force et tout son dévouement dans le personnage d'Oreste et surtout dans celui d'Electre; car, dans une sœur, l'amour fraternel a quelque chose de tendre et de doux qui nous le fait mieux sentir, et la tendresse d'Electre pour Oreste, ou d'Antigone pour Polynice, nous touche plus que l'amitié de Castor et de Pollux.

Les trois grands maîtres du théâtre grec, Eschyle, Sophocle et Euripide, ont mêlé dans Electre le sentiment de l'amour fraternel avec un autre sentiment plus énergique et plus violent, je veux dire le sentiment de la vengeance. En effet, Oreste, pour Electre, n'est pas seulement un frère longtemps exilé et longtemps attendu, Oreste est un vengeur : c'est

1 Je reverrai mon frère, il verra Télaïre :

Il est aimé, c'est à lui d'être heureux.

Chaque instant qu'ici je respire Est un hien que j'enlève à son cœur amoureux.

(Bernard, Castor cl Pollux, acte m, se, 3.)

lui qui doit punir les meurtriers d'Agamemnon. Mais ne croyez pas que l'amour fraternel soit étouffé, dans l'âme du frère et de la sœur, par la passion de la "vengeance ; non! cette passion, tout ardente qu'elle est, se mêle et se confond avec l'amour fraternel. Electre rassemble, dans la tendresse qu'elle a pour son frère, toutes ses douleurs et toutes ses espérances; elle ne distingue pas le frère et le vengeur : tout cela est Oreste, c'est-à-dire celui qu'elle aime seul au monde et qu'elle demande chaque jour aux dieux de lui envoyer. Elle l'aime, comme elle le dit dans Eschyle, parce qu'il remplace pour elle toutes les affections qu'elle a perdues, parce qu'il est pour elle le père qu'elle a vu égorger, la mère qu'elle a aimée naguère et qu'elle abhorre aujourd'hui, et la sœur qui a été immolée sur l'autel de Diane. Quand l'oracle d'Apollon sera accompli, quand Clytemnestre sera tombée sous les coups de son fils, c'est alors surtout qu'éclatera la tendresse d'Electre pour son frère ; elle s'attachera à ses souffrances pour les apaiser, à son exil pour le consoler; et alors commencera un beau et touchant spectacle, vraiment lait pour émouvoir et troubler le cœur de l'homme dans ses sentiments de justice et de pitié : un fils vengeur de son père, meurtrier de sa mère, poursuivi par le remords d'un crime qu'il a pris pour un devoir, et soutenu par l'amour d'une sœur et par la tendresse d'un ami '.

Eschyle est, des trois grands poètes grecs, celui qui a le plus énergiqu ment exprimé ces souhaits de

1 Voyez ['(Jreslc d'Euripide

84 DE l'amour fraternel.

vengeance formés par Electre et par Oreste sur le tombeau d'Agamemnon. Quels terribles accents que ceux de ce fils invoquant les mânes de son père lâchement égorgé ! « Mon père ! mon père! que dois-je dire, que dois-je faire, aujourd'hui que j'approche de ton tombeau ' ? » Et, pendant que le fils consulte l'ombre paternelle, le chœur, prosterné lui-même au pied du tombeau d'Agamemnon, répond d'une voix triste et grave que « le sang doit être expié par le sang, la mort par la mort9. » C'est la sentence des anciens temps.

« Oui, s'écrie alors Oreste, oui, Dieu me livrera les meurtriers ! Apollon m'a dit de venir chercher ici la vengeance et le danger. J'y viens. Malheur à moi, si j'oubliais la mort do mon père! Livré aux plus affreux tourments, le corps dévoré par la maladie, les cheveux blanchis par la souffrance, j'irais errant et misérable, poursuivi par la vision des Furies sorties du sang que je laisserais sans vengeance, poursuivi par l'ombre elle-même de mon père agitant, sous ses noirs sourcils, ses regards pleins d'éclairs 3 ! »

Voilà donc, s'il ne venge pas son père, voilà quel sera le sort d'Oreste, et voilà son excuse, excuse fatale, qui fait songer à sa punition : car ces visions affreuses qui assiègent le fils indifférent au meurtre de son père, assiègent aussi, hélas! le fils qui tue sa mère.

Bientôt à la voix d'Oreste et du chœur s'unit la voix d'Electre. Assis au pied du tombeau paternel ,

1 Choéphores, vers 313.

2 Vers 312.

3 Vers 26K-Î90.

ces deux enfants d'Agamemnon , qui viennent à peine encore de se reconnaître, s'exhortent et s'encouragent mutuellement à la vengeance : terrible duo de haine et de colère, qui domine de temps en temps la voix solennelle du chœur prononçant aussi contre les meurtriers d'Agamemnon l'irrévocable arrêt de la justice divine ! Ce sont des invocations aux dieux des enfers , aux dieux vengeurs , aux Furies , qui n'entendent que trop Orcste qui les appelle; ce sont des souvenirs du jour affreux où Agamemnon tomba sous les coups d'une épouse adultère. Electre a vu frapper sa mère qui frappait à coups précipités ; elle a entendu le bruit du meurtre.

ORESTE

Rappelle-toi le bain où tu mourus, mon père î

ELECTRE

Et le filet sur toi jeté par l'adultère.

ORESTE

Ils ne t'ont pas surpris en des chaînes d'airain.

ELECTRE

Non! sous un voile obscur propice à l'assassin.

ORESTRE.

Éveille-toi, mon père, et venge ton outrage !

ELECTRE

Lève ion front vainqueur, et rends -nous le courage.

Envoie un Dieu vengeur combattre à nos côtés 1.

Où sont donc, à côté de ces cris de haine qui jettent la terreur dans les âmes, où sont ces sentiments d'amour fraternel que j'ai annoncés et qui doivent inspirer la pitié et tempérer l'horreur? Il

1 Vers 'i 91 et suiv.

il. 8

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faut les saisir à travers ces imprécations vengeresses; niais, quoique rapides et entrecoupées par la colère, ces expressions de la tendresse fraternelle n'en sont pas moins douces et moins touchantes; elles ont môme quelque chose d'involontaire qui émeut virement : on sent que ces deux enfants d'Àgamemnon, qui se sont rencontrés aux pieds de son tombeau , ont, en ce moment, quelque chose de plus grand à faire que de s'aimer et de se le dire. Mais leur âme, toute remplie qu'elle est de haine contre les meurtriers d'un père, ressent aussi pourtant la joie d'avoir retrouvé, l'un une sœur, l'autre un frère, joie mêlée de tristesse, quand ils se voient orphelins et proscrits, seuls et derniers débris de la famille d'Atrée. Quelles vives et poétiques images de leurs malheurs! et comme ces communs malheurs ajoutent à leur tendresse !

« L'aigle a péri étouffé dans les replis d'une affreuse vipère, et sa race orpheline souffre la faim, chassée du nid paternel1. L'arbre royal a été séché dans ses racines7, et l'autel des sacrifices ne s'ap-

1 O Jupiter sauveur!

De nos vœux suppliants exauce la ferveur. Tu rendis trop longtemps notre plainte inutile. Quarra l'aigle est étouffé dans les nœuds d'un reptile, Les plaintifs nourrissons de l'oiseau généreux Frappent l'air et le ciel de leurs cris douloureux. Ainsi viennent prier pour un sort plus prospère Electre, Oreste, enfants qu'on prive de leur père.

(M. Soumet, Clylemuestre, acte il, se î.) * Le ciel même peut-il réparer les ruines

De cet arbre séché jusque dans ses racines?

(Raciuc, Athalie, acte î, scène i.)

puiera plus contre son trône sacré ; ses rejetons rampent sur la terre. Ces aiglons orphelins , ces tristes rejetons du chêne patriarcal , c'est ma sœur et moi, ô Jupiter1 ! — Oui, deux enfants, reprend Electre, qui gémissent sur le tombeau d'un père, tous deux suppliants , tous deux réfugiés dans cet asile, le seul qui leur reste2. »

Voilà l'admirable mélange d'horreur et de pitié qu'Eschyle a créé, et que Sophocle a exprimé, à son tour, dans son Electre, égalant Eschyle sans lui ressembler, et donnant surtout à l'expression de l'amour fraternel, dans la grande scène de la reconnaissance, une vivacité admirable. Non pas que Sophocle ait fait d'Electre une sœur tendre et langoureuse, qui ne sait qu'aimer son frère et qui ne sait pas haïr les meurtriers de son père : à entendre l'Electre de Sophocle, à prendre ce caractère violent et emporté, on est parfois tenté de croire qu'Electre aime surtout dans Oreste l'instrument de sa vengeance. Voyez en effet comme , avant de le savoir revenu dans Argos , elle accuse sa lenteur et son indécision :

« Occupé de vains projets , Oreste délibère toujours, Oreste ne vient pas3... Et moi, je passe ma vie à espérer et à être déçue ; je vieillis dans les larmes , sans époux , sans enfants , étrangère dans le palais de mon père , vêtue comme une esclave et admise à peine à la table , aux jours où elle est mal servie*. »

1 Vers 2 47 et suiv

2 Vers 33B.

3 Vers 171

' Vers is(S,

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Toiles sont les plaintes d'Electre contre son frère absent. Mais, lorsqu'elle tient entre ses bras l'urne qu'elle croit remplie des cendres d'Oreste , voyez comme elle pleure ce frère chéri enseveli aujourd'hui avec toutes les espérances qu'elle attachait à sa vie ! voyez comme elle se lamente , non plus sur son propre sort , mais sur le sort d'Oreste , qui « a vécu exilé , et qui est mort sur la terre étrangère , loin de sa sœur ! — Et ce ne sent pas mes mains , dit-elle , qui ont lavé ton corps ! ce n'est pas moi qui ai recueilli tes cendres sur le bûcher! Enseveli par des mains étrangères , tu n'es plus , en rentrant dans ta patrie , qu'un peu de cendre dans une petite urne. Malheureuse que je suis! 0 combien vains et inutiles les soins que j'ai donnés à ton enfance ! car c'est moi qui te faisais prendre ta nourriture ; je t'aimais plus que ta mère ne t'a jamais aimé, et tu m'appelais toujours du doux nom de sœur. Tout cela est mort avec toi, tout cela en un seul jour; tu m'as tout ôté en périssant. Mon père est mort, tu n'es plus qu'une ombre vaine, et moi-même je ne suis plus rien. Mais nos ennemis rient, et ma mère s'enivre de joie , cette mère dont tu devais un jour punir l'impiété "... »

Cette douleur est touchante , digne d'une sœur. Aussi je ne m'étonne pas qu'Oreste, qui l'entend et qui , pour tromper Égisthe et Clytemnestre , avait lui-même répandu le bruit de sa mort et apporté cette urne , je ne m'étonne pas qu'il ne puisse se contenir plus longtemps : « 0 malheureuse ! s'é-

• Vers 1136.

crie-t-il, comme je me sens ému de pitié à ton aspect !

ELECTRE

a Eh bien! sache, étranger, que depuis bien longtemps tu es ici le seul mortel qui ait pris pitié de moi.

ORESTE

« Oh ! c'est que seul aussi je souffre de tes maux.

ELECTRE

« Es-tu donc mon parent? d'où viens-tu?

ORESTE

« Je parlerai ; mais (il indique le chœur) n'y a-t-il autour de toi que de fidèles amies?

ELECTRE

« Tu peux parler : compte sur leur fidélité.

ORESTE

« Écarte donc cette urne funèbre; tu sauras tout.

ELECTRE

« Étranger, au nom des dieux ! ne m'ôte pas l'urne de mon frère...

ORESTE

« Il n'y a rien d'Oreste dans cette urne.

ELECTRE

« Rien de lui ! où donc est son tombeau !

« Nulle part : les vivants n'en ont pas.

ELECTRE

« Les vivants! que dis-tu?

ORESTE

« La vérité.

ELECTRE

« Oreste est vivant ?

90 de l'amour fraternel

ORESTE

« Oui , puisque je respire.

ELECTRE

« Tu es Oreste ?

ORESTE

« Vois le cachet de mon père et reconnais-moi.

Electre.

« 0 jour chéri à jamais !

ORESTE

« Oui, chéri à jamais , ma sœur !

ELECTRE

« 0 douce voix ! tu es donc enfin venu !

« Oui ; tu n'as plus à m'appeler.

ELECTRE

« C'est toi que je tiens dans mes bras !

ORESTE

« Et puissions-nous ne plus nous séparer!

ELECTRE

« 0 mes amies, ô mes fidèles compagnes ! voyez, c'est Oreste , Oreste qui s'était dit mort par ruse , Oreste vivant !

LE CHOEUR

« Oui, nous le voyons, ma fille ; et la joie de cette heureuse arrivée fait que les larmes nous coulent des yeux '. »

• Et, comme Oreste, effrayé de ces cris de joie qui peuvent avertir Égisthe , essaye de contenir sa sœur et l'engage à garder le silence, — « Oui, répond-elle, je te parlerai plus tard, à l'heure que tu voudras,

1 Vers U99 à 1231.

mon frère ; mais laisse-moi te parler aussi aujourd'hui : c'est la première fois que ma voix est libre.

ORESTE

« Fais donc ce qu'il faut pour conserver cette liberté.

ELECTRE

« Que dois-je faire ?

« Savoir à propos garder le silence.

ELECTRE

« 0 mon frère ! quand je te vois , quand tu m'es rendu tout à coup, contre toute espérance, comment veux-tu que j'aime mieux me taire que te parler?...

ORESTE

et Je ne veux pas t'ôter ton bonheur ; mais je crains que tu ne te laisses trop emporter à la joie.

ELECTRE

« Oh ! après une si longue attente, au jour de ton arrivée chérie, quand tu te montres à moi, m'ayant vue si malheureuse, ne veuille pas...

ORESTE

« Eh bien, quoi, ma sœur ?

Electre.

« Ne veuille pas, ô mon frère ! me priver du bonheur de jouir de ta vue '. »

Ces transports, et je dirais presque ces emportements de joie qu'Oreste cherche à calmer, représentent la satisfaction d'une longue impatience. Dans cette satisfaction l'amour fraternel a la première place; mais l'ardeur de la vengeance y a aussi

1 Vers 12S3 à 1J78.

92 de l'amour fraternel

sa part : car c'est là le Irait particulier du caractère d'Electre, de mêler ses idées de vengeance à son amour fraternel , tant que la mort de son père n'est pas vengée, et de se dévouer ensuite aux malheurs d'Oreste, une fois qu'il a accompli la terrible expiation que les dieux lui ont prescrite; aimant son frère de l'amour le plus tendre, le plus dévoué, mais l'aimant comme le chef de la famille , et ne comprenant pas que le sang de son père ne soit pas vengé, ni qu'un autre que son frère puisse en être le vengeur.

Ce caractère d'Electre, créé par Eschyle et développé par Sophocle , n'a rien qui ne soit dans la nature humaine. Ces mœurs, en effet, ne sont pas seulement les mœurs de la Grèce héroïque, elles sont celles de tous les pays où les liens de la famille et l'honneur du nom ont plus d'ascendant que les idées de la justice telle que l'entend la civilisation. C'est par là qu'un de nos plus ingénieux romanciers modernes a inopinément reproduit l'Electre d'Eschyle et de Sophocle dans le personnage d'une jeune fille corse : je veux parler de l'histoire de Colomba par M. Mérimée.

Colomba a vu périr son père assassiné par son ennemi, l'avocat Barricini. L'assassin a su dérober son crime aux yeux de la justice ; mais Colomba n'a pas mis l'espoir de sa vengeance dans les froides sévérités de la loi. Elle a un frère, lieutenant dans la garde impériale, qui doit bientôt revenir en Corse. C'est lui qui est maintenant le chef de la famille, et c'est lui qui , selon les idées de la Corse , doit venger son père. 11 revient enfin cet Oresle attendu

si longtemps ; mais son séjour sur le continent lui a fait concevoir, de l'honneur et de la justice, d'autres sentiments que ceux de ses compatriotes et surtout de sa sœur : il déteste la vendetta. 11 faut voir alors avec quel mélange d'amour fraternel et d'ardeur de vengeance Colomba pousse son frère à ce meurtre expiatoire, qu'elle eût elle-même accompli, si elle n'eût cru que « l'exécution de la vengeance appartenait à son frère comme chef de la famille ' . »

Dans Colomba, l'amour qu'elle a pour son frère et la haine qu'elle a pour Barricini s'unissent et se confondent; les deux sentiments n'en font qu'un comme dans Electre. Ce que l'amour fraternel inspire à Colomba sert aussi à sa rancune, et ce que la rancune lui conseille sert aussi à l'amour fraternel. Quand son frère passe devant la maison des Barricini , Colomba a soin de le couvrir de son corps 2 ; en même temps elle excite sa colère et sa haine contre ses ennemis par tous les moyens qu'elle peut inventer, bons et mauvais. Elle le mène à la place où son père a été tué; puis, de retour à la maison, elle lui montre une chemise couverte de larges taches de sang : «Voici la chemise de notre père, Orso, — et elle la jeta sur ses genoux; — voici le plomb qui l'a frappé, et elle posa sur la chemise deux balles oxydées. Orso, mon frère, cria-t-elle en se précipitant dans ses bras et l'étreignant avec force. Orso, tu le vengeras! »

Malgré sa répugnance pour la vendetta, Orso,

1 Édition Charpentier, p. 50.

3 Page 68. »

94 de l'amot-r fraternel

excité par sa sœur et par l'opinion de ses compatriotes, et de plus attaqué dans la montagne par les deux fils de l'avocat Barricini , les tue et accomplit la vengeance de Colomba. Mais il est forcé, dans les premiers moments, de se cacher dans les maquis, c'est-à-dire dans les broussailles impénétrables qui en Corse servent de retraite aux banditti. C'est alors qu'éclate plus vivement que jamais l'amour de Colomba pour son frère. Quelles vives angoisses , quand elle apprend qu'il a dû rencontrer ses ennemis dans la montagne! Quelle émotion, quand Chefina, la nièce d'un des bandits près desquels Orso s'est réfugié, arrive montée sur le cheval d'Orso! « Mon frère est mort! » s'écria Colcmba d'une voix déchirante Tous coururent à la porte de la maison. Avant que Chelina pût sauter à bas de sa monture , elle était enlevée comme une plume par Colomba, qui la serrait à l'étouffer. L'enfant comprit son terrible regard, et sa première parole fut : // vit! Colomba cessa de l'étreindre, et Chelina tomba à terre aussi lestement qu'une jeune chatte.

« Les mitres?» demanda Colomba d'une voix rauque. Chelina fit le signe de croix avec l'index et le doigt du milieu. Aussitôt une vive rougeur succéda, sur la figure de Colomba, à sa pâleur mortelle; elle jeta un regard ardent sur la maison des Barricini , et dit en souriant à ses hôtes : a Rentrons « prendre le café. »

Comme Electre s'attache à la destinée d'Oreste furieux, Colomba se dévoue aussi à son frère caché et blessé. C'est elle qui va le visiter dans les maquis, et qui conduit près du blessé miss Nevil, qu'Orso

aime et dont il est aimé. Cette visite-là contribue beaucoup à la guérison d'Orso et décide son mariage avec la jeune Anglaise.

En rapprochant un instant le personnage de Colomba du personnage d'Electre , j'ai voulu faire mieux comprendre la vérité du caractère de l'héroïne de Sophocle. Les héros de l'antiquité nous semblent parfois inventés , à force de nous paraître éloignés. Nous les trouvons beaux , nous ne les croyons pas vivants. Convaincu, comme je le suis, qu'il n'y a de beau que ce qui vit, j'ai voulu montrer, à l'aide d'un personnage de notre temps, comment ce mélange d'amour fraternel et d'amour de la vengeance, qui fait le caractère distinctif de l'Electre de Sophocle, et qui la rend à la fois si touchante et si terrible, comment ce mélange est naturel et vrai. Colomba n'a pas les proportions de l' Electre : c'est une miniature auprès d'une statue antique; mais la miniature est de la même école que la statue; elle exprime en petit ce que la statue exprime en grand, et elle l'exprime d'une manière précise et ferme. C'est par là qu'elle relève des idées de l'art antique. Colomba est donc un commentaire imprévu de l'Electre de Sophocle, et qui nous fait mieux entendre la pensée du poète grec en la rapprochant de nous.

SUITE DE L'AMOUR FRATERNEL. — L'Electre DEl'RJPIDS.

On sait comment, au dix-huitième siècle, Voltaire, impatienté des éloges que la malignité de ses ennemis donnait au génie de Crébillon , se mit à lutter contre le rival qu'on lui opposait, et refit tour à tour Oreste, Sémiramis, Catilma, ne respectant des œuvres de son devancier que Rhadamiste, qu'il n'espérait pas surpasser.

Il semble qu'à Athènes Euripide ait voulu entreprendre la même lutte contre Eschyle , dont on louait sans cesse aussi le génie afin de mieux déprécier le sien. Il refit les Choéphores dans Electre, et les Euménides dans Oreste. Mais, dans Electre, il eut le double tort de critiquer la tragédie d'Eschyle et de ne pas l'égaler. Dans Oreste il fut plus heureux.

Electre est à la lois un roman, une parodie et une tragédie. C'est une des pièces qui donnent le mieux l'idée du génie d'Euripide, ce poëte ingénieux et hardi , qui rejette les traditions populaires de la mythologie et cherche les légendes étranges et raffinées'; qui fait la critique dos dieux dans les discours de ses personnages tragiques, et, dans ses chœurs,

1 Voyez la tragédie H Hélène,

de l'amour fkat. dans l'électre d'euripide. 97

chante avec une poésie et un enthousiasme admirables les fables du polythéisme ; qui sait le mieux exciter la pitié, et qui ne craint pas, en même temps, de mêler aux scènes les plus pathétiques une scène de parodie et de critique littéraire. Tous ces contrastes du génie d'Euripide sont rassemblés dans son Electre.

Le roman d'abord y remplace l'histoire. Electre a été forcée par Égisthe d'épouser un vieux laboureur, et elle vit avec son mari dans une chaumière; elle est pauvre, elle va elle-même chercher de l'eau à la fontaine, et la rapporte dans une urne sur sa tête rasée. en signe de deuil. En vain son mari, qui respecte en elle le sang d'Agamemnon et qui a soin, dans le prologue , de nous dire qu'il n'a jamais approché de la couche d'Electre , en vain son mari la supplie de ne pas prendre ces soins pénibles : « Non, lui répond Electre; je dois partager tes travaux. Tu as assez des latigues du dehors; c'est à moi de veiller à ce que l'ordre règne dans la maison. Le laboureur, lorsqu'il revient des champs, aime à trouver tout en bon ordre chez lui '. » Son mari s'éloigne et va travailler ; Electre , de son côté , va à la fontaine , et revient bientôt , s'entretenant de ses malheurs avec le chœur composé de jeunes filles de village. Alors Oreste arrive avec Pylade. Cachés derrière un rocher , ils ont entendu l-'entretien d'Electre : ils la connaissent, et elle ne les connaît pas. Ils lui apportent, disent-ils, des nouvelles de son frère Oreste, et ils l'interrogent elle-même sur

1 Vers "1. — Je me sers Je la traduction de M. Artaud. D. 8

98 de l'amour fraternel

son sort. Pendant cette conversation, le vieux laboureur revient et s'étonne de voir sa femme causer avec des jeunes gens étrangers '. Electre rassure son mari, qui offre alors l'hospitalité à Oreste et à Pylade en s'excusanl de sa pauvreté : « Je suis pau vre, dit-il, mais vous trouverez en moi un cœur affectueux2. » Oreste et Pylade acceptent; et Oreste, avant d'entrer dans la chaumière de son hôte, fait une tirade philosophique sur la grandeur d'àme des pauvres et sur la sécheresse de cœur des riches. Éleclre, à qui ce bel éloge de la pauvreté n'ôte pas l'inquiétude qu'elle a, comme maîtresse de maison, en songeant au mauvais repas qu'elle va faire faire à ses hôtes, Electre gronde son mari d'avoir offert l'hospitalité à ces étrangers, et elle l'engage à aller trouver un vieillard qui a autrefois élevé Agamemnon et qui demeure près d'eux : « Dis-lui de venir avec toi et de nous apporter quelques mets dignes d'être offerts à nos hôtes3. »

Ce laboureur, époux respectueux de la fille d 'Agamemnon , Electre devenue une bonne femme de ménage et s'inquiétant du mauvais dîner qu'elle va offrir à ses hôtes , cette chaumière dont la pauvreté et la vertu enchantent Oreste changé en philosophe, voilà ce que j'appelle le roman mal à propos substitué h l'histoire : car, du sujet de la pièce, de la

1 « Quels sont Jonc ces étrangers que je vois arrêtés à la porte de ma demeure? quel motif les amène vers cet asile champêtre? auraient-ils besoin de moi? Il est mal séant à une femme de s'entretenir avec des jeunes gens. » (Vers 341.)

3 Vers 362,

3 Vers tu.

dans l'èlectre d'Euripide. 99

vengeance à tirer du meurtre d'Agamemnon , de la fatale mission d'Oreste, il y a à peine jusqu'ici quelques mots.

Au roman succède la parodie.

Ce vieillard, que le laboureur est allé inviter en le priant d'apporter quelques mets choisis , arrive avec un agneau, des fromages et une outre de vin vieux. L'outre est petite; aussi conseille-t-il à Electre d'en mêler le vin avec du vin plus faible, afin d'avoir de quoi remplir souvent la coupe de ses hôtes. Après ce conseil de bon ménager , le vieillard se met à pleurer; et, comme Electre lui demande la cause de ses larmes, il lui raconte qu'en passant près du tombeau d'Agamemnon il est allé s'y prosterner, et qu'il a vu sur la pierre du tombeau les boucles d'une chevelure blonde offertes aux mânes d'Agamemnon : « Regarde cette chevelure , rapproche-la de la tienne, vois si elle n'est pas de la même couleur, car ceux qui sont issus du même sang offrent d'ordinaire des traits frappants de ressemblance '. » N'oublions pas que, dans les Choéphores, la boucle de cheveux est un des signes auxquels Electre reconnaît son frère. Ici Electre se moque d'un pa reil indice : « 0 vieillard, comment les cheveux de mon frère ressembleraient-ils aux miens? les uns sont ceux d'un homme formé aux exercices de la palestre, comme il convient à sa naissance; les autres, peignés avec soin, sont fins et délicats. C'est donc impossible; et, d'un autre côté, on trouve bien des personnes avec des cheveux semblables ,

1 Vers sjo.

100 nE l'amour fraternel

sans qu'elles soient pour cela nées du môme sang1 .» Electre rejetant le premier indice invente pr.r Eschyle, lo bon vieillard arrive au second, c'est-àdire à l'empreinte du pas d'Oreste , qui ressemble au pas d'Electre. L'Electre d'Eschyle reconnaît son frère à ce signe ; l'Electre d'Euripide est moins facile à persuader : « Comment les pas de mon frère auraient-ils laissé une empreinte sur la pierre? et, quand cela serait possible, les pieds d'un homme et d'une femme , fussent-ils frère et sœur , ne sont jamais égaux; celui du frère est plus grand '\ »

Reste enfin le troisième indice des Choéphores, la robe que portait Oreste quand Electre l'arracha à la mort après le meurtre d'Agamemnon. Mêmes railleries d'Electre : « Comment mon frère, qui était alors enfant, pourrait-il encore aujourd'hui porter cette robe, à moins qu'elle n'ait grandi avec son corps3? » C'est ainsi qu'Electre critique ingénieusement la reconnaissance telle qu'elle se fait dans les Choéphores. Mais est-ce là le rôle d'un personnage tragique? Quand donc , après le roman et après la parodie , viendra enfin la tragédie? Quand éclatera le génie pathétique d'Euripide? Quand verrons-nous Electre exprimer pour son frère cette tendresse touchante qui, dans Eschyle et dans Sophocle, vient tempérer l'horreur de Clytemnestre égof gée par ses enfants ? La tragédie, dans Euripide, ne commence, selon moi , que dans les dernières scènes d'Electre; mais elle se continue admirablement dans les premières

1 Vers 527.

J Vers S34.

•Vers 541.

dans l'électre d'euripide. 101

scènes à'Oreste. C'est là que, par sa tendresse pour son frère, Electre mérite de devenir, à côté d'Antigone, le plus beau et le plus touchant modèle de la piété fraternelle. Antigone seulement l'emporte sur Electre, parce qu'elle représente à la fois la piété filiale et la piété fraternelle, et qu'elle est, dans l'antiquité, la plus noble et la plus touchante martyre des vertus de la famille; et cela clans la maison d'OEdipe, afin que la sainteté de la famille fût glorifiée là où elle avait été outragée'.

Le meurtre de Clytemnestre vient de s'accomplir. Oreste et Electre sortent de cetle chaumière fatale, tout couverts du sang de leur mère ; mais ce sang a ouvert leurs yeux : ils connaissent le crime qu'ils viennent de commettre. Electre , plus implacable qu'Oreste avant le meurtre, Electre elle-même s'accuse, et surtout elle veut excuser son frère afin d'apaiser ses terreurs : « 0 mon frère ! c'est moi qui ai tout fait. Malheureuse ! je me suis armée contre ma mère, contre celle qui m'a portée dans ses flancs a ! » Oreste , moins généreux , parce qu'il est déjà livré aux fureurs du remords, Oreste accuse aussi cette sœur qui l'a poussé au crime : « A quelle œuvre, ma sœur, as-tu forcé ton frère? Tu l'as vue, l'infortunée, déchirer ses vêtements et découvrir son sein, quand j'allais la frapper. Hélas! elle traînait sur la terre ce corps qui m'a donné le jour, et moi, la main dans ses cheveux...

1 o Et que la grâce abondât où abondait l'iniquité. ■ [Ubi alundavii delictum, swperàbwndavU gratia.)

(Saint Paul, Epi t. aux Rom., ch. V, v. 20.)

2 Vers 1181.

102 DE l'amour fraternel

ELECTRE

« Je le sais; j'ai vu ton attendrissement aux cris de détresse de ta mère, de celle qui t'a enfanté.

ORESTE

« Elle s'écriait, en touchant mon visage de sa main suppliante : « Mon fils, je t'en conjure!.... » Elle se suspendait à mon cou, et je sentais le fer s'échapper de mes mains. »

Et le chœur alors, qui tout à l'heure aussi était implacable, s'attendrissant à son tour sur le meurtre qu'il a conseillé, le chœur s'écrie, en s'adressant à Electre :

« Malheureuse ! comment as-tu pu soutenir la vue de ta mère égorgée, expirante !

ORESTE

« Moi , je me suis couvert les yeux de mon manteau pour accomplir le sacrifice et plonger le fer dans le sein de ma mère.

ELECTRE

« Et moi , je t'ai encouragé ! ma main a touché le glaive'! »

Terrible dialogue que celui de ces deux enfants parricides au sortir même du crime! Et d'où vient que nous supportons leur aspect et leurs paroles, couverts, comme ils sont, du sang de leur mère? Oreste nous touche à cause de ses remords ; Electre nous touche par son repentir, mais surtout par son dévouement envers son frère. Pour calmer les transports d'Oreste, pour l'absoudre, elle s'accuse ellemême ; bien plus elle s'entend accuser par Oreste

1 Vers iso 3 à I2îi.

dans l'électre d'euripide. 103

lui-même et par le chœur; elle s'incline sous ces reproches qui sont justes, mais qui lui sont faits par ceux-là seuls qui n'ont pas droit de les lui faire ; elle s'attache au malheur de son frère, elle sera sa compagne et sa gardienne. Ne nous étonnons donc pas de nous sentir attendris sur Electre : sa haine et sa vengeance sont finies, son dévouement et son sacrifice commencent ' .

Il n'y a pas, dans le théâtre grec, de plus terrible tableau que la scène des Euménides dans Eschyle2. A ce tableau terrible Euripide oppose un tableau touchant. Oreste est encore à Argos , dans le palais de ses pères ; mais il y est assiégé par le peuple irrité du meurtre de Clytemnestre, et surtout il est agité par les remords. Ses fureurs ont commencé ; épuisé par leur violence, il est couché sur un lit et dort d'un sommeil inquiet. Seule auprès de lui , Electre veille pour écarter le bruit et pour lui rendre, au réveil, les soins qui lui sont chers; car sa sœur est la seule qui sache calmer ses souffrances. Eschyle nous montrait un autel , un suppliant , les Furies entourant le meurtrier, Apollon conduisant Oreste et plaidant pour lui , Minerve descendue des cieux pour l'absoudre : voilà les grands traits de la poésie

1 Dans YÊlectre d'Euripide, après cette admirable scène des remords et des repentirs d'Oreste et d'Electre , le frère et la sœur sont séparés par les Dioscures Castor et Poilus , qui ordonnent à Oreste d'aller à Atbènes se faire absoudre par l'Aréopage, et à Electre d'épouser Pvlade. Les adieux que se font le frère et la sœur sont beaux et touchants. Dans Oreste, Euripide, oubliant cette séparation, montre Electre veillant, dans le palais d'Argos, sur son frère endormi un instant après un accès de fureur. C'est par cette scène de sommeil que s'ouvre la tragédie d'Oreste*

2 Voyez le premier chapitre.

104 de l'amour fraternel

héroïque et religieuse, les dieux mêlés aux hommes, la majesté des autels, la sainteté des suppliants. Euripide nous montre un malade couché sur son lit et abattu par le mal, une sœur chérie veillant sur son sommeil : voilà les traits d'une poésie plus humaine et qui nous touche de plus près. L'une nous étonne et nous effraye : « Éveillez -vous , filles du Styx! Clytemnestre vous appelle; éveillez- vous ! Le meurtrier s'échappe. Allumez vos torches, hâtez vos pas, courez1 ! » L'autre nous émeut et nous attendrit : « Marchez doucement, jeunes filles d'Argos ; marchez d'un pas léger, ne faites pas de bruit , pas d'éclat.... N'éveillez pas l'infortuné qui dort sous la garde de sa sœur.

LE CHOEUR

« Silence ! silence ! que nos pas ne laissent qu'une trace légère; ne faisons pas de bruit.

ELECTRE

« Baissez la voix... avancez doucement, bien doucement, et dites-moi le sujet qui vous amène. Voilà longtemps qu'Oreste est plongé dans ce profond sommeil.

LE CHOEUR

« En quel état est-il ? réponds-nous , parle.

ELECTRE

« Que vous dire de sa destinée ? que vous dire de son malheur? Il respire encore; bientôt il gémira.

LE CHOEUR

a Hélas! infortuné]

1 Eschyle, les Euminides. vers 1*0.

dans l'électrk d'eumpide. 105

ELECTRE

« Silence ! vous lui donnez la mort, si vous écartez de ses paupières le doux sommeil qu'il goûte à présent...

LE CHOEUR

« Vois : son corps se remue sous les voiles qui le couvrent.

Electre.

« C'est vous qui l'avez éveillé par vos cris.

LE CHOEUR

« Xon ; il dort encore.

Electre.

« Puissiez-vous dire vrai !

LE CHOEUR

« 0 nuit , nuit vénérable , qui dispenses le sommeil aux mortels fatigués, sors de l'Érèbe, viens sur tes ailes rapides vers le palais d'Agamemnon ' ! »

Cependant, malgré les soins d'Electre et du chœur, Oreste s'éveille, mais calme et paisible, ranimé et consolé par ce sommeil favorable.

a 0 doux charme du sommeil, dit-il, remède salutaire ! quel baume tu as répandu sur mes douleurs ! Oubli des maux, sommeil bienfaisant ! quelle est ta puissance, divinité secourable à ceux qui souffrent ! Mais d'où suis- je venu en ces lieux? comment y suis-je arrivé? car j'ai perdu le souvenir de tout ce que j'ai fait dans mon égarement.

Electre.

« Frère chéri, que ton sommeil m'a causé de joie ! veux-tu que je t'aide à soulever ton corps languissant ?

1 Euripide, Oreste, yers 13« à iso.

106 de l'amour fraternel,

ORESTE

« Oui, oui, aide-moi, et essuie ces restes d'écume attachés autour de ma bouche et de mes yeux.

ELECTRE

« Emploi qui m'est cher! ma main fraternelle ne refuse pas de prendre soin d'un frère.

ORESTE

« Approche ta poitrine contre la mienne, et écarte de mon visage ma chevelure souillée; elle voile mes regards.

ELECTRE

« Tête souffrante , que l'eau n'a pas rafraîchie depuis longtemps , combien ces cheveux incultes et hérissés te défigurent !

ORESTE

«Couche-moi de nouveau sur ce lit. Quand l'accès de ma fureur s'apaise, je reste sans force et le corps brisé.

ELECTRE

« J'obéis. Le lit plaît au malade ; son repos est fatigant, et cependant nécessaire.

ORESTE

« Remets -moi sur mon séant, et redresse mon corps. Les malades ne sont jamais contents : le malaise les rend inquiets.

ELECTRE

« Veux- tu mettre les pieds par terre et faire quelques pas avec précaution ? tout changement est agréable.

ORESTE

« Oui ; c'est au moins l'apparence de la santé, et l'apparence est quelque chose, quand la réalité manque.

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