‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 16 sur 47 · DE L'AMOUR FRATERNEL · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR FRATERNEL

A quoi lient l'intérêt de celle scène de cour d'assise ? à la grandeur morale du caractère de Jeanie, bien plus qu'au péril de l'accusée. La lutte qui se passe dans sa conscience, entre le respect de la vérité et les plus chères affections de la famille, nous émeut plus que l'aspect de cette jeune femme qyi dispale sa tête au bourreau. Effie est, si je puis parler ainsi, l'événement de la scène; mais c'est Jeanie qui en est l'héroïne. Et ne croyez pas qu'il en coûte peu à Jeanie pour garder ce scrupuleux respect de la vérité : son cœur saigne en pensant à sa pauvre sœur, à son père, en pensant aussi à son fiancé Rutler, qui doit être ministre du saint Évangile, et qui certes n'épousera pas la sœur d'une condamnée. Voilà les pensées qui, au moment d'ouvrir la bouche pour anéantir d'un mot le reste d'espoir que conservent sa sœur et son père, voilà les pensées qui répandent sur son visage une pâleur mortelle. Mais quoi ! elle a lu dans la Bible ; « Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain,... tu t'éloigneras de toute parole fausse ■ ; » et dans l'Évangile : «Que votre parole soit: oui, oui! non, non2!» Voilà la règle inflexible et sacrée à laquelle elle immole plus que sa vie en témoignant contre sa propre sœur. L'austère puritaine ne connaît pas les capitulations de conscience. En vain on murmure autour d'elle qu'il y a un moyen de sauver sa sœur : ce moyen , qui s'appelle le mensonge , n'existe pas pour Jeanie. Les martyrs, quand on leur demandait s'ils adoraient Jésus-Christ, répondaient oui, parce

1 Exode, xx, 7; xxxiu, 7.

2 Saint Mathieu, v. J7.

fpie c'était oui; s'ils adoraient les dieux, non, parce que c'était non, sans songer, non plus que Jeanic, qu'ils avaient un moyen de sauver leur vie, et alors leur sang coulait sous le fer des bourreaux. Ici , quand Jeanie répond non , parce que c'est non , ce n'est point son sang qui va couler ; mais le martyre n'est pas moins douloureux : il y a des souffrances de l'âme qui valent toutes les tortures du corps ; il y a tel martyr que je plains moins dans son supplice de l'amphithéâtre que dans les adieux qu'il fait à sa famille. Seulement, pour que je plaigne beaucoup le martyr, il faut que je sache qu'il aime beaucoup et que l'amour de Dieu n'a pas fermé son âme aux affections de la terre. Or , je n'en puis pas douter pour Jeanie : elle aime sa sœur moins que Dieu et que la vérité ', mais elle l'aime plus que sa propre vie. Aussi , dès qu'elle apprend que le roi peut faire grâce aux condamnés à mort, elle est décidée à aller à Londres demander la grâce de sa sœur. Ne lui parlez ni de la longueur ni des dangers de la route , ni de la peine qu'elle aura à aborder le roi : pour sauver sa sœur, elle est résolue et résignée à tout, sauf à faire le mal. Elle a pu la sauver d'une manière qui semblait aisée à bien des consciences : elle ne l'a pas voulu. Elle espère maintenant la sauver d'une manière qui semble impossible à tout le monde, excepté à cette fermeté d'âme qui ne trouve d'impossible que le mensonge. Jeanie aura, pour sauver sa sœur, la même énergie de conscience qu'elle a eue pour respecter la vérité; et l'accomplissement

1 Polyeucte.

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du premier devoir, tout cruel qu'il était, me répond de l'accomplissement du second , tout pénible qu'il est.

Elle part donc à pied, et arrive à Londres. Dans les romans ordinaires , quand un paysan ou un soldat veut parler aux rois, rien de si facile : il semble qu'il suffit de frapper à la porte; les rois eux-mêmes viennent ouvrir, et la conversation s'engage entre le monarque et le paysan. Le monde de Walter Scott est plus vrai. L'auteur sait la distance infinie qui sépare les grands des petits ; il sait que l'accès auprès des princes est difficile : il ménage donc habilement les intermédiaires entre la reine Caroline, femme de Georges II, et la pauvre Jeanie Deans. — Jeanie parvient à intéresser à sa cause le duc d'Argyle, qui présente sa protégée à la reine dans une audience secrète qu'il a obtenue à Itichmond. Le duc d'Argyle est en ce moment dans l'opposition. Mais la reine Caroline, en femme habile et qui connaît les vicissitudes du gouvernement parlementaire, a soin de ménager toujours l'opposition en arrière des ministres. Elle consent donc à recevoir le duc d'Argyle et sa protégée. Jeanie ne sait pas qu'elle va se trouver devant la reine, et le duc, pour toute instruction, lui a dit de raconter simplement, comme elle l'a raconté à lui-même, l'aventure de sa sœur et le voyage qu'elle a fait à pied depuis Edimbourg jusqu'à Londres. Le duc, en effet, compte sur la simplicité même de ce récit pour exciter l'intérêt de la reine. Il a raison : venir à pied d'Edimbourg à Londres, cela qui paraît simple à un paysan, doit surprendre et intéresser une reine. Pour émou-

voir les grands, il faut souvent commencer par les étonner.

Après quelques mots au duc d'Argyle, la reine, s'adressant à Jeanie, lui demanda comment elle était venue d'Ecosse.

« A pied, pour la plupart du temps, madame.

« — Quoi ! vous avez fait à pied cette longue «t route? Combien de chemin pouvez-vous faire par « jour?

« — Vingt-cinq milles et un bittock, madame.

« — Un quoi ? dit la reine en regardant le duc « d'Argyle.

« — Et environ cinq milles de plus, répondit le « duc. C'est une expression du pays.

« — Je croyais être bonne marcheuse, dit la reine ; « mais voilà qui me fait honte.

« — Puissiez-vous , madame, dit Jeanie, n'avoir « jamais le cœur assez déchiré pour vous empêcher a de sentir la fatigue de vos jambes!... Mais je n'ai « pas fait toute la route à pied : j'ai quelquefois « trouvé une place dans un chariot, j'ai eu la ren- • contre d'un cheval à Ferry-Bridge...

« — Malgré tout cela , reprit la reine , vous avez « dû faire un voyage bien fatigant, et probablement « bien inutile : car, si le roi accordait la grâce de « votre sœur, quel bien en retirerait-elle? Je sup- « pose que le peuple d'Edimbourg la pendrait par « dépit. » (Allusion à la mort de Porteous, qui avait été pendu dans une émeute par les habitants d'Edimbourg.)

« — Je suis bien sûre, répondit Jeanie, que toute « la ville et tout le pays se réjouiraient de voir Sa

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