Cf. Gréard, l'Education des femmes par les femmes
Les hommes seront toujours ce qu'il plaira aux femmes: si vous voulez donc qu ils deviennent grands et vertueux, apprenez aux femmes ce que c'est aue grandeur d âme et venu. Les réflexions que ce sujet fournit, et que Platon a faites autrefois, mériteraient fort d'être mieux développées par une plun/digne d écrire d après un tel maître,, et de défendre une si' grande cause.
Dans une autre note, placée au début de YÉmile, il nous en avertit, c'est aux femmes de préférence qu'il faut parler dans un traité d'éducation. Et il est à croire qu'il ne les a jamais tout à fait perdues de vue dans le cours de cet ouvrage. En ce livre même il s'écrie : « Et moi qui leur dis des vérités si dures, croyez-vous que leurs jugements me soient indifférents? Noo| leurs suffrages me sont plus chers que les vôtres, lecteurs, souvent plus femmes quelles. » Il ne les épargne pas, en effet, par exemple quand il met en doute l'honnêteté de toutes les femmes de Paris et de Londres. Mais les femmes ont senti qu'en les maltraitant, il les aime. Ce qu'elles auraient dû lui pardonner moins aisément, c'est sa façon même de les aimer, c'est l'idée même qu'il se fait de leur rôle et de leur destinée. Il part de ce principe, vrai en soi, « que la femme est faite spécialement pour plaire à l'homme », et il en fait sortir cette conséquence erronée qu'elle n'est faite que pour plaire à l'homme; que, par suite, toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Ne nous étonnons donc pas qu'une telle déclaration de principe soit accompagnée d'un développement sur l'éducation nécessaire de la coquetterie chez les femmes, et sur celte autre nécessité de les « gêner » de bonne heure, car, faites pour se contraindre et pour obéir à un être aussi imparfait que l'homme, elles auront toute leur vie à dompter leurs fantaisies pour les soumettre aux volontés d'autrui, et à souffrir sans se plaindre. En revanche, si elles n'ont pas la force, elles ont l'adresse, et Rousseau, « persuadé que tous les penchants naturels sont bons et droits par eux-mêmes », est d'avis qu'on cultive chez les femmes le penchant à la ruse aussi bien que le penchant à la coquetterie. 'Combien nous sommes loin de Fénelon1, de sa prudence éclairée, de la gravité douce avec laquelle il s'efforçait d'épurer et d'affermir ces âmes souvent frivoles, mais qui, à ses yeux, restaient des âmes! « Plus elles sont faibles, disait-il, plus il faut les fortifier2. »
1. Voir nos fascicules sur Y Education des filles et sur M™ de Maintenon Voir aussi plus loin le plan d'une comparaison entre Fénelon et Rousseau à ce point
M2- ^oursseau/i,tV1Jle f0'5 F^nelon dans ce Iivre, à propos de l'éducation agréable. Cf. Ortard, l Education des femmes par les femmes : J.-J. Rousseau, u.
Cette erreur initiale en produit nécessairement d'autres, et même on peut dire que le livre V n'est qu'une Longue erreur, =i on le considère au seul point de vue du « programme » de L'éducation et de l'instruction féminines. Fénelon, qui n'était pas si chimérique qu'on le dit souvent, écrit fort bien, ce me semble, du moins relativement à son temps. « La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions; la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études. » Rousseau écrit à peu près de même : « Des qu'une fois il est démontré que l'homme et la femme ne sont ni ne doivent être constitués de même, de caractère ni de tempérament, il s'ensuit qu'ils ne doivent pas avoir la même éducation. En suivant les directions de la nature, ils doivent agir de concert, mais ils ne doivent pas faire les mêmes choses: la fin des travaux est commune, mais les travaux sont différents, et par conséquent les goûts qui les dirigent. » Mais il ne se contente pas de marquer une différence entre l'éducation de l'homme et celle de la femme : il les oppose, comme s'il y avait entre elles une ditïérei - itielle et irréductible de nature; et il s'écrie : « Croyez-moi, mère judicieuse, ne faites point de votre fille un honnête homme, comme pour donner un démenti à la nature; faites-en une honnête femme... » Mais l'honnête femme cessera- t-el Le de l'être parce qu'elle se sera assimilé quelques-unes des meilleures qualités de l'honnête homme? Il ne faut pas, sans doute, « cultiver dans les femmes les qualités de l'homme, et négliger celles qui leur sont propres ... Mais toute conciliation est-elle imp - ble? Au xviic et au xvm* siècle, plusieurs femmes ne l'avaient pas cru, et la fermeté de jugement, chez quelques-unes, n'avait pas nui à la grâce. D'autres avaient trop incliné d'un coté : femmes savantes, elles n'étaient plus qu'à moitié femmes. Après la Philaminte de Molière, elles s'en prenaient aux hommes de l'état d'infériorité intellectuelle où elles étaient retenues. « Quelle folie! répond Housseau. Et depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de l'éducation des filles? Qui est-ce qui empêche les mères de les élever comme il leur plaît? Klles n'ont point de collèges? Grand malheur! Eh! plût à Dieu qu'il n'y en eût point pour les garçons! Ils seraient plus sensément et plus honnêtement élevés. » Elles se passeront aisément de maîtres et de maîtresses, si pour guide elles ont la nature. Mais la nature, qui leur a donné un esprit agréable et délié, ne veut pas qu'elles soient élevées dans l'ignorance de toute chose et bornées aux
seules fonctions du ménage; elle veut, au contraire, « qu'elles pensent, qu'elles jugent, qu'elles aiment, qu'elles connaissent, qu'elles cultivent leur esprit comme leur figure », avec cette réserve qu'elles doivent seulement apprendre ce qu'il leur convient de savoir.
Que convient-il à une femme de savoir? Ici commence la vraie difficulté, ici se révèle l'étroitesse de la conception fondamentale. Avec la couture et la broderie, qui vont de soi, Rousseau admet le dessin, mais seulement sous sa forme élémentaire et pratique; la lecture et l'écriture, tôt ou tard, mais tard de préférence; l'arithmétique avant tout; les arts d'agrément; point de catéchisme, mais des notions religieuses très générales, et données de très bonne heure. Pourquoi celle dernière différence entre l'éducation des filles et celle des garçons? Le motif en est peu flatteur pour les filles : s'il fallait attendre qu'elles fussent en état de pénétrer les choses de la religion, on courrait risque d'attendre toujours. « Hors d'état d'être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des pères et des maris comme celle de l'Église. » Qu'on ne leur explique donc pas rationnellement les vérités religieuses; mais qu'on les leur expose et qu'on les leur impose, en les maintenant dans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale. Elles ont cependant en partage le bon sens, aussi bien que les hommes. Ont-elles également la raison, et peuvent-elles raisonner avec solidité? Housseau pose la question, et n'y fait pas de réponse précise. Mais il faut bien qu'il ne tienne pas en fort haute estime cette raison des femmes, puisque au moment où il se demande quelle espèce de culture convient à leur esprit, il leur ferme l'accès des études spéculatives.
La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées, n'est point du ressort des femmes; leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique; c'est à elles à faire l'application des principes que l'homme a trouvés, et c'est à elles de faire les observations qui mènent l'homme à l'établissement des principes. Toutes les réflexions des femmes, en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à l'étude des hommes, ou aux connaissances agréables qui n'ont que le goût pour objet ; car quant aux ouvrages de génie, ils passent leur portée; elles n'ont pas non plus assez de justesse et d'attention pour réussir aux*sciences exactes; et quant aux connaissances physiques, c'est à celui des deux qui est le plus agissant, le plus allant, qui voit le plus d'objets, c'est à celui qui a le plus de force, et qui l'exerce davantage, à juger des rapports des êtres sensibles et des lois de la nature.
Il leur laisse pourtant un livre, un grand livre : c'est le livre
du monde, mais toujours pour étudier l'homme et les moyens de lui plaire, c'est-à-dire de le gouverner en paraissant lui céder. Le fond de la doctrine ne varie pas, et il y entre beaucoup de dédain pour l'intelligence de la femme. Rousseau ne se contente pas de condamner la femme bel-esprit, fléau de la famille et de la société où elle vit. C'est bien la science, dans le sens le plus large du mot, qu'il interdit à la femme : « La femme a plus d'esprit, et l'homme plus de génie; la femme observe, et l'homme raisonne... L'art de penser n'est pas étranger aux femmes; mais elles ne doivent faire qu'eftleurer les sciences de raisonnement. » Mais si, par hasard, la jeune fille ne devient pas femme, si elle ne trouve point à se marier, si, ses parents morts, elle reste seule, que fera-t-elle de cette éducation exclusivement agréable et superficielle, dirigée tout entière en vue d'un objet qui ne pourra plus être le sien?
Même quand elle est Sophie et qu'elle épouse Emile, elle semble bien loin de réaliser l'idéal de la femme telle que nous la concevons. Le portrait que Rousseau trace de Sophie, et où il y a des traits charmants, n'est d'ailleurs que l'exemple destiné à faire mieux comprendre et accepter la théorie : « Elle a l'esprit moins juste que pénétrant, l'humeur facile et pourtant inégale; » elle est douée de talents naturels, mais qu'elle a peu cultivés; elle aime la musique sans être musicienne; elle préfère atout autre travail celui de la dentelle, « parce qu'il n'y en a pas un qui donne une attitude plus agréable ». Son éducation, surtout utilitaire, comme l'a été celle d'Emile, lui permet de tenir les comptes de sa mère et de faire son apprentissage de maîtresse de maison; mais, quoiqu'elle entende la cuisine, elle n'aime pas à la faire : « Le détail en a quelque chose qui la dégoûte; elle n'y trouve jamais assez de propreté. Elle est là-dessus d'une délicatesse extrême, et cette délicatesse poussée à l'excès est devenue un de ses défauts : elle laisserait plutôt aller tout le dîner par le feu, que de tacher sa manchette. Elle n'a jamais voulu de l'inspection du jardin, par la même raison. La terre lui parait malpropre; sitôt qu'elle voit du fumier, elle croit en sentir l'odeur. » Voilà une délicatesse peu naturelle chez la femme destinée à l'homme de la nature. Elle était gourmande et ne l'est plus : c'est que sa mère lui a persuadé « que les bonbons gâtaient les dents et que de trop manger grossissait la taille ». A-t-elle de l'esprit? Oui, un esprit qui plaît aux gens qui lui parlent, quoiqu'il ne soit pas fort orné, selon l'idée que nous avons de la culture de l'esprit
des femmes, car le sien ne s'est pas formé par la lecture ». Son humeur vive et capricieuse la mène quelquefois jusqu'à la révolte; il est vrai qu'elle excelle à réparer ses toits. Sa religion, ou plutôt sa morale, est raisonnable et simple, toute de sentiment : elle aime la vertu parce que la vertu fait la gloire de la femme, parce que cette même vertu est aimée de ses parents et qu'elle les aime. Avec peu d'usage du monde elle met de la grâce à tout ce qu'elle fait : « Elle a une certaine politesse à elle, qui ne lient point aux formules. » Par exemple, quand on lui offre le bras pour la conduire, « elle laisse l'officieux bras sur l'escalier, et s'élance en deux sauts dans la chambre, en disant qu'elle n'est pas boiteuse »; ou encore, lorsqu'un galant l'importune de ses compliments, elle répond : « Monsieur, j'ai grand'peur de savoir ces choses-là mieux que « vous; si nous n'avons rien de plus curieux à nous dire, je « crois que nous pouvons finir ici l'entretien. » Accompagner ces mots d'une grande révérence, et puis se trouver à vingt pas de lui, n'est pour elle que l'affaire d'un instant. » Cet « heureux naturel » fait visiblement la joie de Rousseau.
De tous ces traits ne se compose pas une physionomie bien nette. Sophie, nous dit-on, a une grande maturité de jugement, et elle est assez ingénue pour devenir amoureuse de Télémaque, le seul héros de roman dont on lui ait permis de lire l'histoire.. Son âme cherche une âme, et elle parle sans délicatesse de ses « sens », même à sa mère. « Elève de la nature ainsi qu'Emile, elle est faite pour lui plus qu'aucune autre : elle sera la femme de l'homme. » Rousseau veut que Sophie soit la femme prédestinée d'Emile, et il a pris ses mesures pour faire qu'elle le soit, en nous la présentant, elle aussi, « instruisable » plutôt qu'instruite. Cependant, à bien des égards, l'éducation de Sophie, dirigée par ses parents, dans une solitude toute relative, est bien loin de ressembler à celle d'Emile : « Sophie conçoit tout et ne retient pas grand'chose. » C'est, dirait Rousseau, la différence de la femme à l'homme. Mais il faudrait prouver d'abord qu'entre la femme et l'homme le fossé est profond à ce point, et l'on a vu de nos jours ce fossé se combler peu à peu. Ensuite Rousseau ne craint-il pas qu'à force d'être « femme » eu ce sens, Sophie ne cesse d'être vraiment ce qu'il veut qu'elle soit, la femme de l'homme?
Grimm est bien sévère quand il écrit : « Cet Emile est un assez sot enfant, et sa maîtresse une petite bégueule, pie-grièche et insupportable. » Lui-même Grimm doit reconnaître que
ce livre contient de « grandes beautés », mais c'est, dit-il, parce que l'auteur a en vue une histoire véritable, ce qui L'empêche de se livrer à son imagination. Il est possible que Rousseau ait emprunté à la réalité certains traits. On aura peine à croire pourtant que l'histoire des amours d'Emile et de Sophie soit réelle, et la manière artificielle dont elles sont conduites indique trop bien que l'imagination y intervient pour la plus grande part. Cette imagination revêt ici des couleurs brillantes et, ça el là, voluptueuses. Dans un mouvement presque lyrique (le lyrisme est partout chez Rousseau, mais ici surtout on le sent), ce pédagogue, qui est un peintre et un poète, invoque Albane, Raphaël et le « divin Milton ». Albane lui a-t-il prèle ses pinceaux? A coup sur, Raphaël et Milton s'en sont abstenus. lue certaine mollesse, qui n'est pas toujours bien saine, trahit en plus d'un endroit le rêveur de Montmorency », l'adorateur de Mme d'Houdetot.
Il eût pu s'arrêter plus tôt : il nous eût épargné quelques scènes inutilement idylliques, quelques épisodes raltachi a sujet par des liens un peu lâches, comme le voyage d'éducation à travers l'Europe, imposée Emile au moment précis où il est embrasé d'amour, et orné de réflexions, d'ailleurs intéressantes, sur l'utilité des voyages, surtout pour les Fiançais; sur les mœurs et le droit public des divers pays, qu'il faut apprendre à connaître et à comparer. Montesquieu est ici cité avec éloge, et le Contrat social >■-[ longuement repris et analysé. On se demande si ces développements n'eussent pas été mieux placés au livre IV. Enfin, le dénouement approch»\ arrive; Emile et Sophie sont unis. Mai- le bon gouverneur ne les quitte p tôt. Il a déjà placé, avant le voyage d'épreuve, un fort éloquent discours : « Il faut être heureux, cher Emile : c'est la tin de tout être sensible... » Cette fois, il en place au moins trois, aussi sages, mais encore moins opportuns : « Mes enfants, leur dis-je «mi les prenant parla main... Le soir, prêt à les limiter, je leur dis... Il faut, ma chère enfant, que je vous explique mes vues... » Enfin, Emile est père : il en prolite pour dire à ce gouverneur éternel : « Reposez-vou<. il en est temps. » Nous sommes de l'avis d'Emile.
1. « C'est dans cette profonde el délicieuse solitude qu'au milieu dea bois el des eaux, aux concerta dea oiseaui île tout'? espèce, au parfum de la Qeur d'orange, je composai dans une continuelle extase le cinquième livre de l'Emile, dont je dus en grand'- partie le coloria assez irais à la i i?e impression du local ou ju l'écrivaw. •
(Confessions, II, 10.)
Histoire et influence de 1' « Kiuile ». — Bernardin de Saint-Pierre.
Dans les Confessions (II, 10, li), et dans la Correspondance de Rousseau, on peut suivre l'histoire de la publication de YEmile. 11 semble que les illusions de Malesherbes (s'il est vrai que Malesherbes ait regardé la Profession de foi du Vicaire savoyard comme « une pièce faite pour avoir parlout l'approbation du genre humain » aient, sinon entretenu les illusions propres de Rousseau, du moins endormi ses craintes1, malgré les avertissements de Duclos, malgré le silence ou les rélicences prudentes de plusieurs autres amis.
V Emile parut en 17622. On sait que le parlement de Paris condamna le livre à être brûlé par la main du bourreau. Dans son Journal, l'avocat Barbier applaudit à cet arrêt prononcé contre un philosophe qui se met au-dessus de tout et qui ose justifier toutes les religions. « Il est homme, ajoutait Barbier, à se laisser prendre et à soutenir la vérité de son livre; mais un ami l'a fait fuir. » Cet ami, ou plutôt ces amis, c'étaient M. et Mme de Luxembourg; Mme de Luxembourg avait d'ailleurs moins goûté l'Emile que la Nouvelle Hêloïse. Trop heureux « d'être appelé à l'honneur de souffrir pour la vérité », Rousseau finit pourtant par se laisser persuader de gagner la Suisse, où une nouvelle persécution l'attendait, où ses anciens amis, comme Roustan, à qui il parlait si familièrement de Y Emile (lettre du 23 déc. 1761), se déclaraient contre lui. On ne fera point ici l'histoire détaillée de la querelle ou plutôt de la tempête soulevée par Y Emile. Ce fut un déchaînement d'objections, de réfutations et de pamphlets, comme l' An ti- Emile de Formey (Berlin, 1763), les factums de l'abbé André, de dom Cajel, du P. Griffet3, etc. Rousseau, qui accable dédaigneusement, en quelques lignes des éditions postérieures, des adversaires comme Formey, ne méprisa pas la réfutation du P. Gerdil, cartésien, originaire de Savoie, et qui devint cardinal, ni le fougueux mandement de l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont. A