ADAM
« Ne vis-tu pas?
CAIN
« Ne dois-je pas mourir 2? »
Mourir! mot terrible et inexplicable, que le péché a introduit et n'a point éclairci. « S'ils ont péché, dit Caïn parlant de ses parents, au moins ils auraient dû connaître tout ce qui fait partie de la science, et le mystère de la mort3. »
1 Pensées, part. n. art. 2.
2 Byron, Caïn, acte j.
3 Acte 1.
Ce mal mystérieux et inévitable corrompt toutes les joies de la vie, l'amour que Caïn ressent pour sa femme Adah, la tendresse qu'il a pour Enoch son fils l'admiration qu'il a pour les astres du ciel, qui sont si beaux : car Adah qu'il aime, son fils qu'il chérit, les astres qu'il admire, tout cela mourra' « Qu'est-ce donc que la mort? et qui a pu créer un semblable fléau pour les êtres? s'écrie Caïn. — Demande au destructeur, » répond Lucifer, charge, pour ainsi dire, de conduire cet esprit orgueilleux au désespoir.
CAÏN
« Qui? le Créateur...
LUCIFER
« Appelle-le comme tu voudras : il ne crée que pour détruire '. »
Ainsi, selon les fatales révélations de Lucifer, point de recours contre la mort, pas même en Dieu, qui ne crée que pour détruire et qui fait de la mort le but de ses œuvres.
En face de ce mal invincible, universel, qui presse de tous côtés l'humanité et le monde, qui se dresse à côté de Dieu lui-même pour discréditer sa bonté ou sa puissance, que fera l'homme? « Les hommes, dit Pascal, n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser \ » Voilà un des partis à prendre, et c'est celui à peu près que prend Candide, ou celui qu'il prêche. Vivre, rire et mourir, tel est le secret du sage. De ces trois choses, il n'y a que la seconde,
1 Acte I.
' Pensées, part i, art. T.
il est vrai, qui dépende de nous, et elle n'est pas toujours facile : car on ne peut pas toujours rire du mal qu'on voit ou qu'on souffre, quelque philosophe que l'on soit. A cela deux remèdes : le premier, qui ne guérit guère, c'est de se persuader que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible; et le second, plus efficace, est de cultiver son jardin. Mais il est des hommes à qui cette sagesse ne suffit pas : il est des esprits qui ne peuvent se consoler de la mort, de la misère et de l'ignorance. A ceux-là que reste-t-il? Faut-il qu'ils se jettent, comme Pascal, dans les bras de la religion, et qu'ils adorent humblement la volonté divine, quelle qu'elle soit? Point de milieu : il faut adorer, comme Abel, le Dieu « avec qui rien ne peut faillir, à moins que ce ne soit dans quelque vue utile de sa bonté toute-puissante et impé nétrable '; » ou bien douter, avec Caïn, de la souveraine puissance ou de la souveraine bonté de Dieu 2. Ainsi, la pieuse résignation de Pascal, la moquerie insouciante de Voltaire, la colère blasphématrice de Byron, voilà, en face de l'existence du mal, les trois partis que l'homme peut prendre. Mais ni la foi, ni l'indifférence, ni l'impiété, rien n'explique l'énigme du mal. Le cœur peut se résigner, s'engourdir ou s'endurcir : l'intelligence humaine n'est point satisfaite, elle reste inquiète et mécontente. C'est en vain que Lucifer, promettant à Gain de lui révéler les secrets de la vie et de la mort, l'entraîne à sa suite dans
1 Càin, acte m.
2 « Esprit, qui que tu sois, ou quoi que tu sois, tout puissant peut-être! — Bon, je l'ignore : c'est à tes actes a le prouver. » [Caïn,
ibid.)
l'espace et fait apparaître devant ses yeux les ombres infinies des mondes qui ont précédé le nôtre, et les squelettes étranges des êtres qui peuplaient ces terres effacées de la vie. Quand Caïn revient de ces régions mystérieuses, que fait-il et quel est-il? Écoutez la dernière et fatale question qu'il adresse à son guide : « Et pour quelle fin m'as-tu montré tout ce que je viens de voir?
LUCIFER
« Ne demandais-tu pas la science? et, par tout ce que je t'ai montré, ne t'ai-je pas appris à te connaître toi-même?
CAÏN
« Hélas! il me semble que je ne suis rien.
LUCIFER
« Et voilà quelle doit être la somme de toute science humaine : apprendre le néant de la nature mortelle. Lègue cette science à tes enfants : elle leur épargnera bien des tourments '. »
Oui, elle leur épargnerait bien des tourments, s'ils pouvaient la pratiquer. Mais le démon sait bien qu'elle est impossible; il sait bien que l'homme est sur la terre pour penser et pour souffrir2. Il faudrait pouvoir anéantir une de ces deux choses. La souffrance? mais elle résiste aux efforts de l'homme, et peut-être, comme le croit Caïn, aux efforts de Dieu. La pensée? mais comment la détruire? Parla foi? elle revient par le doute; — par l'insouciance? elle revient par le chagrin. Qui peut répondre que Candide lui-même, tout gai qu'il est, n'ait pas aussi ses
1 Ado il.
1 Caïn, acte i.
ÀBEL ET CAÏN. 185
moments de tristesse en cultivant son jardin des rives du Bosphore, et qu'appuyé sur sa bêche, regardant la mer profonde, il ne pense point, c'est-àdire il ne souffre point dans ce meilleur des mondes possible?
Les révélations de Lucifer, les courses à travers l'espace, la vue des mondes éteints, rien ne peut donc apaiser la sombre inquiétude de Caïn, qui connaît le néant de la nature mortelle et qui n'en connaît pas la réparation : car, comme le dit Pascal, ce qui fait le désespoir dos athées, c'est qu'ils connaissent la misère de l'homme, et qu'ils ne connaissent pas la rédemption du Christ.
Gardons-nous de croire cependant que le Caïn de lord Byron soit un athée : il est manichéen, mais un manichéen qui ne peut prendre son parti du manichéisme. Il croit à la doctrine qui le désespère : il croit le mal égal à Dieu et invincible à l'homme. Quand Byron fit son Caïn, il avait encore auprès de lui Shelley, un de ses amis, qui avait adopté le manichéisme et qui le prêchait hardiment. Byron prit du manichéisme ce qu'il avait desombre et de mystérieux, c'est-à-dire la croyance au pouvoir du mal, et il en fit le fond des colères de son Caïn. Il ne chercha pas dans le manichéisme une explication telle quelle du monde: c'est là le soin des philosophes; il y prit un sujcl de mécontentement contre Dieu, et, poëte, il personnifia ce mécontentement dans l'orgueilleux désespoir de Caïn.
Donnez la foi à Caïn , il croira encore au mal ; mais le mal s'appellera le péché originel , il sera rachetable par le sang du Sauveur, et le manichéen sera
chrétien. Le péché originel, en effet, est le dogme du mal transporté dans le christianisme , et la rédemption est la victoire de Dieu sur le mal. Donnez à Caïn l'insouciance , et ce sera le Candide de Voltaire, croyant aussi au mal , mais s'y résignant avec une légèreté moqueuse. Ce qui sépare Caïn du dévot et du moqueur, c'est la colore qu'il a contre le mal. Il ne veut se résigner, ni pour prier Dieu, ni pour rire de tout, et il garde, avec une sorte de prédilection mélancolique, le sentiment de sa souffrance et de son chagrin. 11 aime son désespoir, parce qu'il s'en fait un grief contre Dieu. Il est des hommes qui détournent les yeux loin du mal et de la douleur ; Caïn y attache obstinément son regard , et , loin de se contenter du nul qu'il voit, il veut savoir le mal qu'il ne voit pas, celui du passé et celui de l'avenir, les mondes qui ne sont plus et ceux qui ne sont pas encore; il veut savoir qu'il est des astres qui sont morts et des astres qui mourront , tout étincelants qu'ils sont aujourd'hui ; il cherche la tristesse et l'horreur, comme un autre les fuit; il cherche enfin dans le mal recueil où vient échouer la raison humaine, l'énigme qui confond l'intelligence; et cet écueil, il le contemple avec une sorte d'ardeur désespérée; cette énigme, il la tourne et la retourne dans tous les sens avec une obstination indomptable, non pour la deviner, mais pour s'irriter à loisir de la trouver inexplicable.
Tel est le Caïn de Byron , manichéen plutôt qu'athée, mécontent plutôt qu'impie, blasphémateur plutôt qu'esprit fort, poëte plutôt que philosophe; ardent , sombre, passionné, véritable personnage de
drame, mais d'un drame étrange etbiïâîre, dont le héros a surtout pour aventures ses pensées et ses rêveries.
Ne cherchons pas, en effet, l'intérêt du drame de Byron dans la jalousie de Gain contre Ahel et dans le crime que cause cette jalousie. Le Caïn de Byron aime son frère ; à peine a-t-il eu çà et là contre Abel quelques secrètes pensées de colère et d'envie surprises par l'esprit malin '. Ce n'est donc pas par la
1 LUCIFER
« Et ton frère est-il cher à ton cœur ?
CAÏN
« Pourquoi ne le serait-il pas?
LUCIFER
« Ton père l'aime beaucoup.... et ton Dieu de même.
CAÏN
« Je l'aime aussi.
LUCIFER
« Tu agis Lien , et avec humilité.
CAÏN
« Avec humilité!
LUCIFER
« Il est le second fils de la chair... et le favori de ta mère.
CAÏN
« Qu'il conserve sa faveur, puisque le serpent fut le premier à l'obtenir.
LUCIFER
n Et colle de ton père ?
CAÏN
m Que m'importe, à moi? pourquoi n'aimerais- je pas celui qui est aimé de tous?
LUCIFER
». Et Jéhovah!... le seigneur indulgent... le généreux créateur du paradis d'où il vous exile... lui aussi il sourit à Abel.
CAÏN
u Je ne l'ai jamais vu, et j'ignore s'il sourit.
LUCIFER
« Mais tu as vu ses anges?
jalousie que le démon le tente et le séduit : c'est par la curiosité et par l'orgueil. Caïn « se sent accablé sous le poids du travail et de la tristesse, et pourtant, quand il contemple autour de lui ce monde où il semble n'être rien , il s'élève en lui des pensées qui pourraient dominer toutes choses1. » Au commencement, ces idées grondaient sourdement dans l'âme de Caïn ; mais, pour les chasser, il lui suffisait d'un sourire de sa femme Aclah. Adah, en effet, ctons Byron, est le bon ange de Caïn; c'est elle qui l'avertit sans l'irriter. Mais un jour qu'Adah s'est éloignée de lui, et que le doute et la curiosité frémissaient plus vivement dans l'esprit de Caïn, l'ange déchu s'est avancé vers lui. 11 aurait fallu que Caïn le repoussât dès les premiers mots ; malheureusement Caïn n'a pas peur, et il est curieux. 11 s'entretient donc avec l'ange. C'en est fait : les paroles du démon aigrissent et enflamment les pensées de l'homme : il est perdu. En vain Adah, qui accourt près de son époux, l'avertit de fuir l'œil et la parole qui l'entraînent. Elle ne sait pas quel est l'être qui
CAÏN
« Rarement.
LUCIFER
« Assez, néanmoins,' pour savoir qu'ils aiment ton frère. Ses sacrifices sont agréables.
CAÏN
u Qu'ils le soient! pourquoi me parler de cela?
LUCIFER
« Parce que tu y as pensé avant que je t'en eusse parlé.
CAÏN
«Et, si j'y ai pensé, pourquoi me le rappeler? g
(Acte II.) : Arte i.
s'entretient avec Caïn ; mais elle en a peur : « Je ne puis répondre à cet immortel qui est devant moi... Je le contemple avec une crainte qui n'est pas sans charme. Dans son regard est une attraction qui fixe mes yeux troublés sur les siens; mon cœur palpite; il me frappe de terreur, et cependant il m'attire à lui de plus en plus... Caïn!... Caïn! défends-moi contre lui ' ! » Terreur involontaire et plus sage que l'orgueilleux courage de Caïn.
Depuis que Caïn est entré en commerce avec l'esprit infernal, plus de paix pour Caïn, plus de calme, ni près d'Adah, ni même près du berceau de son enfant Le sourire du fils suspendu au sein de sa mère a perdu son pouvoir sur l'àme du père. Autrefois la paix de l'enfant montait doucement vers le front du père pour l'éclairer et l'égayer ; aujourd'hui le trouble du père semble descendre sur l'enfant. Quelle scène admirable que celle où Adah, pour apaiser Caïn, lui montre son fils endormi ! Et Caïn alors, jetant sur lui un regard triste et sombre, comme ceux que l'ange infernal a donnés désormais aux yeux de CaïD en les dessillant. : «Cet enfant endormi ne se doute guère qu'il porte en lui le germe d'une éternelle misère pour des myriades de mortels. Ah! mieux vaudrait que mon bras le saisît dans son sommeil et l'écrasât contre des rochers... que de le laisser vivre pour...
ADAH
« 0 mon Dieu ! ne touche pas l'enfant, mon fils, ton fils, ô Caïn !
1 Acte «.
CAÏN
« Ne crains rien : pour tous les astres et le pouvoir qui les dirige, je ne voudrais pas m'approcher de cet enfant autrement qu'avec le baiser d'un père.
ADAH"
« Alors, pourquoi ces paroles terribles?
CAÏN
« Je disais qu'il vaudrait mieux pour lui cesser de vivre que de souffrir toutes les peines dont il est menacé et d'en léguer de plus cruelles encore à ceux qui viendront après lui. Mais, puisque ces paroles t'affligent, disons seulement qu'il vaudrait mieux qu'il ne fût jamais né.
ADAH
« Oh ! ne dis pas cela ! Où serait donc ce plaisir si doux pour une mère de veiller sur lui, de le nourrir et de l'aimer? Silence! il s'éveille. Mon pauvre Enoch! (Elle s'approche de l'enfant.) 0 Caïn! regarde-le : vois comme il est plein de vie, de force et de santé, de beauté et de joie; comme il me ressemble, et à toi aussi quand tu es calme, car alors nous sommes tous semblables, n'est-il pas vrai, Caïn? Mère, père, fds... nos traits se réfléchissent les uns dans les autres, comme dans une onde limpide, alors que tu es paisible comme elle. Aime-nous donc, mon cher Caïn! aime-toi pour l'amour de nous, puisque nous t'aimons... Regarde comme il sourit et tend les bras, comme il ouvre ses yeux bleus et les fixe sur les tienu pour reconnaître son père, tandis que son petit corps s'agite comme si la joie allait lui donner des ailes. Ne parle pas de nos peines : les chérubins, sans enfants, pourraient bien t'envier les
plaisirs d'un père. Bénis-lc, Caïn. Il ne parle pas encore pour te remercier; mais son cœur le fera, et ton propre cœur s'ouvrira à la reconnaissance '. »
Belle lutte ! D'un côté une femme et un petit enfant, de l'autre le démon, et entre eux l'âme de Caïn flottant entre les bonnes et les mauvaises pensées. La femme et l'enfant, anges gardiens timides et doux, n'ont pour eux que leur grâce et leur amour. Le démon a pour lui ce pouvoir de tenter les âmes par leurs propres désirs, qui est le plus puissant de tous : aussi est-ce ce pouvoir qui l'emporte, et le meurtre fatal s'accomplit. Non pas que ce soit contre son frère que Caïn s'irrite et s'élève : c'est contre Dieu. Plein d'une sorte de fanatisme infernal, il veut renverser l'autel dressé par Abel; Abel s'y oppose, et alors Caïn le frappe comme le persécuteur frappe le martyr, comme l'impie frappe le prêtre sur l'autel même du Seigneur.
CAÏN
« Si tu t'aimes toi-même, tiens-toi à l'écart jusqu'à
ce que j'aie dispersé ce gazon sur son sol natal
sinon
abel, supposant à lui.
« J'aime Dieu bien plus que la vie.
caïn, le frappant sur les tempes avec un tison qu'il prend sur l'autel.
« Remets donc ta vie à ton Dieu, puisqu'il aime les victimes 5 ! »
Abel expire, et Caïn, maudil par Eve, exilé par Adam, part accompagné d'Adah et de ses enfants;
1 \rW III.
3 Acte m.
niais il part sans exciter noire pitié, sans que nous songions à nous attendrir sur son repentir, sans que le dévouement de sa femme le fasse trouver moins malheureux ou moins puni. Il part avec tout son crime et tout son malheur : avec tout son crime, car dans Byron le crime de Caïn n'est pas d'avoir tué son frère; son crime, ou plutôt son désespoir est de croire au mal autant qu'à Dieu ; et ce désespoir, il l'emporte tout entier avec lui, sans vouloir ni s'en repentir ni s'en guérir. Il part aussi avec tout son malheur, car le sang de son frère qu'il a versé crie dans sa conscience. Il aimait Abel : ses remords s'accroissent par ses regrets. Le Caïn de Byron ne res.» semble donc guère au Caïn repentant et consolé de Gessner et de Legouvé; il ressemble plutôt au Caïn des Pères de l'Église. Mais, entre la réprobation chrétienne que les Pères font peser sur Caïn, et celle que dans Byron Caïn prend volontiers sur sa tête, quelle difféi'ence ! Dans les Pères, le réprouvé semble, par ses remords mêmes, s'incliner sous la réprobation; dans Byron, le réprouvé conteste à la réprobation divine sa justice ou sa puissance. Le mal que Caïn souffre par le travail, le mal môme qu'il fait par le meurtre, et celui qu'après le meurtre il ressent par le remords, tout cela il l'impute à ce Dieu qui a fait l'homme mortel et méchant. Il ne représente point un coupable puni de son crime et courbé sous le double poids de la malédiction paternelle et de la réprobation divine : il représente l'humanité \ellc que Dieu l'a créée ou la souffre. « Je suis ce /pie je suis, dit-il en partant pour son éternel exil ; je n'ai pas demandé à naître, et je ne me suis pas
créé '. » L'idée du crime particulier à Caïn disparait, dans l'idée générale du mal qui fait le fond de l'humanité; et le premier-né de la mortalité, souffrant et ignorant, méchant et meurtrier, destiné à vieillir et à mourir, représentant et martyr du mal, est, dans la pensée de Byron, une sorte d'énigme vivante qui accuse la providence de Dieu.
Chose curieuse ! ce caractère général que Byron a voulu donner à son Caïn,. a tourné contre son intention : il voulait en faire l'image de l'humanité, il n'en a fait que l'expression de quelques sentiments et de quelques idées particulières. Les passions du Caïn de Byron sont, pour ainsi dire, les passions et les souffrances de l'esprit plutôt que celles du cœur : il est plus rêveur et plus raisonneur qu'il n'est jaloux ; il doute de la puissance ou de la bonté de Dieu plus qu'il ne hait son frère. Ces pensées-là ne sont pas à la portée de tous les hommes. Il faut, pour s'inquiéter et s'irriter de l'existence du mal sur la terre, un certain exercice de la raison, qui est le privilège ou le malheur du petit nombre seulement; tandis que l'envie, la colère, la haine, toutes les passions du Caïn ordinaire se rattachent malheureusement, par je ne sais combien de liens, au cœur de tous les hommes , et quand elles sont poussées jusqu'au meurtre d'un frère, elles nous épouvantent sans pourtant nous déconcerter et nous surprendre. Le Caïn de la Bible, jaloux et fratricide, est malheureusement, hélas! l'homme de tous les temps; le Caïn de Byron est plutôt l'homme de certains jours et de certains esprits.
1 Acte m, scène dernière.
il. 17