EURIPIDE, RUCCELLAÏ ET GOETHE
Euripide chez les anciens, Ruccellaï, Guymond de La Touche et Goethe chez les modernes, ont tour à tour traité le sujet d'Iphigénie en Tauride avec des idées et des sentiments différents. Nous ne rechercherons, dans ces divers ouvrages , que ce qui se rapporte au sentiment que nous étudions, c'est-àdire à l'amour fraternel. Il semble en effet que ce soit le destin d'Oreste de retrouver dans la tendresse de ses sœurs ces affections de la famille dont il avait perdu les premières et les plus douces , d'abord par le crime de sa mère, plus tard par le sien. Le fds exilé et parricide est devenu le plus chéri et le plus tendre des frères.
• Cet amour respire tout entier dans les premières paroles de Ylphigénie d'Euripide. Transportée par Diane au fond de la Scythie , Iphigénie regrette sa douce et belle patrie; elle regrette sa famille, son frère surtout, le jeune Oreste qui, lorsqu'elle suppliait son père de ne pas la faire périr, s'unissait, tout enfant qu'il était, à ses supplications. Hélas! un songe funeste lui fait craindre que ce frère n'ait péri. C'était son dernier espoir et son dernier appui.
C'est à lui qu'elle voulait faire parvenir une lettre qui l'informât que sa sœur n'avait pas péri sur l'autel; c'est lui qu'elle appelait comme son libérateur: mais le songe que les dieux lui ont envoyé la désespère. C'en est fait : elle ne reverra plus la Grèce! elle mourra dans ce pays barbare, dans ce temple sanguinaire où les étrangers sont égorgés sur l'autel de la déesse, sacrifice impie qu'Iphigénie réprouvait autrefois et qu'elle n'accomplissait qu'avec douleur. Son âme était capable de pitié, quand elle était encore capable d'espoir; mais aujourd'hui , après la mort d'Oreste, que lui importe que les dieux soient injustes et cruels? que lui importe que le sang des étrangers, fût-ce même des Grecs, coule sur l'autel de la déesse? Qu'on amène au temple les deux étrangers qui viennent d'être surpris sur le rivage, elle les immolera sans pitié; Oreste est mort. «0 mon triste cœur! jadis tu étais doux et compatissant pour les étrangers, accordant des larmes à tes compalriotes, lorsque des Grecs tombaient entre tes mains. Mais aujourd'hui le songe qui a aigri mon cœur, en me persuadant qu'Oreste ne voit plus le jour, me laisse malveillante pour vous , qui que vous soyez, et c'est avec justice. Le bonheur d'au*trui blesse les malheureux, quand ils ont eux-mêmes connu la prospérité '. »
Ainsi l'idée de son frère se mêle à toutes ses espérances comme à tous ses chagrins. C'est en souvenir de lui, quand il vivait, qu'elle était douce et compatissante; c'est le désespoir de sa mort qui maintenant
' Iphigènie en Tauride, vers 84 1, traduction de M. Artaud.
114 de l'amour fraternel.
la rond insensible aux maux d'autrui. Mêmes préoccupations lorsque les deux étranges sont amenés clans le temple : elle ne se contente pas de leur demander quelle est leur patrie, leur famille, quelle est la mère qui leur a donné le jour, quel est leur père ; il y a un nom plus doux à son cœur et qui exprime plus vivement les affections de la famille : « Quelle est votre sœur, dit-elle, si vous en avez? De quels frères elle va être privée ' ! »
Ces deux étrangers sont Oreste et Pylade. Un oracle a ordonné qu'Oreste vienne en Tauride enlever la statue de Diane : à ce prix, il sera délivré de ses fureurs. Il est venu, Pylade l'a suivi; mais ils ont été surpris sur le rivage, enchaînés et conduits près de la prêtresse qui doit les immoler. En voyant qu'ils sont Grecs, Iphigénie ne résiste pas au désir de les interroger. Elle apprend qu'ils sont d'Argos : alors ils doivent savoir ce que sont devenus Troie, Hélène, Calchas, Ulysse, Achille. Elle ne parle pas encore de noms plus chers, d'Agamemnon, de Clytemnestre, d'Oreste enfin ; et je reconnais à ce trait la prudence et la réserve des héros grecs. Une héroïne moderne . aurait déjà fait je ne sais combien de ces questions indiscrètes ou dramatiques, qui révèlent le secret des personnages. Cependant, quoique la prêtresse ne parle encore que de Troie, d'Hélène, de Calchas, et qu'elle hésite à prononcer des noms plus significatifs, Oreste s'étonne : « Qui es-tu donc, lui dit-il, pour t'informer avec tant d'intérêt des affaires de la Grèce 2 ? » Iphigénie répond qu'elle y est née. Enfin,
1 Vers 473.
2 Vers S40.
cédant à sa curiosité, « Et ce général, dit-elle, que tout le monde appelait grand et heureux?
ORESTE
« Lequel? car, hélas! celui qui m'est connu ne saurait être appelé heureux.
IPHIGÉNIE
« On l'appelait le roi Agamemnon, fils d'Àtrée.
ORESTE
« Je ne sais rien : femme, laisse là toutes tes questions.
IPHIGÉNIE
a Ah ! plutôt, au nom des dieux ! parle, étranger, pour me rendre quelque joie.
ORESTE
« Il est mort, l'infortuné, et sa mort a été funeste à quelqu'un.
IPHIGÉNIE
« Il est mort! par quel événement? Ah! malheureuse que je suis!
ORESTE
« Pourquoi ces gémissements qui t'échappent? Qu'avait-il de commun avec toi ?
IPHIGÉNIE
« Je gémis sur son antique fortune.
ORESTE
« Mort déplorable, en effet, de périr par la main de son épouse !
IPHIGÉNIE
« 0 que de larmes à verser, et sur la coupable et sur sa victime !
ORESTE
«Cesse tes questions, nem'interroge pas davantage.
116 DE l'amour fraternel.
IPHIGÉNIE
« Encore un mot . l'épouse de cet infortuné vit-elle encore?
ORESTE
« Elle n'est plus : le fils qu'elle avait enfanté lui a ôté la vie.
IPHIGÉNIE
« 0 maison en proie au trouble et au désordre! est-ce volontairement qu'il l'a tuée?
ORESTE
« Ce fut pour venger la mort de son père.
IPHIGÉNIE
« Hélas! il a bien fait d'en tirer ce juste châtiment.
ORESTE
« Cependant il a les dieux contre lui , quelque juste que soit sa cause.
IPHIGÉNIE
« Agamemnon a-t-il laissé quelque autre rejeton?
<» Il a laissé une seule fille, Electre.
IPHIGÉNIE
« Mais quoi! ne dit-on rien de son autre fille, immolée en Aulide?
ORESTE
« Rien, si ce n'est qu'elle est morte.
IPHIGÉNIE
« Mais le fils du roi mort est-il dans Àrgos?
ORESTE
« Il vit, mais il est forcé d'errer par toute la terre.
IPHIGÉNIE
«Adieu, songes trompeurs, vous n'êtes qu'illusions ' ! »
Je ne sais si je me trompe, mais cette lenteur et cette réserve dans le dialogue me semblent plus dramatiques et plus pathétiques que la précipitation et le tumulte des reconnaissances du théâtre moderne. Oreste et Iphigénie n'ont aucune raison de se deviner l'un l'autre , et de s'entendre à demi-mot. Pourquoi Iphigénie se ferait-elle connaître à ces étrangers? Toute la Grèce l'a vu immoler et la croit morte : ajouteraient-ils foi à son étrange aventure? Oreste non plus n'a aucun intérêt à révéler son nom. Cet entretien, d'ailleurs, a appris à Iphigénie tout ce qu'elle veut savoir : elle sait le sort de sa famille, et elle sait que son frère vit encore. Le songe qu'elle croyait lui avoir été envoyé par les dieux n'était donc qu'une vaine illusion. Elle peut écrire à Oreste; elle sauvera un des deux étrangers qu'elle devait sacrifier, et, en retour de ce bienfait, celui-ci portera à Argos la lettre d'Iphigénie et la remettra à son frère. C'est Oreste qu'elle choisit pour messager; mais Oreste refuse de laisser mourir Pylade : il veut que ce soit son ami qui parte et qui retourne en Grèce. Iphigénie admire ce dévouement, et elle l'admire en faisant un retour sur son frère, tant toutes ses pensées se rapportent à ce frère chéri ! « Ah ! dit-elle, puisse te ressembler celui des miens qui survit! car, étrangers, moi aussi j'ai un frère; mon seul malheur est de ne pas le voir 2. » Et ce n'est
1 Vers 5 43 à 87 0, même traduction, s Vers 611.
118 de l'amour fraternel.
pas seulement Iphigénic pour qui ces noms de lrère et de sœur sont doux et chéris. Oreste aussi, qui n'a plus que sa sœur Éloctre pour unique famille, et qui va périr loin d'elle sur la terre étrangère, Oreste s'afflige en pensant que la main de sa sœur ne lui rendra pas les derniers devoirs. Iphigéme alors, émue de ce souvenir qui touche de si près à tous les siens, Iphigénie promet à Oreste de lui rendre ces derniers devoirs : elle déposera les offrandes sur son tombeau, « elle répandra une huile pure sur son corps et fera couler sur son bûcher la liqueur que l'abeille dorée exprime du suc des fleurs ' ; » enfin elle lui servira de sœur. Paroles consolantes, qui adoucissent pour Oreste la pense* de mourir loin de sa patrie ! images gracieuses cl dignes de la Grèce , qui cachent l'idée de la mort sous les fleurs qui composent le miel ! touchantes allusions enfin aux soins de la piété fraternelle, et qui attendrissent le spectateur entendant parler ainsi ce frère et celte sœur qui s'ignorent l'un l'autre!
Dans Euripide, la lutte entre Oreste et Pylade pour savoir qui des deux doit mourir, cette lutte n'est pas aussi longue qiTe l'a représentée le théâtre moderne, qui aime particulièrement les combats de générosité. Pylade cède surtout à la prière que lui fait Oreste d'aller vivre avec Electre, qu'il lui a donnée pour épouse afin de perpétuer la race d'Agamemnon. « Ah ! s'écrie Oreste, je t'en supplie, n'abandonne jamais ma sœur, quelle que soit la solitude de tes proches et de la maison de ton père. Adieu,
1 Vers 6Sî.
mon doux compagnon de chasse, le plus fidèle de mes amis , élevé avec moi dès l'enfance , toi qui as porté si constamment le fardeau de mes douleurs ' ! »
Voilà par quelles paroles Oreste décide Pylade à lui survivre , pour l'aimer encore, pour honorer ses mânes , pour rester fidèle à sa sœur Electre , pour perpétuer avtc elle la race d'Agamemnon et la mémoire d'Oreste. « Oui, répond Pylade, oui, tu auras un tombeau, et je n'abandonnerai jamais la couche d'Electre, ô infortuné! car, mort, tu me seras plus cher que pendant ta vie 2. »
La reconnaissance d'Oreste et d'ïphigénie a de quoi nous étonner, même après tout ce que nous savons de la lenteur et de la gravité des reconnaissances dans le théâtre ancien. Oreste et Pylade, en recevant la lettre et le message qu'Iphigénie adresse à son frère, comprennent tout, et Oreste veut embrasser cette sœur qu'il retrouve miraculeusement ; mais Iphigénie doute encore. Cet étranger, qui l'appelle sa sœur, est-ce bien Oreste? Elle l'interroge sur sa famille, sur le palais d'Atrée dans Argos, el Oreste lui donne les détails les plus minutieux ; il lui parle même des tissus qu'elle a brodés , de sa chevelure qu'elle a coupée et envoyée à sa mère. — « Oui , interrompt Iphigénie, comme un souvenir à déposer sur mon tombeau. » — Et bientôt , ne doutant plus, toute à la joie : « O frère chéri ! s'écriet-elle , quel autre nom te donner ? car tu es ce que j'ai de plus cher au monde. Je te revois donc, Oreste, loin de la patrie, loin d' Argos ! Ah ! mon frère 1
1 Vers 706.
2 Vers 716.
120 DE l'amour fraternel.
ORESTE
« Et moi, je te revois après avoir cru si longtemps à ta mort. La joie se mêle à nos soupirs, et de douces larmes mouillent tes paupières et les miennes ' . » '
lphigénie a retrouvé son frère. Maintenant il faut le sauver de la mort, il faut retourner avec lui dans la Grèce. « Mais les femmes ont l'esprit fécond en ruses % dit Euripide, qui ne manque jamais l'occasion d'une sentence maligne contre les femmes. Disons plutôt qu'une sœur est habile à sauver un frère, et surtout un frère si heureusement retrouvé. D'ailleurs , le roi des Scythes , Thoas , est facile à tromper, comme le sont en général les tyrans de la tragédie. Aussi lphigénie, sous prétexte de purifier dans la mer la victime qu'elle doit immoler, écarte du rivage Thoas et tous les Scythes ; puis elle s'embarque avec Oresle et Pylade , emportant avec eux la statue. Mais les vents et le reflux s'opposent à la course du vaisseau et le ramènent vers le rivage, lphigénie alors, debout au milieu du vaisseau : « 0 fille de Latone! s'écrie-t-elle , sauve ta prêtresse, favorise mon retour d'un pays barbare dans la Grèce, et pardonne-moi mon larcin. Tu aimes ton frère, ô déesse ! pense que j'aime aussi le mien 3. » Les nautoniers répondent à la prière de la jeune vierge par de joyeuses acclamations , et de leurs bras ils font voler les rames en s'animant par leurs chants cadencés. Ainsi les derniers mots d'Iphigénie respirent la foi en la vertu de l'amour fraternel , cet amour cher
1 Vers 8 21 à 8 3 4.
J Vers 103 2.
3 Vers 1398.
même aux dieux , et qui doit les rendre plus aisément propices aux prières d'une sœur.
Dans Ylphiyénie en Tauride, le sujet fait assurément une grande partie de l'intérêt de la pièce. J'ose dire cependant que les sentiments d'iphigénie, ses regrets de la Grèce, son amour pour son frère, ses vicissitudes de tristesse et de joie excitent un intérêt plus vif que ses aventures elles-mêmes , toutes merveilleuses qu'elles sont. Ajoutez à l'émotion qu'inspire le personnage d'iphigénie, Pylade et son amitié , Oreste et ce dévouement mêlé de désespoir qui fait qu'il veut mourir au lieu de Pylade. Voilà ce qui fait le mérite de la tragédie d'Euripide et ce qui explique la renommée qu'elle a toujours conservée.
Iphiyénie en Tauride fut, en effet, une des premières pièces imitées par les modernes. Vers l'an 1520, Ruccellaï, noble Florentin, dont le père avait épousé une sœur de Laurent de Médicis, fit un Oreste imité de Ylphiyénie d'Euripide. Ruccellaï, comme lé comte Torelli, dont nous avons examiné la Mérope, et comme la plupart des poètes du seizième siècle , mêlait le soin des affaires au goût des lettres : il fut ambassadeur à Venise , nonce du pape Léon X à la cour de François Ier, et enfin gouverneur du château Saint-Ange, ce qui était alors une des principales charges de l'État romain. Son Oreste est curieux , parce qu'il indique la manière dont les Italiens imitaient l'antiquité. L'antiquité, qui vient à peine d'être découverte et dont les monuments, partout cherchés, reparaissent partout, l'antiquité est pour les poètes, pour les peintres , pour les sculpteurs du quinzième et du seizième siècle en Italie, comme une
122 de l'amour fraternel.
seconde , et je dirais presque une plus belle nature dont ils s'inspirent avec enthousiasme. Rien de routinier ni de servile dans leurs études : l'imitation est encore une nouveauté , et elle en a le charme et la fraîcheur.
L 'Or 'este de Ruccellaï est fait pour être lu plutôt que pour être représenté. Il y a peu d'action ; souvent même l'action s'arrête , et le poëte développe avec complaisance l'idée et le sentiment des personnages , sans s'inquiéter de l'effet de la scène. Ruccellaï surtout a singulièrement exagéré la prudence ou la lenteur que l'Iphigénie grecque met à reconnaître son frère. L'Iphigénie d'Euripide demande des signes qui lui fassent reconnaître Oreste : Oreste lui en donne quelques-uns sans les décrire. Il a raison, car Iphigénie n'a besoin que d'un mot pour les reconnaître. Ruccellaï n'a pas compris cette habileté dramatique, et son Oreste exprime et décrit longuement les preuves qu'il donne à Iphigénie. Ainsi, il rappelle les dernières paroles qu' Iphigénie lui adressa quand elle fut conduite à l'autel comme victime. Ces paroles sont un petit discours qui sent le philosophe stoïcien plutôt que la jeune fille qui regrette la vie, et Oreste fait preuve de mémoire en les récitant après tant d'années écoulées. Mais cette fidélité de mémoire ne convainc pas l'Iphigénie italienne ; elle lui demande un autre signe : « Dites-moi comment est fait le palais de mon père ' . » Alors Oreste commence une longue description du palais d'Agamemnon , description comme la pourrait faire un architecte
1 Teatro italiano, public par Maffci, t. i, p. 173.
et parfois même un décorateur. ïphigénie pourtant n'est pas encore contente : « Dites , ami , quelle est la peinture qui est au chevet du lit ' ? » Ici une description élégante, ingénieuse, où les souvenirs, à la fois terribles et gracieux, de la famille d'Atrée se mêlent aux souvenirs de l'enfance d'Oreste et des soins que lui donnait ïphigénie. Ainsi , dans cette peinture, il y a d'abord le cygne de Léda, ses jeux, ses caresses ; Léda, étonnée, ravie, et attachant des guirlandes de fleurs au col de l'oiseau ; plus loin , dans une riante prairie , deux grands œufs , et de l'un venant de sortir à peine deux garçons , les bras entrelacés , les yeux doucement tournés l'un sur l'autre, beaux, charmants, semblables à deux lis qui naissent entre les fleurs ; dans l'autre œuf, deux filles montrant à peine encore hors de la coquille leurs petites têtes et leurs petits bras... « Ne vous souvient-il plus comment, le matin, quand vous me teniez dans vos bras , vous me montriez du doigt cette peinture, et vous m'en racontiez le sujet? Vous me disiez que le cygne était Jupiter; la femme, Léda ; les deux garçons qui se tenaient embrassés , Castor et Pollux ; les deux filles , Hélène et Clytemnestre. Et je me souviens qu'un jour, hélas ! j'égratignai avec mes ongles, dans ce tableau, la figure de Clytemnestre ; et, si vous ne m'aviez caché alors derrière l'autel qui est consacré à Jupiter, ma mère m'aurait durement frappé, tant elle était irritée2. » Ces détails sont ingénieux ; mais cette description de tableau arrête et suspend fort mal à propos la
' Tealro ilaliano, p. 17S.
J /Wd.,p. 1T«.
124 DE l'amour fraternel.
reconnaissance du frère et de la sœur. La reconnaissance grecque est calme et lente ; elle a une sorte de gravité sacerdotale, qui ne messied pas dans l'austère prêtresse de Diane. La reconnaissance italienne a l'exactitude d'un livret de musée ou d'un inventaire.
Plus on étudie le théâtre des Grecs, plus on goûte ce calme dans l'action , qui fait aussi le mérite de leur sculpture et de leur peinture , et que les modernes comprennent si mal , soit qu'ils veuillent la corriger, comme a fait Guymond de La Touche ; soit qu'ils veuillent l'imiter et la reproduire , comme a fait Gœthe dans son Iphigénie en Tauride. Guymond de La Touche n'a pas la prétention de conserver l'œuvre antique : il suhstitue hardiment à un basrelief de Phidias un bas-relief de Bouchardon ; il remplace le mouvement par l'agitation, la vie par la fièvre ; il est moderne. Gœthe , au contraire , veut faire de l'antique ; il veut imiter la simplicité et le calme de la tragédie grecque ; mais sa simplicité n'a pas la grâce de la nudité antique , elle est décharnée. Ce n'est point une statue, c'est un squelette. Son calme , non plus , n'est pas le calme antique et tel que l'inspire l'aspect d'un beau paysage grec : c'est le calme du salon ou plutù$du cabinet, car les personnages de Y Iphigénie en Tauride de Gœthe réfléchissent à perte de vue et sur toutes choses ; ce sont des penseurs et non plus des héros. L' Iphigénie en Tauride de Gœthe est, selon moi, un dialogue philosophique, comme ceux de Platon, plutôt qu'un drame; et je ne sais môme pas si, dans les dialogues de Platon, dans le Banquet, par exemple, il n'y a
pas plus d'action et de mouvement que dans la tragédie de Gœthe.
Dans Guymond de La Touche , qui veut rendre l'action plus vive et plus compliquée que ne l'a fait Euripide ', la reconnaissance d'Iphigénie et d'Oreste est suspendue avec un art un peu trop visible , puisqu'elle ne se fait pas même au moment où Iphigénie remet à Pylade la lettre qu'il doit porter à Argos :
iphigénie, à Pylade.
Parlez, et me servez ainsi que je vous sers. Voici l'écrit enfin que j'adresse -à Mycène. Du sort qui vous poursuit si vous domptez la haine, Ne trompez point l'espoir qui peut m'ëtre permis; Qu'aux mains d'Electre il soit fidèlement remis.
PYLADE
Qu'entends-je ! et quel rapport vous unit l'une à l'autre?
IPHIGÉNIE
Laissez-moi mon secret; j'ai respecté le vôtre*.
Ici la curiosité est soigneusement ménagée, parce que l'auteur a compris que la curiosité est un des ressorts fondamentaux des pièces fondées sur des reconnaissances. Gœthe, au contraire, semble s'être interdit à dessein l'emploi de la curiosité ; il a même supprimé la scène*de la reconnaissance entre Oreste et Iphigénie , craignant sans doute que cette scène
1 Guymond de la Touche n'a pas manque de transporter dans sa tragédie le combat d'amitié d'Oreste et de Pylade, chacun voulant mourir pour son ami. Ce combat n'est pas dans Euripide; mais il appartient au théâtre grec. Voyez, dans les Études swr les tragiques grecs, de M. Patin, l'ingénieuse et savante analyse que l'auteur fait des fragments de Vlphigénie en Tauride de Polyidès (t. m, p. 300).
2 Acte ni, scène 7.
126 de l'amour fraternel.
ne fût trop vive. L'Oreste allemand ne cherche pas, comme l'Oreste grec, à cacher son nom : ingénu et fier, il se hâte de se nommer : « Je ne puis souffrir, dit-il à Iphigénie, que ta grande âme soit trompée par un mensonge. Qu'un étranger, accoutumé à l'artifice , cherche à tromper un antre étranger ; mais , entre nous, que la vérité règne. Je suis Oreste'. » Voilà une noble franchise, mais peu dramatique, car elle n'est pas amenée par les questions d'Iphigénic, et elle n'amène non plus aucun aveu de sa part. Iphigénie, pour se faire reconnaître par son frère, attend qu'Oreste retombe en ses fureurs , et c'est à ce moment qu'elle lui dit : « Je suis Iphigénie. » Mais ce mot, qu'elle a gardé comme une formule sacramentelle destinée à chasser le démon qui possède Oreste 8, ne produit ni la guérison qu'en attend Iphigénie , ni l'émotion que doit en attendre le spectateur. Oreste ne veut pas reconnaître sa sœur, et, comme elle cherche à l'embrasser, il la repousse avec ces paroles singulières ; « Belle nymphe, je ne me fie pas à toi ni à tes caresses. Diane veut des ministres austères et venge son sanctuaire profané. Éloigne ta main de mon cœur; et, si tu veux sauver un jeune homme, l'aimer et lui offrir le bonheur, tourne ton affection du côté de mon ami : il en est plus digne que moi 3. » Méprise bizarre et qui touche
1 Iphigénie en Tauride, acte ni, scène 1.
2 « Ali! si le sang maternel que tu as répandu évoque les dieus des enfers par de sourds gémissements, la parole de bénédiction d'une sœur innocente ne doit -elle pas appeler sur toi le secours dos dieux protecteurs de l'Olympe? »
(Acte ni, scène 1.)
3 Acte in, scène 1.
au comique. Je conçois, dans Euripide, la timidité et les scrupules d'Iphigénie , quand Oreste, qui ne s'est pas encore fait reconnaître , veut l'embrasser comme sa sœur • je reconnais, à ce signe, la réserve des femmes de l'antiquité et la prudence grecque. Oreste, en effet, peut vouloir tromper la prêtresse en se disant son frère : c'est une ruse peut-être pour échapper à la mort. Mais que peut craindre l'Oreste allemand, qui a déjà révélé son nom? pourquoi n'en croit-il pas sa sœur, et pourquoi surtout soupçonner la vertu de la prêtresse ?
Cette scène de la reconnaissance entre le frère et la sœur, telle que Gœthe l'a faite, froide, décousue, n'excitant ni curiosité ni pitié, est évidemment l'effet d'un système : elle tient à cette horreur de l'action que le poëte allemand manifeste dans tout son drame. Il a voulu être simple ; mais , au lieu d'être simple, il a été vide, et ce vide qu'il a fait de propos délibéré , il l'a rempli par la réflexion et par la rêverie allemandes. Il n'y a pas un de ses personnages qui sente et qui parle comme un Grec : ils sont tous Allemands et modernes , ils sortent tous des universités, ils ont tous lu Werther. L'Iphigénie d'Euripide pleure son beau pays de Grèce; elle chante avec le chœur les belles eaux de l'Eurotas aux verts roseaux, ou bien encore elle demande aux dieux des songes qui lui rendent l'image de sa patrie , de la maison paternelle , et les chants qui charmaient son enfance. Voilà les soucis de l'Iphigénie grecque: Hs sont naturels et touchants. Les soucis de l'Iphigénie allemande sont d'une autre sorte. Elle se plaint, de quoi? de son exil? de sa solitude? non :
128 DE l'amour fraternel.
elle se plaint du sort des femmes, elle réclame contre leur asservissement : « Je ne juge point, ditelle, les décrets des dieux; mais l'état des femmes est bien digne de pitié. Dans l'intérieur et à la guerre , l'homme commande ; hors de son pays , il sait, pourvoir à ses besoins. C'est lui qui a le plaisir de la possession , c'est lui que couronne la victoire , c'est à lui qu'une mort pleine d'honneur est réservée. Mais la femme , que son bonheur est peu de chose ! Obéir à un époux farouche est pour elle un devoir, et même une consolation '. » Saintes et austères lois du gynécée antique , avez-vous jamais souffert pareilles pensées et pareilles paroles ! Jamais femme ou fille des héros de la Grèce a-t-elle pensé ou parlé ainsi ! Iphigénie , Antigone , Polyxène pleurent de mourir sans époux et sans enfants; mais elles ne pleurent pas de l'idée d'obéir à un époux. Elles regrettent les joies de l'hymen et de la maternité; elles ne regrettent pas leur indépendance. Ce chagrin-là est celui des femmes qui n'en ont pas d'autres.
Oreste, dans Gœthe, n'est pas plus Grec qu'Iphigénie. L'Oreste d'Euripide, faisant ses adieux à Pylade, l'appelle son compagnon de chasse et celui qui a porté constamment le fardeau de ses douleurs. La chasse pendant la jeunesse , le malheur dès qu'il a touché aux rivages d'Argos , et tout cela partagé avec Pylade, son ami, voilà toute la vie de l'Oreste grec, voilà ses souvenirs à ses derniers moments. L'Oreste allemand a eu d'autres plaisirs de jeunesse,
1 Jphigénie en Tauride. acte I, scène i.
et, par exemple, la rêverie, le soir, au bord de la mer, « lorsque les vagues, dit-il, venaient se jouer à nos pieds , et que le monde si grand , si vaste , se déployait à nos regards. Souvent alors un de nous tirait son épée avec feu, et les belles actions à venir sortaient, autour de nous, du sein de la nuit, innombrables comme les étoiles ' . » Ces promenades rêveuses au bord de la mer, ces caprices d'enthousiasme qui se bornent à tirer l'épée et à évoquer les belles actions de l'avenir, cette fantasmagorie mélancolique n'a rien qui se sente de la Grèce, de la vigoureuse et robuste éducation des héros de la Fable ou de l'Histoire.
Il est curieux de voir comment, au souffle du génie allemand , tout ce qui , dans la tragédie grecque, est une action, une forme, une peinture, quelque chose enfin qui saisit la pensée et les regards, s'évanouit en méditations confuses. Les Furies d'Eschyle ne sont plus qu'un vertige % ou, si elles osent encore se montrer aux regards effrayés d'Oreste , elles prennent l'allure des démons du moyen âge ou des sorcières de Faust 3. Tout est transformé : la démence d'Oreste n'est plus elle-même qu'une sorte de pieuse vision de la béatitude éternelle; et ce n'est plus dans les enfers qu'il se voit descendu, c'est dans un élysée fort contraire à toutes les traditions de la Fable, car Atrée s'y entretient familièrement avec Thyeste , leurs enfants se jouent en riant au-
1 Acte il, scène 1.
3 Acte il, scène 1.
3 « Ils n'osent, les téméraires, porter leurs pieds d'airain sur le sol de ce bois sacré. Cependant j'entends ça et là dans l'éloignement leurs hideux éclats de rire. » (Acte ni, scène l.)
130 de l'amour fraternel.
tour d'eux. « N'y a-t-il plus ici d'inimitié entre vous? La vengeance s'est-elle éteinte avec la lumière du soleil? S'il en est ainsi, je suis aussi le bienvenu, et je ne crains pas de me mêler à votre cortège solennel. Salut, mes pères! je suis Oreste, le dernier homme de votre race. Ce que vous avez semé, il l'a recueilli : il est descendu aux sombres bords, chargé de malédictions. Tout fardeau cependant se supporte plus facilement ici : recevez-moi , oh ! recevez-moi parmi vous! — Je t'honore, Atrée, et toi aussi, Thyeste ; nous sommes ici tous exempts de haine. — Montrez-moi mon père, que mes yeux ne virent qu'une fois dans la vie. — Est-ce toi , mon père ? quoi ! tu te promènes sans défiance avec ma mère ! Cly temnestre ose te prendre la main ! Eh bien, Oreste aussi osera s'avancer près d'elle et lui dire : Regarde ton fils ' . »
Cet enfer pacifique et bénin ne s'accorde guère avec l'enfer d'Oreste, tel, du moins, que nous le connaissons, tel que le montrait Guymond de La Touche, lorsque son Oreste réclamait contre Pylade le droit qu'il avait de mourir, et que, se faisant un titre de son crime, de son malheur, de son égarement, il s'écriait :
Dis-moi, qui de nous deux doit en ces lieux périr?
L'horreur de tes forfaits, ta rage et tes remords T'ont-ils ici conduit à travers mille morts? Parricide vengeur du meurtre de ton père, Ton bras dégoutte-t-il du meurtre de ta mère?
1 Iphigénie en Tauride, acte ni, scène t.
ORESTE ET IPHIGÉNiE. 131
\ois-tu des traits de sang et des spectres dans l'air Au jour que font éelore et la foudre et l'éclair? Vois-tu fuir devant toi la terre épouvantée, Marcher à tes côtés ta mère ensanglantée? Vois-tu d'affreux serpents de son front s'élancer, Et de leurs longs replis te ceindre et te presser 1 ?
Je n'ai pas encore indiqué toutes les métamorphoses que Gœthe a fait subir aux personnages de la tragédie grecque, puisque je n'ai pas parlé de ïhoas, devenu, au lieu d'un de ces tyrans de tragédie qu'on trompe ou môme qu'on assassine en sûreté de conscience, un roi philosophe qu'Iphigénie, au dernier moment, répugne à tromper et même à abandonner. En vain Pylade la presse de partir et d'enlever la statue de la déesse : Iphigénie hésite , elle a des scrupules. « Trop de scrupules, dit Pylade, est un orgueil caché.
IPHIGÉNIE
« Je n'examine pas; je sens.
PYLADE
« Si tu te sens bien, tu ne peux manquer de t'estimer.
IPHIGÉNIE
« Oui, mais le cœur n'est content de lui que quand il est sans aucune tache.
PYLADE
« Sans doute , c'est ainsi que tu t'es conservée dans le temple; mais ailleurs la vie nous apprend à être indulgents envers nous-mêmes comme envers les autres; tu l'apprendras aussi toi-même 2. »
1 Acte m, scène s.
2 Iphigénie en Tauride) acte iv, scène *.
132 de l'amour fraternel.
Cette distinction de Pylade entre la morale étroite du temple et la morale plus complaisante du monde, finit par toucher Iphigénie, et elle se décide à écouter cet habile casuiste. Mais, comme Goethe ne veut pas qu'il y ait un seul mauvais sentiment ou une seule mauvaise action dans sa tragédie, Iphigénie bientôt, se ravisant, va trouver le roi Thoas, et, dans un entretien à la fois sentimental et philosophique, lui révèle le projet qu'elle avait formé de fuir avec son frère et d'emporter la statue de la déesse. Thoas d'abord s'irrite; mais la colère, dans l'âme d'un roi philosophe, ne lutte pas longtemps contre la clémence, et Thoas accorde à Iphigénie et à son frère la permission de partir. Pourtant Iphigénie sent, dans la manière même dont Thoas lui dit de partir, qu'il a quelque chagrin ou quelque rancune de son départ : « Non , que ce ne soit pas ainsi que je parte, ô mon roi ! lui dit-elle. Je ne te quitterai pas mécontent et sans recevoir ta bénédiction. Ne nous bannis point. Qu'un droit d'hospitalité amicale règne entre nous : alors , nous ne serons point séparés pour toujours... Adieu! donnemoi ta main droite comme gage de notre ancienne amitié.