C. de Litt. — J.-J. Rousseau
de meilleur. Son génie a échauffé mon àme; je l'ai senti m'enilammer, m'élever et m'ennoblir... Dans tout ce qu'il a fait on reconnaît non seulement l'homme de génie, mais encore l'honnête homme et le citoyen. — Les reproches qu'on adresse à son caractère personnel se réduisent à l'accusation vague d'être insociable; mais voyons un peu : est-il juste d'exiger qu'un homme qui travaille beaucoup dans le cabinet fréquente les sociétés comme nos oisifs? Il y a de l'absurdité à vouloir dans un même homme des qualités contradictoires. Un auteur réfléchi, appliqué, profond, n'est pas un être à figurer dans les cercles. Je ne suis rien, je ne fais rien pour le public, je vois peu de monde, et je sens qu'il me plairait fort d'en voir encore moins : à l'exception de deux ou trois personnes, toutes les autres me volent un temps que j'aurais mieux employé sans elles. Tu sens l'application. — Mais, bien plus, les persécutions, les injustices des hommes ont presque donné à Rousseau le droit de ne plus croire à leur sincérité. Tourmenté dans tous les pays, trahi par ceux qu'il croyait ses amis d'une manière d'autant plus pénétrante que son àme sensible voyait leur noirceur sans pouvoir délicatement la dévoiler.; persécuté par son ingrate patrie, qu'il avait illustrée et servie; en butte aux traits d'une méchanceté jalouse, est-il étonnant que la retraite lui paraisse le seul asile désirable?
Mme Roland, Lettre à Mlle Sophie Cannet, 21 mars 1776.
La philosophie de Voltaire est celle des gens heureux, et se réduit à ces mots : gaudeant bâte nati. Rousseau est le philosophe des malheureux, il plaide leur cause et pleure avec eux. Cependant, après avoir lu leurs ouvrages, nous éprouvons bien souvent que la gaieté de l'un nous attriste et que la tristesse de l'autre nous console.
Bernardin de Saint-Pierre, Étude* de In nature.
Il est l'aspiration indomptable vers l'idéal... Il aura pour disciples, non point le petit nombre qui jugera sur sa parole et embrassera ses paradoxes, mais tous ceux que la terre et la
réalité ne contenteront point, tous ceux qu'agitera jamais, jusqu'au sein du bonheur présent, l'inquiète espérance...
Quand on se demande ce que Rousseau était dans son fond même, on estime qu'à le définir d'un mot il était un homme de sentiment. La raison analyse l'homme, et, en l'analysant, méconnaît tel ou tel élément réel, en sorte qu'il n'y en a pas un seul qui à ce procédé n'ait péri, et l'homme tout entier; le sentiment résiste : ni analyse ni sophisme ne l'entament; il jaillit; il >ort de tout l'être et du fond de l'être, comme le cri; il est la nature, il est la vie. Le xvme siècle avait singulièrement abusé de l'analyse : idées, instincts éternels, avaient été méconnus, et l'homme, cette grande chose, était réduit à bien peu; le sentiment le retrouva. L'honneur en revient à Jean- Jacques Rousseau... Il ranime le sentiment religieux et chrétien; en dehors de ce monde des salons, subtil, artificiel et blasé, il rencontre le sentiment de la nature, les plaisirs simples, la solitude, la rêverie et la poésie. C'est un trouveur de sources.
Rousseau a plus d'un style : il a la pure déclamation, par laquelle il a commencé; il a le procédé savant qui sent plus ou moins le procédé; il a enfin l'art consommé des Confessions, des Lettres à. M. de Malesherbes et des Rêveries. Au delà, par delà, est la pure simplicité, celle qui écrit, comme la pure vertu agit, sans se voir elle-même. Rousseau l'a-t-il atteinte? Il était trop compliqué pour l'atteindre d'ordinaire, et l'on se méfié justement de ce qui y ressemble; mais qui sait s'il n'y avait pas aussi d'heureux instants où, dans la solitude, dans la liberté de ses courses et de ses rêves, oubliant son rôle, et le monde, et le bruit, il n'était pas rendu pour un moment à la simplicité de la nature? Et alors le charme puissant de certaines pages ne ferait que nous communiquer son propre enchantement.
On peut aimer ou ne pas aimer Rousseau, mais il faut compter avec lui quand on écrit notre histoire; ses idées et son style ont laissé une trace profonde ; depuis lui, à travers cette eau claire et un peu froide de la littérature française il circule un. courant plus chaud.
Bersot, Etudes sur le dix-huitième siècle, et préface du ./.-/. Rousseau de Saint-Marc Girardin.
Rousseau est un homme du peuple mal adapté au monde élégant et délicat, hors de chez lui dans un salon, de plus mal né, mal élevé, malade d'àme et de corps, tourmenté par des facultés supérieures et discordantes, dépourvu de tact, sans verve d'ailleurs, et en cela le contraire parfait de Diderot, avouant lui-même « que ses idées s'arrangent dans sa tète avec la plus incroyable difficulté, que telle de ses périodes a été tournée et retournée cinq ou six nuits dans sa tête avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier, qu'une lettre sur les moindres sujets lui coûte des heures de fatigue », qu'il ne peut attraper le ton agréable et léger, ni réussir ailleurs que « dans les ouvrages qui demandent du travail ». — Par contre, dans ce foyer brûlant, sous les prises de cette méditation prolongée et intense, le style, incessamment forgé et reforgé, prend une densité et une trempe qu'iln'apas ailleurs. Onn'a point vu depuis la Bruyère une phrase si pleine, si mâle, où la colère, l'admiration, l'indignation, la passion, réfléchies et concentrées, fassent saillie avec une précision plus rigoureuse et un relief plus fort. 11 est presque l'égal de la Bruyère pour la conduite des effets ménagés, pour l'artifice calculé des développements, pour la brièveté des résumés poignants, pour la raideur assommante des ripostes inattendues, pour la multitude des réussites littéraires, pour l'exécution de tous ces morceaux de bravoure, portraits, descriptions, parallèles, invectives, où, comme dans un crescendo musical, la même idée, diversifiée par une série d'expressions toujours plus vives, atteint ou dépasse dans la note finale tout ce qu'elle comporte d'énergie et d'éclat. Enfin, ce qui manque à la Bruyère, ses morceaux s'enchaînent; il écrit non seulement des pages, mais encore des livres; il n'y a pas de logicien plus serré. Sa démonstration se noue, maille à maille, pendant un, deux, trois volumes, comme un énorme filet sans issue, où, bon gré, malgré, on reste pris. C'est un systématique qui, replié sur lui-même et les yeux obstinément fixés sur son rêve ou sur son principe, s'y enfonce chaque jour davantage, en dévide une à une les conséquences, et tient toujours sous sa main le réseau entier. N'y touchez pas. Comme une araignée, effarouchée et solitaire, il a tout ourdi de sa propre substance avec les plus chères convictions de son esprit, avec les plus intimes émotions de son cœur. Au moindre choc, il frémit, et,
J.-J. ROUSSEAU 7ï
dans la défense, il est terrible, hors de lui, venimeux même, par exaspération contenue, par sensibilité blessée, acharné sur l'adversaire qu'il étouffe dans les fils tenaces et multipliés de sa toile, mais plus redoutable encore à lui-même qu'à ses ennemis, plutôt enlacé dans son propre rets, persuadé que la Fiance et l'univers sont conjurés contre lui, déduisant avec une subtilité prodigieuse toutes les preuves de cette conspiration chimérique, à la fin désespéré par son roman trop plausible, et s'étramdantdans le lacs admirable qu'à force de logique et d'imagination il s'est construit.
Avec de telles armes on court risque de se tuer, mais on est bien puissant. Rousseau l'a été, autant que Voltaire, et l'on peut dire que la seconde moitié du siècle lui appartient. Étranger, protestant, original de tempérament, d'éducation, de cœur, d'esprit et de mœurs, à la fois philanthrope et misanthrope, habitant d'un monde idéal qu'il a bâti à l'inverse du monde réel, il se trouve à un point de vue nouveau. Nul n'est si sensible aux vices et aux maux de la société présente. Nul n'est si touché du bonheur et des vertus de la société future. C'est pourquoi il a deux prises sur l'esprit public, l'une par la satire, l'autre par l'idylle.
* " Taine, l'An'-irn Régime; Hachette.
Rousseau parait, à certains égards, plus près des anciennes doctrines que Voltaire;. je crois qu'il en est plus éloigné. In esprit tout imprégné de Voltaire, nous le voyons tous les jours, subira encore assez volontiers le joui: des vieilles habitudes; il lui suffira d'en pouvoir rire au moins en secret, et il se consolera des déférences extérieures auxquelles son intérêt l'oblige par cette idée qu'il n'est pas dupe de celte mystification, liais celui qui s'attache à Rousseau est moins accommodant : Jean- Jacques ne s'adresse pas uniquement au bon sens; il réveille dans l'homme le sens moral, il s'adresse au cœur, à la conscience, et donne à la raison pour auxiliaires le sentiment du devoir et l'enthousiasme des grandes idées. Or, cette disposition plus grave ne permet pas devant les vieilles idoles ces génuibwions ironiques et commodes qu'un bon sens égoïste a tropsouvent autorisées.
E. Dfspois, les Lettres et la Liberté; Hachette.
Les idées dont il se fit l'apôtre ne pouvaient se produire que sous la forme oratoire. Il ne s'agissait plus de décocher çà et là quelques traits spirituels faits pour les délicats : il fallait frapper les imaginations, entraîner. Les sceptiques et les critiques eurent beau se récrier, prétendre que ces déclamalions sonores et souvent paradoxales étaient un défi au bon sens public, qu'un esprit sérieux n'avait point recours à de tels moyens; ils eurent beau prédire bruyamment un réveil de la raison qui ferait justice de toute cette charlatanerie de paroles : c'est le contraire qui arriva. Non seulement le public accepta, admira la forme nouvelle; mais les philosophes eux-mêmes furent séduits, et se mirent à l'unisson. A partir de 1760, le ton de la littérature est changé, il redevient oratoire. Les Holbachiens essayent de déclamer: l'honnête Thomas déclame, Marmontel déclame; Diderot arrache sa lourde plume à l'abbé Raynal, el remplit des plus véhémentes tirades cette indigente Histoire des établissements des Européens dans les Indes; l'Académie provoque chez les concurrents à ses prix des débordements d'éloquence; le moindre procès suscite tout à coup des mémoires qui tournent à la philippique; Linguet et Beaumarchais adressent à l'opinion publique les appels les plus passionnés; Voltaire lui-même est entraîné, il se sent orateur, il plaide, il est l'avocat de tous les opprimés. Oui a déterminé ce mouvement universel? Rousseau.
Il clôt la période de critique et ouvre la période déclamatoire. Il est le premier maître de ceux qui rédigèrent les fameux cahiers et jetèrent à tous les échos les éclals de la tribune française. Les orateurs véhéments comme Mirabeau et Danton, les parleurs sentencieux et larmoyants comme Robespierre, les doctrinaires impitoyables comme Sainl-Just, les énergumènes comme Marat, tous procèdent de lui, tous reproduisent à un degré quelconque ses idées, ses sentiments, son langage. C'est dans les écrits de Rousseau qu'il faut chercher l'origine du jargon révolutionnaire et sentimental. Il adonné la note et les principaux motifs, cela a suffi; le concert, on pourrait dire le charivari, a commencé. Lamentations, apostrophes, cris de colère, gémissements de cœurs incompris, paradoxes et déclamations des déclassés, guenilles de pourpre dont s'affublent les vanités maladives et les amours qui n'ont pas trouvé de pla-
cernent, tout cela vient de lui : il a semé l'amertume dans le monde. Toujours mécontent des autres et de lui-même, toujours évoquant comme un remords et une menace son absurde état de nature qu'il n'a jamais pu définir, chimérique, raisonneur et plaignard,il crie toujours ou gémit, sans oublier la cadence, et remplace le bon sens par le beau son.
• Paul Albert, la Littérature française au dix-huitième siècle; Hachette.
Il est avant tout un grand écrivain, mais il est en même temps savant dans l'art d'écrire, ce qui n'est pas tout à fait la même
mse. Il lui arrive de se laisser emporter par un élan impétueux de son àme; mais il revient ensuite sur ce qu'il a écrit, pour trouver le mot juste, l'agencement harmonieux, semblable à un peintre qui perfectionne sa première ébauche, et lui donne par ce travail une nouvelle et plus complète beauté. Il unit ainsi la force de l'inspiration à la grâce des nuances. Il sait l'histoire de la langue, il en possède à fond la grammaire, si compliquée et si difficile. Il a la mémoire remplie des chefsd'œuvre de notre littérature; il les aime et il sait les aimer. Il connaît toutes les délicatesses de cette belle langue; il en développe toutes les énergies. H est, dans cet Ordre de culture intellectuelle, respectueux de la règle et des traditions, qu'il dédaigne partout ailleurs. 11 y apporte cette clarté, cette précision, cette fermeté, qui en sont le propre caractère. Cet homme, qui domine son siècle, n'en est pas. Il appartient par sa langue au \viic siècle, et au xixe par ses passions et par ses idées.
Il est né en Suisse, il y a été élevé; mais il a passé la majeure partie de sa vie à Paris, après avoir habité quelque- temps en Italie et en Angleterre. Pour son temps, c'est être cosmopolite. Il est d'une famille bourgeoise; il a été mêlé aux pauvres et aux ignorants; il a fréquenté les deux aristocraties de l'argent et de la naissance. Il en a été chassé. Il a été l'ami des philosophes, il est devenu leur ennemi. Il a connu les vainenivrements de la popularité et le mâle orgueil de la solitude. Sa vie, comme son caractère, embrasse tous les contrastes. Cette variété de situations et d'impressions, qui aurait efface toute originalité dans une àme médiocre, profite à l'originalité de liousseau, parce que sa personnalité est assez forte pour
tout dominer. Les obstacles lui deviennent des instruments, ce qui est l'avantage et le signe de la force.
Jules Simon, Discours prononcé à l'inauguration
de la statue de Rousseau: 1889.
Ses ouvrages sont lui-même et, ce qui est plus rare, ne sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination : tous ses ouvrages sont des romans. lia fait le roman de l'humanité, et c'est VInégalUé; le roman de la sociologie, et c'est le Contrat : le roman de l'éducation, et c'est Y Emile; un roman de sentiment, et c'est la Nouvelle Héloise ; le roman de sa propre vie, et c'est les Confessions. Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier, tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa tendresse lui traçant un idéal 4e bonheur simple, de vertu facile et d'épanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en guerre violente et implacable contre la société réelle qui l'a mal accueilli, à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir pour la refaire; d'où résulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique, un François de Sales qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de génie.
E. Faguet, Dix-Huitième Siècle: Lecène.
Quelle est la raison de cette suspension ou de cette interruption de l'éloquence, dans la langue, dans le pays de Bossuet et de Pascal? C'est qu'un homme éloquent est peut-être avant tout un homme que rien n'arrête ni ne gène dans l'expression de ce qu'il éprouve, ni les préjugés de son éducation, ni le respect des convenances mondaines, ni la crainte du ridicule, ni la peur de braver l'opinion, ni la défiance de soi-même! Tel fut Rousseau. Et c'est pourquoi, sous la seule impulsion de la sensibilité, rien qu'en passant par-dessus les convenances ou les préjugés de son temps, il a retrouvé du premier coup dans son premier Discours, — le Discours sur les sciences et les arts, — l'ampleur de la phrase, l'harmonie sonore et cadencée de la
période; le sérieux, la gravité des mots; la liberté d'une allure ou d'un mouvement dont les sinuosités imitent le mouvement de la passion même; et enfin, et surtout, cet accent personnel qui fait nôtres, exclusivement nôtres, qui nous approprie et qui nous incorpore, en quelque manière, les choses que nous disons. N'est-ce pas là la définition de l'éloquence même?
En quoi cependant et pourquoi cette éloquence diffère-t-elle si profondément de celle de Bossuet et de Massillon? Massillon ou Bossuet, hommes du xvne siècle, ne s'abandonnent ou ne se laissent aller aux impulsions de leur sensibilité qu'autant que leur bon sens et leur raison les en approuvent. Avec leur instinct de conservation sociale et armés contre eux-mêmes par leur foi religieuse, ils ne suivent leur inspiration personnelle que dans la direction des exigences d'une vérité qui leur est supérieure, qui vaut au besoin contre leur sentiment, dont ils ne croient pas être enfin les seuls juges. Mais Rousseau, lui, ce qu'il s'applique à noter, à retenir et à développer de sa sensibilité, au contraire, c'est ce qui le distingue, ce qui le différencie, ce qui l'isole; c'est ce qui le met comme à part du reste des « mortels » ; c'est ce qui fait de lui, pour lui, tout un monde, un monde unique et le seul monde. Et c'est ainsi qu'entrant en lutte avec la civilisation la plus raffinée, pour ne pas dire, à plus d'un égard, la plus artificielle qui fut jamais, il retrouve, après l'éloquence ou en même temps, la nature.
Bri-xetikhk. l'Évolution de I" poésie lyrique au dix-neuvième siècle; Hachette.
Sans doute Rousseau combine les idées vraies avec les idées fausses, et ce qu'il y a de mauvais et de malsain domine dans cet alliage sur ce qu'il y a de sain et de réellement bon; luimême confesse qu'il craint de pécher par le fond et de gâter toutes ses théories par des extravagances. Mais il crut tracer à ses semblables la route du bonheur. Rentrez dans vos <:<rur>, leur disait-il, vous y retrouverez le germe des vertus- que vous étouffez sous un vain simulacre; consultez toujours votre conscience pour redresser les erreurs de votre raison; écoutez cette voix intérieure que les philosophes traitent de chimère. Il aspirait au mieux; il rêvait la simplicité des mœurs, la droiture naturelle des sentiments, un état bien constitué où chacun reçût
une éducation qui lui apprît à remplir ses devoirs, à faire son métier d'homme, l'unité de la volonté générale, le gouvernement de tous par tous, la félicité durable que le juste obtient dans l'autre vie après avoir contemplé l'Être suprême dans celle-ci. Il souffrit en cherchant l'idéal qu'il prêchait avec la foi d'un apôtre. Le malheur l'a sacré. On plaint ses misères, et l'on ne peut se défendre de l'aimer, d'être entraîné vers lui, comme les nobles cœurs de son temps, par la pitié et par une irrésistible sympathie. « Vous me demandez ce qu'il me semble de Rousseau, écrit Frédéric à Voltaire : il faut respecter les infortunés; il n'y a que les âmes perverses qui les accablent. »
A. Chuquet, J.-J. Rousseau; Hachette.
LETTRES
J.-J. Rousseau venait de remporter le prix d'éloquence à l'Académie de Dijon sur cette question : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? » Bien loin d'épurer les moeurs, sciences, lettres et arts, selon le jeune écrivain, avaient surtout pour effet de les corrompre. L'œuvre fit grand bruit et souleva de vives discussions. On suppose que Fontenelle, alors âgé de quatre-vingt-treize ans, répond à l'auteur, qui lui avait adressé un exemplaire de son discours (1750) :
Surprise et plaisir qu'il a éprouvé à voir un ennemi de l'éloquence en tirer si bon parti. M. Rollin ne l'eût pas désavoué pour un de ses meilleurs élevés de rhétorique.
En d'autres temps, Fontenelle eût relevé le gant; mais il est trop vieux pour entrer en lice et se corriger d'une passion qui a fait le charme de toute sa vie.
Le paradoxe est une tentation qu'il a connue autrefois, mais dont il faut se métier. Rien n'est beau ni bon que le vrai.
L'amour de la vertu est une noble passion; mais a-t-elle besoin d'être farouche et chagrine? Platon conseillait au philosophe Xénocrate le sacrifice aux Grâces.
Que le jeune auteur, si vile célèbre, soit donc clément envers les lettres, auxquelles il doit son premier triomphe et auxquelles il devra peut-être un jour ses dernières consolations.
(Concours de l'École normale, 1867.)
Lettre de Rousseau au magnifique Conseil de Genève pour le remercier de lui avoir donné le titre de citoyen genevois.
(Toulouse, lycée de filles. — Devoir de sixième année.)
Après la publication du pamphlet de Rousseau, couronné
par l'Académie de Dijon, contre les lettres et les arts, un jeune homme qui vient de terminer ses éludes écrit à Rousseau.
Il lui assure que les grands auteurs de la Grèce, de Rome et de la France n'ont point, à ce qu'il lui semble, nui au développement de son esprit, ni égaré sa raison, ni émoussé la délicatesse naturelle de ses sentiments.
(Lycée Fénelon. — Devoir de sixième année.)
Le 9 avril 1736, J.-J. Rousseau quilta Paris pour aller s'établir à l'Ermitage, près de Montmorency, dans le parc de Mme d'Épinay. Ses amis s'étonnèrent de ce brusque départ. J.-J. Rousseau écrit à Diderot pour lui expliquer sa résolution.
1° Paris lui est devenu insupportable. Il sent qu'il n'est pas fait pour la vie mondaine, mais pour la retraite et la campagne.
2° Il ne sait penser qu'en marchant et il ne peut écrire qu'en plein air. Depuis qu'il est arrivé, il est tout plein de projets. Il médite un grand traité sur l'éducation, et il rêve même à un roman.
3° Il n'oublie pas d'ailleurs ses amis de Paris, et il s'intéresse toujours au succès de leur grande œuvre, l'Encyclopédie, quoiqu'il n'y puisse tout approuver.
Bernardin de Saint-Pierre, revenant de l'île de France, écrit vers 1770 à Rousseau pour se déclarer son disciple.
Il dira quelle surprise enthousiaste ont fait naître en lui les écrits de Rousseau, si nouveaux d'accent, si différents de ceux qui avaient jusqu'alors occupé l'attention du public.
Longtemps errant lui-même, il a suivi de loin, avec sympathie, les exils et les malheurs de l'auteur d'Emile; il sera trop heureux s'il peut lui apporter une consolation et un espoir.
Lui aussi, il a vu de près la nature, une nature bien différente, il est vrai, de la nature européenne; lui aussi, il se détourne des frivolités et des hypocrisies d'une société où l'extrême civilisation est devenue corruption. Il exprimera ces sentiments dans des livres qu'il tâchera de ne pas faire trop indignes de son maître.
Lettre de Malesherbes à Rousseau pour le détourner de publier ses Confession*.
Manon Philipon, la future Mme Roland, qui déclare adorer iresque Rousseau (lettre à Mlle Sophie Gannet, 29 février 1776 , écrivit à son grand homme et désira de le voir. Elle fut reçue pir Mme Rousseau 'Thérèse Levasseur, qui lui dit sèchement qu'on ne parlait pas à son mari, et ajouta : « Sûrement, ce n*?st pas vous qui avez écrit une lettre comme cela. » Elle s'en retint déçue, « avec la très légère satisfaction, dit-elle, de voir qu'il avait trouvé ma lettre assez bien tournée pour ne pas la croire l'ouvrage d'une femme ».
On composera la nouvelle lettre qu'elle écrit à Rousseau après celte déconvenue.
Voltaire mourut à Paris le 30 mai 1778. Quelques mois après 3 juillet), Rousseau, miné par la maladie, épuisé par les persécutions, mourait lui-même à Ermenonville, où le comte de
Girardin lui avait offert 1 hospitalité dans une propriété magnifique. On suppose queM.de (iirardin, témoin à Paris du retour triomphal et de la mort de Voltaire, écrit à Rousseau pour lui annoncer la perle que viennent de faire les leltres et la philosophie. Avec tous les ménagements que rendait nécessaires la susceptibilité maladive de Rousseau, il l'engagera à oublier des rancunes que la mort doit faire disparaitre.il lui fera comprendre que la postérité, en distinguant les traits essentiels de leui œuvre à tous deux, les réunira dans la même admiration reconnaissante. Il formera le vœu que, dans cette solitude d'Ermenonville où il va le rejoindre, Rousseau, sur qui seul désormais reposent les espérances des amis de la liberté, puisse enfin trouver la paix du corps et de L'âme.
DISSERTATIONS ET LEÇONS
Expliquer ce mot de la Lettre à d'Alembert : « Le ridicule eït l'arme favorite du vice. »
(Paris. — Licence es lettres, oct. 1893.)
Vous connaissez le portrait que J.-J. Rousseau a tracé du personnage de Philinte dans sa Lettre à d'Alembert : « Ce Philinle est le sage de la pièce; un de ces honnêtes gens du grand monde dont les maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons; de ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux ; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne; qui, autour d'une bonne table, soitiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres; qui, de leur maison bien fermée, verraient voler, piller, égorger, massacrer tout le genre humain sans se plaindre, attendu que Dieu les a doués d'une douceur très méritoire à supporter les malheurs d'autrui. »
Dites ce que vous pensez de ce portrait, et rapprochez-le de cette opinion d'un critique contemporain : « Aujourd'hui nous avons réconcilié Alceste et Philinle. Nous disons : Philinte, le philosophe accommodant, c'est encore Alceste, un Alceste mûri et plus renseigné. »
(Paris. — Agrégation de grammaire, 1896.)
Delà sincérité de J.-J. Rousseau dans le Discours sur les sciences et les arts.
(Sorbonne. — Leçon d'agrégation des lettres, 1897.)
Étudier dans les Lettres à M. de Malesherbes l'idée que J.-J. Rousseau donne de lui par la façon dont il parle de son humeur et de sa vie.
(Sorbonne. — Leçon d'agrégation des lettres, 1897.)
D'Alembert prétendait, dans sa réponse à la Lettre de fl seau sur Us spectacle*, que la comédie du xvne siècle, même celle de Molière, manquait de finesse; étudier à ce point de vue la Critique de l'Ecole des femme* ou l'Impromptu de Versu il les.
(Paris. — Devoir d'agrégation, 1897.)
Quelle nouveauté de langue, de style et de goût apportait Jean-Jacques Rousseau dans la littérature française? (On prendra surtout les exemples dans le Discours sur les sciences et les arts et dans les quatre Lettres à M. de M<>1 sherbes.)
(Paris. — Leçon d'agrégation, 1896. i
Le sentiment de la nature dans J.-J. Rousseau et Lamartine. Aix. — Licence es lettres, juillet 1898.)
Exposer et discuter l'opinion de J.-J. Rousseau sur les effets de la tragédie classique.
(Besançon. — Devoir dr licence, sept. 188:5.)
Examiner cette pensée de J.-J. Rousseau : « Il ne faut pas
regarder à la catastrophe pour juger de l'effet moral d'une tragédie. »
(Besançon. — Devoir de licence, nov. 1883.)
Étudier J.-J. Rousseau critique littéraire du théâtre français. (Besançon. — Agrégation de l'enseignement spécial, mai 1893.)
« Toute la littérature de ce temps (xvme siècle) aboutissait à la tribune. » (Villemain.)
(Besançon. — Licence es lettres, juillet 1887).
Un critique contemporain a nommé J.-J. Rousseau « le père du romantisme ». — Expliquer ce mot.
(Bordeaux. — Composition de licence, juillet 1898.)
Expliquer cette remarque de J.-J. Rousseau : « En littérature comme ailleurs, tout observateur qui se pique d'esprit est suspect. »
(Bordeaux. — Devoir de licence, 1886-1887.)
A propos des Rêveries d'un promeneur solitaire, discuter ce mot de Mme de Staël : « Rousseau n'a rien découvert, mais tout enflammé. »
(Caen. — Devoir d'agrégation de grammaire.)
Bernardin de Saint-Pierre :.sa place parmi les romanciers et parmi les peintres de la nature.
(Montpellier. — Licence es lettres. — Composition, juillet 1899.)
Alexandre Dumas a écrit dans la Préface du Ft7s naturel : « Un art qui, pour nous en tenir à la France, a produit Polyeucte, Athalie, Tartuffe, et le Mariage de Figaro, est un art civilisateur au premier chef, dont la portée est incalculable, quand il a pour base la vérité, pour but la morale, pour auditoire le monde entier. »
Vous rapprocherez cette assertion de la thèse soutenue contre le théâtre dans la Lettre à d'Alembert par J.-J. Rousseau, et vous donnerez vos conclusions sur le débat.
(Nancy. — Licence es lettres. — Composition, 1896.)
A la question proposée en 1749 par l'Académie de Dijon (si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs?', Rousseau eut-il raison de répondre par la négative? Sinon, essayer de réfuter son discours.
(Poitiers. — Devoir de licence, mars 1886.)
u En général, dit J.-J. Rousseau, il y a beaucoup de discours <?t peu d'action sur la scène française ; peut-être est-ce qu'en etfet le Français parle encore plus qu'il n'agit, ou du moins qu'il donne un bien plus grand prix à ce qu'on dit qu'à ce qu'on fait. » Discuter la justesse de cette rétlexion, ainsi que la vérité des raisons sur lesquelles elle est appuyée.
(Poitiers. — Devoir de licence, mars 1890.,
Comparer les idées politiques de Montesquieu, de Voltaire et ■de Rousseau.
(Rennes. — Devoir de licence, 1896.)
Le lyrisme dans la prose au xvinc siècle.
(Rennes. — Licence es lettres. — Composition, 1897.
Le sentiment de la nature dans les écrits de J.-J. Rousseau. Enseignement spécial. — Leçon d'agrégation, 1885.)
Apprécier les Rêveries d'un promeneur solitaire.
(Enseignement spécial. — Leçon d'agrégation, 1886.)
Le théâtre classique de l'Allemagne aurait-il, mieux que le nôtre, trouvé grâce auprès de l'auteur de la Lettre à (TAlemhert?
(Certificat d'aptitude a l'enseignement de l'allemand, 1900.)
Sur cette parole de J.-J. Rousseau : « La continuité des petits devoirs toujours bien remplis demande plus de force que les actions héroïques, et il vaut mieux mériter toujours l'estime des hommes que quelquefois leur admiration. »
(Cahors, Charleville, lycée et collège de jeunes filles. Devoir de troisième année.)
Mettre en regard le portrait de Voltaire et celui de J.-J. Rousseau, et indiquer à grands traits, sans faire l'étude détaillée de leurs œuvres, l'intluence qu'ils ont exercée sur leurs contemporains.
Diplôme de fin d'étude<.)
Parallèle entre Voltaire et Rousseau. Montrer comment ces deux écrivains diffèrent par leur vie, par leur caractère et leur
énie, les influences qu'ils ont subies et celles qu'ils ont exercées.
(Saiut-Quentin, lycée de jeunes filles. — Devoir de