‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 2 sur 68 · C. de Litt. — J.-J. Rousseau · texte numérisé non relu

C. de Litt. — J.-J. Rousseau

Son frère aîné, traité moins tendrement, avait disparu, et Ton n'eut plus de ses nouvelles. Le père s'en inquiéta moins encore qu'il ne s'inquiétera bientôt de la fuite de Jean-Jacques luimême. Il se remaria, d'ailleurs, à Nyons, où il s'élait réfugié à la suite d'une querelle avec un officier. Jean-Jacques avait alors dix ans; la tutelle de l'oncle Bernard (dont le fils devait aussi disparaître) n'était pas faite pour remédier aux déi'auts de l'éducation paternelle. L'autorité plus ferme du pasteur Lambercier, dont il fut le pensionnaire à Bussey pendant deux ans, eût exercé une influence meilleure sur sa nature encore incertaine, >"il n'avait fini par y voir une tyrannie. Revenu à Genève, il est employé tour à tour chez un greffier, qui le renvoie comme inepte, et chez un graveur, maître grossier, qui le brutalise. Sa seule consolation est la lecture, mais une lecture sans choix de livres souvent sans valeur, romanesques encore pour la plupart.

Cet amour des objets imaginaires et cette facilité de m'en occuper achevèrent de me dégoûter de tout ce qui m'entourait, et déterminèrent ce goût pour la solitude qui m'est toujours resté depuis ce temps-là. On verra plus d'une fois dans la suite les bizarres effets de cette disposition si misanthrope et si sombre en apparence, mais qui vient en effet d'un cœur trop affectueux, trop aimant, trop tendre, qui, faute d'en trouver d'existants qui lui ressemblent, est forcé de s'alimenter de fictions.

Un dimanche de mars 1728, étant sorli de Genève, il trouve à son retour les portes de la ville fermées, et délibérément il s'abandonne à la « fatalité » de sa destinée; il entre dans celte vie d'aventures qu'il devait prolonger pendant cinquante ans, avec de rares intervalles de repos. M. de Pontverre, curé catholique de Confignon, près de Genève, l'héberge, enlreprend sa conversion, et l'envoie à Annecy près de Mme de Warens, qui, nouvelle convertie, aimait à convertir les autres. C'est le dimanche des Hameaux, 21 mars 172S, qu'il vit pour la première t'ois Françoise-Louise de la Tour, dame de Warens (1699-1762) :

facile à s'affecter, et sensible à l'excès à tout ce qui l'affecte, semblent ne pouvoir s'allier dans le même caractère; et ces dem contraires composent pourtant le fond du mien. Quoique je ne puisse résoudre cette opposition par de» principes, elle existe pourtant ; je le sen3, rien n'e-t plus certain, et j'en puis du moins donner par les faits une espèce d'historique qui peut servir à la concevoir. J';u eu plus d'activité dans l'enfance, mais jamais comme un autre enfant. Cet ennui de tout m'a de bon e heure jeté dans la lecture. A six ans. Plutarque me tomba sous la main; à huit, je le savais par ceur; j'avais lu tous les ro-nans ; ils m'avaient fait verser des seaui «te larmes avant l'âge nù le cœur prend intérêt aux romans. De là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanes que qui n'a fait qu'augmenter jusqu'à présent, et qui acheva de me dégoûter de tout, hors de ce qui r Liait à mes folies. »

il y avait deux ans que, pour un motif ou sous un prétexte de religion, elle avait quitté son mari et le pays de Vaud, et s'était fixée en Savoie, sous la protection du duc et de l'évèque. Elle fit bon accueil à Jean-Jacques, qui demeura ébloui de son sourire; puis elle le dirigea sur l'hospice des catéchumènes de Turin. Il en sortit douteusement converti, mais certainement misérable; réduit à se faire laquais chez la vieille comtesse de Vercellis et chez le comte de Gouvon, il intéresse à son sort l'abbé de Gouvon, qui va peut-être l'y arracher; mais il se fait chasser de cette maison, et c'est, on peut le dire, parce qu'il l'a voulu. Le goût de l'indépendance n'allait pas chez lui sans un instinct de révolte. Il aimait, d'ailleurs, non seulement la vie libre, mais la vie au grand air, ces longues marches à pied dont il a célébré le charme capricieux. « La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser... » Enfin ildésiraitrevoir Mme de Warens. Celte fois encore, elle l'éloigna doucement d'elle, d'abord en le mettant au séminaire d'Annecy, où il ne resta que deux mois, puis en le donnant comme compagnon au maître d'hôtel .Nicoloz, qui devait quitter la Savoie; mais Jean-Jacques n'alla que jusqu'à Lyon, et revint toujours vers Annecy. Sa déception lut grande d'apprendre que « maman » venait de partir pour Paris. Il connut alors la misère, à Lausanne où il se rendit ridicule en donnant des leçons de musique sans être musicien, à Neuchàtel surtout. M. de Bonac, ambassadeur de France en Suiss*', qui le trouve, errant de Berne à Soleure, à la suite d'un prétendu archimandrite de Jérusalem, l'envoie à Paris; mais Paris, entrevu dans ces conditions peu avantageuses, ne le retint pas longtemps. Mme de Warens était rentrée en Savoie et s'était établie à Chambéry; il l'y rejoignit (1732 .

La période qui suivit lut tranquille et bientôt heureuse. Quelque temps employé aux travaux du cadastre, pour lesquels il ne se sentait pas fait, Uousseau revint à la musique, qu'il avait plus sérieusement étudiée, et réussit a Chambéry mieux qu'à Lausanne. Mais c'est surtout dans le séjour des Charmettes, à partir de 17361, qu'il trouva ce qu'il appelle le court bonheur

i. Ou plutôt ■!»* 17 i;. L'idylle des ehurmettes n'a pas eiisté : il faut reculer de

«le sa vie. Les Charmettes étaient une maison de campagne louée par Mme de Warens, aux portes de Chambéry, sur une colline. On y avait, au printemps, « les prémices du rossignol », de la pervenche et des premiers bourgeons. Rousseau y trouvait ce qu'il aimait le plus au monde, la solitude, la Liberté absolue, l'oisiveté; il y trouva aussi l'amour, si l'on peut appeler de ce nom l'étrange sentiment, filial à la fois et passionné, qui l'unit à l'étrange Mme de Warens. Si, dans ce vert asile qu'il a rendu à jamais célèbre, son esprit put se mûrir dans la lecture et dans la méditation, son cœur ne put guère s'y épurer dans le commerce d'une femme candidement dépravée, bonne, il est vrai, mais d'une bonté de tempérament plutôt que de caractère. Au retour d'un voyage à Montpellier, où il avait été soigner sa santé, il sentit plus vivement l'impossibilité morale de jouir longtemps d'un bonheur de jour en jour plus avili, et il le traîna pourtant quelque temps encore. En 1740, il accepta de faire, à Lyon, l'éducation des deux fils de M. de Mably, frère des abbés de Mably et de Condillac : l'un des enfants était ingouvernable; l'autre, presque idiot, n'était point « instruisable », et le pédagogue novice, en qui l'on ne devinait guère le futur auteur d'Emile, s'y prit mal sans doute, mais l'insuccès de ses efforts était d'avance certain. A cette dernière expérience il ne gagna que de lier connaissance avec Condillac et Mably, qui lui donna des lettres pour ses amis de Paris, entre autres pour le comte de Caylus et pour Fontenelle. Après une visite suprême aux Charmettes, il partit pour Paris, dans l'automne de 1741 : il avait vingt-neuf ans, et depuis treize ans, était attaché à cette protectrice avec laquelle il lui fallait rompre sans retour.

Ses aventures ne sont pas encore terminées, car il quitte Paris encore après l'échec de son système de notation musicale devant l'Académie des sciences, et, pendant dix-huit mois, il est le secrétaire et un peu la victime de M. de Montaigu, ambassadeur de France à Venise : brutalement chassé, il se plaignit en vain, et l'inutilité de ses plaintes trop justes lui laissa «lans l'àme « un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles » qui sanctionnent l'oppression du faible par le fort. Du monde de la diplomatie, où il n'occupait, quoi qu'il en dise, qu'un rang assez équivoque, il passa dans le monde

deux ans le séjour de Rousseau, daté de 1T3S et non de 1736, et dès lors, puisque règne Wintxinried, plus de scènes d'abandon, plus de joies intimes; la solitude du tète-à-tête disparaît. » [Chuqi

de la haute finance, et, comme secrétaire de Mme Dupin, put connaître Mme d'Épinay, en qui il allait trouver une seconde protectrice. Mais, avant elle, il connut aussi, pour son malheur, une servante d'auberge1, Thérèse Levasseur, dont il fit sa compagne et, longtemps après, sa femme. Il aura d'elle cinq enfants, qu'il fera porter sans scrupule aux Enfants trouvés. Dans ses Conférions et ses Rêveries, il a tenté de justifier et cette union et cet abandon. L'union se fit et se maintint « sans la moindre étincelle d'amour » ; il perdit sa peine à vouloir former l'esprit borné de cette fille, dont il avoue la stupidité, en lui attribuant, par compensation, le cœur d'un ange, mais en ne nous cachant pas non plus qu'au plus fort de ses misères son cœur a été navré et déchiré par elle. Quant à l'abandon froidement prémédité et cinq fois renouvelé de ses enfants, l'apologie qu'il en tente en aggrave plutôt qu'elle n'en atténue l'odieux. L'argument tiré de la mauvaise éducation qu'ils eussent reçue dans ce milieu où le père, la mère, la fille Levasseur, comme « autant de sangsues », vivaient aux dépens de Rousseau, ou des malheurs qu'ils eussent éprouvés, comme Rousseau luimême, est puérvl. Ceux qu'il tire de la mauvaise organisation de la société eussent mérité peut-être la discussion, si le prétendu calcul de Rousseau ne péchait par la base : il admet que ses enfants, confiés à la charité publique, sont devenus nécessairement des travailleurs utiles, heureux dans leur ignorance et vivant d'une vie élémentaire, plus rapprochée de la vie selon la nature. Mais il a oublié les influences de l'hérédité, d'un»* part, et, de l'autre, les hasards et les dangers de l'existence pour l'orphelin pauvre qui doit lutter pour vivre, et, dans la lutte, souvent se déprave ou succombe. 11 lui était facile de leur refuser son appui, mais non pas de leur enlever ces inclinations qu'ils tenaient de lui et qui ont pu faire leur malheur, dans une condition où ils auraient en vain essayé de les satisfaire. 11 lui était facile de leur souhaiter le succès; mais si, livrés à leurs propres ressources, ils n'ont abouti qu'à la misère ou même à l'avilissement, n'esl-il pas terrible de penser que le père et les fils ont soutfert en même temps, lui parles hommes, eux par celui dont leur présence eût apaisé l'àme?

1. Il habitait alors l'hôtel de Saint-Quentin, dans la rue des Cordicr?, récemment démolie pour la construction de ta nouvelle Sorbenae.

La révélation; les deux « Discours ».

A ce moment, il n'a point rompu avec la société. II écrit pour le théàlre des pièces qui n'ont rien de farouche, comme l'opéra des Muses galantes. Presque aussitôt après son arrivée à Paris, il s'est lié avec Diderot; tous deux formèrent même un moment le projet de rédiger une feuille périodique, le Persifleur. Un goût commun pour la musique le rapprocha de Grimm comme de Diderot. Celui-ci le fit connaître à d'Alembert. Les premiers volumes de V Encyclopédie allaient paraître; Rousseau accepta d'y rédiger plusieurs articles sur la musique. Il est curieux que ce détracteur du progrès ait commencé par être un encyclopédiste. Mais c'est dans sa liaison avec Diderot qu'il porta toute la fougue d'une àme naturellement excessive. Quand l'auleur de la Lettre sur les aveugles fut emprisonné à Vincennes, son ami faillit en perdre 1% tète.

Ma funeste imagination, qui porte toujours le mal au pis, s'effaroucha. Je le crus là pour le reste de sa vie. La tète faillit à m'ea tourner. J'écrivis à Mme de Pompadour pour la conjurer de le faire relâcher, ou d obtenir qu'on m'enfermât avec lui. Je n'eus aucune réponse à ma lettre : elle était trop peu raisonnable pour ctre efficace, et je ne me flatte pas qu'elle ait contribué aux adoucissements qu'on mit quelque temps après à la captivité du pauvre Diderot. Mais si elle eût duré quelque temps encore avec la même rigueur, je crois que je serais mort de désespoir au pied de ce malheureux donjon...

Quand il peut voir Diderot, sa joie touche au délire : « Je ne fis qu'un saut, un cri; je collai mon visage sur le sien, je le serrai étroilemenl sans lui parler autrement que par mes pleurs et mes sanglots; j'étouffais de tendresse et de joie. » Cette amitié passionnée, qui dura quinze ans, eût duré plus longtemps encore « si malheureusement, dit Rousspau, et bien par sa faute, je n'eusse été jeté dans son même métier ». C'est attribuer à Diderot une jalousie d'auteur dont il élail incapable. Mais voyons comment, « par sa faute », ce rêveur qui touchait à la quarantaine s'éveilla littérateur. Voici le récit des Confessions, complété par celui de la Lettre à M. de Malesherbes.

Cette année 1749, l'été fut d'une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Feu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués, à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et, lout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante : Si le progrès des sciences et des arts h contribué à corrompre ou à épurer tes mœurs. A l'instant de celte lecture je vis un autre univers, et je devins un autre homme. Quoique j'aie un souvenir vif de l'impression que j'en reçus, les détails m'en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesberbes... Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion, c'est qu'arrivant à Vincennes j'étais dans une grande agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopéede Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inJvilable de cet instant d'égarement...

J'allais voir Diderot, alors prisonnier à Vincennes : j'avais dans ma poche un Mercure de France, que je me mis à feuilleter le long du chemin. Je tombe sur la question de l'Académie de Dijon, qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé a une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en m<>i à celte lecture : tout à coup je me sens l'esprit ébloui de mille lumières; des foules d'idées vives s'y présentent à la fois ;!vec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable a l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en me relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j'en répandais. 0 Monsieur! si j'avais jamais pu écrire le quart de ce j'ai vu et senli sous cet arbre, avec quelle clarté j'aurais fait voir toules les contradictions du système social! avec quelle force j'aurais exposé tous les abus d: nos institutions! avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est bon naturellement, et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants! Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités qui dans un quart d'heure m'illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les tr^is principaux de mes écrits, savoir: ce premier discours, celui sur l'Inégalité, et le Traité de l'éducation, lesquels trois ouvrages sont inséparables et forment ensemble un même tout. Tout le reste a été perdu ; et il n'y eut d'écrit sur le li "U même que la prosopopée de Fabricius. Voilà comment, lorsque j'y pensais le moins, je devins auteur presque malgré moi. Il est aisé de concevoir comment l'attrait d'un premier succès et les critiques des barbouilleurs me jetèrent tout de bon dans la carrière.

D'après ce récit, la lecture du Mercure ck France fut pour Rousseau une révélation véritable, l'occasion qu'ai tendait son iiéme encore inconscient de sa vigueur interne; et, cette occasion une fois donnée, ce premier discours une fois écrit, toutes les autres œuvres devaient suivre. C'est tout autrement que

Marmontel, au livre VIII de ses Mémoires, expose « le fait dans sa simplicité ». A l'en croire, Rousseau d'abord aurait eu l'intention de plaider la cause des sciences et des arts. « C'est le pont aux ânes, se serait écrié Diderot. Tous les talents médiocres prendront ce chemin-là. Le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond. » Et Rousseau, après un moment de réflexion, aurait suivi son conseil1. Il ne faut pas prendre à la lettre le récit de Rousseau; mais il faut moins encore prendre au sérieux celui de Diderot ou de Marmontel. Visiblement, des deux côtés on prend à lùche soit d'amoindrir, soit d'exagérer le rôle de Diderot. Rousseau a pu et dû le consulter; il le consulta même après avoirachevé son discours, car il déclare que Diderot en fut content et lui indiqua quelques corrections. Peut-être son parti n'étaitil pas aussi définitivement arrêté qu'il le dit, car il devait désirer le succès, et il pouvait craindre de ne pas le conquérir s'il effarouchait trop les académiciens de Dijon. Mais ce qui est bien douteux, c'est qu'il ait songé à soutenir la thèse favorable aux sciences et aux arts : ce qui est moralement certain, c'est que la thèse contraire était depuis longtemps la sienne, et qu'il s'y attachait de toute la puissance d'une intelligence systématique, de toute l'énergie d'une âme déjà révoltée.

On comprendrait mal le Discours de 1750 si l'on n'y voyait (jaune œuvre de circonstance. Certes, la part des circonstances y doit être faite assez large. Il va du politique chez ce révolté. Il n'a garde de se présenter en ennemi absolu des sciences et des arts; il commence même par admirer le spectacle de la raison humaine dissipant les ténèbres dans lesquelles la nature semblait nous avoir enveloppés; il finit, non pas en proscrivant les sciences, mais en demandant que l'étude en soit réservée à ceux qui se sentiront la force île marcher seuls sur les traces de leurs devanciers et de les dépasser (comme si cette élite pouvait être reconnue à des signes certains), en demandant qu'à ces privilégiés les rois elles académies veuillent bien accorder leur protection. Entre cette conclusion si modeste et un principe si radical en apparence il y a une contradiction qui n'est pas volontaire sans doute. Rousseau sait bien que « cet ouvrage, plein de chaleur

1. Voyez Diderot, Vte de Sénèque : « Lorsque le programme de l'Académie de

Dijon parut, il vint me consulter sur le parti quil prendrait. « Le parti que vous » prendre/., lui dis-je. c'est celui que personne ne prendra. — Vous avez raison, > r.qdiqua-t-il. »

et de force, manque absolument de logique et d'ordre ». Mais il était candidat, et il vivait dans une société plus favorable aux apologistes de la raison qu'à ses détracteurs. Regardons-y de plus près toutefois. Le « moi » orgueilleux et douloureux du novateur et du misanthrope est là déjà tout entier. Avec quelle ironie il félicite les peuples policés de leur goût délicat, de leur urbanité de mœurs! S'ils n'ont aucune vertu, ils ont du moins les apparences de toutes. Avec quel plaisir il caractérise la « vile et trompeuse uniformité » que le respect servile des bienséances et des usages a introduite dans nos mœurs! Dans « ce troupeau qu'on appelle société » on rougirait de suivre son propre génie, d'être homme sincère et ami confiant. « Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison, se cacheront sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. » Cette dissertation académique prend souvent des airs de satire. On y saisit non seulement les tendances de Rousseau moraliste, niais le goût de Rousseau critique, car il s'efforce d'établir que le progrès des sciences et des arts, en corrompant les mœurs, a porté atteinte à la pureté du goût, et tel passage oppose à la littérature mondaine et factice de l'époque voltairienne le puissant individualisme qui va tout rajeunir :

Tout artiste veut être applaudi. Les éloges de ses contemporains sont la partie la plus précieuse de ses récompenses. Que fera-t-il donc pour les obtenir, s'il a le malheur d'être né chez un peuple et dans des temps où les savants devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en état de donner le ton; où les hommes ont sacritié leur goût aux tyrans de leur liberté ; où, l'un des sexes n'osant approuver que ce qui est proportionné à la pusillanimité de l'autre, on laisse tomber des chefs-d'œuvre de poésie dramatique, et des prodiges d'harmonie sont rebutés? Ce qu'il fera, Messieurs, il rabaissera son génie au niveau de son siècle, et aimera mieux composer des ouvr;i„r' communs qu'on admire pendant sa vie, que des merveilles qu'on n'admirerait que longtemps après sa mort. Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous are:, sacrifie de beautés mûtes et fortes à notre fausse délicatesse! et combien l'esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes !

C'est ainsi que la dissolution des mœurs, suite nécessaire du luxe, entraîne à son tour la corruption du goût. Que si par hasard, entre les hommes extraordinaires parleurs talents, il s'en trouve quelqu'un qui ait de la fermeté dans l'âme et qui refuse de se prêter, au génie de son siècle et de s'avilir par des productions puériles, malheur à lui! il mourra dans l'indigence et dans l'oubli.

Ne voit-on pas Rousseau se dresser ici en face de Voilai n? Ailleurs, on reconnaît Y autodidacte qui s'enorgueillit de n'avoir pas eu de maître : « Il n'a point fallu de maîtres à ceux que

la nature destinait à faire des disciples. » C'est par le ton plus que par le fond que cet essai mérite encore l'examen. Le fond, «•'est une déclamation de l'ancienne rhétorique. Rousseau ne s'y montre ni pénétrant historien dans la partie prétendue historique, ni vigoureux dialecticien dans la partie théorique. Dans ]a préface de sa comédie de Narcisse, il résume ainsi ces tleux parties : « Je commençai par les faits, et je monlrai que les mœurs ont dégénéré chez tous les peuples du monde à mesure que le goût de l'étude et des lettres s'est répandu parmi eux. Ce n'était pas assez; car, sans pouvoir nier que ces choses eussent toujours marché ensemble, on pouvait nier que l'une eût amené l'autre. Je m'appliquai donc à montrer cette liaison nécessaire. » On voit bien qu'il s'y est appliqué : on ne voit pas qu'il y ait réussi. Le comment demeure obscur, et devait le demeurer : on n'explique guère avec clarté les choses fausses ou simplement douteuses. Il ne suffit pas d'affirmer qu'on a vu la vertu s'enfuir à mesure que la lumière des sciences s'élevait sur notre horizon, et que le même phénomène s'est observé dans tous les temps et dans tous les lieux. 11 ne suffit même pas d'enlasser les exemples, si ces exemples ne sont pas probants. Rousseau cite, un peu au hasard, l'Egypte et la Chine, qui commençait à devenir à la mode, la Grèce et Rome. Sur l'histoire de ces deux derniers peuples il avait certainement lu Bossuel et Montesquieu, mais on dirait qu'il veut ignorer les vues profondes par lesquelles ils avaient éclairé la grandeur et la décadence des républiques grecques et de l'empire romain. Tout se réduit, pour la Grèce, à une opposition enfantine entre Sparte, « république de demi-dieux plutôt que d'hommes », et Athènes, où s'introduisirent les vices, « conduits par les beaux-arts » (c'est précisément la question); pour Rome, à des phrases antithétiques : « C'est au temps des Knnius et des Térence que Rome, fondée par un pâtre et illustrée par des laboureurs, commence à dégénérer... Jusqu'alors les Romain^ s'étaient contentés de pratiquer la vertu; tout fut perdu quand ils commencèrent à l'étudier. »

Tout le Discours n'est pas d'un rhéteur, et ce n'est pas à tort que Rousseau le rattache à celles de ses œuvres qui suivront. Le Discours sur l'inégalité est en germe dans le Discours de IToO, que domine une idée générale, celle qui dominera l'œuvre entière de Rousseau, l'idée d'un état primitif où l'homme, vivant selon la nature, était bon sans effort, et d'où la civilisation, qui est le nom brillant de la corruption, l'a fait dégéné-

j.-.j. ROUSSEAU [[

rer : •< On ne peut réfléchir sur les mœurs, qu'on ne se plaise à se rappeler l'image de la simplicité des premiers temps. C'est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les veux, et dont on se sent éloigner àregret. » Le luxe n'est pas moins àprem^nt poursuivi que la science dont on le montre inséparable. Quant à V Emile, il est clair que la question de l'éducation est connexe à celle que traite spécialement lîousseau. On n'est donc pas surpris de le voir attaquer à fond « une éducation insensée » qui orne notre esprit et corrompt notre jugement, et ces établissements immenses, où l'on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Dans une note même, il marque l'importance d'une meilleure éducation des femmes1. Tout cela était nouveau ou annonçait quelque cho-e de nouveau, et le public ne s'y trompa point. Le Discours prit m tout par-dessus les nues », selon l'expression de Diderot. On le critiqua presque autant qu'on l'admira, et Rousseau en fut ravi, car il ne craignait rien tant que l'indifférence. On le réfuta, et il léfuta les réfutations, malmenant rudement, dans une lettre à Grimm, le piemier qui tomba sous sa plume, un certain M. Gautier de Nancy; prenant un autre ton, « plus grave, mais non moins fort », pour répondre au roi Stanislas, qui n'a pas dédaigné d'entrer en lice avec lui. C'était une belle occasion « d'apprendre au public comment un particulier pouvait défendre la cause de la vérité contre un souverain même ». Oui, mais l'héroïque citoyen s'appliquait à distinguer ce qui était du roi et ce qui était de son collabornleur le V. Menou, et c'est le P. Menou qu'il réfutait de préférence. Mais, en dépit de la diplomatie qui tempérait sa fierté, il ne cédait rien de ses principes, et même il les formulait plus nettement encore : « La première source du mal, écrivait-il à Stanislas Leczinski, est dans l'inégalité. »

Et pourtant ce farouche contempteur du luxe et des arts était reçu et choyé dans les salons, faisait jouer à Fontainebleau, devant le roi, et à l'Opéra son Devin de village (1752), et pleurait en voyant pleurer les belles dames de la cour; mais au milieu de ces gens si bien paré- il fait remarquer une toilette néglig « grande barbe et perruque assez mal peignée »; tout est donc sauvé. Il donne encore au Théâtre-Français une comédie de Narcisse, qu'il a depuis quelque temps en portefeuille, et qui

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