‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 23 sur 68 · C. de Litt. — J.-J. Roi -eau {Emile · texte numérisé non relu

C. de Litt. — J.-J. Roi -eau {Emile

pourra éveiller chez l'adolescent cette « moralité » dont il veut que les enfants soient tout à fait dépourvus. Qu'Emile, nous dit-il, « soit homme par la vigueur, et bientôt il le sera par la raison. » C'est cette transition qui nous échappe au deuxième livre, et qu'il faudra brusquer au quatrième.

Emile adolescent. — Le troisième et le quatrième livres jusqu'à la « Profession de foi du Vicaire savoyard ».

Voici le « troisième état de l'enfance ». L'adolescence est déjà! proche. C'est le temps « des travaux, des instructions, des études », non pas en vertu d'un choix arbitraire de l'homme, mais en vertu de l'ordre même indiqué par la nature. Qu'enseignes à Emile? « Seulement ce qui est utile », en dirigeant sa curiosité naturelle et en se bornant aux connaissances que l'intérêt nous porte à chercher. Une transition doit être ménagée entre les sensations et les idées. C'est par les objets sensibles que nous devons arriver aux objets intellectuels. Que les sens soient donc nos seuls guides dans les premières opérations de l'esprit : « Point d'autre livre que le monde, point d'autre instruction que des faits... Qu'il ne sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu'il l'a compris lui-même; qu'il n'apprenne pas la science, qu'il l'invente. » Rendez-le attentif aux phénomènes de la nature, avant de lui en parler.

Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où l'horizon bien découvert laisse voir à plein 1-:- soleil couchant, et l'on observe les objets qui rendent reconnaissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. < >n le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie, augmente, l'orient parait tout en flammes : à leur éclat on attend l'astre longs temps avant qu'il se montre : à chaque instant on croit le voir paraître : ou le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair, et remplit aussitôt tout l'espace ; le voile des ténèbre- s'efface et tombe. L'homme reconnaît son séjourJ et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle; le jour naissant qui l'éclairé, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d'un brillant réseau de rosée, qui réfléchit à l'œil la lumière et lefl couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent, et saluent de concert le Père dé : en ce moment pas un seul ne se tait; leur gazouillement, faible encore] ls lent et plus doux que dans le reste de la journée ; il se sent de la langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'à l'ame. Il y a là une demi]

l'enchantement, auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand, si beau, si délicieux. n"en laisse aucun de sang-froid.

Sur la méthode dans les « leçons de choses », où il importe de présenter à l'enfant les objets mêmes, sans substituer a la chose le signe; sur la manière d'occuper sa curiosité, puis de le questionner à propos et de le mettre peu à peu sur la voie; sur l'enseignement élémentaire et sensible de la cosmographie et de la géographie, les remarques ingénieuses et vraies abondent. Mais le précepteur a beau s'appliquer à ne laisser voir que les choses, il apparaît malgré lui derrière elles. Rousseau le reconnaît, il faudrait guider l'enfant « un peu, mais très peu, sans qu'il y paraisse ». C'est ceci surtout qui sera malaisé. Quel tact délicat suppose cet enseignement très indirect, qui reste pourtant un enseignement! Et quelle patience aussi! car si l'élevé se trompe, il conviendra d'attendre qu'il corrige lui-même son erreur. Ce qu'il y a d'excellent en ces vues générales, on l'aperçoit tout d'abord : restreindre l'enseignement proprement dit, donner à l'enfant, avant tout, le goût de la science et la méthode pour l'apprendre, ce sont des conseils dictés par la sagesse même. Mais écarter de lui toute contrainte et tout ennui, ne prendre pour règle que son plaisir ou son désir, c'est abdiquer précisément toute méthode véritable. Quoi que dise Rousseau, on ne voit pas bien comment, habitué à cette prétendue méthode, l'enfant pourra s'accoutumer d'autre part à l'attention qu'exigeront de « lentes et laborieuses recherches », quand il « inventera » les sciences. Sur les commencements de cette étude des sciences, Rousseau s'étend longuement. Là encore il ne veut pour maîtres que l'expérience et le sentiment, et l'on approuve, sans doute, que l'élève ne soit ni un esclave ni une machine. Mais l'on n'approuve pas le dédain avec lequel toute étude désintéressée est proscrite, l'obstination avec laquelle le beau et le vrai, considérés en eux-mêmes, en dehors de toute application, sont sacrifiés à l'utile : « A quoi cela est-il bon? Voilà désormais le mot sacré. » Est-il vrai que l'éducation « babillarde » de ce temps n'ait fait que des babillards? Montesquieu et Buffon n'élaient-ils que de vains parleurs? « Les choses! les choses! » s'écrie Rousseau. Mais ce goût pour les choses entraine-t-il l'obligation de « haïr » les livres? In seul est épargné : c'est Robinson Crùsoé, « le plus heureux traité d'éducation naturelle » : en effet, « le plus sur moyen de s'élever au-dessus des préjugés et d'ordonini ses ju-

gements sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d'un homme isolé, et de juger de tout comme cet | homme en doit juger lui-même, eu égard à sa propre utilité. » Emile n'est presque encore qu'un être physique. L'heure n'est pas venue pour lui d'étudier l'homme et la morale. Mais il se familiarise avec les arts et les métiers, qu'il apprécie et classe sans tenir compte des préjugés de l'opinion, d'après le seul besoin. C'est avec la même absence de préjugés qu'il compare les états, les rangs, les fortunes, ne voyant partout que des hommes toujours égaux. « L'homme est le même dans tous les états. Un grand n'est pas plus grand qu'un homme du peuple. » Ce développement fournit à Rousseau plus d'une occasion de disserter et un peu de déclamer sur la richesse et la pauvreté, sur la noblesse inutile ou avilie. Mais son éloquence devient extrêmement saisissante et prend un accent vraiment prophétique lorsque, trente-sept ans avant 1789, il voit et nous fait voir l'ère des révolutions qui va s'ouvrir.

Vous vous liez à l'ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche, devient pauvre, le monarque devient sujet" les coups du sorl sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempt? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors? Tout ce qu'ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire : il n'y a de caractères ineffaçables que ceux qu'imprime la nature; et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce satrape que vous n'avez élevé que pour la grandeur"?

Si « travailler est un devoir indispensable à l'homme social » ; si « tout citoyen oisif est un fripon » ; si enfin le travail qui rapproche le plus l'homme de l'état de nature est le travail des mains, et la condition la plus indépendante de la fortune celle de l'artisan, il est bon qu'Emile apprenne un métier, moins pour savoir un métier que pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Non pas un des métiers élégants que Locke propose à son élève, mais un métier véritable, « qui pût servir à Robinson dans son ile », de préférence celui de menuisier, métier propre, utile, facile à exercer dans une maison, et qui exige de l'adresse, sans exclure une certaine élégance et un certain goût. Comme Emile, son précepteur se fera menuisier. On peut sourire de tel ou tel détail; mais il ne faut voir que l'esprit, cet esprit si nouveau pour le lecteur français du xvm° siècle,

cet esprit si hardiment démocratique dans le mauvais comme dans le bon sens du mot : dans le mauvais, car le critérium de l'utile, systématiquement appliqué à tout, manque de largeur, d'élévation, et, si l'on peut parler ainsi, d'humanité suffisamment compréhensive; dans le bon sens, car le travail libérateur est glorifié, dans sa vertu et sa noblesse, presque dans sa poésie, qui relève l'artisan et le place à côté, au-dessus même du savant ou du lettré. S'il y avait excès dans cette réaction en faveur des humbles, l'excès serait pardonnable, venant d'un principe généreux, et corrigé par la virilité de l'inspiration.

On n'en veut pas à Rousseau de triompher ensuite, bien qu'il triomphe un peu bruyamment. Que lui reste-t-il à faire? qu'at-il fait? Il se le demande en jetant un coup d'oeil d'ensemble sur l'œuvre accomplie. L'homme qu'il forme est déjà un être agissant et pensant; il n'est pas encore un être aimant et sensible : il reste à perfectionner la raison par le sentiment. Ces divisions méthodiques, ces sections artificielles, Rousseau les expose avec une sécurité d'esprit absolue, sans paraître se douter que d'autres y puissent voir un ordre non pas conforme, mais contraire à la nature, dont les préparations et les transitions sont infiniment moins systématiques. Emile, au premier livre, n'avait que des sensations; il a maintenant des idées, il a passé sans peine des unes aux autres, les idées simples n'étant que « des sensations comparées ». Il ignore beaucoup de choses; mais « le seul moyen d'éviter l'erreur est l'ignorance ». Avant tout il doit apprendre à bien juger, puisqu'il faudra qu'il vive avec les hommes : « c'est un sauvage fait pour habiter les villes ». Or savoir beaucoup de choses ne mène pas à bien juger. Il reconnaîtra l'entrée de la route de la science, il y marchera, mais sans jamais aller bien loin. L'essentiel est qu'il sache user de sa propre raison; que ses connaissances, peu nombreuses, soient « véritablement siennes », que ce qu'il sait, il ne le sache pas à demi. Jusqu'ici, il n'a que des connaissances naturelles et purement physiques; « il connaît les rapports essentiels de l'homme aux choses, mais nul des rapports moraux de l'homme à l'homme ».

C'est au quatrième livre qu'il apprendra ce que c'est que l'histoire, la métaphysique, la morale, dont, au troisième, il ignore jusqu'aux noms. Mais quoi! dès le début, si mélancolique, de ce quatrième livre, nous sommes avertis qu'une prochaine révolution morale s'annonce chez l'adolescent par le murmure des passions naissantes, et que tout est perdu si le sage Ulysse qui

gouverne sa vie quitte un seul moment le gouvernail. Ulysse, en cette crise, aura fort à faire, si l'on en juge par les fréquents appels de Rousseau à sa vigilance et à sa science toute diplomatique des diversions : « Donnez le change à leur imagination naissante... Donnez le change à la nature, en suivant ses propres directions... » Le moment est-il bien choisi pour ces études historiques et morales qui ne se comprennent guère sans une certaine sérénité d'intelligence et d'àme?

C'est par l'éducation morale que Rousseau commence, et celte éducation, il ne la veut pas livresque, mais toute en action, toute vécue, comme nous disons. Il ne s'agit pas de détruire les passions dans l'àme où elles sont en germe : ce serait <( contrôler la nature, réformer l'ouvrage de Dieu », qui nous les a données et n'en peut souhaiter l'anéantissement. Dans cette apologie des passions on reconnaît l'esprit de Vauvenar- <mes et, en général, du xvme siècle, si différent en cela du xvnc. Il ne s'agit, bien entendu, que des passions « naturelles ». On en peut, on en doit faire l'éducation. A cet endroit, l'amitié interviendrait à propos, ce semble, avant l'amour. Mais Emile est condamné à n'avoir d'amitié que pour son gouverneur. 11 pourra, du moins, aimer les hommes, par sympathie pour ses semblables, par pitié surtout pour leurs misères; et parmi tous les hommes, ceux qu'il aimera le plus, ce seront précisément les plus misérables.

L'exercice des vertus sociales porte au fond des cœurs l'amour de l'humanité : c'est en faisant le bien qu'on devient bon; je ne connais point de pratique plus sûre. Occupez votre élève à toutes les bonnes actions qui sont à sa portée; que l'intérêt des indigents soit toujours le sien; qu'il ne le? assiste pas seulement de sa bourse, mais de ses soins; qu'il les serve, qu'il les protège, qu'il leur consacre sa personne et son temps ; qu'il se fasse leur homme d'affaires : il ne remplira de sa vie un si noble emploi.

De telles leçons de solidarité humaine nous touchent; mais deux choses nous les gâtent. La première, c'est que l'amour de l'humanité, chez Rousseau, n'exclut pas une misanthropie dont son élève .risque de subir la contagion. C'est ce moment qu'il choisit pour rappeler son grand principe. L'homme est naturellement bon, mais la société le déprave. Qu'il le rappelle au lecteur, s'il craint, bien à tort, que le lecteur ne perde de vue son système; mais quelle nécessité d'inoculer à ce jeune homme sa morose expérience? Il sent lui-même le danger; trop tôt habitué à observer les hommes de trop près, Emile est exposé

à devenir « médisant et satirique, décisif et prompt à juger. Il se fera un odieux plaisir de chercher à tout de sinistres interprétations, et à ne voir en bien rien même de ce qui est bien ». Ce danger qu'il signale, comment y pare-t-il? On ne le voit pas. Un autre vice de méthode vient, sans doute, de son horreur pour tout enseignement, même moral. L'impulsion de la nature, l'élan du cœur, lui suftisent. « Nous entrons enfin, s'écrie-t-il, dans l'ordre moral: » et il faut avouer qu'il était temps. Mais, en réalité, nous n'y entrons pas encore, car il n'est point question de la morale. La justice même, aussi bien que la bonté, n'est présentée que comme une « affection de l'àme ». Ce Q'esl pas sur ce fond changeant du sentiment que « l'ordre moral » peut être assis.

L'éducation par les livres a son tour, mais n'est, à y regarder de près, que le prolongement de cette éducation morale incomplète. Rousseau n'aime pas, n'admet pas l'instruction pour elle-même, pour l'amour de la science et de la vérité. Il ne voit pas que l'instruction, même la plus étrangère à la morale, est une éducation encore; que le beau, le vrai, le bien, ont entre eux des liens que les philosophes définissent imparfaitement, mais dont les vrais pédagogues sentent à la fois la linesse et la force. Dans le commerce des grands écrivains, comme dans la conduite de la vie, il ne cherchera que l'utile; seulement, cette fois, ce sera l'utilité morale. Pourquoi les livres des historiens lui plaisent-ils plus que les autres? Parée qu'ils nous apprennent à lire dans les cœurs « sans le secours de la philosophie ». Par ailleurs, il trouve plus d'un vice à l'histoire, et il va jusqu'à la comparer au roman. Montesquieu et Voltaire ont déjà pourtant écrit leurs grandes œuvres historiques1; mais des historiens français il ne loue que Vertot et Duclos. C'est que Montesquieu et Voltaire s'avisent déjuger le> événements qu'ils racontent. Or « les pires historiens sont ceux qui jugent », et Rousseau s'écrie : « Les faits, les faits! » comme il s'est déjà écrié : « Les choses! les choses! » De même qu'Emile a vu et touché directement les choses, de même il saura bien juger lui-même les faits de l'histoire sans que l'historien lui dicte son jugement. C'est pourquoi, avant Plutarque, Thu-

I. C'était peut-être à ce* œuvres qu'il pensait quand il écrivait, en critiquant l.'s premiers essais de philosophie de l'histoire :

•< L"e-[.iit philosophique a tourné de ce côté les réflexions <l* plusieurs écrivains de ce siècle ; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. Li fureur des systèmes s'étant emparée d'eux tous, nul ne cherche à voiries choses comme elles sont, mais comme elles s'accordent a>ec son système. »

cydide est le vrai modèle des historiens : « Il rapporte les faits sans les juger; mais il n'omet aucune des circonstances propres à nous en faire juges nous-mêmes. » Outre qu'il y a un certain art de grouper les faits qui suppose un jugement préconçu, Rousseau oublie que Thucydide a mis au moins dans ses discours toute une philosophie de l'histoire.

A l'histoire il veut bien enfin ajouter la fable, même la fable de la Fontaine, mais sans les moralités, qui sont au moins inutiles, et avec une liberté de choix qui remédierait aux fâcheux effets de Tordre adopté par Le fabuliste. Ce second jugement sur la Fontaine, étant moins absolu, est plus acceptable que le premier. Mais Rousseau, malgré la justesse de certaines remarques, n'a pas gagné son procès contre la Fontaine. Enfants, nos élèves apprennent les fables avec plaisir et les retiennent sans effort; adolescents, ils y reviennent pour les comprendre et les expliquer mieux. C'est déjà beaucoup, après tout, que le citoyen de Genève ne les condamne pas en bloc, comme il avait condamné le théâtre : lui aussi, quoi qu'il en ail, il est sous le charme. C'est plus délibérément qu'il proscrit la rhétorique et son verbiage. Mais la rhétorique est-elle toute la littérature? et n'est-ce pas de la littérature à peu près entière que Rousseau semble engager Emile à dire son mot dédaigneux : « A quoi cela est-il bon? »

La « Profession de foi du Yieaire savoyard » et la seconde partie du livre IV.

La célèbre Profession de foi du Vicaire savoyard occupe tout le milieu de ce très ample livre IV, mais en réalité ouvre un livre nouveau, car c'est une phase nouvelle de la vie morale d'Emile qui s'ouvre avec elle, ou plutôt c'est avec elle qu'il naît pour la première fois à la vie morale véritable.

Rousseau a été frappé de voir « que, dans l'âge de la plus grande activité, Ton borne les jeunes gens à des études purement spéculatives, et qu'après, sans la moindre expérience, ils sont tout d'un coup jetés dans le monde el dans les affaires ». De cette observation juste il a lire cette conséquence, juste aussi, qu'il convenait, avant tout, de leur apprendre à vivre, et cette conséquence fausse, qu'il convenait donc de barrer la

route, aussi longtemps qu'il se pourrait, aux idées abstraites. Les idées ne se laissent point ainsi fixer une date rigoureuse (Téclosion : elles ont leur germination sourde et leur épanouissement imprévu. Il est possible que Locke ait eu tort, comme l'affirme Rousseau, de vouloir « qu'on commence par l'étude des esprits, et qu'on passe ensuite à celle des corps », et il est probable que la méthode de Rousseau est plus logique. Mais, précisément, elle est trop logique : il n'y a point un côté des « esprits » et un côté des « corps »; il y a des choses spirituelles et des choses corporelles qui se pénètrent. En ne mettant que Robinson aux mains d'Emile enfant, Rousseau croyait bien le maintenir dans le domaine des connaissances positives. Mais (la remarque est de Saint-Marc Girardin) Robinson lit la Bible. Il a donc aussi sa vie morale, et le gouverneur d'Emile n'échappera pas à ces questions : « Qu'est-ce que la Bible? Qu'est-ce que Dieu? »

Quoi qu'il en soit, à quinze ans Emile ne sait pas encore s'il a une âme, « et peut-être à dix-huit n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne». « Gardons-nous d'annoncer la vérité à ceux qui ne sont pas en état de l'entendre, car c'est y vouloir substituer l'erreur. Il vaudrait mieux n'avoir aucune idée de la Divinité que d'en avoir des idées basses, fantastiques, injurieuses, indignes d'elle : c'est un moindre mal de la méconnaître que de l'outrager. » Emile ignorera donc tout à son aise, et tout le temps qu'il voudra ou qu'il pourra, ce qu'il y a de divin dans le monde. « Quand il commence à s'inquiéter de ces grandes questions, ce n'est pas pour les avoir entendu proposer, mais c'est quand le progrès naturel de ses lumières porte ses recherches de ce côté-là. » Comme il a inventé lui-même ses connaissances, il inventera lui-même ses croyances, ou il les choisira parmi celles qui se partaient les hommes. Ce qu'il y a d'aléatoire en cette méthode et de délicat en cette matière, Rousseau ne semble guère le sentir : il est convaincu que les choses se passeront comme il l'a réglé, et qu'Emile, bien qu'habitué à ne voir que les faits et les choses, réclamera son Dieu quand l'heure de ce Dieu sera venue. Toutefois, au lieu de s'en reposer sur la seule nature, il imagine une révélation véritable. (Test la Profession de foi du Vicaire savoyard.

Sur l'éloquente beauté de la Profession, il semble que tous soient d'accord, les adversaires compris. Voltaire, qui, au lendemain de l'apparition d'Emile, n'y voyait qu'un « fatras d'une sotte nourrice en quatre tomes », y distinguait « une quaran-

taine de pages contre le christianisme, des plus hardies qu'on ait jamais écrites », et cette découverte le reconciliait presque avec l'auteur. Ce livre IV était, à ses yeux, « le seul véritablement bon ouvrage » que Rousseau eût composé.

Ce livre d'Emile est méprisé généralement. Mais il y a une cinquantaine de pages au troisième volume contre la religion chrétienne, qui ont fait rechercher l'ouvrage et bannir l'auteur... Ce vicaire fait une sortie contre la religion chrétienne avec beaucoup d'éloquence et de sagesse... Dieu bénit nos travaux : Jean-Jacques l'apostat n'a pas laissé de rendre de grands services par son Vicaire savoyard. Presque tout le peuple de Genève est devenu philosophe... L'article de ce Vicaire vaut mieux sans doute que tout le reste du livre... Votre petit écervelé de Jean-Jacques n'a fait qu'une bonne chusn en sa vie : c'est son Vicaire savoyard, et ce Vicaire l'a rendu malheureux poulie reste de ses jours1.

A 'plus forte raison la Profession de foi dut être admirée quand au règne de l'esprit voltairien succéda- une réaction du sentiment religieux. Chateaubriand finit par n'y voir « qu'un sermon socinien assez ennuyeux » 2; mais il voulait se faire pardonner son premier enthousiasme. Dans ses Lettres sur les écrits de Rousseau, Mme de Staël louait Rousseau d'avoir, seul entre ses contemporains, respecté les pieuses pensées dont les hommes ont tant besoin. Il est vrai que son coreligionnaire Vinet a écrit plus tard de la Profession : « C'est une hache à deux tranchants, l'un tourné contre les matérialistes, l'autre contre les chrétiens. » Mais le catholique Lacordaire, avec plus d'indulgence et peut-être trop d'optimisme, pensait que l'éloquence du Vicaire savoyard « n'eût été désavouée par aucun Père de l'Église ». Cousin y voyait « la production la plus saine et la plus grande du xvme siècle ». Doudan et Nisard ne lui ménagent pas les éloges.

Je crois que la Profession de foi du Vicaire savoyard est au nombre des plus belles pages qui aient ét»; écrites dans le monde. L'émotion et la raison y sont admirablement unies. La philosophie n'a jamais parlé un langage plus honnête, plus élevé, plus éloquent, plus sensé... Il a pied sur terre, et le eiel est au-dessus de sa tête, et, comme dans les œuvres divines, quoique de loin. la sagesse est revêtue d'une grâce parfaite...

Rousseau n'a riqn écrit de plus solide et de plus élevé que ces belles ; Il y était soutenu et comme porté par la conscience du genre humain, par tout ce que ses illusions et ses fautes avaient laissé d'intact dans la sienne,

1- Cf. Voltaire. Correspondance : lettres à d'Alembert. 16 juillet 170i: au mnrquis d'Argens, ïi avril 17'.;: à d'Argental, î oct. 1765, 14 juill. 1766; à Damilaïille, 14 juin L762, 12 juillet 1763, 29 août 1760; à la duchesse de Saxe-Gotha. S août 1762. — Instruction à liosta,,.

-. >ote de l'Essai sue les révolutions, 1. Ier. l,e paitie. ch. xxiv.

par tout ce que son esprit reçut jamais de pures lumières. Il ne fit pas une le polémique : il se prosterna et il adora. Jamais plus magnifique homne fut rendu par la raison humaine à son divin Créateur. Il est vrai qu'un hommage plus magnifique encore resterait infiniment au-dessous du plus simple acte de foi et d'amour d'une àme véritablement chrétienne : mais puisqu'il y a des esprits qui ne peuvent pas devenir religieux par le cœur, ne faut-il pas remercier Dieu qu'il lui ait plu de se révéler à eux par la foi

3 [ue dans les écrits d'un Descartes, par la force du sentiment dans ceux d'un J.-J. Rousseau1?

Il est possible, comme le croit M. Texte, que Rousseau, dans cet épisode, se souvienne de l'espèce de profession de foi analogue que l'abbé Prévost met dans la bouche de son héros Cleveland-, et peut-être, en général, du déisme anglais, tel qu'il est exposé dans l'Essai sur l'homme de Pope. Mais Rousseau n'avait nul besoin d'emprunter aux Anglais sa religion : depuis sa jeunesse il la portait dans son cœur. Pris de bonne heure entre deux religions, il avait passé avec facilité de l'une à l'autre, et n'en avait gardé que le fonds commun à toutes les religions, croyance en l'existence de Dieu et en l'immortalité de l'âme, idée de la loi morale et de ses prescriptions universelles. Dans les Confessions (I, 6, il nous dit quelle est sa façon d'adorer Dieu et de le prier. Dans les Rêveries [Troisième I' menade il expose sur quels principes inébranlables, après bien des incertitudes, il a fini par asseoir sa conviction religieuse, avant de l'exprimer dans la Profession de foi du Vicain voyard, ■■ ouvrage qui peut faire un jour révolution parmi les hommes, si jamais il y renaît du bon sens et de la bonne foi)). Quatre ans avant l'Emile (18 févrrier et 2o mars 1758 , il confiait au pasteur Vernes sa foi tout ensemble et ses doute> : u J'ai passé ma vie parmi les incrédules sans me laisser ébranler... Je crois en Dieu, et Dieu ne serait pas juste si mon âme n'était immortelle. Voilà, ce me semble, ce que la religion a d% s- / et d'utile ; laissons le reste aux disputes, a L'Évangile est le plus sublime de tous les livres; mais ce n'est enlin qu'un livre, ignoré des trois quarts du monde. Où donc l'homme cherchera- t-il la loi de Dieu? Dans son propre cœur. Qu'il consulte sa conscience, et sa conscience lui répondra. C'est la doctrine et déjà le langage du Vicaire savoyard.

On conçoit quelle importance il attachait à l'expression de cette doctrine. Partout ailleurs, il était prêt à accepter desre-

isin. Journal des savants, nov. 1848. — Doudan, lettre du 19 ncn. — Nisard, Histoire de la littérature française, iv. i.

.S'.hrœder, l'Abbé Prévost; Hachette, 13'JS; h, 3.

tranchements; ici, il voulait tout ou rien. Il sentait quelle place à part cette déclaration de principes allait lui faire parmi les philosophes contemporains : « J'établis plus que je ne détruis1. » L'originalité de la Profession, en effet, ce n'est pas qu'elle attaque le christianisme traditionnel déjà fort maltraité par d'autres; c'est qu'elle réagit contre le matérialisme dominant. II n'est pas impossible qu'elle ait détourné de la foi orthodoxe quelques âmes vaguement croyantes ; il est plus probable qu'elle en a ramené beaucoup d'autres au spiritualisme. L'Esprit d'Helvétius n'est antérieur que de quatre ans à Y Emile, mais d'Holbach ne publia qu'en 1770 son Système de la nature. Le matérialisme survécut donc; mais c'est de 1762 que date le grand mouvement spiritualiste qui, par Bernardin de Saint- Pierre et Chateaubriand, s'étendra jusqu'à nos poètes. 11 est fâcheux peut-être que l'orateur soit ce vicaire chassé par son évêquepour « une aventure de jeunesse », et qui menait une vie exemplaire, « au défaut près qui jadis avait attiré sa disgrâce, et dont il n'était pas trop bien corrigé ». Rousseau avait ses raisons pour être indulgent, et c'est Rousseau qui parle par la bouche de ce prêtre libre. C'est là son « sermon sur la montagne », prononcé sur une haute colline qui domine le cours du Pô2, avec l'immense chaîne des Alpes à l'horizon.

Dès le début, on devine quel rôle le sentiment jouera dans cet exposé qui évitera d'être une controverse. Le Vicaire parle dans la simplicité de son cœur, et c'est au cœur de son jeune disciple qu'il fait appel. En vain il a consulté les philosophes : loin de le délivrer de ses doutes, ils les ont multipliés : il a appris à ne plus consulter que « la lumière intérieure ». Elle a éclairé pour lui bien des choses, et il semble difficile même qu'elle ait pu le faire sans le concours de la raison raisonnante. Au fond, ce qu'ont fait les philosophes tant dédaignés, il va le faire à son tour : quoiqu'il se défende ici même de soutenir un système, c'est un système qu'il va essayer de construire. Dans toute la première partie de la Profession, il est comme le Descartes du sentiment3 : « Je résolus d'admettre pour éviden-

1. Lettres à Moultou. 1G févr. et 25 avril 1702. Voyez l'éloquente lettre, écrite plus tard 14 févr. 1769) ù ce même Jloultou, sur L'immortalité ,1e l'âme, et aussi dans la première des Lettres de la montagne, comment il définit sa façon d'être chrétien.

1. Sur ce décor de la Profession de foi, vovez Em. .Montéeut. Mélanges critiques ; Hachette. JS^7; p. 316-318.

3. « Il y a une certaine analogie curieuse à signaler entre le mouvement d'idées de Rousseau et celui de Descartes. Dans son ftiscours sur la Méthode, Descartes

tes toutes les vérités auxquelles, dam la sincéfit'é de mon cœur,

je ne pourrais refuser mon consentement. » La première vérité à laquelle il se sent forcé d'acquiescer, c'est celle de sa propre existence; la seconde est celle de l'existence d'êtres qui ne sont pas lui; l'existence de l'univers lui est aussi bien démon- 1 ne la sienne propre. Mais cet être qui est lui, quelle en est la nature? Est-il corps ou esprit? Il est esprit et corps. Ce n'est pas un être purement sensitif et passif, mais un être actif et intelligent, qui a des idées comme il a des sensations, qui juge et qui veut. Non seulement, comme l'observe M. Janet, —eau se sépare ici du sensualisme de Condillac, mais la théorie de l'activité volontaire est formulée par lui avant Maine • le Biian. Le mouvement n'a pas d'autre cause immédiate que la volonté de l'être intelligent et libre; la matière reçoit le mouvement et le communique, mais ne le produit pas : il faut toujours remonter à quelque volonté comme première cause. Si le mouvement imprimé à la matière me montre une volonté, ce mouvement s'accomplissant selon de certaines lois me montre une intelligence; l'ordre sensible qui règne dans l'univers m'annonce une intelligence suprême. Les apôtres du Hasard, qui s'efforcent d'expliquer cette harmonie du monde par l'aveugle mécanique de la matière, mue fortuitement, sont réduits à entasser les suppositions absurdes, les abstractions inintelligibles. Parmi ceux-là, Rousseau compte quelques-uns !s anciens amis les encyclopédistes; mais il ne les ménage t ne dissimule aucune de ses idées, ou plutôt aucun de utiments.

Je crois donc que le monde est gouvi rnépar une volonté puissante et - . je h- vois, ou plutôt je le sens, et cela m'importe a savoir. Gel être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, et être enfin, quel qu'il soit, qui meut

arrive aussi, comme Ron— - eplieisme sur toutes les philosopliies qu'il a

examinées. Comme lui aussi il cherche un critérium, et comme lui encore il le place 'lin- l'évidence. Mais il y a deux manières d'entendre l'évidence, el i<i commence le dés Des irtes admet comme critérium l'évidence intellectuelle, et Rousseau l'évidence du cœur. On pourrait poursuivre la comparaison en examinant tour à tour les articles de toi de Rousseau. Comme I llaceen première ligne l'existence personnelle, l'existence du mot; mais lie- irtes est d'abord •■née de sa pensée, tandis que Rousseau \ oit la preuve de son existence dans la sensation :« J'existe et j'a les - - r lesquels je suis affecté.

i élève des doutes contre la confusion du sentiment pro] l'existence el de la sensation : ■< Ai-je un sentiment propre de mon existence, ou >■ ne la sens je que par mes sensations? Voilà mon premier doute. ■ Ce premier doute indique déjà qu'il se s.q.are du sensualisme de son siècle: il voit qu'il peut y avoir un sentiment du moi indépendant de la sensation, et ce doute augmentepeu à pe

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