SÉNÈQUE ET CRÉBILLON
Les noms d'Atrée et de Thyeste sont dans l'histoire profane ce que les noms d'Abel et de Gain sont dans l'histoire sainte, avec cette différence qu'entre Abel et Caïn la haine n'est pas réciproque, tandis qu'Atrée et Thyeste se haïssent également l'un l'autre. Sénèque et Crébillon ont mis sur la scène cet exemple expressif de la haine envieillie et opiniâtre.
On peut estimer beaucoup ou fort peu le théâtre de Sénèque, selon la manière dont on le considère. Si l'on prend ses tragédies, d'après leur titre, pour des œuvres destinées à la scène, et si l'on y cherche le mérite de la poésie dramatique , je veux dire la vérité des caractères, la justesse des sentiments, la gradation de l'intérêt, on fera peu de cas du théâtre de Sénèque. Si, au contraire, cessant de prendre Sénèque pour un poète dramatique, nous le prenons pour un philosophe, si nous voulons bien regarder ses tragédies comme des dialogues philosophiques et oratoires , comme des exercices d'éloquence et parfois même de rhétorique, alors on peut goûter le théâtre de Sénèque.
Il y a un ouvrage mêlé aux œuvres de Sénèque
et attribué à son père, qui, selon moi, peut nous donner une idée de la manière dont se faisaient les tragédies du philosophe : je veux parler des Controverses. Les Controverses de Sénèque sont des exercices oratoires faits pour l'école, des causes fictive? et la plupart fort étranges, plaidées par les jeunes gens qui se préparaient à l'art de la parole. A Rome, la déclamation avait toujours eu une grande importance. Aux temps de la république, quand l'éloquence donnait le pouvoir, la déclamation était pour les orateurs un exercice et une préparation, une manière de se tenir en haleine. Cicéron déclamait à Tusculum , afin d'être mieux préparé à parler dans le sénat et sur la place publique. Quand Auguste, selon la piquante expression de Tacite, vint pacifier l'éloquence, comme toutes les autres institutions républicaines, la déclamation changea de but : elle ne fut plus un exercice , elle fut un art , mais un art renfermé dans l'école. Comme il n'y avait plus de grandes causes politiques et judiciaires, comme le sénat et la place publique étaient muets, comme le barreau ne s'occupait plus que des procès civils, et penchait chaque jour davantage vers l'éloquence du mur mitoyen, on se mit à plaider des causes imaginaires, et l'art de la parole devint un art académique au lieu d'être un instrument de pouvoir. Ces causes qu'on inventait à plaisir étaient singulières , romanesques, impossibles; et plus le sujet était bizarre, plus il convenait au bel esprit des déclamateurs.
Les Controverses de Sénèque sont un recueil des plus beaux passages de ces déclamations de l'école. Les pensées recherchées, les sentences emphatiques,
les maximes ambitieuses y abondent; mais le stylo est vif, piquant comme celui de Sénèque, et, de plus, les grandes idées de la philosophie stoïcienne y sont souvent exprimées avec force et avec éclat. Cependant les Controverses, par leurs défauts comme par leurs qualités, se ressentent de la jeunesse de leurs auteurs, et ne sont, après tout, que les cahiers d'élèves ingénieux et brillants.
Au contraire, les tragédies de Sénèque, qui sont aussi des exercices académiques, et qui ne sont pas plus faites pour la scène que les Controverses pour le barreau, sont les exercices d'un maître qui a toutes ses qualités et tous ses défauts. Là, tous les héros de la tragédie grecque, devenus philosophes à l'école de Sénèque , expriment à l'envi les idées du stoïcisme. Ce ne sont plus OEdipe, Agamemnon, Thyeste, Hécube, Polyxène, Antigone, exprimant les émotions qui conviennent à leurs aventures : ce sont des Romains et des élèves de Sénèque, répétant les maximes du traité de la Colère ou de la Clémence.
Ne nous laissons donc pas tromper par le nom, et ne prenons pas les pièces de Sénèque pour des tragédies : ce sont des ouvrages d'un genre tout à fait différent, et ces ouvrages ont dans leur genre des qualités qu'il faut savoir reconnaître. Les sentences de Sénèque sont fort peu dramatiques, mais elles sont ingénieuses, parfois élevées ; elles sont exprimées dans un style qui donne à la pensée beaucoup de relief. Pourquoi ne pas jouir de ces pensées sans nous inquiéter du personnage qui les exprime? Je suis fort persuadé que les vieillards d'Argos, au
temps d'Atrée et do Thycste, n'ont jamais songé à chanter en chœur :
C'est être roi que ne rien craindre, C'est être roi que ne rien souhaiter.
Quiconque en ses désirs parvient à se contraindre, Sur ce trône est sûr de monter '.
Je pense également que si Thyeste, en rentrant dans Argos, a ressenti une terreur involontaire au souvenir de son frère outragé et tout-puissant, cette terreur ne lui a pas inspiré la tirade philosophique qu'il débite dans Sénèque sur les douceurs de la pauvreté et les dangers de la grandeur. « Les crimes, dit-il, n'entrent point dans les cabanes : la table est frugale, mais sûre. C'est dans les coupes d'or que se boit le poison 2. » Puis Thyeste énumère avec complaisance toutes les magnificences impériales qu'il s'applaudit de ne pas avoir 3, magnificences trop grandes pour qu'un roi d' Argos, aux temps héroïques, puisse seulement en avoir l'idée, et qui sentent
1 Rci est qui metuit niliil,
Rei est qui cupiet nihil.
Hoc regnurn sibi quisque dat.
(Thyeste, vers 388)=
* .... Scelera non intrant casas, Tutusque mensa capitur angusta cibus :
Venenum in auro bibitur
(Vers 451.)
* Nec fulget altis splcndidum teetis cbur, Somnosque non défendit exeubitor meos; Non classibus piscamur, et rétro mare
Jacta fugamus mole; non ventreni improbum Alimus tributo gentium ; nullus milii Mtra Getas metatur et Parthos ager.
(Vers *57.)
l'empereur romain, c'est-à-dire le maître du monde. Ainsi pouvait parler Néron dans un accès de philosophie, entre deux crimes ou entre deux orgies. Mais oublions un instant que nous sommes dans le vieil Argos; oublions que nous lisons une tragédie; songeons que nous sommes à Rome, à la cour de Claude ou de Néron, et que ce sont les crimes et les folies de cette cour, maîtresse du monde, que Sénèque décrit en témoin qui les a vus, en observateur qui en pénètre la cause, en philosophe qui en déteste l'infamie et l'extravagance. Quels tableaux! quelle éloquence amèreet sombre! Le théâtre de Sénèque ajoute quelques traits aux tableaux de Tacite ; c'est l'histoire romaine mise en action sous des noms grecs.
Vues de ce côté, les tragédies de Sénèque prennent un intérêt singulier : elles peignent un moment de l'histoire, l'empire sous les Césars, la société romaine telle que l'avaient faite Auguste et Tibère. Dans cette société, tout est à la fois raffiné et gigantesque : raffiné, parce que la civilisation romaine, héritière de la civilisation grecque , est déjà vieille et corrompue; gigantesque, parce que Rome dispose des forces et des richesses du monde entier. De là des magnificences incroyables; de là des forfaits inouïs ; de là la nature matérielle tourmentée par les extravagances du luxe, et la nature morale outragée par les prodiges du crime. La passion de l'impossible , c'est-à-dire la dernière passion des toutpuissants, et celle aussi qui sert de punition à l'excès de toutes les autres, la passion de l'impossible semble s'emparer des Césars. Raffinements dans la débauche, recherches dans la cruauté, tortures de la
chair d'autrui et de la leur pour trouver le plaisir, lutte singulière entre l'infini de la gourmandise impériale et les bornes de l'appétit humain, travaux capricieux et colossaux qui essaient de changer la nature, de mettre les montagnes où étaient les vallons, la mer où était la terre, les forêts où étaient les maisons, la campagne où était la ville : voilà ce que Sénèque a vu et ce qu'il a décrit dans un style raffiné et énergique, hardi et prétentieux, emphatique et subtil, dans un style enfin digne du spectacle étrange qu'il décrivait. Ces parricides et ces incestes de la vieille tragédie, Rome les a renouvelés : les Césars valent les Atrides. Ils n'ont pas l'emportement sauvage des temps héroïques : ils ont le sang-froid du crime civilisé. Cet Atrée qui veut se venger de son frère vingt ans encore après l'outrage, ces forfanteries de scélérat et de tyran, tout cela peut nous paraître exagéré, si nous ne considérons que la vraisemblance dramatique; mais songeons à Tibère et à Néron. Il y a quelques-unes des pensées d'Atrée que Sénèque n'a pu trouver que dans l'âme de Néron, quand le précepteur étudiait avec effroi son élève. «Quelle mort emploierai-je contre Thyeste? dit Atrée s'excitant à la vengeance. — Qu'il périsse par le glaive, répond le confident.
Tu parles de la mort; moi je songe au supplice, s'écrie Atrée '. » Le mot est digne des Césars qu'a peints Tacite.
1 Profarc dirum qua caput macteni via.
— Fcrro peremptus spiritum inimicum eispuat.
— De fine pœnœ loqueris; ego pœnam volo.
(Vers 2*;.)
Je ne veux pas abuser de ces rapprochements et retrouver la chronique du palais des Césars dans les tragédies de Sénèque ; mais le confident même d'Atrée, qui commence par prêcher à son maître la clémence, le pardon, le respect de l'opinion publique', et qui finit par conseiller complaisamment contre Thyeste le fer d'abord, le feu ensuite; qui cherche même comment on pourra attirer Thyeste dans Argos ; ce moraliste sévère, qui devient peu à peu, sous l'œil et la menace d'Atrée, un complice docile et empressé, je suis presque tenté de croire que c'est Sénèque lui-même près de Néron, résistant d'abord aux crimes, bientôt ne cherchant plus qu'à les diminuer et finissant par les excuser \ Le peintre s'est représenté dans le tableau sans y songer.
Qu'on ne croie pas cependant non plus que, dans ces tragédies, tout sente l'école du philosophe ou la douloureuse expérience du courtisan, et que rien n'y soit dramatique et imité de la scène grecque. Dans ce recueil d'exercices académiques que nous appelons le théâtre de Sénèque, la tragédie a aussi sa part. L'arrivée de Thyeste à Argos avec ses fils, ses terreurs involontaires, ses soupçons, et, comme contraste, la confiance de ses enfants, qui croient aux promesses d'un oncle et qui surtout ne peuvent
1 Fama le populi nihil
Aversa terret?. ..
Nefas nocerc vel nialo fratri puta...
Nulla te pietas movet?
(Vers SOi. 219, 248.)
2 Voyez dans Tacite le rôle de Si'nètjuc au moment du meurtre d'Afjrippine; voyez aussi les fragments de Sénèque, page 576, édition de Blœu , Amsterdam.
pas penser qu'on puisse encore haïr après vingt ans écoulés ; leur joie naïve, les exhortations qu'ils font à leur père ', l'entrevue des deux frères, la profonde dissimulation d'Atrée, l'abattement de Thyeste et ses touchantes supplications, quand il confie ses enfants à son frère comme le meilleur gage de sa foi, tout cela fait un spectacle vraiment digne de la tragédie. L'action, du reste, est d'une simplicité et je dirais volontiers d'une nudité singulière: il n'y a aucun nœud, aucune intrigue. Atrée, dès qu'il est maître de Thyeste et de ses enfants, tue les fils, les fait cuire et les fait servir sur la table du père. Le quatrième acte est consacré tout entier au récit détaillé de cette boucherie, récit fait au chœur par un messager et que le chœur interrompt par ses lamentations. C'est au cinquième acte seulement que reparaissent Atrée et Thyeste, et cet acte est terrible, quoique les sentiments des deux frères, la vengeance satisfaite d'Atrée et le désespoir de Thyeste, y soient exprimés avec trop d'emphase et de subtilité. La terreur de la situation se sent à travers la recherche de l'expression : nous frémissons quand nous voyons Thyeste assis à cette table qu'il croit hospitalière, et qu'au fond du théâtre Atrée s'avance pour révéler à son frère l'horrible secret de ce festin. « Allons, dit Atrée avec une affreuse ironie, il y a assez longtemps
' Ira frater abjecta redit,
Partemque regni reddit
Pater, polos rcgnare
Redire pietas, unde submota est, solet, Reparetque vires justus araissas anior.
(Vers 431, 44», 474 et 475.)
que mon hôte et mon convive est assis tranquille à ma table; il ne faut pas que Thyesto soit ivre : il ne sentirait plus son malheur ' . »
Cette joie du malheureux Thyeste, qu'Atrée observe avec un plaisir cruel, cette joie est mêlée d'un secret sentiment de chagrin et de terreur qui la rend touchante. Quoique assis à la table de son frère, quoique dans le palais de ses pères, Thyeste se sent troublé et inquiet. En vain il veut prendre un esprit plus calme, un visage plus content : son âme résiste à la joie du retour et de la réconciliation. « Peut-être, dit-il avec la sagacité d'un philosophe qui veut, expliquer ces mouvements involontaires de l'âme, peutêtre est-ce la maladie des malheureux de ne plus vouloir croire au bonheur... Hélas ! pourquoi ces pleurs que je neveux pas répandre et qui s'échappent de mes yeux? pourquoi cette tristesse? est-ce donc que je suis malheureux? Allons, couronnons-nous de fleurs, parfumons nos cheveux, livrons-nous à la joie du festin? — Je ne puis, je ne puis ! . . Insensé ! garde-toi de blesser ton frère par ta défiance, calme- toi. Va! tu n'as plus rien à craindre, ou tu n'as plus rien à empêcher'.»
C'est à ce moment qu'Atrée s'avance vers son frère, et, prenant à son tour la coupe des ancêtres, l'offre à Thyeste, qui la reçoit et l'approche de ses
1 Nimis diu, conviva, securo jaces
Hilarique vultu; jam satis mensis datum est, Satisquc Baccho : sobrio tanta ad niala Oj>us est Thyeste...
(Vers 3 9 8.)
J Propriuru hoc miscros sequitur vilium Nunquam rébus creilerc lœtis.
Quid Qere jubés,
ATREE ET THYESTE. 203
lèvres; mais la coupe tremble clans sa main, la table s'ébranle, le palais chancelle, le soleil s'éclipse, a Mon frère, s'écrie Thyeste, rends-moi mes enfants !
ATRÉE
« Je te les rendrai, et personne désormais ne pourra te les enlever. (Il fait apporter les têtes des trois enfants.) Les voilà! reconnais-tu tes enfants?
THYESTE
« Je reconnais mon frère ' ! »
Le mot est sublime. Ce devrait être le dernier de la tragédie : car, après ce mot, les paroles du Thyeste de Sénèque ne sont plus que de froides antithèses. Mais le malheur de la rhétorique est de ne pas savoir se taire et de prêter des phrases ambitieuses à des
Nulla surgens dolor ex causa?
Quis me prohibet flore recenti Vincire comam? Prohibet, prohibet!
Vernœ capiti fluxere rosae ; Pingui madidus crinis aniomo Inter subitos stetit horrores. Iraber vultu nolente cadit.
Venit in médias voces gemilus.
Libet et tyrio saturas ostro Rumpere vestes; ululare libet.
Quos tibi luetus, quosvc tuinultus Fingis, démens? Credula prsesta Pectora fratri ; jam quidquid id est , Vel sine causa, Tel sero times.
(Vers 938 à 964.) ' Redde jam natos mihi.
— lieddam, et tibi illos nullus eripiet (lies. Natos ecquid agnoseis (nos?
— Agnosco fratrem.
(Vers 99T à 1006.)
situations impossibles. Atrée et Thyeste ne font plus assaut de vengeance et de désespoir : ils font assaut de rhétorique. Dans sa douleur Thyeste allait se frapper la poitrine, il s'arrête : c'est là que sont ses fils ; il épargne leurs restes ' . Atrée, à son tour, n'est pas content de sa vengeance : « Il aurait dû verser encore chaud le sang des fils dans la bouche du père et le lui faire boire, ses enfants vivant et respirant encore sous ses yeux 2. »
Qu'il me soit permis de comparer un instant, avec cette rhétorique prétentieuse et ampoulée, les touchantes paroles de Gabrielle de Vergy, clans le vieux roman français de ce nom. Le mari de Gabrielle de Vergy lui a fait manger le cœur de son amant, et, ce repas fait, il lui en révèle le secret. Gabrielle alors, dans sa douleur, sans chercher, comme Thyeste, à exprimer subtilement de quelle manière elle est devenue le tombeau de son amant, répond à son mari :
Je vous afli certainement
Qu'à nul jour mais (jamais) ne mengeray,
D'autre morsel (morceau) ne metteray
De seure (dessus) si gentil viande.
Or (maintenant) m'est ma vie trop pezande
A porter ; je ne voel plus vivre.
Mort, de ma vie me délivre !
Lors est à icel mot pasmée 3.
1 Parcamus umbris.
(Vers 10*7.)
* Ex vulncre ipso sanguinem calidum in tua
Diffundere ora dcbui, ut viventium
Bilieres cruorem
(Vers 1054.)
3 L'histoire du Châtelain de Coucy et de la dame de Fayel, publit'c par G. A. Ciayelcl \ Taris, 1829, p. 967.
Autant le Thyeste de Sénèque est simple, roide, dépourvu d'intrigue et d'action, autant Y-Âtrée de Crébillon est compliqué, confus, romanesque. Mais, si dans Sénèque la rhétorique ne parvient pas à étouffer entièrement l'intérêt attaché au sujet, cet intérêt perce aussi dans Crébillon à travers le roman.
C'est surtout dans la pemture du caractère d'Atrée qu'éclate, selon moi, la supériorité de Crébillon sur Sénèque. Il a, comme Sénèque, pris ce caractère dans la tradition grecque, et il n'a pas cherché à l'adoucir et à le déguiser ; il ne l'a même pas rendt. amoureux, ce dont il faut lui savoir gré, quand on songe aux habitudes de son temps et à celles de son théâtre. Son Atrée est cruel, terril:!?- implacable; mais , au moins , il l'est comme un homme, ci non comme un anthropophage ou comme un ogre. L'Atrée latin se plait à décrire les détails de sa vengeance avec l'exactitude d'un boucher ou d'un habitué des combats de gladiateur; sa barbarie est toute matérielle, et c'est par là qu'elle nous choque et ne nous touche pas. La barbarie de l' Atrée français, au contraire, est une passion profonde et réfléchie, plutôt qu'un instinct de férocité brutale : l' Atrée de Crébillon aime la vengeance. Je voudrais, dit-il,
Je voudrais me venger, fût-ce même des Dieux ! Du plus puissant de tous j'ai reçu la naissance; Je le sens au plaisir que me fait la vengeance*.
Et, quand on lui parle de pardonner à Thyeste :
Qui? moi lui pardonner! les fières Euniénides
Du sang des malheureux sont cent fois moins avides,
' Acte I, scène 3.
Et leur farouche aspect inspire moins d'horreur Que Tbyeste aujourd'hui n'en inspire à mon cœur '.
Ce caractère implacable d'Atrée est une des plus belles créations de Crébillon. La terreur qu'inspire Atrée domine les complications infinies du roman inventé par le poëte. Dans la tragédie française, nous ne voyons pas Thyeste arriver à Argos avec ses trois enfants, sur la foi des promesses d'Atrée : les choses ne se passent pas si simplement. Thyeste a été jeté en Eubée par un naufrage, avec sa fille Théodamie, au moment même où, en Eubée aussi, Atrée assemblait une armée pour marcher contre Athènes. Thyeste, et Théodamie surtout, ont trouvé un protecteur en Plisthène, que tout le monde croit le fils d'Atrée et qui est le fils de Thyeste et d'Érope. Mais Atrée l'a élevé pour en faire un jour le meurtrier de son père. Plisthène est chef de l'armée d'Eubée, et il a promis un vaisseau à Théodamie pour sortir de l'île. Quant à Thyeste, il a soigneusement caché son nom, Atrée, cependant, apprend qu'une jeune fille et son père ont demandé un vaisseau à Plisthène afin de quitter l'Eubée. Ses soupçons s'élèvent : pourquoi ces étrangers ne se montrent-ils pas? quel est leur nom? leur pays? où vont-ils? Il interroge d'abord Théodamie, qui répond qu'ils allaient à Byzance quand leur vaisseau s'est brisé.
Mais Byzance, madame, est-ce votre patrie?
lui dit Atrée.
THÉODAMIE*
Non : j'ai reçu le jour non loin de la Phrygie» 1 Acte m , scène 3.
ATRÉE
Par quel étrange sort, si loin de ces climats, Vous retrouvez-vous donc dans mes nouveaux États? Ce vaisseau que les vents jetèrent dans l'Eubée Sortait-il de Byzance ou du port de Pirée ? En vous sauvant des flots, mon fils (je m'en souviens) Ne trouva sur ces bords que des Athéuiens.
THÉODAMIE.
Peut-être, comme nous le jouet de l'orage, Ils furent comme nous poussés sur ce rivage ; Mais ceux qu'en ce palais a sauvés votre fils Ne sont point nés, seigneur, parmi vos ennemis.
ATRÉE
Mais, madame, parmi cette troupe étrangère, Plisthène sur ces bords rencontra votre père : Dédaigne-t-il un roi qui devient son appui? D'où vient que devant moi vous paraissez sans lui?
THÉODAMIE.
Mon père infortuné, sans amis, sans patrie, Traîne à regret, seigneur, une importune vie, Et n'est point en état de paraître à vos yeux.
ATRÉE
Gardes, faites venir l'étranger en ces lieux1.
Ce dernier vers, si simple, nous fait frémir, tant nous tremblons déjà devant Atrée !
Ordinairement les reconnaissances sont des scènes qui inspirent la pitié; ici l'entrevue et la reconnaissance des deux frères inspirent la terreur. Tliyeste est perdu, s'il est reconnu par Atrée; aussi voyez comme il essaye de se cacher : il parle peu, il cherche à déguiser sa voix, ses gestes, sa contenance.
Quel est ton nom, ton rang? quels humains t'ont vu naître?
1 Aile il, scène 4.
THYESTE
Les Tliraces.
ATRÉE
Et ton nom?
THYESTE
Pourriez-vous le connaître?
Philoclète....
ATRÉE
Où s'adressaient tes pas? et de quelle contrée Revenait ce vaisseau brisé près de l'Eubée?
THYESTE
De Sestos ; et j'allais à Delphes implorer
Le Dieu dont les rayons daignent nous éclairer.
ATRÉE
Et (u vas de ces lieux?....
THYESTE
Seigneur, c'est dans l'Asie Que je vais terminer ma déplorable vie, Espérant aujourd'hui que de votre bonté J'obtiendrai le secours que les flots m'ont ôté. Daignez...
ATRÉE
Quel son de voix a frappé mon oreille? Quel transport tout à coup dans mon cœur se réveille? D'où naissent à la fois des troubles si puissants? Quelle soudaine horreur s'empare de mes sens? Toi qui poursuis le crime avec un soin extrême, Ciel, rends vrais mes soupçons, et que ce soit lui-même I Je ne me trompe point, j'ai reconnu sa voix; Voilà ses traits encore : ah ! c'est lui que je vois. Tout ce déguisement n'est qu'une adresse vaine ; Je le reconnaîtrais seulement à ma haine. Il fait, pour se cacher, des efforts superflus : C'est Thyeste lui-même, et je n'en doute plus,
THYESTE
Moi Thyeste, seigneur", ' Acte u, 6cène l.
Ainsi, dans l'âme d'Atrée, la haine fait l'effet que produit ordinairement l'affection : elle lui donne ces pressentiments secrets qui, dans les reconnaissances ordinaires, avertissent tantôt deux frères longtemps inconnus l'un à l'autre, tantôt un père et un fils séparés par la fortune. Electre se sent entraînée vers Oreste, Zopire vers Séide, Sémiramis vers Arsace : ils sont entraînés par une sympathie affectueuse et douce. Atrée se sent aussi attiré vers son frère, mais attiré par la haine et par la vengeance. Dans l'âme d'Atrée, l'amour fraternel s'est converti en haine ; maïs la haine a gardé la clairvoyance et la sagacité de l'amour.
Les dangers de Thyeste, une fois qu'il est reconnu, deviennent plus grands ; mais ils scvnt moins tragiques, parce qu'ils sont moins simples. Le caractère d'Atrée se rapetisse par les singuliers raffinements de sa vengeance. Il veut décider Plisthène à égorger Thyeste, et, comme il ne peut pas faire verser le sang du père par le fils, il imagine alors de faire boire au père le sang du fils. Ces escamotages de cruauté gâtent la tragédie de Crébillon; et pourtant, telle est l'affreuse grandeur du sujet, et, disons-le aussi, la sombre énergie des sentiments, parfois même des expressions du poëte, qu'en dépit de ces fautes la vengeance d'Atrée, le malheur de Thyeste, l'innocence même de Plisthène, nous émeuvent d'horreur et de pitié. Plisthène, en effet, qui jusque-là, dans la pièce, n'a été qu'un jeune prince amoureux, sait, avant de périr, trouver des pensées conformes au péril qui l'attend et qu'il a obscurément deviné. Théodamie, Thyeste, Thessandre lui-même, le confi-
dont de Plisthène, croient tous à la bonne foi d'Atrée; Plisthène seul est inquiet et défiant. En vain son confident lui parle du festin qui s'apprête en témoignage de la réconciliation des deux frères,
Et des dieux appelés à cette auguste fête.
De quelque crime affreux cette fête est complice, répond Plisthène ;
C'est assez qu'un tyran la consacre en ces lieux; Et nous sommes perdus, s'il invoque les dieux1.
Trop justes pressentiments! il est immolé par les gardes du tyran, et son sang est versé dans la coupe des aïeux qui est apportée sur la scène. Thyestc demande à jurer le premier, car il a confiance en la foi d'Atrée :
Euristhène, donnez : laissez-moi l'avantage
De jurer le premier sur ce précieux gage.
Mon cœur, à son aspect, de son trouble est remis.
Donnez.... mais cependant je ne vois point mon fils*.
Il prend la coupe et va boire : elle est pleine de sang! alors retentit ce beau et terrible vers de Sénèque :
ATRÉE
Reconnais-tu ce sang?
THYESTE
Je reconnais mon frère8 !
Crébillon a eu le bon esprit de ne traduire de Sé-
1 Acte V, scène «.
7 Acte v, scène S.
' Scène dernière.
nèque que ce mot sublime, et de laisser de côté les antithèses raffinées du Thyeste de Sénèque. Le sien, au lieu de parler, se tue après avoir invoqué les dieux, qui le vengeront de son frère i
Les dieux que ce parjure a fait pâlir d'effroi Le rendront quelque jour plus malheureux, que moi : Le ciel me le promet'; la coupe en est le gage1, Et je meurs.
ATRÉE
A ce prix j'accepte le présage.
Il fallait s'arrêter à ce vers, qui est encore un cri de haine, et ne pas ajouter ces deux vers qui ne semblent plus qu'une sorte de défi à la justice des dieux et. à la conscience des hommes :
Ta main, en t'immolant, a comblé mes souhaits, Et je jouis enfin du fruit de mes forfaits.
Le public, en effet, accepte de bonne grâce les sujets môme les plus horribles, et il n'a pas la pruderie que Crébillon semble lui reprocher dans la préface de sa tragédie. Il permet aux poètes tous les crimes qui sont nécessaires au sujet; mais il ne leur permet que ceux-là. Comme Atrée est pour nous le type de la haine fraternelle, tout ce qui exprime cette haine et l'ardeur de la vengeance est permis au poëte. Qu' Atrée soit donc le plus cruel et le plus
1 ATHÉE
Tu sais qu'aucun de nous, sans un malheur soudain,
Sur ce gage sacré n'ose jurer en vain ; j
C'est sa perte, en un mot. Cette coupe fatale
Est le serment du Styx pour les fils de Tantale.
(Acte IV, scène t.)
implacable des frères : c'est le droit de Crcbillon de le représenter sous de pareils traits; mais il ne faut pas aller plus loin. J'applaudis à l'énergique expression de la haine fraternelle; je n'applaudis pas à l'espérance et à la joie de l'impunité, car ce senti- • mcnt-là n'appartient plus à la haine fraternelle, et je n'ai consenti qu'aux crimes qui peuvent m'inspirer l'horreur de cette haine fatale.
SUITE DE LA HAINE FRATERNELLE. Adélaïde dll GîtCSClin,
de voltaire. — La Fiancée de Messine , de schiller.
Dans Atrée la jalousie a enfanté la haine : Àtrée ne peut pas oublier que Thyeste lui a ravi Érope. De là cette colère implacable qui s'est endurcie et envenimée par le temps, au lieu de s'apaiser. Dans Adélaïde du Guesclin et dans la Fiancée de Messine, Voltaire et Schiller ont représenté aussi les transports de la jalousie poussés jusqu'au fratricide. Mais ici la jalousie ne s'est pas, avec l'aide du temps, transformée en une sombre et profonde inimitié : c'est une passion qui éclate par un crime soudain et presque involontaire; elle est meurtrière sans être haineuse. Aussi y a-t-il, entre l'affreuse vengeance d'Atrée et la colère des héros de Voltaire et de Schiller, une grande différence : l'une inspire une horreur qui touche au dégoût; l'autre inspire la terreur, mais cette terreur est mêlée d'une sorte de pitié pour le meurtrier lui-même. L'amour et la jalousie tiennent, aussi bien, plus de place dans les drames de Voltaire et de Schiller que dans les drames de Sénèque et de Crébillon. Voltaire et Schiller, en effet, n'ont pu faire supporter et surtout faire plaindre leurs héros fratricides qu'en montrant les transports d'amour et de
jalousie qu'ils ressentent. J'écarterai cependant, autant que possible, dans l'examen d'Adélaïde du Gucsclin et de la Fiancée de Messine, ce qui tient à l'espression de l'amour, et je considérerai plus particulièrement ce qui tient à l'expression de l'amitié ou de la haine fraternelle.
Le sort de la tragédie de Voltaire fut bizarre. Jouée d'abord en 1 734 sous le nom d'Adélaïde du Gucsclin, elle tomba. Voltaire, qui n'aimait pas à rien perdre, la fit reparaître, en 1752, sous le nom d'Amélie ou le Duc de Foix, et elle réussit; puis, en 1765, elle fut reprise sous son ancien nom d'Adélaïde du Guesclin, telle qu'elle était en 1734, et elle eut le plus grand succès. Voltaire, dans sa correspondance, s'amuse beaucoup de cette inconstance du public. « Je vois bien, dit-il, que je ne connaissais pas encore ce public inconstant que je croyais connaître. Je ne me doutais pas qu'il dut approuver avec tant de transports ce qu'il avait condamné avec tant de mépris. Vous souvenez-vous qu'autrefois, lorsque Vendôme disait, à la dernière scène : Es-tu content,
Coucy? les plaisants répondaient : Couci-couci*
Vous me demandez auquel des deux jugements je me tiens. Je vous répondrai ce que dit un avocat vénitien aux sérénissimes sénateurs devant lesquels il plaidait: « Vos Excellences, le mois passé, jugèrent de cette « façon ; et ce mois-ci, dans la même cause, elles ont « jugé tout le contraire et toujours à merveille 2. »
Cette mobilité du goût public, qui amusait d'au-
' Lettre au comte d'Argenlal, du 17 septembre 1768. 2 Lettre servant de préface à la pièce.
tant plus Voltaire qu'elle finissait par lui donner raison, s'explique aisément quand on songe aux changements qui s'étaient faits, de 1734 à 17G5, dans les habitudes de la tragédie française. En 1734, dès le premier vers,
Digne gang de Guesclin, vous qu'on voit aujourd'hui Le charme des Français dont il était l'appui,
il s'éleva des murmures : le parterre était tellement habitué aux héros de la tragédie grecque et romaine que c'était, pour ainsi dire, le dépayser que d'introduire l'histoire nationale dans la tragédie. En 1765, au contraire, le parterre, instruit par Voltaire à trouver partout la tragédie, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, en Amérique comme en Europe, se plaisait aux souvenirs historiques, et ces noms de Guesclin, Vendôme, Nemours, Coucy, charmaient son imagination.
En 1734, il y avait encore je ne sais quelle fausse idée de la bienséance tragique, qui fit que le duc de Nemours, arrivant sur le théâtre blessé et le bras en écharpe, parut manquer à la dignité dramatique. Il était permis aux héros tragiques de mourir sur le théâtre, mais non pas d'y paraître le bras en écharpe : cela, disait-on, sentait l'hôpital ou les invalides. En 1705, il y avait moins de pruderie, et la bandoulière de Nemours ne choqua personne.
Enfin, au quatrième acte, lorsque Vendôme, ordonnant à Coucy de faire périr Nemours, lui dit. :
Qu'à l'instant de sa mort , à mon impatience, Le canon des remparts annonce ma vengeance,
ce mot de canon, nouveau dans la tragédie, choqua les
préjugés; mais ce fut bien pis quand, au cinquième acte, on entendit le signal annoncé : un coup de canon dans la tragédie, qui ne connaissait jusqu'ici que les coups de poignard, cela parut une témérité incroyable, et le parterre siffla le coup de canon. En 1765, au contraire, le coup de canon, qui est le signal qu'un frère vient d'être assassiné par l'ordre de son frère, fît grand effet , et , enfin , au dénoùment , la noble familiarité du mot, Es-tu content, Coucy ? émut les esprits au lieu de faire rire les plaisants du parterre : lantles idées, et ce que j'appellerais volontiers les mœurs du théâtre, avaient changé depuis trente ans!
De l'histoire de la pièce passons au caractère des personnages.
Vendôme est bon, généreux ; il aime son frère, et, quand il ne sait pas encore que ce Irère aime Adélaïde et est aimé d'elle, Nemours, après Adélaïde, est à ses yeux, dit-il à Adélaïde elle-même,
Le plus cber des mortels et le plus précieux.
Sa mort m'accablerait des plus horribles coups,
Et, pour m'en consoler, mon cœur n'aurait que vous1.
Ainsi' Vendôme n'a contre son frère ni haine ni colère, quoique ce frère soit dans le parti ennemi. Sa tendresse fraternelle triomphe aisément du fanatisme
1 Je n'entends pas admirer fous les fers que je cite. Voltaire luimême écrivait à M. de Cideville, en lui envoyant Adélaïde, le 27 octobre 1 735 : « Aujourd'hui est partie par le coche certaine Adélaïde <lu Guesclin, qui va trouver l'intime ami de son père, avec des sentiments fort tendres, beaucoup de modestie, et quelque fois de l'orgueil ; de temps on temps des vois frappés, mais quelquefois d'assez faibles. »
des guerres civiles. Bientôt Nemours, blessé et pris dans un combat, est amené devant Vendôme. Quelle vive et touchante reconnaissance entre les deux frères! Nemours, triste d'avoir combattu contre son frère ; Vendôme, se sentant aussi troublé à l'approche de ce guerrier qu'il ne connaît pas encore :
VENDÔME
Quelle voix , quels accents ont frappé mes esprits ?
nemouus, le regardant.
M'as-tu pu méconnaître?
vendôme , l'embrassant.
Ah, Nemours! ah, mon frère!