‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 17 sur 47 · DE L'AMOUR FRATERNEL · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR FRATERNEL

« Majesté prendre pitié d'une pauvre malheureuse •i créature

« — Répondez-moi , jeune fille : avez-vous quel- « que ami, quelque parent parmi les factieux qui « ont assassiné Porteous?

« — Non, madame, répondit Jeanie se trouvant « bien heureuse que cette question lui fut faite dans « des termes qui lui permettaient d'y répondre né- « gativement sans blesser la vérité.

« — Mais, si vous en connaissiez quelqu'un, ne « vous feriez-vous pas un cas de conscience de lui « garder le secret ?

« — Je prierais le ciel, madame, de m'indiquer « la marche que je devrais suivre.

« — Et vous suivriez celle qui conviendrait à votre « inclination?

« — Madame , dit Jeanie, j'aurais été au bout du « monde pour sauver la vie de Porteous et de toute « autre personne qui se serait trouvée à sa place; « mais il est mort, et c'est à ses meurtriers de ré- « pondre de leur conduite. Mais ma sœur, madame! « ma pauvre sœur Effie, elle vit encore, quoique ses « jours soient comptés; elle vit encore, et un seul « mot de la bouche du roi peut la rendre à un vieil- « lard désolé qui, dans ses prières le matin et le « soir, n'a jamais oublié de supplier le ciel d'accor- « der à Sa Majesté un règne long et prospère, et « d'établir sur la justice son trône et celui de sa « postérité. 0 madame! si vous pouvez concevoir « ce que c'est que de souffrir pour une pauvre créa- « ture qui n'est en ce moment ni morte ni vivante, « ayez compassion de notre malheur! sauvez du

« déshonneur une honnête famille! sauvez une mal* « heureuse fille, qui n'a pas encore dix-huit ans, t d'une mort ignominieuse et prématurée! Quand « vient l'heure de la mort, milady, elle vient pour « les grands comme pour les petits, et puisse-t-clle « venir bien tard pour vous ! ce n'est pas ce que « nous avons fait pour nous, mais bien ce que nous « avons fait pour les autres, qui peut nous donner « de la consolation; et à cette heure, n'importe « quand elle arrivera, vous aurez plus de plaisir à « songer que vous avez sauvé la vie d'une pauvre « fille, que si vous faisiez pendre tout l'attroupe- « ment de Porteous. »

Les pleurs coulaient sur les joues de Jcanic, animées des plus vives couleurs, tandis qu'elle plaidait ainsi la cause d'Effie du ton le plus simple et le plus touchant.

« — Voilà de l'éloquence, dit Sa Majesté au duc « d'Argyle. Jeune fille, dit-elle en s'adressant à Jea- « nie, je n'ai pas le droit d'accorder la grâce de * votre sœur; mais je vous promets d'intercéder « vivement pour elle auprès du roi. Prenez ce petit « nécessaire, ajouta-t-elle en lui donnant un porte- « feuille en satin brodé. Ne l'ouvrez pas h présent; « vous y trouverez quelque chose qui vous fera sou- « venir que vous avez eu une entrevue avec la reine « Caroline '. »

Ici encore le langage s'élève avec les sentiments du personnage , et la pauvre paysanne écossaise est tour à tour grave, sentencieuse, touchante, et tout

1 Chapitre XXXVII.

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cela sans cesser d'être simple et vraie; elle prend la force et la dignité de sa parole dans la dignité môme de son âme émue par l'affection qu'elle a pour sa sœur; et, grâce à cette dignité de l'âme, elle n'est ni embarrassée , ni abaissée devant le duc d'Argyle et devant la reine elle-même. 11 y a aussi, disons-le hautement , il y a, outre l'amour qu'elle a pour sa sœur, un sentiment qui soutient Jeanie : c'est sa foi tranquille et forte. Otez-lui ce sentiment, sa conduite au tribunal en face de sa pauvre sœur, et son éloquence à Richmond devant la reine deviennent inexplicables. Pour prononcer le non solennel et fatal qui doit perdre sa sœur, il faut que Jeanie soit convaincue qu'elle suit la loi de Dieu qui défend de mentir; mais, comme le Dieu de vérité est aussi le Dieu de miséricorde, elle croit à l'assistance que Dieu doit lui prêter dans son voyage à Londres. Son assurance à Richmond lui vient du même sentiment qu'elle avait devant le tribunal. Au tribunal, elle avait avec elle le Dieu de vérité qui lui mettait dans la bouche le non fatal ; à Richmond, elle a avec elle, le Dieu de miséricorde qui lui met aussi dans la bouche les paroles qui doivent toucher le cœur de la reine. Elle n'est donc ni interdite ni gênée. Remarquons d'ailleurs que la piété donne , même aux personnages vulgaires , le talent de parler aux grands sans embarras et sans affectation. Comme leurs idées et leurs sentiments sont élevés , leur langage s'élève aussi, et l'intervalle qui les séparait de leurs interlocuteurs s'efface peu à peu'. Quand on

1 « Discc esse sub Christo, ut possis esse supra inundum, » dit saint Ambroise prêchant l'humilité chrétienne.

parle ue Dieu et de la mort, l'égalité se fait vite, et elle se fait sans offenser personne : car la piété respecte aisément l'inégalité des rangs ici-bas , consolée qu'elle est par la pensée de l'égalité dans le ciel.

Jeanie Deans obtient la grâce d Eupbémie et retourne en Ecosse. Mais Walter Scott ne finit pas son roman avec la délivrance d'Eupbémie Deans : il y a un trait encore à ajouter au caractère de Jeanie Deans, et ce trait n'est point le moins significatif.

Eupbémie Deans, après sa délivrance, épouse son séducteur, devient lady Willingbam, et, transportée dans la haute société de Londres, charme tout le monde par sa beauté et par sa grâce. Aimable , attrayante, mais faible et frivole, n'ayant ni la simplicité ni la fermeté de Jeanie, elle n'était pas faite pour la vie de famille et pour les vertus du foyer domestique ; elle était, quoique née dans les champs, faite pour le monde : elle en avait l'instinct, elle' en avait les grâces et les délauts. C'est par là qu'elle a failli quand elle n'était qu'une pauvre ouvrière dans la boutique de la lingère Saddletree à Edimbourg , et c'est par là qu'elle réussit dans les salons de Londres, où elle déploie le charme propre aux personnes du monde, c'est-à-dire une humeur gracieuse, une imagination douce et légère, la sensibilité de l'esprit plutôt que celle du cœur. Remarquons d'ailleurs que les femmes se prêtent mieux que les hommes aux vicissitudes de la fortune, de la bonne ou de la mauvaise. Comme elles dépendent toujours de quelqu'un, elles sont moins embarrassées que nous à dépendre du sort : elles acceptent le hasard comme un

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maître de plus. Il n'y a pas de parvenues parmi les femmes : il n'y a que des personnes qui semblent arrivées à leur but naturel. Voltaire, piqué contre madame de Pompadour qui lui préférait Crébillon, riait de la grisette devenue grande dame; mais il remarquait en môme temps qu'elle portait sans effort sa nouvelle fortune '.

Eupbémic Deans n'est donc pas embarrassée d'être lady Willingbam. Mais ce que j'aime bien mieux que l'aisance d'Eupbémie dans sa nouvelle condition, quoique cette aisance soit un trait de caractère finement observé par Walter Scott, ce que j'aime mieux que toutes ces grâces du beau monde, c'est la pieuse égalité d'àme de Jeanie Deans, qui revoit sa sœur devenue riche, puissante, adorée du monde, et qui n'a pas contre elle le moindre sentiment d'humeur et de jalousie, pas même ces secrets murmures d'une âme honnête qui se plaint tout bas que la vertu soit plutôt estimée que iecherchée, plutôt honorée que courtisée* : car le duc d'Àrgyle, qui a

1 Son port fripon s'arme Je majesté,

Et sur son rang son esprit est monté.

5 Je me trompe : il y a eu un murmure, mais si promptement réprimé et dompté, que ce dernier trait ajoute encore à l'élévation du caractère de Jeanie Deans. « Qu'est-ce donc qui se passe en mon esprit? dit Jeanie après avoir fait quelques pas pour aller rejoindre la compagnie, est-eeque je serais assez folle pouravoir de l'humeur de cequ'Effie estdevenue une grande dame, tandis que je ne suis que la femme d'un ministre?

a Elle s'assit sur une chaise, au pied de son lit ; croisant ses bras sur sa poitrine, elle résolut de rester seule jusqu'il ce qu'elle eût pénétré dans tous les replis de son cœur et qu'elle en eût banni tous les sentiments qui ne lui paraissaient pas convenables. Il ne lui fallut pas de longs cffort9. Elle fut bientôt maîtresse du mouvement dont elle avait été agitée un instant » Chap. XLYIU.

eu le rare mérite de sentir la vertu de Jeanie Deans et de la protéger, le duc d'Argyle lui-même est du monde , et il a pour la belle lady Willingham l'empressement d'un admirateur, tandis qu'il n'a pour Jeanie, femme du ministre Butler, que la tranquille estime d'un ami du bien. Ces sentiments d'inquiétude et d'amertume n'approchent pas de l'âme de Jeanie : elle jouit sincèrement du bonheur et de l'éclat de sa sœur; et c'est par ce dernier trait de caractère, qui n'est pas le moins beau ' , que Walter Scott achève et couronne, dans Jeanie Deans, le plus admirable type d'amour fraternel que je connaisse dans la littérature moderne.

1 Saint Paul, dans son Épître aux Romains chap. XII, 15), met la sympathie au bonheur du prochain dans le nombre des principales vertus du chrétien et des plus belles œuvres de la charité : a Soyez en joie 4\cc ceux (Jui sont en joie, et pleurez avec ceux iiui pleurent. »

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