LEGOUVÉ. LES PÈRES DE L'ÉGLISE. — LORD BYRON
Les inimitiés fraternelles ouvrent, pour ainsi dire, l'histoire sainte et l'histoire profane. Abel et Caïn, Atrée et Thyeste, Étéocle et Polynice, Rémus et Romulus inaugurent, par leurs haines meurtrières, l'origine de la société humaine ou les commencements des empires. Nous devons donc, après avoir recherché les plus touchantes expressions de l'amour fraternel , rechercher aussi les expressions de la haine fraternelle. Les deux sentiments se touchent de près. Entre frères , en effet, il faut s'aimer ou se haïr : l'indifférence n'est point de mise. L'oubli et le changement non plus ne sont pas possibles : comme des frères se touchent partout, partout aussi, quand ils se haïssent, ils se heurtent et se blessent. Attachés l'un à l'autre par leur indestructible parenté, ils se sentent ennemis à travers le temps et l'absence. Entre eux point d'offense qui soit légère . tout s'envenime, tout s'empoisonne, parce que tout est contraire à la nature. C'est ce contre-sens sacrilège qui fait l'amertume des haines fraternelles.
Dans la Bible , Caïn hait et tue son frère , parce que Dieu a accueilli l'offrande à" Abel et répudié la sienne. Voilà la cause de sa jalousie et de son crime.
Mais pourquoi son offrande a-t-elle été répudiée? est-ce parce que déjà il haïssait son frère ' ? est-ce parce que le sacrifice était irrégulier2, ou que la foi y manquait 3 ? 11 y a là un mystère que je ne veux pas sonder. Il est curieux cependant de montrer comment le personnage de Caïn, qui représente la haine fraternelle, est plus ou moins vivement exprimé , selon que les poètes et les prédicateurs ont été plus ou moins frappés du mystère de sa destinée.
Il en est qui , comme Gessner et Legouvé , réduisant le récit sacré aux proportions d'un récit humain, ont fait de Caïn un homme flottant entre ses bons et ses mauvais penchants. Les mauvais l'emportent; mais , le crime à peine accompli , le repentir commence , et ce repentir, sincère et douloureux , finit par nous attendrir. Ainsi traité, le sujet n'a plus rien de mystérieux et de terrible ; la réprobation que Dieu fait du sacrifice de Caïn n'est plus qu'un incident secondaire : la malédiction divine, qui suit le meurtre, perd quelque chose aussi de sa solennité, devancée et désarmée qu'elle est par les remords de Caïn. Dieu et l'histoire sainte disparaissent ; l'homme et le drame dominent.
11 en est, au contraire, qui, comme les orateurs sacrés , ont surtout considéré , dans le personnage de Caïn , ce qu'il a de mystérieux et de symbolique. Pour eux, Caïn n'est plus un homme emporté et jaloux ; c'est le symbole de l'humanité qui répudie
' Saint Augustin, Cité de Diru, liv. XV, chap. VII. 2 Saint Ambroise, de Caïn et Âbel, collection des Pères, pubîu'c par Pamit-Desbarres , t. LIV, p. 400.
* Saint Paul, ÉpUre aux Hébreux, chap. XI, *.
l'esprit de Dieu et qui s'irrite d'en être répuuié à son tour. Ne. vous étonnez donc pas si Gain ouvre par le meurtre l'histoire de cette humanité violente et farouche, et ne vous étonnez pas non plus si le premier des meurtriers est le premier aussi qui fonde une ville et un empire : le meurtre et la guerre sont la cause des États. Voilà à quel prix s'établit la société terrestre < ; et le jour où la cité des hommes commence dans Caïn par le meurtre , la cité de Dieu commence dans Abel par le martyre2. Ici l'idylle n'est plus de mise : le berger et le laboureur s'elfacent derrière ces deux grands types de l'humanité assistée de Dieu ou laissée à elle-même. Caïn ne représente plus le repentir ou même le remords : il représente la malédiction divine , qui tombe , sans nous surprendre et sans nous affliger, sur le front du pécheur inflexible; il est l'emblème, non point de la fatalité du théâtre antique, mais de la fatalité des passions humaines, quand elles rejettent Dieu; il est la figure de l'homme livré à l'instinct du mal et au récent ascendant du péché originel.
Comme ici je touche au dogme, je touche aussi au doute, car l'un tient'à l'autre dans l'esprit humain. Caïn, dans les auteurs sacrés, représente' l'instinct du mal. Mais pourquoi le mal est-il dans le monde? pourquoi la race humaine a-t-elle cessé d'être parfaite et d'être immortelle ? Voilà les questions qui tourmentent, non pas le Caïn des Pères de l'Église, qui fait le mal sans se demander pourquoi il le fait ;
1 Fraterno primi niadueiunt sanguine mûri.
(Lucain, I, 9 5.) * Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. XV, th. I.
ÂBEL ET CAÏN. 159
non pas le Caïn de Gessner et de Legouvé, qui se repent du mal comme quelqu'un qui n'était pas né pour le faire ; — mais le Caïn de lord Byron , dont la curiosité altière et mécontente s'irrite du mal et de la mort comme d'un mystère qu'il ne comprend pas , plutôt encore que comme d'une injustice qu'il ne mérite point.
Il y a donc trois manières différentes de représenter Àbel et Caïn : on peut les représenter, selon l'esprit de la Bible, comme le premier mystère de l'histoire sainte; on peut les représenter, selon l'esprit de la littérature , comme le premier drame de l'humanité; on peut enfin les représenter, selon l'esprit de curiosité mécontente qui est propre à certains siècles, comme un des plus grands problèmes qui tourmentent la raison humaine. Nous examinerons tour à tour ces trois manières de traiter le sujet : celle de la littérature dans Gessner et dans Legouvé, celle de l'histoire sainte dans les Pères de l'Église, celle de l'esprit de doute dans lord Byron.
Voyons d'abord le récit littéraire, c'est-à-dire la Mort d'Abel de Gessner et de Legouvé.
Avant le poëme de la Mort d'Abel, Gessner avait fait des idylles qui eurent, en France surtout, beaucoup de succès. Le dix-huitième siècle, tout citadin et tout raffiné qu'il était, se piquait d'aimer la campagne et la nature. Ce dernier mot surtout, mot tout philosophique, était le mot à la mode, et, comme les mots à la mode, prétendait signifier beaucoup de choses : une certaine simplicité, qui se voyait et qui se montrait volontiers elle-même; une innocence qui avait sa coquetterie; une naïveté qui s'arrangeait
pour plaire aux citadins blasés. Voilà comment le dixhuitième siècle entendait et aimait la nature, et tout cela se retrouvait dans les idylles de Gessner. Les bergers de Gessner n'étaient pas toujours amoureux, car le dix-huitième siècle raillait volontiers les pastorales galantes de l'Opéra ; mais ils aimaient la vertu et la louaient toujours : bons pères, bons époux, bons fils, vrais pasteurs de l'âge d'or, faits pour plaire à l'âge des salons. Oublions les bergers de Théocrite et leurs passions grossières et ardentes, qu'enflamme le soleil de la Sicile ; oublions la magicienne qui rappelle son amant à l'aide des enchantements, ou la Galatée de Virgile, qui fuit sous les saules et se laisse voir au berger qui la cherche. Nous sommes sous un ciel plus froid. L'Arcadie de Gessner ne l'est que de nom : les vallées n'y ont pas cet air chaud et voluptueux qui enivre les sens; tout y est doux et modéré. Aussi les jeunes filles y viennent se féliciter, sur le tombeau de leur mère , d'avoir résisté aux épreuves de l'amour 5 et leurs amants, qui les écoutent cachés sous le feuillage, tombent à leurs pieds , en époux fidèles et discrets qui jurent de ne plus aimer que la vertu ' .
Outre le manque de passion , les idylles de Gessner ont, selon moi, un autre défaut : elles ne sont d'aucun pays, et surtout elles ne sont ni de la Suisse ni de l'Allemagne. La Suisse a sa vie et ses mœurs pastorales qui se prêtent à l'idylle, non pas à l'idylle mal imitée de l'antique, mais à une idylle originale et qui n'en vaudrait que mieux. Que me parlez-vous
Voyez l'idylle intitulée Glycèn-.
d'Amyntas, de Ménalque, de Mopsus? Parlez-moi de Werner, de Melchtal, de Walter, des glorieux bergers du Rutli et de leurs descendants! Que j'entende retentir la trompe d'Uri, qui ne sert plus qu'à rappeler le soir les bœufs à l'établc, mais qui me fait songer à ses accents guerriers des jours de Morgarten et de Morat! A quoi bon la coquetterie de vos paysages , la mignardise de vos bosquets , le faible et doux murmure de vos ruisseaux , quand vous avez les Alpes de l'Oberland , le vaste miroir des grands lacs et le bruit profond des cascades qui tombent dans la vallée? Croyez -moi , le ranz des vaches est plus touchant que la flûte de Pan. Peignez donc sans scrupule la Suisse avec ses bergers, ses troupeaux, ses paysages, au lieu d'inventer maladroitement l'Arcadie; et faites l'idylle qui est sous vos yeux , au lieu de courir après l'ombre de l'idylle antique, que vous enluminez de je ne sais quel fard sentimental.
La Mort d'Àbel, qui n'est qu'une longue pastorale, a, selon moi , les mêmes défauts que les pastorales de Gessner. Les personnages sont trop occupés de la vertu; Adam la prêche, Abel la représente, Gain lui-même l'invoque et la regrette sans cesse : « Revenez, s'écrie-t-il , ô raison, ô vertu! triomphez des passions fougueuses qui vous offusquent, et éteignez cet enfer qui déchire mon âme1 ! » Est-ce là le Caïn que nous attendons? est-ce là cette sauvage dureté de caractère que ce nom nous fait pressentir? Donnez -lui, si vous voulez et comme le fait
1 Chant I
1G2 DE LA HAINE FttATÉftNELLE.
lord Byron , les passions d'un aulre temps et l'orgueilleuse mélancolie d'une âme que rien ne satisfait et n'apaise; mais faites que tous ces sentiments soient terribles et grands, faites qu'il nous épouvante au lieu de nous attendrir, et que son caractère réponde au nom de celui qui, par le meurtre, a fait entrer la mort dans le monde.
Gain, dans Gessner, est jaloux de son frère; mais cette jalousie n'a ni force ni profondeur. C'est une jalousie à la portée du premier venu, vulgaire et mesquine comme entre deux bourgeois ou même comme entre deux sœurs ; qui se prend aux petites choses, ou qui dans les grandes ne voit que le petit côté. De là l'embarras de l'auteur quand il veut en venir au crime de Caïn : les sentiments qu'il a prêtés à son héros répugnent au meurtre qu'il doit commettre, et sa jalousie est trop petite pour expliquer son forfait. Aussi le Caïn de Gessner ne tue son frère que par accident, sans-préméditation, et avec toutes sortes de circonstances atténuantes : il dormait, il voyait, clans un songe que le démon lui avait envoyé, ses descendants opprimés par les descendants d'Àbel. C'est à ce moment qu'éveillé en sursaut, et trouvant Abel près de lui, il l'a frappé. Mais le coup à peine porté, quelle douleur! quel repentir! comme il se cache et erre tout le jour, loin des cabanes de sa famille! comme il revient la nuit contempler, du haut de la colline, ces demeures hier encore heureuses et paisibles , aujourd'hui désolées par son crime' ! qu'elle tristesse enfin dans son départ, lors-
1 u Accalilc de fatigue, il s'assit du coté où la lune montait au-dessus de i'Loiizon, et lit aiusi entendre sa voix effrayante à travers le silènes
AREL ET CAÏN. 163
qu'il abandonne pour toujours les chaumières qu'habitait sa famille! Mais combien, en même temps, cette tristesse est contraire à l'horreur que nous voudrions avoir pour Caïn ! Le Caïn de Gessner, en effet, ne part pas seul, haï de tous et maudit par tous : il part repentant , accompagné de sa femme, de ses enfants, et presque pardonné, car il a pour intercesseurs auprès de Dieu son repentir, ses prières et surtout la vertu de sa femme. « Lorsqu'ils sortirent tous ensemble de la cabane, Méhala regarda encore autour d'elle en pleurant : « Soyez bénie, ô « famille désolée que j'abandonne , soyez bénie ! « Bientôt je viendrai vous retrouver des lieux où « nous aurons bâti notre cabane, vous demander « votre bénédiction pour moi , pour mon époux , et « solliciter son pardon. » A ces mots, elle regarda encore les cabanes, et, donnant un libre cours à ses larmes, elle se tut. En cet instant, des exhalaisons plus balsamiques que toutes les fleurs du printemps environnèrent la troupe fugitive. «Va, géné- « reuse épouse, dit une voix au-dessus de leurs têtes,
de la uuit : « Là bas. derrière cette montagne, se lève la lune avec son c éclat blanchâtre ; elle nage dans l'atmosphère obscure, elle répand au • loin sa pâle lumière et une douce tranquillité. Tout respire le repos « et la fraicheur sous cette belle voûte parsemée d'étoiles ; l'homme seul i est agité. Des cris et des accents lugubres s'élèvent de ses cabanes : « c'est moi, scélérat, c'est moi qui ai porté la désolation dans ces de- « meures. Ces cris, ces accents dont l'air retentit, m'accusent; c'est « mon crime qui les cause. Reculez -en d'horreur, constellations qui « m'entendez! et toi, lune, palis et voile ton flambeau! En ce jour, jour « maudit, la terre que tu éclaires a été abreuvée pour la première fois « de sang humain. » (Chant V.)
L'expression est déclamatoire; mais le sentiment et la scène sont vrais et intéressants.
«j'informerai, par un songe agréable, ta tendre « mère de ton courage magnanime ; je lui dirai que « tu es partie à côté de ton époux repentant , pour « implorer la grâce du souverain juge. » Cependant ils marchaient à la lueur de l'astre nocturne, jetant souvent la vue derrière eux sur les cabanes; et ils s'avancèrent dans des régions désertes où jamais les pas d'aucun homme n'avaient été imprimés ' . »
Ne soyons pas injustes envers Gessner : il y a une sorte de grandeur triste et pieuse dans le départ de cette famille qui , fa première de toutes , s'avance à travers le monde encore désert. Mais Caïn ainsi accompagné, ainsi consolé, Caïn est-il puni ? Je vois le père et l'époux , je vois le colon et l'aventurier : où est le fratricide ?
J'ai insisté sur les défauts du poëme de Gessner, parce qu'au dix-huitième siècle ce poëme a eu beaucoup de succès. Cela arrive souvent aux ouvrages dont les défauts ont le bonheur de se rencontrer avec les défauts du siècle. Je préfère, quant à moi , au poëme de Gessner la tragédie de la Mort d'Abel, par Legouvé , quoique Legouvé n'ait fait qu'imiter Gessner. Ce sont les mêmes défauts ; mais il y a dans Legouvé des qualités que je ne trouve pas dans Gessner.
Le Caïn de Legouvé n'a pas encore la sombre curiosité du Caïn de Byron : il n'est qu'envieux et jaloux comme le Caïn de Gessner; mais il l'est avec plus d'énergie. Ses passions sont profondes et ar-
1 Fin du dernier chant.
ABEL ET CAÏS. 16.')
dentés ; il déteste son frère, et pour exprimer cette haine, il trouve ces paroles de fiel et de colère que l'envie sait inspirer. Seul, la bêche à la main, labourant la terre sous un soleil dévorant, écoutez quel est son premier cri de naine et de révolte :
Travailler et haïr, voilà donc mon partage ! Courbé dès le matin sur ee pénible ouvrage, De mes seules sueurs dont il est inondé, Ce stérile sillon semble être fécondé.
Le poids de la chaleur m'accable et me dévore. Que fait, en ce moment, cet Abel qu'on adore? Tranquille, il goûte à l'ombre un indolent repos, Ou fredonne des airs auprès de ses troupeaux.
Je viens de le revoir, cet exécrable frère
Dont on vante toujours les vertus et le cœur.
Quel air efféminé que l'on nomme douceur !
Quel ton plein de mollesse, où l'on trouve de? charmes!
11 ne sait que chanter et répandre des larmes.
Qu'avec dédain par lui je me suis vu prié!
Qu'il me parais-ait faible! il me faisait pitié.
11 est heureux pourtant
Et moi, mortel créé dans un jour de colère,
Haï de Dieu, haï de ma famille entière,
Malheureux de l'amour à mon frère accordé,
Toujours de noirs pensers et d'ennuis obsédé,
Regrettant le néant, maudissant ma naissance,
Fatigué du fardeau de ma Iriste existence,
Je n'obtiens qu'avec peine un sommeil douloureux*
Voilà, trop faible Adam, ton ouvrage funeste ! Si tu n'avais trahi la volonté céleste, Tous tes enfants vivraient sous un ciel enchanté, Dans la paix, l'innocence et la félicité;
Je n'aurais pas, du moins, à plaindre ma misère.... Mais je crois que toujours j'abhorrerais mon frère '.
Ce dernier vers me semble admirable. Ainsi, même si Caïn eût vécu avec son frère dans le paradis terrestre, Caïn eût encore détesté son frère, tant cette haine est profonde dans son cœur, tant elle lui semble naturelle! Non, elle ne dépend pas de la chute de l'homme, elle n'est pas une suite du péché d'Adam : elle est l'âme même et la vie de Caïn. Que peuvent contre cette antipathie fraternelle les sermons maladroits d'Adam? Ils irritent Caïn, loin de l'apaiser. Pourquoi d'ailleurs lui reprocher la dureté de son caractère? Dieu a voulu qu'il en fût ainsi; Dieu lui a réservé les travaux et les périls, les sueurs à verser sur le sillon , la terre à fertiliser, les bêtes féroces à vaincre dans les forêts ; et vous voulez qu'il aime son frère, qu'il bénisse Dieu à qui ce frère semble si cher ! Non : il rompt avec colère les liens qui l'attachaient à sa famille. Laissez -moi, dit- il à Adam, à Eve, à Méhala, sa femme, qui cherchent en vain à l'apaiser :
Laissez-moi !
A tous les sentiments Dieu m'a rendu contraire : Je ne suis plus pour vous époux, ni fds, ni frère; Je suis Caïn 2 !
Mot terrible, tant ce nom est plein pour nous du crime qui va s'accomplir! Cependant ce n'est pas dans ce moment de colère et de haine que Caïn tue Aboi : il ne le tue, comme dans Gessner, qu'égaré
1 Acte il, scène i.
: Acte il, scène 6.
par un songe funeste, et il s'en repent aussitôt, car l'accomplissement du crime lui en a révélé l'horreur. L'amour fraternel se réveille en son âme et tleviciii son remords :
Oui, le titre de frère est un nœud si sacré Qu'en osant le briser, au ciel on fait injure; Un frère est un ami donné par la nature ,....
Caïn repentant et presque pardonné, Gain consolé par l'amour de sa femme et de ses enfants, est tout à fait une création du dix-huitième siècle. Je veux hien que, dans cette création, il y ait un sentiment confus de la clémence divine, telle que la proclame le christianisme; mais je dirais volontiers que c'est à ce signe surtout que j'y reconnais l'esprit du dixhuitième siècle : la morale du christianisme est tournée contre ses traditions et contre ses mystères.
Avant de passer du Caïn tel que le représente la littérature, au Caïn tel que le représentent les Pères, je dois m'arrêter un instant sur deux légendes du Talmud et sur un drame du seizième siècle, qui ont raconté aussi, à leur manière, la querelle des deux frères. Ce ne sont point encore les pensées et les sentiments de la chaire chrétienne ; cependant le sens mystérieux du récit sacré est déjà pressenti , même dans les légendes du Talmud.
Dans le Talmud, Abel et Caïn sont deux controversistes. L'un nie les jugements de Dieu , la vie fu-
1 Acte III, scène 1. — Quel titre à l'amitié (jue d'être nés du même sang, d'avoir été élevés ensemble, puisqu'il existe une tendresse naturelle même entre les animaux nourris du même lait ! — XénepllOD. Mémoires surSocrale, livre II, chap. m.
ture, la rémunération des bons, la punition des méchants, le monde créé et gouverné par une pensée miséricordieuse :
« Et voilà pourquoi ton offrande, disait Caïn à « Abel, a été reçue avec complaisance, et pourquoi « la mienne a été repoussée. »
L'autre proclame les jugements de Dieu, la vie future, les justes récompensés, les méchants punis, le monde créé et gouverné par la bonté de Dieu, les bonnes œuvres rétribuées :
« Et voilà pourquoi, disait Abel à Caïn, mon of- « fraude a été reçue avec complaisance, et pourquoi « la tienne a été repoussée. »
« Et c'est ainsi qu'ils se disputaient pendant qu'ils étaient aux champs. »
Singulier débat entre deux docteurs plutôt qu'entre un berger et un laboureur, mais où, du moins, s'agite le problème qui devait accabler la raison de Caïn non moins qu'exciter sa jalousie, quand il voyait son olfrande rejetée.
Dans une seconde légende, Caïn et Abel ne se disputent plus pour des opinions opposées ou à cause d'un sacrifice plus ou moins bien agréé; ils se querellent pour les sujets qui, de tout temps, ont excité la convoitise des hommes : pour l'empire, pour le sacerdoce, pour une femme.
« Et comme les deux frères étaient ensemble dans les champs ils se dirent : « Partageons-nous le « inonde. »
« Alors l'un deux dit : « La terre où tu es est ma « tore. » Et l'autre dit aussi : « Le lieu où tu es est « ma terre. »
AISEL ET CAÏN. 169
« Et disant ainsi ils se battaient. L'un d'eux dit : « Dans ma part doit être le temple et le sanctuaire. » L'autre dit de même, et ainsi ils se battaient.
« Avec Caïn, Eve avait mis au monde une fille, et avec Abel une autre fdle.
« Alors Caïn dit : « Je veux prendre pour femme « la dernière née. car je suis l'aîné et je dois choisir.»
« Non, dit Abel; comme elle est née avec moi, « c'est moi qui veux la prendre pour femme. »
« Et disant ainsi ils se battaient. Mais Abel , ce jour-là, renversa Caïn par terre, et il le tenait sous lui.
« Alors Caïn dit à Abel : « Nous sommes les deux « fils du même père, pourquoi veux-tu me tuer? » Abel eut pitié et le laissa se relever.
« Mais nous pouvons apprendre de là qu'il ne faut jamais faire de bien au méchant : car, après qu'Abel avait eu pitié de Caïn, Caïn se releva, et, se jetant sur Abel, le tua'. »
Otez à ces légendes ce qu'elles ont de bizarre dans "ia forme, allez au fond du récit : voilà Caïn tel que nous nous le figurons, tantôt impie et méprisant la justice de Dieu, car le premier meurtrier a dû être le premier impie; tantôt rival d'Abel pour la couronne et pour la tiare, pour la possession d'une femme, pour toutes les causes de haines et de gueires; voilà enfin une jalousie qui a de grands motifs, et voilà aussi une haine implacable, digne de servir de type aux inimitiés fraternelles.
Dans le drame latin du seizième siècle, la haine
1 Fabricius, Codex apocryphus Yeteris Tetlamenti.
il. 15
de Caïn pour son frère n'est pas moins vivement exprimée que dans les légendes du Talmutl; mais, de plus, la signification symbolique de l'histoire d'Abèl et de Caïn est mise hardiment en relief, et, comme je l'ai remarqué en commençant, le sens mystérieux que le poëte attache à la destinée de Caïn ne fait qu'ajouter à la sinistre grandeur de ce caractère. Les personnages y sont plus grands comme types que comme hommes, sans pour cela cesser d'être intéressants.
L'auteur, Georges Macropedius, autrement Langeweld, un de ces savants du seizième siècle qui aimaient à cacher leur nom de famille sous un nom moitié grec et moitié latin, a voulu, dans ce drame intitulé Adamus, représenter l'humanité assistant, en la personne d'Adam, à toutes les grandes scènes de l'Ancien Testaient, non-seulement aux scènes de la vie d'Adam, c'est-à-dire au péché originel, à l'expulsion du paradis, à la mort d'Abel, mais à toutes les scènes qui figurent et prédisent Jésus-Christ. Dans ce drame bizarre, qui semble être un commen-" taire de l'Ancien Testament expliqué en vue du Nouveau, il y a parfois un intérêt et un mouvement dramatique qui étonnent. Ainsi, lorsque Dieu avertit Caïn avant le crime, Caïn repousse les avertissements divins avec des paroles de doute et de désespoir, que le Caïn de lord Byron semble avoir empruntées plus tard à celui de Macropedius : « Bien ou mal faire, qu'importe? en mourrai-je moins'? » Et, comme
1 El quid tandem discriniinîs
IJono et malt), si uterque niorti olmoxiiis?
[Adamus, aet. i, scène 3. Dtrecht, i$5».)
Abel arrive en ce moment, Caïn se jette sur lui. « Mon frère, dit Abel, épargne ma vie, je t'en supplie. Je n'ai jamais péché contre toi, je n'ai jamais rien pris de ce qui t'appartenait. Si tu me frappes, la mort ne demandera pas mieux que de prendre en moi sa première proie. Je t'en supplie, ne me tue pas, n'offense pas Dieu, auteur de la vie, et qui vengerait mon sang répandu.
CAÏN
t Tu me menaces encore! Meurs, toi et tes menaces !