C. de Litt. — Rousseau {Emile
l'univers et ordonne tontes choses, je l'appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d'intelligence, de puissance, de volonté, que j'ai rassemblées, et celle de bonté, qui en est une suite nécessaire : mais je n'en connais pas mieux l'être auquel je l'ai donné ; il se dérobe également à mes sens et à mon entendement; plus j'y pense, plus je me confonds; je sais très certainement qu'il existe, a qu'il existe par lui-même : je sais que mon existence est subordonnée à la sienne, et que toutes les choses qui me sont connues sont absolument dans le même cas. J'aperçois Dieu partout dans ses ceuvres : je le sens en moi, je le vois tout autour de moi; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même, sitôt que je veux chercher où il est, ce qu'il est, quelle est sa substance, il m'échappe, et mon esprit troublé n'aperçoit plus rien.
Revenant à l'homme, il le peint, comme Buiïon pourrait le faire, roi de la terre qu'il habite, maître des animaux au-dessus desquels l'élève la supériorité morale de sa nature. Mais ce n'est plus à Butfon que l'on songe quand Rousseau oppose à l'ordre qui règne partout dans la nature le désordre qu'on aperçoit dans la société des hommes , et aborde avec une sorte de résolution triste le problème du mal sur la terre. Il le résout, d'ailleurs, avec une simplicité qui étonnerait, si la solution qu'il propose ne cadrait si exactement avec son système. L'Être qui peut tout ne peut vouloir que ce qui est bien. Qu'on ne l'accuse pas de tromper l'homme : l'auteur du mal, c'est l'homme lui-même : « C'est l'abus de nos facultés qui nous rend malheureux et méchants. Nos chagrins, nos soucis, nos peines, nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, et le mal physique ne serait rien sans nos vices, qui nous l'ont rendu sensible... Otez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs et nos vices, ôlez l'ouvrage de l'homme, et tout est bien. » En de tels passages, l'apologiste de l'état de nature, l'ennemi de la société, se montre trop à découvert aux côtés de son interprète. On l'aime mieux quand il justifie la Providence par la certitude de l'immortalité de l'âme, ou quand il défend contre le sceptique Montaigne l'universalité des principes de la morale, ou enfin quand il s'échappe en invocations presque lyriques : « Conscience, conscience, instinct divin, immortelle et céleste voix... » Là aussi, il est lui-même, mais il est le Rousseau qui laisse parler son àme, non celui qui se préoccupe de transformer ses paradoxes en axiomes. 11 faut bien avouer, du reste, que, si l'on cherche dans ces pages non pas la morale de Rousseau, mais une règle morale sur laquelle tous les hommes puissent se reposer, on n'est satisfait qu'à demi. Rousseau, sans doute, croit nous donner cette règle : « En suivant toujours ma méthode, je ne lire point ces
■s des principes d'une haute philosophie, mais je les trouve n l de mon cœur, écrites par la nature en caractères ineffaçables. Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je s ns être bien est bien, tout ce que je >em être mal est mal. » Nous sommes moins sûrs que lui que le sentiment individuel, par lui seul, soit un guide toujours infaillible.
Le bon prêtre s'interrompt ici, ému et laissant ému le bon jeune homme, qui croit voir en lui un autre Orphée. Ce disciple pourtant a des objections h produire et des questions à poser. In moment on a l'espoir que le monologue philosophique et moral du Vicaire va se continuer en dialogue à la manière de Platon. Cet espoir est trompé : le disciple n'est qu'un confident chargé de fournir à son maître un développement nouveau. « Parlez-moi de la révélation, des Ecritures. » Et le monologue reprend. Nous n'avons pas à appuyer ici sur cette dernière partie, celle qui souleva, au xvme siècle, le plus d'indignations, sincères ou affectées. Le Vicaire l'avoue, la religion dont il vient de tracer les grandes lignes n'est que la religion naturelle : « Il est bien étrange qu'il en faille une autre. » Il distingue, comme Lessing et d'autres, entre ce que Jésus a dit et ce que l^s hommes ont ajouté à sa parole, entre ce que Dieu dit au cœur de l'homme eTce que l'homme lui fait dire; entre le culte extérieur et la religion. « Dieu veut être adoré eu esprit et en vérité : ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes... Le culte essentiel esl celui du cœur. Dieu n'en rejette point l'hommage quand il est sincère, sous quelque forme qu'il lui soit otFert... En tout pays et dans toute secte, aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même, est le sommaire de la loi. » <>tte religion si commode et si douce, toute de sentiment, était faite pour aller au cœur de ceux que lassaient les vaines controverses. Les raisonneurs applaudissaient aux hardiesses du douleur sincère •qui s'écriait : « Il me faut des raisons pour soumettre ma raison; » ou à la vigueur ironique et concentrée du dialecticien qui rejetait avec dédain l'amas des témoignages humains entre Dieu et lui. Les âmes simples, restées chrétiennes, étaient touchées par la respectueuse admiration que Rousseau professe pour la majesté des Écritures, la sainteté de l'Évangile, la vie et la mort de Jésus préférées à celles de Socrale; par une certaine modestie, plus apparente que réelle, dans les affirmations, et par une certaine onction dont la péroraison surtout est pénétrée. La physionomie de l'orateur ne gagne pas en clarté et
en unité à mesure que s'avance son discours. C'est tantôt un déiste indifférent à tout ce qui n'est pas la morale et qui a une manière assez méprisante d'écarter toutes les religions en les admettant toutes; tantôt un polémiste assez âpre; tantôt un curé idéal et attendri, comme le sera celui de Jocelyn. C'est surtout Rousseau, et l'on sent bien que Rousseau parle par sa bouche, lorsqu'il réduit toute la religion à l'amour, de Dieu et des hommes, ou lorsqu'il repousse tous les livres et en laisse un seul ouvert devant tous les yeux, le livre de la nature, où nous apprenons à adorer son Auteur.
Après cet éclatant épisode, le livre IV pourrait et devrait se terminer. L'intérêt de ce qui suit en est sensiblement affaibli. Nous revenons avec un peu d'ennui à ce « ministre de la nature » qui est chargé de préparer l'homme de la nature ; aux diversions qu'il imagine la chasse surtout) pour empêcher cet homme futur d'être trop vite et trop violemment l'homme naturel; aux comptes qu'il doit lui rendre, assuré, d'ailleurs, trop assuré, qu'Emile lui répondra : « 0 mon ami, mon prolecteur, mon maître, reprenez l'autorité que vous voulez déposer... » Il la reprendra volontiers, et n'usera pas de détours fort délicats pour donner à la conduite d'Emile une orientation nouvelle. « Ton cœur, dis-je au jeune homme, a besoin d'une compagne : allons, cherche celle qui te convient. » Emile va donc entrer dans le monde pour y chercher la vierge sage par excellence qu'on l'habitue à appeler d'avance d'un nom expressif : Sophie. Mais il ne l'aura point trouvée à la fin de ce livre. En l'invitant à la chercher, son gouverneur s'arrange pour qu'il ne la trouve point d'abord. « Il importait qu'elle ne se trouvât pas si vite, et nous l'avons cherchée où j'étais bien sûr qu'elle n'était pas. » En attendant, il laisse à Emile « l'apparence de l'indépendance », l'apparence seulement, car Emile ne restera seul ni jour ni nuit.
Comment occuper cet intervalle? En philosophant sur le goût. « Voilà l'étude qui lui convient durant cette époque. » Voilà, dirons-nous, une place singulièrement choisie pour y loger les études littéraires, qui ont tant besoin d'êlre poursuivies dans la paix de l'àme. Au reste, sur le goût des femmes, jugé bien dédaigneusement par Rousseau, sur celui de Paris, des Académies, des anciens, Rousseau dit des choses dignes au moins d'être discutées. On est même surpris de trouver sous sa plume un bel éloge de la simplicité antique méconnue par les partisans à outrance des modernes :
Il y a une certaine simplicité de goût qui va au cœur, et qui ne se trouve suas les écrits des anciens. Dans l'éloquence, dans la poésie, dans toute de littérature, il les retrouvera, comme dans l'histoire, abondants en - »bres à jug-i-r. Nos auteurs, au contraire, disent peu et prononcent •up...
En général, Emile prendra plu- de goût pour les livres des anciens que pour le? nôtres, par cela seul qu'étant les premiers, les anciens sont les plus 3 la nature, et que leur génie est plus à eux. Quoi qu'en aient pu dire la Motte et l'abbé TVrrasson. il n'y a point de vrai progrès de raison dans l'espèce humaine, parce que tout ce qu'on gagne d'un côté on le perd de l'autre; que tous les esprits partent toujours du même point, et que le temps qu'on emploie à savoir ce que d'autres ont pensé étant perdu pour apprendre à pen- - )i-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d'esprit.
C'est l'avocat de la nature, c'est le contempteur du progrès humain, qui se refuse à reconnaître la supériorité des modernes sur les anciens. Mais l'écrivain, le critique, non moins sévère que Fénelon pour Cicéron, — dont le grand crime est de n'être pas Démosthène, — aurait pu se conformer lui-même de plus près a la simplicité du goût antique.
Il v a comme du remplissage dans toute cette dernière partie du livre 1VT, où Rousseau perd volontairement de vue son élève et s'attarde à définir, pour son propre compte, la vie idéale qu'il voudrait vivre.
Le livre V. — Sophie ou la femme.
« Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Emile est homme, nous lui avons promis une compagne, il faut la lui donner. » Rousseau a raison, et son livre ne sera complet qu'à ce prix. Mais nous ne sommes pas sans inquiétude. Dans le livre précédent, certains traits étaient peu délicats aux endroits qui eussent précisément demandé le plus de délicatesse. Comment parlera-t-il de la femme, et de l'éducation de la femme, après Fénelon si pénétrant, après Mme de Maintenon si raisonnable, Mlue de Lambert si judicieuse1? De bonne heure il semble s'être posé ce problème de l'éducation des femmes : dans une note de son premier Discours, on l'en voit préoccupé.
< )n ne sent point assez quels avantages naîtraient dans la société d'une meilleure éducation d innée à cette moitié du genre humain qui gouverne l'autre.