‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 19 sur 47 · ADEL · texte numérisé non relu

ADEL

« 0 Dieu que je sers et que j'honore, je suis le premier qui t'offre mon sang et mon âme innocente. Reçois-en l'offrande.

CAÏN

« Fais ton offrande, adorateur de Dieu; fais-la et meurs ' ! »

Dans cette scène, le personnage d'Abel n'est ni fade ni insignifiant, comme il l'est dans Gessner et dans Legouvé. Ces deux poêles ont exprimé d'une manière plus ou moins vive le caractère de Caïn ; mais ils ont échoué à représenter le caractère d'Abel. L'innocence qu'ils lui ont donnée ennuie plutôt qu'elle n'édifie. Macropedius seul a su donner à celte innocence primitive la grandeur qu'elle doit avoir. Abel mourant est la première offrande du sang innocent que la terre doit à Dieu. Cette idée, qui adoucit pour Abel les approches de la mort, rend aussi à nos yeux sa fin plus solennelle et plus grande. L'immolation de l'in-

1 Adamus, acte i. scène 8.

nocent Abel devient pour nous le symbole d'une antre et plus mystérieuse innocence, qui doit aussi être immolée. Abel n'est plus seulement un pasteur doux et pieux, qui meurt injustement sous les coups de son frère; ce n'est plus même seulement le premier juste immolé ou le premier sang répandu sur la terre : c'est le type du Sauveur, et ce mot seul explique et les prédilections de Dieu pour Abel, et sa mort innocente, et l'offrande qu'il fait volontiers de sa vie. A peine Abel est-il expiré qu'Adam et Eve rencontrent le cadavre inanimé de leur fds. Eve alors pleure sur ce corps autrefois si beau et si aimable ' ; et, quand Adam lui demande de l'aider à enterrer Abel : « Non, dit-elle dans son désespoir maternel, non, je ne pourrai jamais couvrir de terre le visage de mon fds bien-aimé; mais je m'en irai d'ici, et je le pleurerai jusqu'à ce que je meure. » Alors paraît l'ange gardien d'Adam, qui lui révèle la venue, lointaine encore, de ce Sauveur qui sera aussi une victime expiatoire du péché originel, mais une victime plus puissante qu'Abel. Ces promesses consolent Adam; mais Eve n'en est pas consolée, parce qu'elle est mère, jusqu'à ce qu'elle apprenne que le corps de son fds doit ressusciter un jour : car il ne faut pas seulement, pour apaiser la douleur de cette mère, qu'elle croie à fimmortalité de l'âme de son fils, il faut aussi qu'elle croie à la résurrection de son corps. « Ensevelissons-le donc, dit-elle alors, puis-

1 Heu! membra pulchra et amabilia, quam luriila,

Tuniida, rigida, vestro in nigranti sanguine Colli-a jam tabescitis!

(Acte i, scène *.)

que nous savons que nous reverrons un jour son visage chéri. »

Pendant que ce père et cette mère désolés enterrent le cadavre de leur fils, Caïn, maudit par Dieu, abandonne cette terre qu'il a longtemps aimée et cultivée. Ses adieux sont pleins d'une fermeté désespérée, digne de son caractère. Dieu lui a dit qu'il vivrait et que quiconque le tuerait serait puni d'une peine septuple. Il vivra donc, protégé par cette malédiction de Dieu, « Et son âme jouira des joies de la terre; il en est de meilleures, peut-être, et de plus douces : il n'y songe plus, puisqu'elles lui sont refusées. Il aura les voluptés de la chair et les plaisirs de la passion; il fera son salut sur la terre, puisqu'il lui est interdit de le faire au ciel *. »

On voit que les idées théologiques de Langeweld n'ont point fait tort à l'intérêt qu'excite son drame. Aussi nous conduisent-elles naturellement à l'idée que les Pères' de l'Église se sont faite de Caïn, parce que, là non plus, la théologie n'a pas nui à l'éloquence.

11 y a, dans la manière dont les Pères de l'Église ont traité l'histoire d'Abel et de Caïn, deux mérites qui semblent se contredire et qui s'accordent admirablement chez eux : ils ont la foi qui voit le mystère, ils ont l'imagination qui voit le fait. L'émotion qu'ils ressentent à l'aspect de ce frère qui verse le sang de

1 Fruere, anima mea, quotjuo vales, solatio;

Cainis voluptati stude et libidini, Lt vil salute temporali gaudeas, jEterna cui promissa justis tollitur

[Jdamus, act. i, «cène 6.) 15,

son frère, ne leur cache pas le symbole de la prédilection et de la réprobation divines contenu dans Abel cl Caïn. L'intelligence du sens figuré ne leur ôle pas non plus l'horreur qu'ils ont du meurtrier, et la pitié qu'ils ont de la victime. Ils assistent, à la fois, à l'avenir qui se prépare et au présent qui s'accomplit. Ils racontent, et leur récit est un drame auquel ils mêlent leurs réflexions sans que nous nous en étonnions : car ce drame contient l'histoire de l'humanité. Ils expliquent, et leur commentaire, au lieu de cacher et d'effacer les personnages dans la profondeur du symbole, les agrandit par les idées qu'il leur fait figurer. Ce mélange de drame et de commentaire, des scènes de la vie et des mystères de la foi, donne à l'éloquence des Pères de l'Église Un caractère particulier.

Nous avons vu le Caïn que Gessner a diminué et adouci jusqu'à en faire un personnage d'idylle, plein, avant le crime, de scrupules et d'hésitations qui touchent presque à la vertu ; plein , après le crime, de repentir et de remords qui le rendent presque digne de pardon et d'estime. Le Caïn des Pères n'a aucun de ces traits doucereux : il est l'emblème du crime persévérant et du crime puni ; il est le symbole de la méchanceté humaine et de la réprobation divine ; et l'horreur qu'il inspire se compose de l'épouvante de son forfait et de l'effroi de sa destinée. De la liberté humaine à peine créée , les deux fils d'Adam ont tiré tout ce qu'elle peut produire, l'un la méchanceté qui force Dieu à la maudire, l'autre la vertu qui invite Dieu à la bénir. Les Pères ont donc voulu que Caïn fût pour nous le type éternel

AREL ET CAÏN. 1/5

du crime : aussi lui eu oui -ils donné, dès le commencement , tous les traits et tous les instincts. Ils notent chaque pensée qui le pousse au mal , la colère de son offrande rejetée, l'envie qui s'élève en son îme contre son frère, et enfin ils arrivent à cette parole toute pleine de la pensée du meurtre : « Allons aux champs , dit Caïn à son frère ! » — « Pourquoi dans les champs, pourquoi loin de la demeure paternelle? » s'écrie saint Ambroise dans ses homélies, « pourquoi quitter le jardin qui vous a vus naître, les arbres qui vous ont vus croître à côté l'un de l'autre, ces lieux familiers pleins de doux souvenirs et de bonnes pensées ? Aux champs, tout est désert , tout vous est nouveau et étranger, rien ne vous avertit plus que vous êtes frères. Hélas! ce sont là les lieux qu'il faut au meurtrier, car le premier meurtrier a déjà tous les instincts du crime, l'borreur des regards de l'homme, le besoin de la solitude, l'amour des lieux désolés et stériles'. »

Le crime achevé, Caïn se livre-t-il aux larmes et au repentir? non : il est hypocrite et menteur. Ce sont là encore les traits éternels du meurtrier. Il essaye de tromper ses parents, il essayera même de tromper Dieu. Saint Éphrem, dans ses Homélies sur la Genèse, représente Caïn venant dire à Adam

1 « Caïn videtur veritus ne largior tenae proventus triste facinus im-. h pediret, et liberalitalis assuetudine (jenitalis... in hoc quoque crimi- « nis apparatu, vel muta specie suî, fraternum revoraret affectum. Latro i dirm refugit quasi eriminis testent; lucem adulter erubescit i\uar' m adulterii eonsciam; parricida terrarnm fecunditalem fugit. »

(Saint Ambroise, de Cain el Âbel, liv. II. p. 403, eV.it. Parent-Dosbarres.)

et à Eve qu'Abel a été enlevé au paradis comme un homme cher au Seigneur. « Comment en douter, dit-il à ses parents, après avoir vu la manière dont Dieu agréait ses sacrifices? L'homme qui accomplit les lois de Dieu entre dans le paradis, de même que vous en avez été chassés pour avoir désobéi à ses ordres1. » Cette hypocrisie, qui, à un mensonge impie, mêle un reproche amer contre ses parents, achève et couronne le caractère de Caïn.

Nous venons de voir le méchant tel que les Pères l'ont représenté en Caïn. 11 faut voir le maudit et le réprouvé, car c'est là le dernier trait du caractère de Caïn, le plus terrible et le plus significatif. Dans Gessner et dans Legouvé, ce trait a disparu, et l'histoire de Caïn n'a plus ni symbole ni moralité. Dans les Pères , au contraire, le personnage de Caïn est encore plus expressif comme réprouvé que comme scélérat ; et l'épouvante qu'excite la malédiction divine surpasse , pour la confirmer, l'horreur qu'inspire la méchanceté humaine.

A cet homme qui a tué son frère, Dieu a dit : « Tu ne mourras pas; ta vie sera ton supplice2. » — « Ne crains pas que tes parents t'accusent ou te condamnent, s'écrie saint Ambroise; il n'y aura que toi qui auras violé les lois de la nature. Adam et Eve se tairont : ils sont ton père et ta mère. Mais il y a une voix qui t'accuse, la voix du sang de ton frère qui crie à Dieu du sein de la terre encore humide de

1 Saint Ephtem, collection dos Porcs de l'Église, publiée par Parent- Desbarres, tome xxxiv, p. 71.

3 « heliquit carnificem vilain , » dit saint Augustin.

(édition Gaunie, t. IX, p. 48t.)

ce sang que tu lui as fait boire. Hélas ! voyant doux frères, et sachant quels liens d'amour sont ces liens du sang, la terre semblait vouloir s'ouvrir et fleurir sous vos pas, aux doux sons de l'entretien fraternel. C'est au sang qu'elle s'est" ouverte : aussi le sang crie contre toi. Le sang des justes a une voix que Dieu entend, tandis qu'il se détourne de la prière des impies Et n'allez pas confondre ici les morts et les

vivants : ce juste assassiné et gisant sur la terre, c'est lui qui est le vivant, c'est lui qui parle et qui crie à Dieu, c'est lui que Dieu écoute; tandis que ce meurtrier, pâle et inquiet , qui court çà et là et qui s'agite, c'est lui qui est le mort. Vainement, en effet, l'impie parait vivre.; vainement il porte son corps : ce n'est plus qu'un tombeau où il a enseveli son âme1. »

« Caïn , dit à son tour saint Chrysostôme , tu croyais, en frappant Abel, t'affranchir de la présence

1 « Parentes tui aceusatores esse non possunt : in te solo leges suas

• natura araiserit. Ideo ergo putas crimen latere, quia parentes aceusare « non debent. .. Vos sanguinis fratris tui de terra clamât... Si fraler u tacet, terra condemnat; ipsa est in te testis et judex : testis acrior, quse « adbuc parricidi tui sanguine madet; judex asperior, quœ tanto scelere « coinquinata est, ut aperiret os suuin et exeiperet sanguinem fratris « tui. Et illa quidem apernit os suum quasi exeeptura de fratribus verba « pietatis, nibil tiiuens qiuun fratres videret, qua: sciret jus germanitatis « amoris incentivum esse, non odii...

■ Vox sanguinis fratris tui ad me clamât, quia Deus justos suos etiam « audit mortuos, quoniam Deo virant et merito pro viventibus baben- « tur... Justorum ergo audit sanguinem; avertit se autem a precibas « impiornni, quoniam , etiamsi videantur mère, miseriores tamen suut « omnibus mortuis , carnern suam sicut tumulum circumferentes , cui

• infelieeni infodernnt animam suam. »

(.Saint Ambroise, de Caïn et Abel, liv. W, p. 405 et 617.)

d'un frère détesté : il vit encore pour toi, tout égorgé qu'il est; il vit plus fatal que jamais, et désormais impérissable; il vit dans ton remords, et partout où tu vas , tu portes avec toi ce frère que ton crime t'a donné et que tu ne peux pas détruire. — Est-ce que je suis le gardien de mon frère? disais-tu à Dieu. — Oui , tu es maintenant le gardien de ton frère ; oui , désormais , il sera toujours avec toi : car tu ne mourras pas, et tu iras partout, le corps tremblant et convulsif, puisque la vie de l'âme est morte en toi , et que c'est elle qui donne aux membres leur force et leur souplesse ; partout tu porteras écrite sur ton front meurtrier la loi qui défend le meurtre, el malheur, sept fois malheur à qui osera porter la main sur toi pour te délivrer de la vie1 ! »

A côté de cette grande et terrible figure de Caïn, telle que l'ont montrée les Pères et dont ils ont emprunté les traits «à la religion et à l'éloquence, je ne puis placer sans trop de désavantage que la figure du Caïn de lord Byron : il est grand et terrible aussi , mais avec d'autres traits et d'autres sentiments que ceux que nous venons de voir.

Gœthc dans Werther, et M. de Chateaubriand

1 « Atque Lie quidem (Abel) post obihim ctiani per sanguinem audac- <i ter loquitur, et clara voce parriciilam accusât. Me aulem, superstes « videlicet, gemens tremensque vitara in terris traducit. Tremor enira g ille post seelus nihil aliud fuit quam paralysis. Quando enim illavir- « tus quae animal régit, imbeeillior est reddita, nec amplius omnia po- « test merabra snstentare, sua cura illa destîtuit , atque illa tremunt et « cxafjitar.tur. .. Et circuibal Cain, lex ominata , quae tacebat et tamen BB1 tuba clariorem emittebat : Nenio , inqttit, talia faciat, ne falia « paliaturl » (Saint Chrysostorae, ('dix. Gaunie, t. n, p. 839, el t. Itf, p. si.)

ABEL ET CÀÏN. 179

Ûan&René, avaient déjàrévélé à notre siècle la profondeur et l'amertume de celte inquiétude de la pensée qui est une de ses maladies. Cependant l'agitation du cœur plutôt que celle de l'esprit, la passion plutôt que la rêverie, font les malheurs de Werther et de René : ils ne rêvent et ne s'agitent que parce qu'ils aiment ou sont aimés en dehors du devoir et sans espoir. Voilà pourquoi l'un se tue et l'autre s'exile. D'ailleurs, ni Goethe ni M. de Chateaubriand n'ont beaucoup ressenti eux-mêmes le mal qu'ils ont dépeint éloquemment, et qu'ils ont propagé en le dépeignant. Gœthe a le goût et le besoin de respecter la société de son pays pour s'y faire une place ; M. de Chateaubriand s'est donné la mission de restaurer l'ordre dans les esprits , pendant que Napoléon le restaurait dans l'État. Byron, au contraire, né dans un pays où rien n'était iombé, ni les grandes institutions , ni les petits préjugés , Byron a encore tous les doutes et toutes les colères du dix -huitième siècle; mais, homme du dix-neuvième siècle, il n'a pas la foi que le dix-huitième avait en ses propres forces. Ses héros sont des rebelles sans illusions et sans espérances : ils ne croient plus, ni aux vertus du peuple, ni au bonheur de l'avenir, ni aux bienfaits de la liberté; à peine s'ils croient en eux-mêmes. Cependant leur désespoir n'ôte rien à leur orgueil , et ils rejettent avec dédain le niveau des lois et des croyances communes de la société : le grand seigneur, en eux, perce dans le misanthrope.

L'orgueil et le découragement, voilà d'où vient le sombre et mélancolique ennui de Byron et de ses héros, et même c'est par là que leurs passions sein-

bien! avoir quoique chose d'infernal, car elles n'ont pas la crédulité des passions ordinaires : elles sont désespérées avant d'être rassasiées. Cette science du désespoir, comme étant l'inévitable fin de toutes les entreprises humaines, ce désenchantement qui précède l'expérience, cette vieillesse de l'âme enfin, unie parfois à la jeunesse des sens, fait le fond .commun de tous les héros de Byron, de don Juan, de Lara, de Man-, fred ; et, si l'ardeur de ses jeunes années préserve encore don Juan de l'ennui, le jour où il aura trente ans, il deviendra, à son tour, sombre et triste comme Lara, ou cherchant pourquoi rien ne suffit plus à remplir le vide de son cœur, que les passions ont agrandi au lieu de le combler, il voudra, comme Manfred, interroger les esprits; il voudra tout savoir afin de se reposer d'avoir tout senti, et son intelligence ira bientôt se heurter aux bornes de la science , comme son cœur s'est heurté naguère aux bornes de la passion. Ne nous y trompons pas, en effet : il y a, dans les personnages de lord Byron, plus que l'inspiration de son temps et de son caractère; il y a le problème qui tourmente l'intelligence de l'humanité, et qui fait les dévots ou les impies ; le problème que Pascal soulève douloureusement dans ses Pensées, que Voltaire agite ironiquement dans les aventures de Candide, et que Byron sonde aussi dans son Caïn avec une admirable énergie : le problème de l'existence de l'homme sur la terre, entre le mal et la mort, ces deux grands néants qui l'assiègent jusqu'à ce qu'ils l'engloutissent. « Je ne sais, dit Pascal faisant parler l'athée, je ne sais pas qui m'a mis au inonde, ni ce que c'est que le monde ni que moi-même; je suis

dans une ignorance terrible de loules choses... Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'engloutissent comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais, c'est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus, c'est cette mort même que je ne saurais éviter ' . »

Le Caïn de Byron est la personnification dramatique et passionnée des paroles de Pascal. Caïn est le premier des hommes qui soit né pour mourir, parce qu'il est né sous la loi du péché. Mais cette nécessité, et surtout ce mystère de la mort, l'irritent et le désespèrent. « Pourquoi ne pries -tu pas? dit Adam à Caïn dès la première scène du drame.

CAÏN

« Je n'ai rien à demander.

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