‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 19 sur 68 · C. de Litt. — Rousseau Emile · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Rousseau Emile

et faire d'eux les instruments de leur propre progrès. Sans aller jusqu'à prescrire de ne leur enseigner rien, comme fera Rousseau. Montaigne leur enseigne avant tout à regarder et à observer tout ce qui se passe autour d'eux (« à cet apprentissage, tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant »), à sonder la portée d'un chacun, même d'un bouvier ou d'un maçon, à s'enquérir curieusement de toutes choses. L'intelligence aura son tour et plus tôt que dans VÊmile; mais elle se formera plutôt par un progrès insensible «de soi sur soi que par des leçons méthodiques et des lectures obligées. Peu de livres : Phitarque/cet historien moraliste, est pour Montaigne ce qu'es! Robinson pour Rousseau, qui, d'ailleurs, rend hommage aussi à Plularque. C'est par Plutarque qu'une partie de la sagesse antique a coulé jusqu'à Montaigne, et de Montaigne à Rousseau. En somme, tous deux visent à former des têtes bien faites plutôt que bien pleines : le but de l'éducation n'est pas, selon eux, de savoir beaucoup : c'est de savoir juger, et, plus encore, de savoir vivre.

Mais c'est ici que la ressemblance s'arrête. Bien que tous deux fassent l'éducation d'un élève isolé et privilégié, la différence est sensible entre ces deux élèves, et, par conséquent, entre les manières de les préparer à la vie. L'élève de Montaigne est un « enfant de maison », un gentilhomme, dont le principal mérite doit être de n'être pas « inepte à la conversation civile ». Moins souple, mais plus capable de vouloir et d'agir, l'élève de Rousseau sera l'homme qui grandit loin du monde pour une vie de travail et de lutte, à la veille d'une crise que Montaigne, dans un temps cependant si troublé, ne pouvait prévoir ni même croire possible. Le jeune seigneur du xvic siècle, qui ne s'instruit et ne voyage que pour son plaisir, fut, sans doute, un causeur aimable et un lettré délicat, dans une société distinguée; le jeune homme du xvme siècle, un peu rudement dédaigneux des anciennes élégances, laisse prendre à son caractère toute sa force pour affronter les menaces d'une société qui se transforme. On ne doit pas l'oublier quand on est tenté de préférer la causerie, sans déclamation ni système, des Essais, aux dissertations et à la rhétorique de ['Emile. Montaigne ne peut parler aux modernes qu'au nom d'un passé qui fut séduisant, Rousseau empiète sur l'avenir. Le sage Montaigne donne les meilleurs conseils, à ne considérer que la vie pratique: mais Rousseau, puissant par le sentiment plus encore que par la dialectique, nous entraine ù sa suite vers l'idéal.

On concevrait, d'ailleurs, les Essais sans le chapitre de l'Institution des enfants; mais comment concevoir l'œuvre de Rousseau sans l'Emile, qui en est comme la clef de voûte? S'il faut reconstruire de fond en comble la société des hommes, par où commencer, sinon par l'éducation des enfants?

« C'est pour des gentlemen, c'est-à-dire pour les enfants de la bourgeoisie ou de la noblesse, que Locke a écrit son livre1.» Comme Montaigne donc, Locke attache un grand prix aux bonnes manières, sur lesquelles il écrit tout un long chapitre. Comme Montaigne aussi, il associe l'éducation physique à l'éducation morale, et dans l'instruction proprement dite, qu'il veut légère et attrayante, place au premier plan l'étude directe des choses sensibles. Celte méthode que Montaigne n'avait fait qu'indiquer, Rousseau l'érigera en système, mais après que Locke l'aura précisée. D'autre part, médecin et philosophe seirsualiste, il donne à son livre, publié en 1693, un caractère tout expérimental, qui annonce le xvme siècle. Aussi L'idéaliste Michelet est-il sévère pour cet ouvrage étroitement pratique, le premier ouvrage étendu, il le reconnaît, qui ait été écrit sur la matière, mais si faible, si sec et pauvre pour tout ce qui est de l'éducation morale! La morale de Locke est tout utilitaire; la grande vertu, à ses yeux, c'est la prudence, une vertu i live. Çà et là, quelques lueurs à peine, comme l'idée féconde d'un métier manuel ajouté au programme de l'éducation générale. Mais, après tout, l'auteur de Robinson Crusoé « a, bien plus que Locke, inspiré, préparé V Emile* ». L'exagération est manifeste; Rousseau doit beaucoup à Locke et ne lui paye vraiment pas ce qu'il lui doit lorsqu'il écrit dans sa Préface : « Mon sujet était tout neuf après le livre de Locke. » Il a recueilli chezson devancier, et il l'avoue, bien des préceptes <c nràles et sensés », mais il l'avoue au moment où il critique certaines de ses prescriptions, plus ou moins bizarres, sur l'hygiène 'lu premier âge. Locke est un médecin, et qui écrit pour des Anglais. Rousseau, qui reprend ce sujet délicat, avec moins de compétence, est-il sûr de ne pas tomber dans des exagérations plus plaisantes encore, lorsqu'il s'en remet à la nature du soin de veiller sur le développement physique de l'enfant? Locke ne laisse pas ignorer Dieu à son élève jusqu'à quinze

1. Voyez John Locke : Quelques P'')<s>''.-$ sur l'éducation, traduction nouvelle par J. Compayré; Hachette. 1 88^». Les passages ou Rousseau peut être comparé à Locke sont indiqués en note.

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