‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 26 sur 68 · Cf. Lettre à Malesherbes-, B fï-vr · texte numérisé non relu

Cf. Lettre à Malesherbes-, B fï-vr

■ ■■l.nn. 4 iu-12; Paris, Duchesne, 4 in-8° etiin-12. notre Bibliographie et l'histoire de If. Compayré, II. 85.

celui-ci même il fit l'honneur redoutable d'une réponse qui est un chef-d'œuvre : c'est avec éloquence qu'il réfute l'accusation d'impiété et d'imposture lancée contre lui. La péroraison de cette réponse est célèbre :

Que vous discourez à votre aise, vous autres hommes constitués en dignité ! Ne connaissant de droits que les vôtres.' ni de lois que celles que vous imposez, loin de vous faire un devoir d'être justes, vous ne vous croyez pas même obligés d'être humains. Vous accablez fièrement le faible sans répondre «le vos iniquités à personne : les outrages ne vous coulent pas plus que les violences ; sur les moindres convenances d'intérêt ou d'état, vous nous balayez devant vous comme la poussière. Les uns décrètent et brûlent, les autres diffament et déshonorent, sans droit, sans raison, sans mépris, même sans colère, uniquement parce que cela les arrange et que l'infortuné se trouve sur leur chemin. Quand vous nous insultez impunément, il ne nous est pas même permis de nous plaindre; et si nous montrons notre innocence et vos torts, on nous accuse encore de vous manquer de respect.

Monseigneur, vous m'avez insulté publiquement; je viens de vous prouver que vous m'avez calomnié. Si vous étiez un particulier comme moi, que je pusse vous citer devant un tribunal équitable, et que nous y comparassions -ux, moi avec mon livre, et vous avec votre mandement, vous y seriez certainement déclaré coupable et condamné à me faire une réparation aussi publique que l'offense l'a été. Mais vous tenez un rang où l'on est dispensé d'être juste ; et je ne suis rien. Cependant, vous qui professez l'Évangile, vous, prélat fait pour apprendre aux autres leur devoir, vous savez le votre en pareil cas. Pour moi, j'ai fait le mien, je n'ai plus rien à vous dire, et je me lais.

Daignez, Monseigneur, agréer mon profond respect.

Rousseau avait alors contre lui à la fois le parti des orthodoxes et celui des philosophes. Le 4 juin 1762, Voltaire écrit à Damilaville : « Je n'ai point encore cette Éducation de l'homme le plus mal élevé qui soit au monde. » Le 14, il avait reçu ce « fatras », et, tout en y distinguant la Profession de foi, il s'étonnait de ce qu'il appelle « l'inconséquence » d'un auteur qui dit autant d'injures aux philosophes qu'à Jésus-Christ. Que Rousseau fût brûlé à Genève « dans la personne de son plat Emile », il ne s'en indignait pas1. Son amie Mm0 du Deffand lui écrivait (25 juin 1704) : « Jean-Jacques m'est antipathique : il remettrait tout dans le chaos; je n'ai rien vu de plus contraire au bon sens que son Emile. » Dans trois lettres successives de sa Correspondance (15 juin, 1er juillet, 1er août 1703), Grimm analysait et appréciait le livre encore presque nouveau, avec une habileté perfide et un parti pris évident d'hostilité. 11

1. Lettre à Cideville. Jl juillet 1762. Cf. lettres à Damilaville, 20 août 1763 et 29 avril ITti'J; à Helvétius, 23 août 1 T »i : J ; à Mme de Luxembourg. 9 janv. 171 d'Argental, 2 oct. 1765 et 1 i juillet 1766 : le eh. xr.ui de V Essai sur les mœurs; le Dictionnaire philosophique, art. AssAssmAT; les Deux Siècles.

introduisait même Diderot et mettait dans sa bouche un vrai réquisitoire contre un ancien ami dont il eût été délicat de respecter le malheur. Diderot mit-il la main lui-même à ces articles, comme il Ta fait pour tant d'autres? Ce qui est certain, c'est que, plus tard, il regrettait que le « galimatias» de la Profession de foi eût tourné tant de tètes, et qu'il se faisait des sentiments de Rousseau cette idée très injuste : « C'est un homme excessif, qui est ballotté de l'athéisme au baptême des cloches1. » Jamais Rousseau ne parut plus absolument isolé.

Et jamais pourtant son influence n'a été plus puissante sur les esprits de la grande majorité de ses contemporains. Le règne des encyclopédistes et des voltairiens purs est fini; le siècle de Rousseau commence, s'il est vrai que cette influence sans cesse fortifiée se prolonge au delà des bornes du siècle où il vit. 11 y aura encore des résistances et des ironies dont peut donner une idée la curieuse lettre, écrite de Naples, où l'abbé Galiani (4 août 1770) expose à Mme d'Épinay — système ou boutade, ou tous les deux à la fois? — le plan d'un livre sur l'éducation «tout contraire à celui d'Emile ». Mais l'original et sceptique Galiani n'est pas de ceux sur qui un Rousseau peut agir. Si l'on regarde vers l'étranger, ce n'est pas dans la rieuse Italie qu'il faut chercher les disciples de Rousseau; Lessing, Gcethe, qui voit dans Y Emile une sorte d'Évangile; Schiller, Herder, Fichte, sont ses dévots. Kant, persuadé, comme lui, que le but de l'éducation est de développer dans l'individu toute la perfection dont il est susceptible, croit aussi que, pour atteindre ce but, l'enseignement positif est de peu de secours, et que l'enfant doit tout apprendre par lui-même. Il est vrai qu'il n'est pas partisan de l'éducation négative au point d'oser retarder jusqu'à l'adolescence la révélation des principes religieux et moraux2. Basedow ne fait guère que donner une forme plus pratiquement pédagogique aux indications déjà précises de Rousseau sur l'éducation des sens et les leçons de choses.

En France, malgré les résistances d'une partie de la société voltairienne, le succès de YÊmile a.\la. toujours croissant. Presque au lendemain de la publication, Rousseau devait modérer le zèle de tel disciple comme un certain Séguier de Sainl-Brisson, officier, qui avait quitté le service pour apprendre le mé-

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