‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 3 sur 68 · On trouvera ces cUv-ts passades au fascicule de l'Emile · texte numérisé non relu

On trouvera ces cUv-ts passades au fascicule de l'Emile

tombe; mais il la publie avec une préface où il revient à sa thèse de l'influence corruptrice des sciences et des arts. Pour l'atténuer? Un peu sans doute, car il avoue que ce n'est pas- la seule cause de corruption (« les sciences n'ont pas fait tout le mal : elles y ont seulement leur bonne part »), mais plus encore pour la confirmer1 et dans sa généralité et dans son application au siècle où il écrit.

Le goût -les lettres annonce toujours chez un peuple un commencement île corruption qu'il accélère très prompteraent ; car ce goût ne peut naître ainsi dans toute une nation que de deux mauvaises sources, que l'étude entretient et grossit à son tour : savoir, l'oisiveté et le désir de se distinguer...

On est épouvanté de voir jusqu'à quel point notre siècle raisonneur a se dans ses maximes le mépris des devoirs de l'homme et du citoyen.

Il n'en vit pas moins fort bien avec les lettrés et les philosophes de son temps; il écrit à l'auteur du Discourt préliminaire <le V Encyclopédie (1754) : « La chaîne encyclopédique m'a instruit et éclairé, et je me propose de la relire plus d'une fois; » et à Yernes, lors de l'apparition du 5e volume de l'Encyclopédie 1755) : « L'article Encyclopédie qui est de Diderot, fait l'admiration de tout Paris. » C'est Diderot qui fut son plus utile conseiller dans la composition de son second discours, Sur l'Inégalité parmi les hommes, nouveau sujet proposé en 1753 par l'Académie de Dijon, et il laisse entendre que Diderot en fut enthousiaste : c'est que, seul avec lui en ce temps, Diderot est le philosophe de la nature. Mais il insinue aussi que Diderot abusait de sa confiance pour donner à ses écrits « ce ton dur et cet air noir » qu'ils n'eurent plus après la rupture. Vraiment, Rousseau y suffisait. Ici, les conseils ne pouvaient plus porter que sur le détail : l'inspiration de l'ensemble est bien de Rousseau et ne peut venir que de lui. Il nous a raconté comment il a mûri le discours de 1755 pendant ses promenades solitaires dans la forêt de Saint-Germain : « Enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps, dont je traçais fièrement l'histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; j'osais dévoiler à nu leur nature, suivre le progrès du temps et des choses qui l'ont défigurée, et, comparant l'homme de l'homme avec l'homme naturel, leur montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable source

1. « Dans la préface, qui est un de nies bons écrits, je commençai de mettre à dérouvert mes principes, un peu plus que je n'avais fait jusqu'alors. » {Confessions, il, S.)

de ses misères. » Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'un voyage à Genève, en 17o4, ne fut pas sans influence, sinon sur le fond, du moins sur le ton de son œuvre. Au reste, dans toutes les œuvres de Rousseau, il faudra faire la part du Genevois en même temps que celle du philosophe. Pendant ce séjour à Genève, Rousseau était publiquement rentré dans le sein de l'Église protestante, et, par là, dans la jouissance de ses droits de citoyen. Mais là même, là surtout peut-être, il sentait vivement ce qu'il y avait de factice dans cette égalité nominale des citoyens entre eux, car la république de Genève, par suite des -empiétements du Grand Conseil sur les droits de la bourgeoisie, tendait à devenir de plus en plus une république aristocratique. C'est à Genève qu'est dédié le Discours sur l'inégalité, et la préoccupation des choses de Genève est sensible en plusieurs passages. Ses conseils aux Genevois n'ont de sens que si l'on se souvient des discordes qui travaillaient déjà la petit»république, et où il interviendra si directement plus tard.

C'est de votre union perpétuelle, de votre obéissance aux lois, de votre respect pour leurs ministres, que dépend votre conservation. S'il reste parmi vous le moindre germe d'aigreur ou de défiance, hâtez-vous de le détruire, comme un levain funeste d'où résulteraient tût ou tard vos malheurs et la ruine de l'Etat. Je vous conjure de rentrer tous au fond de votre cœur, et de consulter la voix secrète de votre conscience... Gardez-vous surtout, et ce sera mon dernier conseil, d'écouter jamais des interprétations sinistres et des discours envenimés, dont les motifs secrets sont souvent plus dangereux que les action^ qui en sont l'objet.

Mais, dépouillé de cet intérêt relatif, le Discours sur l .inégalité n'en demeurerait pas moins le premier chef-d'œuvre de la dialectique et de l'éloquence de Rousseau. Il est puissant par les idées, plus puissant encore parle sentiment. Les idées sont vraies ou fausses, mais toujours vraisemblables, tant le faux et le vrai y sont industrieusement mêlés et fondus l'un dans l'autre. Le pur état de nature a-t-il existé? s'il a existé, étaitil si séduisant que l'a fait Rousseau? On en peut douter. Rousseau lui-même semble ne présenter cette conception que com unune hypothèse. Ce n'est pas indécision, c'est prudence : le récit de la Genèse exclut l'état de nature. Le grand Rutfon sui ce qu'il lui en coûta de n'avoir pas suivi à la lettre le récit consacré. Il n'avait pas encore écrit les Époques de la nature; mais il avait déjà exalté les vertus de l'homme sauvage aux dépens de l'homme civilisé; il avait écrit : « Le vice n'a pris naissance

que dans la société1. » Rousseau avait lu de très près les premiers volumes de V Histoire naturelle, et l'on sait quelle admiration il témoigna toujours à BulFon, quelle sympathie Buiïb-n lui témoigna longtemps2. Ici vraiment Billion est presque égalé pour la netteté singulière de la vision qui nous est donnée des âges disparus. Cette puissance de résurrection est d'autant plus remarquable qu'elle s'exerce non sur des monuments physiques, mais sur de pures abstractions de l'intelligence. Bulfon ne perd jamais tout à fait de vue la réalité tangible : c'est par là qu'il reste supérieur. 11 s'inspire de Lucrèce, que Rousseau non plus n'ignore pas. Mais le poète lutin et le savant français peignent de couleurs si tristes la vie des premiers hommes, que les hommes de leur temps n'étaient point tentés de la revivre. Si Butfon, d'ailleurs, ne craint pas de peindre, dans sa misère, la vie de l'homme primitif, c'est qu'il se réserve de montrer par quel progrès incessant de son industrie et de son intelligence ce sauvage est devenu un philosophe, capable de tout comprendre, sinon de tout pouvoir. Comme tous les philosophes du xvme siècle, c'est dans l'avenir qu'il plaçait l'âge d'or. Par delà Buffon, par delà Lucrèce même, Rousseau remonte jusqu'à la chimère d'un âge d'or préhistotique. Il a sans cesse devant les yeux ce rêve d'un Éden perdu. Aux moments les plus sombres ou les moins purs, son âme a ses retours soudains et ses élans instinctifs vers un idéal de candeur et de sérénité3. Taine a dit qu'il avait deux prises sur ses contemporains, par l'idylle et par la satire. Mais ici l'idylle et la satire se confondent. Le passé qu'on imagine est un refuge où l'on essaye d'oublier le présent qu'on voit. Or, qu'est ce présent? Extrême civilisation, sans doute, c'est-àdire corruption; mais aussi extrême inégalité: entre les grands et les petits, entre les riches et les pauvres, le fossé s'approfondit chaque jour davantage. L'extrême civilisation, Rousseau l'avait déjà dénoncée dans son premier discours; Tex-

1. Variétés (Je l'espèce humaine. L'affirmation de Buffon n'est pas, il est vrai, si catégorique que nous la faisons ici : c'est plutôt une supposition. Bu -Ton se demande ce que penserait un philosophe s'il pouvait étudier de près aujourd'hui un sauvage.

2. Voir notre fascicule de Bnffon. Buffon est cité plusieurs fois dans les notes du Discours sur l'im'galité.

3. En 1740, il écrit à Lyon une pièce intitulée trop pompeusement tragédie en trois actes, la Découverte du nom-eau monde. Colomb s'y écrie au donouement :

Vante-nous désormais ton éclat prétendu, Europe : en ce climat sauvage On éprouve autant «le coui On y trouve plus de vei tu.

Irême inégalité, il en dévoilera, dans le second, les origines et les progrès.

Mais ici le danger apparaît plus grave, car ridée se fait sentiment, et ce sentiment est exaspéré par la rancune de ce plébéien qui fut apprenti, valet, précepteur tour à tour, toujours déclassé, toujours mécontent, et ce sentiment est très humain, plus français encore qu'humain. Aussi la première partie du Discours (l'idylle) est-elle inofîensive, mais la seconde partie (la satire) ne l'est pas : elle est grosse d'une envie secrète et d'une haine inconsciente, qui ne demandent qu'à éclater. Jamais le droit de propriété n'avait été si audacieusement mis en cause.

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceei est à moi, et trouva des ,^ens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux on comblant le fossé, efit crié à ses semblables : « Gard îz-yous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne ! »

C'est déjà le tonde nos révolulionnaires modernes, car Rousseau, du premier élan, dépasse la révolution toute politique de 1789, et le Discours s'achève sur un dernier trait lancé contre celte poignée de gens qui regorge de superflu, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. En celacomme en bien d'autres choses, il est un précurseur. Le Discours confient, d'ailleurs, une parlie politique qui d'avance le relie au Contrat social. Ce n'est qu'une esquisse, mais c'est une esquisse vigoureuse. Rousseau est conduit par son sujet même, et par la manière dont il le divise1, à considérer la nature du pacte fondamental de tout gouvernement, et, s'il se défend d'entrer dans les recherches « qui sont encore à faire » sur ce problème, il indique assez nettement dès lors comment le problème se pose, sans dédaigner toutefois certaines précautions faites pour rassurer les orthodoxes ou les timides. Plusieurs de ses amis se

1. « Si nous suivons le progrès de l'inégalité dans ces différentes révolutions, nous trouverons que l'établissement de la l> » ï et du droit de propriété lut son premier terme, l'institution de la magistrature le second, que le troisième et dernier fut le changement du pouvoir Ipgikime en pouvoir arbitraire ; en sorte que l'état de riche et de pauvre l'ut autorise par la première époque, celai de paissant et de faible par la seconde, et par la troisième celui de maître et dlesclave, qui est le dernier degré île l'inégalité, et le terme auquel aboutissent enfin tous les» autres, jusqu'à ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout à fait le gouvernement, ou le rapprochent de l'institution légitime. »

montrèrent pourtant inquiets; mais il demeura tranquille. Où était son crime? Il avait écrit pour instruire les citoyens de Genève, et non pour amuser les bourgeois de Bordeaux. Était-il obligé d'adopter toutes les maximes de France? n 'était-il pas naturel qu'a tout autre gouvernement il préférât le gouvernement républicain de son pays? Un étranger n'est tenu que [de respecter la loi du pays où il vit1. On ne l'inquiéta pas; il semble même qu'on n'ait pas d'abord compris toute la portée d'un discours qui, cette fois, était un acte. Voltaire, dans sa lettre célèbre, affecta de ne défendre que ses chères lettres calomniées. Aimant mieux ridiculiser l'ennemi delà société que le réfuter, il se borne à lui reprocher plaisamment de vouloir faire retomber le genre humain à quatre pattes. Rousseau, beaucoup plus sensible au ridicule qu'il ne le dit, a tout fait pour écarter ce reproche facile, mais injuste. Dans sa Réponse au rui de Pologne, contre qui il défend son premier Discours, il proteste qu'il ne veut point faire remonter les hommes à la barbarie. « Les mœurs n'y gagneraient rien. » 11 faut laisser, au contraire, les sciences et les arts adoucir la férocité des hommes qu'ils ont corrompus. Quand le mal est incurable, on ne doit lui appliquer que des palliatifs, et l'un des meilleurs palliatifs, c'est précisément l'influence des arts et des sciences, en ce qu'elle peut avoir de sain et d'humain. Dans les notes du second Discours, la même préoccupation se révèle : il ne veut pas qu'on l'accuse de rêver un retour à l'animalité primitive. Enfin, dans le troisième des. Dialogues intitulés Rousseau juge de Jean-Jacques, écrits au temps de sa vieillesse, il est plus catégorique encore : « La nature humaine ne rétrograde pas, et jamais on ne remonte vers le temps d'innocence et d'égalité, quand une fois on s'en est éloigné. » Il n'a donc point voulu ramener tous les États à leur simplité des premiers jours, mais seulement arrêter « le progrès de ceux dont la petitesse et la situation les ont préservés d'une marche aussi rapide vers la perfection de la société et vers la détérioration de l'espèce... On s'est obstiné à l'accuser de vouloir détruire les sciences, les arts, les théâtres, les académies, et replonger l'univers dans sa première barbarie, et il a toujours insisté, au contraire, sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction n<forait qu'ôter les palliatifs en laissant les vices, et substituer

1. Lettres a M. *", 20 nov.. et à M«« de Crôqui. S sept. 1" S;

le brigandage à la corruption. » Seulement, ces réserves viennent bien tard et sont développées avec une conviction trop peu chaleureuse pour détruire l'effet d'affirmations passionnément dogmatiques et de retentissantes hyperboles.

Rousseau à l'Ermitage et à Moiitmorenej. — La Lettre à d'Alembert (1758).

Comme on pouvait s'y attendre, l'Académie de Dijon ne couronna point le Discours sur l'inégalité; mais l'abbé quelconque qui obtint le prix demeura obscur, et Rousseau fut célèbre. Ces premiers succès, dont le plus éclatant est son échec académique, ouvrirent cette période d 'effervescence dont il a dit, dans ses Confessions : « Rien de grand et de beau ne peut entrer dans un cœur d'homme, dont je ne fusse capable entre le Ciel et moi. Voilà d'où naquit ma subite éloquence, voilà d'où se répandit dans mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m'embrasait... » Cela est vrai, quoique un peu superbe. Il n'est pas vrai au même degré que, peu après, ayant quitté Paris pour la campagne, il ait cessé de mépriser les hommes qu'il ne voyait plus. Nous allons voir, en effet, que sa misanthropie proprement dite se révéla, ou tout au moins s'exaspéra pendant ces années de calme relatif qu'il passa, de 1730 à 1762, à l'Ermitage et à Montmorency, et qui virent naître la Lettre à d'Alembert, la Nouvelle Héloïse, le Contrat social et V Emile.

Dans le monde de la haute finance, où le futur misanthrope fréquentait volontiers, il avait plu à Mme d'Épinay, femme d'un fermier général. Voici comme elle le peint, dans ses Mémoires. au lendemain du succès d'une comédie en trois actes, l'Emgah gement téméraire, que Rousseau avait fait jouer (1748), non sans succès, sur le théâtre du château de la Chevrette :

C'est l'ouvrage d'un homme de beaucoup d'esprit, et peut-être d'un homme singulier. Il est complimenteur sans être poli, ou au moins sans en avoir l'air. Il paraît ignorer les usages du monde, mais il est aisé de voir qu'il a iiitiniment d'esprit. Il a le teint brun, et des yeux plein- Je feu animant sa physionomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il parait joli ; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. On dit qu'il est d'une mauvaise santé et qu'il a des souffrances qu'il cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité : c'est apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air farouche.

La première impression est un peu mêlée. Mais Rousseau sait raconter ses malheurs avec une simplicité si attendrissante! Et il ne ressemble à personne. Aussi mel-elle une sorte de coquelterie à le promener dans le beau domaine qu'elle po-sède aux environs de la forêt de Montmorency. D'une petite maison solitaire et délabrée, lîousseau avait dit : « Voilà un asile tout fait pour moi. » Mme d'Épinay fit remettre à neuf la maison, et dit à Rousseau : « Mon ours, voilà voire asile : c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre. » Charmé d'abord, Uousseau bientôt se rebiffe et se méfie; il ne veut pas, d'ami, devenir valet; il écrit des lettres dont l'extravagance étonne Mme d'Épinay; il mêle de piteuses rétractations à de farouches déclarations d'indépendance absolue et perpétuelle. Puis il se résigne et, quelque temps, bien peu de temps, il est heureux. Il faut dire qu'il sacrifiait à Mme d'Épinay, ou plutôt à la solitude, une place de bibliothécaire qu'on lui offrait à Genève; mais il ne paraît pas avoir eu le vif désir de rentrer définitivement dans sa pairie. Sans parler des motifs personnels qui l'en éloignaient, il avait besoin de Paris ou du voisinage de Paris, pour lancer avec éclat ses anathèmes contre les raffinements de la civilisation et la corruption des mœurs.

La société qu'il fuyait le poursuivit jusqu'en son ermitage. Diderot et Grimm prétendirent rester ses amis. Ils y mirent de l'indiscrétion peut-être, mais il n'était pas facile d'être l'ami de Rousseau. Ce qu'il exige de l'amitié, il l'a dit tout au long dans une lettre à Mme d'Épinay (janvier 1757). Il veut que ses amis ne soient pas ses maîtres, et le conseillent sans prétendre le gouverner : cela est raisonnable; mais il ajoute, et ici l'on croit entendre Alceste :

Leurs grands empressements à me rendre mille services dont je ne me soucie point, me sont à charge; j'y trouve un certain air de supériorité qui mt itépla't: d'ailleurs tout le monde en peut faire autant. J'aime mieux qu'ils m'aiment et se laissent aimer : voilà ce que les amis seuls peuvent faire. Je m'indigne surtout quand le premier venu les dédommage de moi, tandis que je ne puis souiTrir qu'eux seul* au monde. Il n'y a que leurs caresses qui puissent me faire supporter leurs bienfaits; mais quand je fais tant que d'en recevoir d'eux, je veux qu'ils consultent mon goût, et non pas le leur; car nous p-msoos si dileremment sur tant de choses, que souvent ce qu'ils estiment bon me paraît mauvais...

En qualité de solitaire, je suis plus sensible qu'un autre : si j'ai quelque lort avec un ami qui vive dans le monde, il y songe un moment, et mille distractions le lui font oublier le reste de la journée, tuais rien ne me distrait sur les .siens: privé du sommeil, je m'en occupe durant la nuit entière ; seul à la promenade, je m'en occupe depuis que le soleil se lève jusqu'à ce qu'il se

couche; mon cœur n'a pas un instant de reu'che. et les duretés d'un ami me donnent dans un seul jour des années de douleur. En qualité de malade, j'ai droit aux ménagements que l'humanité doit à la faiblesse et à l'humeur d'un homme qui souffre. Quel est l'ami, quel est l'honnête homme qui ne doit pas craindre d'affliger un malheureux tourmenté d'une maladie incurable et douloureuse? Je suis pauvre, et il me semble que cet état mérite encore des égards. Tous ces ménagements que j'exi^p, v.ius les avez eus sans que je vou> en parlasse; et sûrement jamais un véritable ami n'aura besoin que je les lui demande. Mais, ma chère amie, parlons sincèrement, me connaissez-vous de* amis? Ma foi, bien m'en a pris d'apprendre à m'en passer; je connais force gens qui ne seraient pas fâchés que je leur eusse obligation, et beaucoup à qui j'en ai en effet; mais des cœurs dignes de répondre au mien, ah! c'est bien assez d'en connaître un.

Une telle lettre ne nous apprend pas seulement comment Rousseau comprenait l'amitié; elle nous fait sentir par où il devait être malheureux, par où même il l'était déjà. L'aimable Mme d'Épinay refusa doucement de discuter avec lui ce code de l'amitié, dont chacun fait les règles suivant sa façon de penser : elle avoue n'en connaître que deux, l'indulgence et la liberté, comme elle ne connaissait qu'un seul tort en amitié, la méfiance. Mais il était trop tard déjà pour amener Rousseau à l'indulgence confiante. C'est en mars 1755 que Mmi5 d'Épinay lui avait proposé l'Ermitage; c'est le 9 avril qu'il s'y établit, c'est en décembre 1757, au cœur de l'hiver, qu'il en déloge. Les démêlés avec Diderot avaient été suivis d'une réconciliation au moins apparente : en février 1757, Rousseau écril à sa protectrice qu'il a passé avec Diderot une journée délicieuse, et il la remercie d'avoir deviné que son dépit ne tiendrait pas contre la présence de son ami. Les intrigues des « gouverneuses », Thérèse Levasseur et sa mère, qui ne se plaisaient point à la campagne, ne furent qu'une cause de trouble momentané. Deux causes plus graves de brouille, ce furent, d'une paît, la passion de Rousseau pour Mme d'Houdetot, belle -sœur d>- Mme d'Épinay, et les démarches inconsidérées qu'elle lui inspira; d'autre part, le projet de voyage de Mme d'Épinay, malade, à Genève. La première est littérairement intéressante par l'influence qu'elle exerça sur la composition de la Nouvelle Héloise; la seconde précipita une rupture que tout rendait inévitable. C'est alors, semble-t-il, que naquit dans l'esprit de Rousseau la première idée de ce « complot » dont il se croira toute sa vie l'objet et la victime. Maladroitement, Diderot le presse d'accompagner Mme d'Épinay à Genève; là-dessus, le « citoyen » s'inquiète, trouve à tout cela « un air de tyrannie et d'intrigue », écrit des lettres aigres et blessantes à Grimm,

à Mmc d'Épinay (oct. 1757), et reçoit enfin cette réponse qui le l'ait frémir1, qui le décide à s'enfuir de l'Ermitage, et à passer l'hiver à Montmorency comme il le pourra.

Un procureur fiscal du prince de Condé lui offrit, à Montlouis, en Montmorency, une maison assez délabrée, mais qui ouvrait sur un jardin terminé par un vieux donjon et par une allée en terrasse avec vue sur la vallée et sur l'étang de Montmorency. Ce fut dans ce donjon glacé, sans autre feu, dit-il, que celui de son cœur, qu'il composa, en trois semaines, sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles (février 1758), cet ouvrage qu'il aimait plus que tous les autres, parce que, dans sa crise de désespoir, il lui avait sauvé la vie2. Il n'est pas encore assez misanthrope pour ne pas prendre plaisir à noter que celte Lettre eut un grand succès : il prétend même opposer au ton amer du Discours sur l'inégalité, la « douceur dame » que la Lettre respire. Ne nous y fions pas : si mesurée que soit ici la satire, c'est une satire encore. Pourquoi est-elle dirigée contre le théâtre, qu'il a tant aimé, auquel il a donné des opéras, des comédies, des tragédies, Narcisse, la Découverte du nouceau monde, les Prisonniers de guerre, les Muses galantes, YEngagement téméraire, le Devin de village? « On ne combat avec tant d'àpreté que ce qu'on a beaucoup aimé3. » Ne cherchons donc ici ni zèle farouche de calviniste ni rancune d'auteur déçu : c'est sous la forme du théâtre que le démon de la littérature tenta d'abord Rousseau, et le Devin de village eût suffi à lui conquérir un nom. Il savait que la célébrité du théâtre de Paris y attirait une foule d'étrangers enthousiastes et que les chefs-d'œuvre dramatiques des Français leur valaient au loin la sympathie de ceux que leurs défauts personnels eussent pu décourager4. Mais il savait mieux encore que, parmi les genres littéraires, le genre mondain par excellence, c'était Je théâtre, et qu'attaquer le théâtre, surtout le théâtre français, c'était frapper la civilisation à la tête.

D'ailleurs, la question se présentait sous une forme très particulière et très propre à émouvoir l'humeur inquiète de Rousseau. L'article Genève, publié dans X Encyclopédie par d'Alem-

Page 1