‹ Cours de litterature dramatiqueChapitre 42 sur 47 · DE l'amour · texte numérisé non relu

DE l'amour

jeunes filles ! venez , adolescents ! vous qui avez la pureté du corps et la sainteté du cœur. Venez! il est écrit de vous que vous suivrez l'agneau partout où il ira. Venez! il n'y a que vous qui puissiez le suivre dans ses chemins les plus mystérieux. 0 riantes prairies ! ô vallons délicieux ! ô champs où se moissonnent les joies du ciel, non pas les vaines joies du monde et leur folie mensongère, mais les joies éternelles et douces que le ciel même ne donne qu'aux vierges ! Nous pouvons , nous autres chrétiens ordinaires , suivre partout le Sauveur, excepté quand il marche dans la gloire de sa virginité. Pauvres , nous pouvons le suivre, car il a dit : Heureux les humbles et les pauvres! Tristes, nous pouvons le suivre, car il a dit : Heureux ceux qui pleurent! et il a pleuré sur Jérusalem. Miséricordieux , nous pouvons le suivre, car il a dit : Heureux ceux qui ont pitié ! Amis de la paix, nous pouvons le suivre, car il a dit : Heureux ceux qui aiment la paix ! Persécutés surtout, nous pouvons le suivre, car il a souffert pour nous. Nous pouvonc donc, nous tous qui l'imitons de loin dans ses vertus , hommes du siècle et du mariage, nous pouvons suivre le Sauveur dans tous les champs du ciel , excepté quand il entre aux champs de la virginité. Suivez- l'y, vierges heureuses! suivez-l'y, puisque seules vous le pouvez. Les autres bienheureux vous accompagneront de loin du regard; et ne craignez pa> qu'ils vous portent envie : ils entendront avec joie sortir de votre bouche le cantique qu'il ne leur est pas donné de chanter eux-mêmes , et la dou-

dans l'hippolyte d'euuipide. 353

ceur de vos chants aura part dans leur béatitude '. » Voilà les vives exhortations, voilà les paroles de flamme et de lumière qui attiraient les âmes à la virginité; voilà ce qui la faisait embrasser ardemment par les jeunes filles du quatrième et du cinquième siècle, si bien qu'à Milan les mères, craignant l'effet des discours de saint Ambroise, ne voulaient plus conduire leurs filles à l'église. Quel attrait, en effet, dans cette doctrine, qui s'accorde si bien avec le goût du sacrifice et du dévouement, qui est une des vertus de la femme !

Lorsque le christianisme vint prêcher hautement la doctrine de la virginité, la société païenne semblait avoir oublié depuis longtemps les maximes austères des initiés de Diane et même les lois du gynécée. Le chaste Hippolyte, le fier et sauvage chasseur de la Grèce héroïque, n'était plus guère de mise à Rome. Pour substituer la loi de l'esprit à la loi de la chair, alors toute-puissante, le christianisme n'essaya pas de se concilier les passions par d'habiles ménagements : il rompit brusquement en visière avec le siècle. Au luxe et aux mollesses de Rome, il opposa les austérités de la Thébaïde ; à l'amour grossier et libertin, il opposa, non pas la sévérité pudique du mariage : le contraste n'eût pas été assez fort pour frapper et pour désenchanter les cœurs de tant de voluptueux; il choisit, de toutes les choses contraires à l'amour, la plus contraire, la virginité, et il la prêcha hardiment.

1 Œuvres complètes de saint Augustin, édition Gaume, t. VI, p. S96. Voyez dans mes Essais de Littérature et de Morale, t. II, l'analyse du Banqui l de» Vierge» de saint Methodius.

354 de l'amour

Quel effet a ou pur l'expression de l'amour la doctrine de la virginité.'' La virginité chrétienne n'a pas plus détruit l'amour que ne l'avait fait le gynécée antique; mais, comme le gynécée, elle l'a contenu, et, en le contenant, elle l'a épuré et élevé. Si, parmi les jeunes filles chrétiennes, les plus pieuses et souvent les plus belles allaient à Dieu et quittaient le monde, beaucoup aussi se laissaient retenir par les sentiments de la nature et de la famille. Ne croyez pas cependant qu'elles ne profitassent pas de cette loi d'élite qu'elles ne pratiquaient pas : une idée de l'honneur féminin, plus sévère et plus délicate que l'idée même de la pudeur antique, se formait peu à peu en s'appuyant sur la doctrine de la virginité; la vertu du monde s'affermissait en se réglant, quoique de loin, sur la vertu du cloître.

Le christianisme n'a point créé la pudeur : elle était née dans le gynécée antique. C'est là qu'elle avait son sanctuaire, c'est là qu'elle vivait sous la protection des lois et des mœurs; et l'imagination }ime à se représenter ces doux asiles ménagés, dans chaque maison, à l'innocence des filles et à la pudicité des mères; ces solitudes que le bruit du monde n'approchait pas. En ouvrant les portes du gynécée, le christianisme a recueilli les grâces modestes qui y avaient leur sanctuaire; il les a exhortées à paraître au dehors; mais il a préparé le monde à leur venue, rassurant la timidité des jeunes filles par le respect qu'elles inspirent, leur ménageant partout un accueil favorable, ne faisant plus que les regards et la parole des hommes se détournassent, comme autrefois, à leur aspect, mais qu'ils s'y arrêtassent avec

dans l'hïppolyte d'el'iupiùe. 355

une sorte do vénération aimable, comme sur des images de grâce et de pureté offertes par le ciel à la terre. Le christianisme a fait de la pudeur antique ce qu'il a fait de tous les bons sentiments de l'homme : il l'a honorée et affermie, honorée par les hommages du monde, affermie par les scrupules de la conscience.

C'est par les scrupules surtout que l'amour chez les modernes a pris un caractère nouveau et original. Les peintures que l'antiquité nous a laissées de l'amour sont admirables, et la flamme des vers de Sapho ne s'est point éteinte en venant jusqu'à nous :

Vivuntque commissi calores ^Eoliœ fldibus puellœ1.

Mais, à côté de cet amour ardent que les anciens ont si bien exprimé, il y a une autre sorte d'amour, moins simple et moins voisin de la nature, qu'ils ont peu connu ou qu'ils ont peu représenté; un amour plus timoré, plus inquiet, et en même temps plus dramatique. C'est celui-là surtout que la littérature moderne a exprimé. Chaque littérature me semble l'avoir emporté dans le genre qui lui était propre. Les héroïnes de l'amour antique, c'est-à-dire de cet amour qui est une passion simple et irrésistible, les Médée, les Ariane, les Phèdre, les Didon, l'emportent singulièrement sur ies personnages que la littérature moderne a voulu créer en ce genre; mais la littérature moderne a repris ses avantages en peignant cet autre amour qui a emprunté à la con-

' Horace, ode ix, liv. IV.

356 de l'amour dans l'hïppolyte D'EURIPIDE.

science humaine éveillée par le christianisme, ses agitations, ses incertitudes, sa poursuite du hien et son penchant au mal. Nous aurons souvent l'occasion, en examinant quelques-uns des drames et des romans du dix-septième et du dix-huitième siècle, de comparer ces types opposés de l'amour antique et de l'amour moderne, de l'amour simple et de l'amour timoré, et de montrer comment ils l'emportent tour à tour l'un sur l'autre.

DE L'AMOUR CHEZ LES PEUPLES BARBARES. — LES FEMMES GER- MAINES. LES DRUIDESSES DE LA GAULE. LES VALKYR1ES

Page 1