DE L AMOUR
la femme, si nous en croyons la poésie antique, n'a pas le môme prix que la vie de l'homme. « La vie d'un seul homme, dit Iphigénie résignée à mourir, est plus précieuse que celle de mille femmes ' . »
Avec cette loi de la retraite et du silence, avec cette idée que sa vie même est peu de chose, la femme ue pouvait pas jouer un grand rôle ni dans la société ni dans la tragédie ancienne. Aussi, pour arracher la femme à l'ombre du gynécée, pour lui donner une place dans l'histoire ou sur la scène, il fallait les malheurs de Lucrèce et de Virginie, ou la liberté des courtisanes. Les courtisanes tiennent une grande place dans la comédie ancienne, parce qu'elles sont élevées hors du gynécée. Quant aux héroïnes tragiques, quant aux Phèdres et aux Médées, quoiqu'elles semblent affranchies, par leurs passions, des lois du gynécée, elles en gardent encore les habitudes et le langage. Écoutez Médée se plaindre de l'infidélité de son époux : « Un homme, dit-elle, quand l'intérieur de sa famille lui devient ta charge, peut en sortir et délivrer son âme de tout ennui par le commerce de ses amis et des personnes de son âge. Mais nous, nous ne pouvons nous rattacher qu'à une seule âme \ » Malheur donc à celles qui, comme Médée, se trouvent délaissées par cette âme! et malheur aussi à l'âme qui les trahit! « Car, lorsque la femme est outragée dans ses droits d'épouse, il n'y a personne qui soit plus altéré de meurtre3. » Ces paroles qui expriment si bien l'idée que se faisait de sa des-
1 Iphigénie en Aulide: vers 139 4.
1 Médée, vers 2 4 4.
1 Médée, vers 2 6 5.
dans l'hippolyte d'euripide. 345
tinéc la femme antique vouée aux soins de la vie domestique et à une seule affection, ces paroles n'ont pas vieilli, parce qu'elles expriment les sentiments éternels du cœur féminin. Aujourd'hui, comme au temps de Médée, l'amour est pour la femme l'histoire de sa vie, tandis qu'il n'est pour l'homme qu'un épisode.
Nous savons quelle est la pudeur du gynécée; voyons maintenant ce que c'est que la chasteté des adorateurs de Diane. La chasteté d'Hippolyte ne ressemhle pas du tout à la pudeur du gynécée. Le gynécée est une des institutions fondamentales de la société antique, et nous avons vu l'influence que cette institution a sur le rôle des femmes dans l'antiquité et sur l'expression de l'amour. La chasteté d'Hippolyte est une sorte de dogme religieux, renfermé entre un petit nombre d'élus. Ces élus méprisent les plaisirs de Vénus; ils ont la pureté du corps et la virginité de l'âme; la chaste Diane est la déesse qu'ils adorent, « Diane, la plus belle des vierges qui habitent l'Olympe i ; » et, pour la célébrer dans leurs chants, ils empruntent à toute la nature ses plus pures images, aux prairies les plus solitaires leurs fleurs les plus fraîches; et ces fleurs que la chaste abeille touche à peine de son vol aux premiers jours du printemps, c'est une main pure et innocente, la main d'Hippolyte, qui les tresse en couronnes pour la déesse. Cette prairie elle-même, avec ses fleurs mystérieuses et cachées, n'est visible qu'aux yeux de l'âme. « La pudeur l'arrose d'une au pure, et l'in-
Euripide, Hippolyle, vers 70.
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nocence a seule le droit d'en cueillir les fleurs ' ; » tant les offrandes dédiées à la vierge immortelle se dépouillent, dans les chants de ses élus, de tout ce qui tient à la terre et aux sens! Le mysticisme chrétien n'a pas plus de pureté et d'élévation que le culte que rendent à Diane Hippolyle et ses amis, et, comme les mystiques chrétiens s'entretiennent avec Dieu, Hippolyte s'entretient aussi avec Diane : « Il converse avec elle, il entend sa voix; seulement il ne voit pas son visage 2. »
Hippolyte n'est pas seulement l'apôtre de la chasleté, il en est aussi le martyr : il meurt victime de sa fidélité aux préceptes de Diane; mais, comme les martyrs aussi, il est consolé par la foi à laquelle il s'immole. Diane vient secourir son agonie et calmer ses souffrances. Dès que le mourant sent le souffle divin qui lui annonce la présence de la déesse, ses douleurs s'apaisent. Tout à l'heure encore il criait et gémissait, quand ses compagnons le rapportaient dans le palais de son père : « Soulevez doucement mon corps, leur disait-il; maniez avec précaution mes plaies sanglantes. » En même temps, il accusait les dieux et les hommes : « Jupiter, Jupiter, s'écriait-il, vois-tu ce spectacle? C'est donc en Vain
que j'ai pratiqué envers les hommes les pénibles devoirs de la vertu » C'était l'homme qui souffrait
et qui se plaignait; maintenant c'est le martyr qui, déjà p'ein de la paix des cieux où il touche, s'entretient avec la divinité. Plus de douleurs : ce corps
' Euripide, Hippolyte, vers 7 8.
2 Ibid., vers 85. "
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brisé se sent soutenu et ranimé, son âme s'apaise et s'adoucit; il pardonne à son père, « il l'absout du meurtre, il meurt entre ses bras ; » et Tbésée, qui sait maintenant la vertu de son fils et qui le pleure, Thésée s'écrie : « Mon fils, que tu te montres généreux pour ton père! — Adieu, mon père, mille
fois adieu ! — Oh ! que ton cœur est bon et pieux !
Ne m'abandonne pas encore, mon fils ; retiens tes forces. — Mes forces m'abandonnent; je me meurs, mon père ; voile au plus tôt mon visage '. » Fin touchante et pieuse, pleine de la joie de l'innocence reconnue, du pardon des offenses, de l'oubli du mal, des récompenses delà vertu, de tous les bons sentiments enfin qui préparent l'homme à l'immortalité d'une vie meilleure! Voilà comment meurt Hippolyte, ou plutôt voilà comment il s'élève à l'apothéose, car il est presque un dieu désormais. Diane lui a promis les hommages de la ville de Trézène, et des hommages dignes de la vie chaste et pure qu'il a menée : « Les jeunes filles , avant de subir le joug de l'hymen, couperont leur chevelure en son honneur; elles lui payeront, pendant une longue suite de siècles, un tribu de deuil et de larmes, et toujours les poétiques regrets des jeunes vierges garderont sa mémoire 2. »
La pudeur du gynécée n'exclut pas l'amour, surtout dans le mariage. La chasteté des initiés de Diane, au contraire, supprime en quelque sorte l'amour; elle l'interdit comme un mal et comme un péché.
1 Euripide, Hîppolyte, vers 136 1 à 14 59, passim ■ lb'ul., vers 142 5.
C'est par là qu'elle touche de près à la virginité chrétienne et qu'elle semble la préparer.
Outre les initiés de Diane, tels que les a représentés Euripide, il y avait dans l'antiquité des prêtresses qui étaient astreintes à une continence plus ou moins longue; mais cette continence n'était pas toujours la virginité et surtout la virginité perpétuelle. Aussi saint Ambroise s'indigne qu'on ose comparer la doctrine de la virginité, telle qu'elle était chez les païens, avec cette doctrine telle que la prêche le christianisme : « Que me parlez-vous, dit-il, des prêtresses de Vesta et de Pallas? Quelle est cette chasteté qui n'est pas perpétuelle, mais qui a son temps, son âge et son terme? Les païens, en prescrivant un terme à la virginité, enseignent eux-mêmes à leurs vierges qu'elles ne doivent ni ne peuvent y persévérer '. » La société antique, en effet, a l'air de croire que la virginité est chose impossible. Dans Euripide, le serviteur, blâme l'arrogance d'Hippoly te, qui ne veut adorer Vénus que de loin, afin de conserver sa pureté 2 ; et le chœur, ce personnage qui est en quelque sorte l'Ariste de la tragédie ancienne, ne manque pas de chanter l'irrésistible puissance de l'amour. Si la tragédie parle ainsi, que ne dira pas la poésie légère? « Jouissez, dit-elle à la jeunesse, jouissez du temps d'amour : tout passe! J'ai cueilli
1 « Quis mihi prœtendit Vestse virgines et Palladis sacerdotes? Qualis « ista est non niorum pudicitia, sed annorum; quai non perpetuitate, « sed œtate prescribitur?. ... Ipsi docent virgines suas non debere per- « severare, nec posse, qui virginitati lineni dederunt. » (Saint Ambroise, De Virginibus, liv. I, chap. iv.)
a Euripide, llippolyle, vers 108.
dans l'hippolyte d'eukipide. 349
des roses où je ne vois plus que des épines1. » Gardez-vous surtout de croire aux résistances de la pudeur : la pudeur n'est qu'une ruse piquante. Galatée fuit, mais sa fuile invite à la poursuivre2; Lycimnie détourne la tête afin de rendre plus doux les baisers qu'elle laisse ravir3; Chloé refuse de donner son anneau en gage d'amour : prenez-le, son doigt ne le retient qu'à peine4.
Voilà les maximes , voilà les chants amoureux qui ébranlaient la pudeur dans l'âme des jeunes filles. Celles que le gynécée protégeait mieux contre ces préceptes de la poésie légère , celles-là même s'entendaient dire, par les hôtes et par les suppliants de la maison paternelle : « Heureuses celles qui auront des époux jeunes et fidèles ! heureuses celles qui seront mères de beaux enfants ! » Et ces souhaits de la reconnaissance étaient accueillis avec un grave
1 Ctendum est œtate. Cito pede labitur œtas.... Hac mihi de spina giata corona data est.
(Ovide, Art d'aimer, II, 6 5.^ Malo nie Galatea petit, lasciva puella , Et fugit ad salices; at se cupit ante videri.
(Virgile, Égl. 3.) Dum flagrantia detorquet ad oscula Cervicem, aut facili soevitia negat, Quœ poscente inagis gaudeat eripi , Interdum rapere occupet.
(Horace, ode xii, livre II.
* Pignusque dereptum lacertis.
Ant digito maie pertinaci.
(/</., ode IX, liv. I.)
\ ini liccl appellent . grata est vis ilia puellis:
' • I ; il ilo pe dédisse volunl.
(Ovide, Art d'aimer, I.) il. 30
sourire; ils n'offensaient pas les oreilles tics jeunes filles, qui savaient qu'elles croissaient dans l'espérance du mariage , et qui pleuraient comme Antigone , si elles étaient condamnées à mourir avant le jour qui devait les faire épouses et mères.
Avec le christianisme, tout change. Les heureuses ne sont plus celles qui ont un jeune époux : les heureuses sont celles qui vivent loin des regards des hommes, loin des joies de l'amour et du mariage. La bénédiction du ciel ne descend plus seulement sur la maison où croissent de nombreux enfants, elle descend aussi sur la maison où s'élève une jeune vierge : c'est elle qui attire la faveur divine, qui fait la prospérité de ses parents et qui intercède pour eux auprès de Dieu '. Non pas que le christianisme ait attaqué le mariage : en louant la virginité comme une vie d'élite, saint Ambroise, saint Chrysostôme, saint Augustin , défendent aussi le mariage 2 ; mais
1 « Vîrgo Dei donurn est.... Virgo matris bostia est, cujus quotidiano « gacrîficio vis divina placatur. » (Saint Ambroise, De Yirginibus, liv. I, chap. vu.)
- Voici un passage de saint Cbrysostome qui résume fort bien les opinions des Pères de l'Eglise sur le mariage et sur la virginité : « Qui ma- « trimonium damnât, is virginitatis ctiam gloriam carpit; qui laudat, is « virginitalem adnrrabiliorem augustioremque reddit : nain quod deterio- « ris comparationc bonum videtur, id baud sane adiuodum bonum est ; « quod autcin omnium' sententia bonis mclius,id excellens bonum est. » — a Cond.-unnc le mariage, c'es , ôter de sa gloire à la virginité ; approuver le mariage, c'est rendre la virginité plus admirable et plus auguste; car ce qui ne semble bon qu'en étant comparé au pire, n'est pas tout à fait bon; mais ce qui semble à tout le monde meilleur que ce qui est bon , c'est là seulement ce qui est bon par excellence. » (Saint Chrysostôme, I, p. 336.)
— Pontificale romanum, de hetiedielione et eonsecratiune virginum.
DANS L HlPl'OLYTE D'PURIPIDE. 351
quel éclat dans la peinture de l'état des vierges et des joies que Dieu leur dispense !
« La vierge est égale aux anges , elle est pure comme eux ; elle a plus de vertu qu'eux , car les anges n'ont pas les sens qui nous séduisent, l'ouïe que charme la douceur d'un chant voluptueux, l'œil qu'enchante la beauté des formes1. Elle est belle aussi comme les anges , et d'une beauté que rien ne peut flétrir, ni la maladie , ni l'âge , ni la mort : la beauté de l'âme.... Elle sera toujours jeune comme elle l'était au sortir de l'enfance, au jour de sa consécration ; car c'est lorsqu'elle est encore presque enfant , que Dieu aime à la recevoir des mains de ses parents, et c'est aux plus jeunes et aux plus belles surtout que sied le mieux la virginité.... Alors elles ont plus à donner à Dieu ; alors elles ont plus à refuser au monde. Mais aussi Dieu leur donnera mille fois plus que le monde n'eût pu faire ; elles sont chères entre toutes à ia mère du Sauveur, qui les conduit, comme ses sœurs, aux pieds de Jésus- Christ; et, quand ce chœur sacré des vierges entre dans le ciel, guidé par Marie, quels hymnes retentissent ! quel empressement des anges ! quelles louanges ! quels triomphes 2 ! »
« Venez donc , s'écrie saint Augustin , venez ,
Dans la secrète : « Super sanctum conjugium nuplialis benetlictio per> « manet; existunt taraen subliruiores animœ »
Nuptis, nt virginibus,
Pars est in cœlestibiis
(Missale paiisicnse, Prosœ. Paris, 1766, in-fol.
• Saint Chrysostôme, I, 336.
2 Saint Anibroise, t. I, p. »36.