Confessions
fut pas heureux. Précepteur des deux fils de H. de Mably 1740 . il avoue qu'il manqua souvent de patience et de sang-froid, et que ses élèves « tournaient très mal ».
Je ne manquais pas d'assiduité, mais je manquais d'égalité, surtout de prudence. Je ne savais employer auprès d'eux que trois instruments, toujours inutiles et souvent pernicieux auprès des enfants : le sentiment, le raisonnement, la colère. Tantôt je m'attendrissais avec Sainte-Marie jusqu'à pleurer; je voulais l'attendrir lui-même, comme si l'enfant était susceptible d'une véritable émotion de cœur : tantôt je m'épuisais à lui parler raison, comme s'il avait pu m'entendre; et comme il me faisait quelquefois des arguments très subtils, je le prenais tout de bon pour raisonnable, parce qu il était raisonneur.
C'est pour le jeune Sainte-Marie, le plus intelligent, mais aussi le plus rusé des deux, qu'il écrivit un Projet d'éducation. Par le ton et par l'esprit, ce morceau est bien éloigné de l'Emile : dans ce rôle subalterne et si pénible de précepteur bafoué par ses élèves et mal soutenu par leurs parents, Rousseau est gêné. Contraint de s'attarder à toutes sortes de considérations particulières, il ne peut s'élever aux vues générales. Cependant il hasarde une esquisse de plan d'éducation, qu'il place en quelque sorte sous la protection de Condillac, oncle de ses élèves. Rien de moins systématique ni de moins ambitieux : il s'agit d'instruire un enfant « qui témoigne une aversion horrible pour tout ce qui sent l'application », et il convient d'être modeste. Aussi le futur théoricien de l'éducation négative, tout en protestant contre les pédants qui regardent l'entassement des sciences comme l'unique objet d'une belle éducation et font languir la jeunesse dans toutes sortes d'études superllues, rhétorique, logique, philosophie scolastique, se garde-t-il de marquer son dédain pour le savoir : entre les extrêmes, il conseille de prendre « un juste milieu ». Du latin, de l'histoire, l'histoire moderne de préférence, beaucoup d'histoire naturelle, un peu de mathématiques, assez de belleslettres pour former le goût, tel est son programme. L'Emile se laisse pourtant entrevoir dans ce goût pour les sciences naturelles, et aussi pour les promenades et les conversations, poulies petites comédies pédagogiques, dans les prescriptions relatives aux punitions, qui seront, avant tout, morales, dans l'importance attachée à la droiture du comr. Nous franchissons une dizaine d'années : Rousseau est à Paris, il lance son premier discours. Comme le petit précepteur d'autrefois se redresse, et de quel ton il parle!
Si la culture des science? est nuisible aux qualités guerrières, elle l'est encore plus aux qualités morales. C'est dès nos premières années qu'une éducation insensée orne notre esprit et corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissements immenses, où l'on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses excepté ses devoirs. Vos enfants ignoreront leur propre langue, mais ils en parleront d'autres qui ne sont en usage nulle part: ils sauront composer des vers qu'à peine ils pourront comprendre; sans^ savoir démêler l'erreur de la vérité, ils posséderont l'art de les rendre méconnaissables aux autres par des arguments spécieux : mais ces mots de magnanimité, d'équité, de tempérance, d'humanité, de courage, ils ne sauront ce que c'est ; ce doux nom de patrie ne frappera jamais leur oreille ; et s'ils entendent parler de Dieu, ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur. « J'aimerais autant, disait un sage, que mon écolier eût passe le temps dans un jeu de paume, au moins le corps en serait plus dispos. » Je sais qu'il faut occuper les enfants, et que l'oisiveté est pour eux le danger le plus à craindre. Que faut-il donc qu'ils apprennent? Voilà certes une belle question! Qu'ils apprennent ce qu'ils doivent faire étant hommes, et non ce qu'ils doivent oublier.
Le sage Montaigne est ici invoqué et cité; mais ce n'est plus l'accent de Montaigne. Et ce ton se fera de plus en plus agressif; ce mépris pour la pédagogie, c'est-à-dire pour la société du temps, ne fera que s'exaspérer. Rousseau saisira toutes les occasions de le manifester; il faut qu'il s'y obstine pour qu'il ait tenu à en fortifier l'expression dans la préface d'une comédie tombée, Narcisse.
Le goût des lettres, de la philosophie et des beaux-ar's anéantit l'amour de nos premiers devoirs et de la véritable gloire. Quand une fois les talents ont envahi les honneurs dus à la vertu, chacun veut être un homme agréable, et nul ne se soucie d'être homme de bien. De là nait encore cette autre inconséquence, qu'on ne récompense dans les hommes que les qualités qui ne dépendent pas d'eux : car nos talents naissent avec nous, nos vertus seules nous appartiennent.
Les premiers et presque les uniques soins qu'on donne à notre éducation ■sont les fruits et les semences de ces ridicules préjugés. C'est pour nous enseigner les lettres qu'on tourmente notre misérable jeunesse : nous Bavons toutes les règles de la grammaire avant d'avoir ouï parler des devoirs de l'homme; nous savons tout ce qui s'est fait jusqu'à présent, avant qu'on ait dit un mot de ce que nous devons faire: et. pourvu qu'on exerce notre babil, personne ne se soucie que nous sachions agir ni penser. En un mot, il n'est prescrit d'être savant que dan- les choses qui ne peuvent nous servir de rien; et nos enfants sont précisément élevés comme les anciens athlètes des jeux publics, qui, destinant leurs membres robustes à un exercice inutile et superflu, se gardaient de les employer jamais à aucun exercice profitable.
Ce n'est pas lui seulement que préoccupaient ces graves questions. Toute cette société, frivole encore, mais déjà plus grave, qui a vécu de la Régence à la Révolution, se sentait, presque malgré elle, entraînée vers ces problèmes dont bien peu devi-
naient alors la solution prochaine. Mme d'Épinay, qui fut la protectrice de Rousseau, et qui devait être, à certains égards, son disciple dans les choses de l'éducation, fut aussi en quelque mesure son précurseur. La pauvre petite femme, délaissée par son mari, adressait à son fils de vraies lettres pédagogiques, et Ton a une lettre de Rousseau (1755), une de ces lettres de direction pédagogique comme il en adressera plusieurs, après VÉmlle, au prince de Wirtemberg, où il engagera doucement son amie à se défier des préceptes trop ouvertement didactiques et des généralités trop abstraites, que les enfants n'entendent point ou répètent en perroquets. Il est piquant de voir le théoricien à outrance rappeler son amie au souci de la réalité pratique. Mais il est déjà ce théoricien, et les Mémoires de cette Mme d'Épinay, à la date de 1757, relaient une conversation où Y Emile est en germe.
Tout à coup je m'avise de 'lire :
i'est une chose bien difficile que d'éleverun enfant.
— Je le crois bien, Madame, répondit Rousseau : c'est que les père et mère ne sont point faits par la nature pour élever, ni les entants pour être élevé-;. »
Ce propos de sa part me pétrifia.
'< Comment entendez-vous cela? lui «lis— je.
Margency, en éclatant de rire, ajouta ce que je n'avais osé ajouter :
« N'avez- vous pas, lui dit-il, un projet d'éducation dans la tête?
— // estvrai, répond Rousseau du même sang-froid, mais 11 vaudrait bien mieux qu'ils fussent dans le cas de s'en passer, el moi de ne le pas faire. Dans l'état de nature, il n'y a que aes bes< >iii< auxquels il tant pourvoir, et cela sous peine de mourir 'le faim; que des ennemis dont il faut se défendre, et cela sous peine d'en être tué;... ainsi rous vouez que l'éducation d'un homme %av»agt ne fait sans qu'on s'en mêle : que la base de lu nôtre n'est pas dans lu nature : il faut qu'elle soit fondée sur des conventions 'le société qui sonl toutes pour la plupart bizarres, contradictoires, incompatibles tantôt avec le goût, les qualités de l'enfant, tantôt avec les vues, l'intérêt, l'état du père; et que sais-je de plus?
— Mais enfin, nous ne somi Luvages, lui dis-je; bien ou mal.il faut élever : comment s'y prendre?
— Cela est fort difficile, reprit -il.
— Je le savais, lui dis-i". c'est la première chose que je tous ai dite, et me voilà tout aussi avancée qu'auparavant.
— Pour faciliter votre ouvrage, reprit Rousseau, il faudrait commencer & refondre toute ht société, car, -ans cette condition, vous s. t.'/ à t « >n t moment dans le cas, en voulant l'avantage 'le votre entant. île lui prescrire dans sa jeunesse une foule de maximes fort sages d'après lesquelles il reculera au lieu d'avancer.
En 17.17, donc, Rousseau a déjà dans la tête un plan d'éducation; il en connaît déjà l'esprit, et il en sait la portée. Dans l'intervalle entre la lettre et la conversation, vers 1756, ilavail
entrepris de construire « un système d'éducation » pour le fils de MmcdeChenonceaux, qui appartenait à la famille de Mm0 Dupin. une autre de ses protectrices, et c'est là qu'est l'origine directe deVÉmile, si nous en croyons le début de la Préface : « Ce recueil de réflexions et d'observations, sans ordre et presque sans suite, fut commencé pour complaire à une bonne mère qui sait penser. » Commencé, soit; mais il n'y faut voir qu'un point de départ, car personne ne dira de V Emile, tel que nous l'avons, qu'il est sans ordre et presque sans suite. Au reste, tous les ouvrages de cette époque (1755-1762), qui fut pour Rousseau l'époque féconde entre toutes, marquent un progrès dans l'esprit de système.
Lui-même remarque dans les Confessions (II, 9 que la profession de foi de Julie de Wolmar mourante est exactement la même que celle du Vicaire savoyard, et ajoute : « Tout ce qu'il y a de hardi dans V Emile, était auparavant dans la Julie. » C'est aller un peu loin : ÏÉmile est un livre autrement « mâle », selon le mot de Michelet, que la Nouvelle Héloise. La lettre III de la Ve partie, dans le roman, nous fait assister à l'éducation des enfants de Julie, et c'est Julie qui en parle : Emile n'aura pas de mère, et cela se sentira. Julie est persuadée « que les premiers mouvements de la nature sont toujours bons et salutaires », mais elle ne tarde pas à s'apercevoir que les enfants sortent de l'état de nature presque en naissant, et contractent nos vices par notre exemple. Elle les traite en enfants, car « la nature veut que les enfants soient enfants avant que d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n'auront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L'enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres. Rien n'est moins sensé que d y vouloir substituer les nôtres; et j'aimerais autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix ans. » Suivons donc l'intention de la nature, qui est que le corps se fortifie avant que l'esprit s'exerce. Ne gênons en l'enfant aucun des mouvements de la nature, ne lui faisons sentir qu'un joug, celui de la nécessité.
Les « principes » qu'expose Julie, le « système » de M. de Wolmar, ce sont déjà les principes et le système de Rousseau dans l'Emile, et Saint-Preux, d'abord incrédule, finit par se convaincre « que, pour guider l'homme, la marche de la nature est toujours la meilleure ». C'est pour la forme seulement qu'il
EMILE il
défend encore l'ancienne éducation et le rôle qu'y jouait la mémoire. Pour Wolmar, il a « une telle idée du premier développement de la raison qu'il soutient que, quand son fils ne saurait rien à douze ans, il n'en serait pas moins instruit à quinze, sans compter que rien n'est moins nécessaire que d'être savant, et lien plus que d'être sage et bon ». A de certains endroits, on croirait lire YÉmile, par exemple à celui où Julie raconte pourquoi elle a dû supprimer la Fontaine, « convaincue que les fables sont faites pour les hommes, mais qu'il faut toujours dire la vérité aux enfants ». Il est vrai qu'elle remplace les fables par de petites histoires intéressantes et instructives, tirées de la Bible et même de son propre fonds. Mais elle ne leur fait rien apprendre par cœur, entendant les habituer de bonne heure à nourrir leur tète d'idées et non de mots, c'està-dire à lire peu, mais à réfléchir beaucoup. C'est la méthode que Rousseau avait déjà nettement définie- dans la lettre XII de la Ire partie :
Peu lire, et penser beaucoup à nos lectures, ou, ce qui est la même chose, en causer beaucoup entre nous, est le moyen de les bien digérer. Je pense que, quand on a une fois L'entendement ouvert par L'habitude de réfléchir, il vaut toujours mieux trouver de soi-même les choses qu'on trouverait dans 1rs livres : c'est le vrai secret de les bien mouler à sa tête, <'t de se les approprier; au lieu qu'en les recevant telles qu'on nous les donne, c'est presque toujours sous une forme qui n'est pas la nôtre. Nous sommes plus riche-; que nous ne pensons; mais, dit Montaigne, on nous dresse à L'emprunt étala quête; on nous apprend à noua servir du bien d'autrui plutôt que du nôtre.
Julie conclut « en observant que sa méthode se rapportait exactement aux deux objets qu'elle s'était proposés, savoir, de laisser développer le naturel des enfants et de l'étudier ». Ainsi elle prépare des hommes heureux et libres; ainsi « la nature est justifiée », puisqu'il est prouvé que les défauts dont nous l'accusons ne sont point son ouvrage, mais le nôtre. Mais elle avoue que le succès de ses soins dépendait d'un concours de circonstances qui ne s'est peut-être jamais rencontré ailleurs, et ce sont ces mêmes circonstances, dont le concours est si rare, que Rousseau s'efforcera de grouper autour de l'éducation d'Emile : il y ajoutera même une circonstance nouvelle, qui fait presque regretter la Nouvelle lléloïsi : Emile ne verra pas ses parents lui sourire.
La Préface et le premier livre de V « K'mile ».
Rousseau a mis, peut-être à dessein, une préface assez modeste à un ouvrage si longuement médité, dont il sentait la valeur et prévoyait les conséquences. Il définit avec justesse le caractère de son œuvre, opposée à l'œuvre d'un siècle qui tend beaucoup plus à détruire qu'à édifier, et le caractère de sa méthode, opposée à celle de ses devanciers. Il ne cherchera pas, comme eux, l'homme dans l'enfant, mais il étudiera l'enfant avant qu'il devienne homme, et il n'aura d'autre système d'éducation que de suivre la marche de la nature. Vers la fin seulement, l'orgueil du théoricien éclate, lorsqu'il parle des applications particulières de sa méthode à tel ou tel pays.
Or, toutes ces applications particulières. n'étant pas essentielle? à mon sujet, n'entrent point dans mon plan. D'autres pourront s'en occuper s*ils veulent, chacun pour le pays ou l'état qu'il aura en vue. Il me suffit que, partout où naîtront des hommes, on puisse en faire ce que je' propose; et qu'ayant fait d'eux ce que je propose, on ait fait ce qu'il y a de meilleur et pour euxmêmes et pour autrui.
La vraie préface de Y Emile, ce serait cette lettre écrite par Rousseau, de Motiers, à Philibert Cramer (13 oct. 1764) :
Vous dites très bien qu'il est impossible de faire un Emile : mais pouves-vous croire que c'ait été là mon but et que le livre qui porte ee titre soit un irai traité d'éducation ? C'est un ouvrage assez philosophique sur ce principe avancé par l'auteur dans d'autres écrits, que l'homme est naturellement bon.
Pour accorder ce principe avec cette autre vérité non moins certaine que les hommes sont méchants, il fallait dans l'histoire du cœur humain montrer l'origine de tous les vices. C'est ce que j'ai fait dons ce livre, souvent avec justesse et quelquefois avec sagacité. Dans cette mer des passions qui nous submerge, avant de boucher la voie1, il fallait commencer par la trouver.
Rapprochons de cette lettre le passage de Rousseau juge de Jean-Jacques où il est dit que YEmile « n'est qu'un traité de la bonté originelle de l'homme2 »,et nous comprendrons qu'on a grand tort de le juger comme s'il n'était qu'un « traité de péda-
1. Boucher une voie (d'eau), c'est aveugler l'ouverture accidentelle qui s'est produite dans la carène du navire.