Lettres à Sophie, 10 juillet et 18 déc
âgé ». Çà et là, des tableaux, des inscriptions morales : « Aimezvous les uns les autres. — La vertu consiste à préférer le bien public au notre. » Point de cloches, mais des flûtes et des hautbois. Tout ce qu'on apprendrait serait mis en vers et en musique, comme à Sparte. Sur l'enseignement de la religion, Bernardin se sépare de Rousseau : si les enfants n'en peuvent avoir l'idée bien nette, ils en peuvent avoir, du moins, le sentiment. Parmi les fleurs et les fruits, ils recevraient les premières leçons de théologie, fondées sur de simples récits évangéliques. Les riches seraient mêlés aux pauvres. Ils apprendraient, de plus, à lire, à écrire et à compter. « Si vous voulez apprendre promptement à lire aux enfants, mettez une dragée sur chacune de leurs lettres ; ils sauront bientôt leur alphabet par cœur. » Est-il sûr qu'en prenant la dragée ils retiennent la lettre? On reconnaît ici la méthode tout agréable et tout utilitaire de Rousseau.
Ce qui ouvre et domine la seconde époque, c'est l'enseignement de l'agriculture, à laquelle l'idyllique Bernardin sacrifie trop l'industrie. On y ajoutera les éléments des arts, des sciences naturelles, du dessin, de la géométrie, de la physique; surtout les exercices du corps iront de pair avec ceux de l'àme. Quant au latin, il ne sera pas appris par les règles, mais par l'usage; il n'y faudra pas plus de deux ans.
La troisième époque comprendra toutes les études propres à perfectionner la nature humaine. A Virgile, à Horace, à Tacite, à Suétone même, on demandera des peintures morales. On ne négligera pas Homère, Hérodote, Marc-Aurèle , bien que la langue grecque soit « sur le point d'être bientôt entièrement inconnue chez nous ». De plus près encore on étudiera la nature, la société, les institutions, les religions. La natation, la petite guerre, l'escrime, la lutte, seront des jeux plus que des éludes, et se passeront toujours à la manière académique des Grecs. Mais les élèves étudieront aussi, à de certaines heures, assis ou debout, dans l'amphithéâtre, dans le parc, dans la campagne. Ni plumes, ni papier, ni encre; rien que le livre qui sera le sujet de la leçon. Point de récompenses, de punitions; point d'émulation; partant, point d'envie. L'éducation ambitieuse qui dit à l'enfant : « Sois le premier, » le corrompt; et, d'autre part, « de toutes les espèces sensibles, l'espèce humaine est la seule dont les petits soient élevés à force de coups ». Qui trouble l'ordre est banni pour un temps, et aucune honte n'est attachée à ce bannissement.
Les mailres seront choisis parmi les hommes sensibles et vertueux. «(Encore je voudrais qu'on changeât cetle qualification de maîtres et de docteurs, comme dure et orgueilleuse. Je voudrais que leurs titres signifiassent les amis de l'enfance, les pères de la patrie, et qu'on les exprimai par de beaux noms grecs, afin d'ajouter au respect de leurs fonctions le mystère de leurs titres... Un grand seigneur des plus qualifiés aurait l'inspection générale des écoles de la patrie, sans revenu. » Le livre se termine par une sorte d'hymne en l'honneur de la femme et de sa bienfaisante influence; mais, comme Rousseau, Bernardin l'aime plus qu'il ne l'estime, et ne voit en elle que l'épouse. Pour les jeunes filles, elles liront et apprendront peu, car « les livres et les maîtres flétrissent l'ignorance virginale .
Les Harmonies de la nature ne sont qu'une répétition affaiblie des Études de la nature. On y retrouve les mêmes maximes de morale et de religion vaguement sentimentales, de pédagogie riante et confiante à l'excès. « Tout est bien dans un plan infiniment sage... Toute science ne s'acquiert que par l'expérience... Si un collège doit être l'image de la maison paternelle, l'éducation doit être la théorie de la vie... De bons livres, et encore mieux la nature... La nature a fait l'homme bon... » Il est vrai qu'on y lit aussi : « Le premier sentiment qu'on doit développer dans un enfant est celui de la Divinité. » Lt c'est à la mère que Bernardin confie l'éducation morale de l'enfant.
Je voudrais qu'au lieu délivres on ne leur montrât que les choses ellesmêmes, et qu'une mère fit des conversations avec ses enfants sur le premier sujet venu, comme Socrate avec ses disciples... Je voudrais donc que le sentiment de la Divinité, qui est inné dans l'homme, y fût d'abord développé, Don par un précepteur, mais par une mère. Le Dieu d*une mère est toujours indulgent et bon comme celui de la Nature : un précepteur enseigne, une mère tait aimer. Je voudrais que celle-ci donnât ses premières leçons, non dans une ville, mais a la campagne; non dans une église, mais sous le ciel; non d'après les livres, mais d'après des fleurs et des fruits.
Mais si, chez Rousseau, on regrette la mère absente, la Profession de foi est moralement très supérieure à celle-ci, qui suit une invocation à Vénus : « Ma théologie n'aura rien de triste et d'obscur; mon école est au sein des prairies, des bois et des vergers: mes livres sont des fleurs et des fruits, et mes arguments des jouissances. » Le plaisir partout ici précède la leçon, l'accompagne et la suit. Au reste, Jean-Jacques est cité, loué,
particulièrement sur l'art de piquer la curiosité de l'enfant, de provoquer ses questions et d'y répondre.
Ces livres de Bernardin sont comme une parodie involontaire de V Emile, et l'on dirait qu'ils sont destinés à montrer jusqu'où l'horreur de l'autorité dogmatique peut mener les théoriciens idolâtres de la bonne nature. Dans les Études. Bernardin devinait l'approche de « quelque révolution favorable » à ses idées, et il prophétisait que la génération future lui appartiendrait en quelque chose. Cela était plus vrai de Rousseau que de lui. Marie-Joseph Chénier, quelques années après, dans la séance de la Convention du 5 novembre 1793, demandait à V Emile un plan complet d'instruction publique, et voyait en Rousseau « celui des philosophes qui a le mieux connu la véritable théorie de l'éducation ». Le Pelletier de Saint-Fargeau était plus « Spartiate » encore que son modèle préféré. Lakanal, en septembre 1794, rapporteur du comité de l'instruction, proposa d'organiser en l'honneur de Rousseau une procession d'artisans, de mères vêtues à l'antique, de botanistes, et d'inscrire celte devise sur la bannière qui serait portée dans cette fête : « Il rendit les mères à leur devoir, et les enfants au bonheur. » Fabre d'Églantine faisait représenter en 1799 une comédie, les Précepteurs, dont le succès fut vif. Ariste Rousseau, le bon précepteur, veut enlever son élève aux fâcheuses influences de la famille et de la ville :
Je trouve qu'il est bon que votre fils et moi
Noua quittions ce séjour. L'habitude a sa loi.
Chaque éducation. Madame, est un système
Qu'on commence en un sens et qu'on finit de même.
Paris me contrarie ; il me faut un endroit
Qui soit en même temps plus vaste et plus étroit :
Vaste pour la nature, étroit avec les hommes.
Trop d'artifice et d'art règne aux lieux où nous sommes.
Rien de simple, de vrai, de pur, de naturel,
Ne se montre à nies yeux ; cet état est cruel.
Il faut de mon élève établir les idé •-...
Rousseau est, il est vrai, plus poète que Fabre d'Églantine; mais celui-ci traduit exactement, au fond, sa doctrine, en la trahissant dans la forme; et Timante, le mauvais précepteur1, accuse Ariste de piller le fatras de Rousseau, cet ennuyeux
1. L'élève de Timante. « courbé sur cent volumes ». s'applique à ■< boucher son i des sottises d'autrui et devient incapable de penser désormais d'après
lui-même.
apôtre. Il n'est pas besoin de dire qu'Ariste, d'abord méconnu et persécuté, triomphe à la fin.
Mais cette même Révolution fit voir à quelques esprits, d'abord séduits et entraînés, les dangers du système d'éducation comme du système politique de Rousseau. Chateaubriand, revenu de son premier enthousiasme, consacre une longue note de son Essai sur les révolutions à critiquer Emile, « ouvrage où l'on rencontre quelques passages d'une vraie éloquence, mais ouvrage de pure théorie et de tout point inapplicable ». A la veille de la Révolution '1788 , Mme de Staël avait écrit dans ses Lettres sur les écrits de Rousseau : « On serait heureux d'avoir Emile pour fils. » Plus tard, dans son livre de l'Allemagne, elle fait ses réserves sur l'éducation négative, et préfère l'éducation progressive, qui réussissait alors si brillamment sous l'inlluence des idées de Pestalozzi, disciple de Rousseau lui-même, mais homme d'expérience et d'action autant que de théorie. Il est curieux de noter qu'un grand nombre des objections dirigées contre le système pédagogique de Rousseau sont venues de son propre pays. Une parente de M,ue de Staël, Mmc Necker de Saussure, daus son Éducation progressive (1828;, n'accepte ni le dogme de la bonté originelle et foncière de la nature humaine, ni l'ajournement de cette éducation religieuse et morale dont elle fait la base même de l'éducation tout entière, ni l'idée du plaisir substitué à l'effort de l'intelligence et de la volonté. « L'éducation faite eu s'amusant disperse la pensée; la peine en tout genre est un des grands secours de la nature... Rousseau a coupé en deux la nature en élevant d'abord l'homme animal, puis l'homme moral. La nature développe tout progressivement. » Le Genevois Amiel saluait en Rousseau « un ancêtre eu tout », et se plaisait à retrouver, en lisant Emile, les points d'attache de Chateaubriand, de Mme de Staël, de Mirabeau, de Pestalozzi, de Byron, de George Sand, de Proudhon, de Renan; mais il éprouvait aussi, après la lecture du premier livre, » une impression de lourdeur, de dureté, d'emphase martelée et pénible, quelque chose de violent, d'emporté et de tenace, dépourvu de sérénité, de noblesse et de grandeur ». Enfin, personne n'est plus sévère que le Genevois Vinet pour ce « roman de l'éducation,... œuvre d'un rationalisme effréné », qui transporte dans la réalité les classifications de la science, scinde l'homme, et l'élève sans la société, quand c'est à la société qu'il le destine.
Mais, tout en reconnaissant lajustesse de ces critiques, nous
partageons plutôt aujourd'hui l'avis plus mesuré d'une amie de Rousseau, Mm< de Créqui : « J'ai lu, écrivait-elle, votre roman de l'éducation; je l'appelle ainsi parce qu'il me parait impossible de réaliser votre méthode; mais il y a beaucoup à apprendre, cà méditer et à profiter. »
Vue d'ensemble sur 1' « Emile ». — Idées, sentiments et stvle.
Qu'il y ait « beaucoup à apprendre, à méditer et à profiter » dans ce chef-d'o^uvre de Rousseau, il y a peu de gens aujourd'hui qui n'en tombent d'accord. Mais il y a aussi peu de gêna qui lisent Emile avec une pleine sécurité d'esprit, et qui ne pensent, au fond, ce qu'Amiel a exprimé un peu durement : « Dans le talent de Rousseau, il y a toujours quelque chose de malsain, de mal sur, d'orageux, de sophistiqué, qui ote la tranquillité au lecteur. »
Comment ce pédagogue nous inspirerait-il une confiance absolue? « C'est un grand bonheur pour les enfants, a dit Rollin, de trouver des maîtres dont la vie soit pour eux une instruction continuelle, dont les actions ne démentent jamais les leçons. » Le gouverneur d'Emile est un être abstrait, doué à priori de toutes les vertus; mais c'est Rousseau qui parle par sa bouche, et qu'est Rousseau? Une âme sensible, mais troublée, un homme qui n'a jamais connu la vraie famille et qu'un mariage tardif a plutôt avili qu'apaisé, un père qui n'a voulu ni élever ni même connaître ses propres enfants, à qui son repentir peut-être rend en quelque mesure notre estime, mais ne donne pas ce qui lui manque, l'expérience de la vie familiale et une certaine générosité de cœur, un certain dévouement désintéressé. Son idéal ne sera donc pas fait de souvenirs, mais de rêves. C'est dans sa tète qu'il construira un système abstrait, admirable de logique apparente, mais si compliqué, si factice en réalité, que tout est « perdu », selon son expression favorite, si une seule des circonstances qu'il a imaginées ou lui manque ou n'est pas mathématiquement ce qu'il veut qu'elle soit.
Ce spéculatif est aussi un misanthrope, ennemi de la société, convaincu que, si les mouvements de la nature, toujours droits par eux-mêmes, ont cessé de l'être, c'est à notre prétendue
civilisation et à notre fausse éducation qu'on le doit; que, par conséquent, pour leur rendre leur rectitude première, il suffit d'élever l'enfant conformément à la nature, ou plutôt de le laisser s'élever lui-même, loin de toute influence dirigeante et enseignante. Que cet isolement, cet affranchissement de toute dépendance des hommes, cette éducation négative si prolongée, si laborieusement lente, si artificiellement distribuée, sectionnée et machinée par l'apôtre de la nature, soient choses au moins très difficiles, il ne s'en préoccupe guère; il poursuit son rêve: à nous d'y accommoder, comme nous pourrons, notre réalité. Mais il y a une part de réalité, de réalisme même, qui se mêle à cette utopie. « Les choses!... les faits!... le plaisir!... A quoi cela est-il bon? » Bien n'est-il utile, pourtant, que l'utile? Rien n'est-il bon que l'agréable? Où parait la notion du devoir? Quand se fait l'éducation de la volonté? Ne s'agit-il donc pas d'armer l'homme pour la vie? On voudrait savoir quel a été le résultat pratique de ce beau système, ce qu'Emile et Sophie sont devenus après le mariage.
Rousseau lui-même semble s'être posé cette question; du moins il y a répondu, dans l'étrange épilogue, inachevé, qui s'intitule Emile et Sophie, ou les Solitaire?. Sophie a trahi ses devoirs d'épouse; Emile, désespéré, erre à travers le monde, est longtemps esclave « en Alger », finit par retrouver l'épouse infidèle, qui est « prêtresse » en quelque autre endroit, et qui se trouve être innocente, d'intention sinon de fait; il lui pardonne. Pourquoi cet épilogue? La manière dont le « misogyne » Rousseau nous a présenté Sophie avait inquiété ceux qui se font une plus haute idée du caractère, du rôle et de l'esprit de la femme. Mais ceux-là mêmes ne s'attendaient pas à voir leurs inquiétudes confirmée^ si tôt ni si complètement. Ne prenons qu'Emile : il écrit à son ancien gouverneur que ces malheurs ne seraient point arrivés si le maître n'avait point quitté son élève. Mais quoi! fallait-il donc qu'Emile restât éternellement enfant, éternellement en tutelle? On entrevoit bien que la société est seule coupable : à l'approche de la capitale, où les circonstances le forcent à conduire Sophie attristée de la mort d'un enfant, Emile est frappé d'une impression « funeste ». Le séjour de la capitale ne suffit cependant pas à tout expliquer, a Comment, demande Emile, l'exemple et l'imitation, contre lesquels vous aviez si bien armé mon cœur, l'amenèrent-ils insensiblement à ces goûts frivoles que, plus jeune, j'avais su dédaigner? » Oui, comment? car Emile aussi n'est plus l'Emile
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impeccable d'autrefois. Son éducation entière n'avait pour but que de lui apprendre à vivre, et voici qu'il ne sait plus vivre dès que son gouverneur l'abandonne. Cette éducation si minutieusement agencée a donc échoué?
Rousseau l'avouàt-il, nous ne l'avouerions pas. Non, celte grande entreprise de l'Emile n'aboutit pas à un grand naufrage. (Ju'on le considère du côté des méthodes, ou, surtout, du côté des sentiments, Y Emile n'est pas une vaine utopie. Restreignons à sa juste mesure l'idée de l'éducation négative : celle de l'éducation progressive, si féconde, survivra1. Jl faut une éducation et il faut des maîtres; mais l'éducation et les maîtres de ce temps étaient-ils toujours irréprochables? et la réaction dont Rousseau a donné le signal n'était-elle pas nécessaire? Il est certain que l'élève ne peut inventer à nouveau la science entière par lui-même, et qu'il ne le doit pas, puisque l'homme d'aujourd'hui, solidaire des hommes d'autrefois, reçoit d'eux tout un trésor de connaissances, péniblement amassé, qu'il transmet à son tour aux hommes de demain. Mais est-il moins vrai pour cela qu'on était porté alors, qu'on est porté toujours à trop enseigner, et qu'il est souhaitable que l'élève soit associé, dans la plus large mesure possible, à sa propre instruction? Spencer est animé de l'esprit qui animait Rousseau, quand il écrit : « L'idéal de l'éducation serait d'obtenir une complète préparation de l'homme à la vie tout entière... II faudrait dire à l'enfant le moins possible, et lui faire trouver le plus possible. » Quoi qu'on pense, après tout, de bien des exagérations et de quelques erreurs, il faut bien reconnaître, avec M. Compayré, qu'à Rousseau appartient l'honneur d'avoir inauguré la philosophie de l'éducation.
Mais surtout il a renouvelé, approfondi partout le sentiment, tous les sentiments : — sentiment religieux : il a fait, dit Bernardin, douter ceux qui ne croyaient plus ; — sentiment du respect et de la tendre pitié qui sont dus à l'enfance ; — sentiment de la famille, vivifié précisément parce que le sentiment de l'enfance était restauré ; — sentiment de la nature, dans le sens de la double opposition, trop marquée, mais bonne en soi, du naturel au conventionnel, des choses aux formules, de la réflexion personnelle aux livres; et, d'autre part, de la vie au grand air, active et libre, à la vie intellectuellement surmenée que les anciens appelaient la vie à l'ombre; — sentiment du
1. Dès 1763. dans son Essai d'éducation nationale, la Chalotais écrit : « Toute méthode qui commence par des idées abstraites n'est pas faite pour des enfants. »
EMILE o9
peuple enfin, de sa misère oubliée, de sa grandeur méconnue, de la noblesse obscure de son travail. Voltaire s'égaye aux dépens de ce gentilhomme qui devient garçon menuisier1. Mais Voltaire devait mal comprendre cette réhabilitation du travail manuel. Un soulfle démocratique anime ce livre d'une conception et d'une méthode tout aristocratiques, et c'est pourquoi, maigre tant de changements accomplis, la démocratie moderne y trouve comme un pressentiment de ses destinées.
Là même où l'on n'est pas conquis par les idées du théoricien, on a peine à se défendre contre l'éloquence de l'écrivain, de l'orateur. Ce n'est plus ce style coupé de Voltaire, où l'esprit se joue avec souplesse, illumine les nuances les plus délicates de la pensée, et nous fait goûter un plaisir très vif. très français, mais tout intellectuel. Il semble que ce style-là coule de source, limpide et rapide. Ce brillant élève du P. Porée a le î.'Oùt discret des classiques, et il en exagère encore la discrétion. .Ses ironies, ses pointes, sont à peine indiquées. 11 crible l'adversaire de traits légers, et fuit, tandis qu'il semble que Rousseau, pour attaquer ou se défendre, soulève péniblement la massue d'Hercule. Ce plébéien gauche et passionné, à la gravité convaincue, à l'ironie douloureuse, s'il atteint souvent à la simplicité éloquente, la dépasse plus souvent encore et tombe dans la déclamation. M1""2 de Staël observe que tout le frappait trop profondément pour qu'il pût écrire avec gaieté. C'est pour cela aussi qu'il manque de mesure et, çà et là, de clarté. Tout est emporté par Je sentiment, qui s'exprime comme il petit. Ses phrases (car il en fait, et Voltaire n'en faisait pas) sont souvent trop touffues, lourdement construites, enchevêtré s encombrées de mots inutiles, d'incises trop répétées, de formes didactiques et dogmatiques. Aussi les femmes distinguées qui restaient fidèles au goût voltairien ne le regardaient-elles pas comme un homme de bon ton et de bonne société. Mme de Choiseul subissait malgré elle la séduction de son éloquence chaleureuse, mais ne pouvait souffrir « sa chaire d'éloquence portée sur les toits des maisons » ; et Mme du Deffand lui répondait: « Son esprit est faux; l'éloquence qu'on ne peut lui refuser est fatigante et fait sur l'esprit l'effet qu'une musique pleine de dissonances ferait sur les oreilles... J l j'aime trop le
style de Voltaire pour 'jouter relui de Jean-Jacques; la justesse, la facilité, la clarté et la chaleur, voilà les quatre qualités qui
i . Les Deux Siècles.
font le bon style. Rousseau a de la clarté, mais c'est celle des éclairs; il a de la chaleur, mais c'est celle de la fièvre1. » Laissez passer une douzaine d'années, Mirabeau jugera que l'éloquence toujours entraînante de Rousseau est guidée par « un goût exquis2. » C'est que le goût se sera transformé, et l'influence de Rousseau n'est pas étrangère à cette transformation.
Sans être voltairien à l'excès, on peut croire que, du côté de la simplicité, de la propriété et de la clarté, la langue française, avec Rousseau, perdait quelque chose. Voltaire n'eût pas écrit qu'Emile se trouve « comme noyé dans une sphère étrangère, lui qui fit si longtemps le centre de la sienne »; ni que les cœurs d'Emile et de Sophie « s'épanchent conjointement » devant l'auteur de la nature3. Ce sont là des négligences; en d'autres endroits, c'est la continuité de l'effort qui choque des juges comme Stendhal et Amiel : « Le style de Rousseau est périodique, harmonieux, et tend à produire une impression constamment forte; il n'a point des moments de repos, de clairobscur... La langue de Rousseau est un prodigieux travail, qui donne goût à quelque récréation v. » Mais Stendhal avoue aussi qu'on est, malgré tout, sous le charme, et que lui-même l'a été trop autrefois.
Dans ses Confessions (I, 3; II, 10; Rousseau ne nous a pas caché l'extrême difficulté qu'il trouvait à écrire: « Mes manuscrits raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont coûtée... 11 y a telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tète avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier... » 11 sait, d'ailleurs, que tout son talent lui vient « d'une certaine chaleur d'àme » et qu'il ne peut bien écrire « que par passion ». Or, quel sujet le passionnait plus que celui de l'Emile? Il y a donc été naturellement éloquent, et, ce qui est rare chez lui, d'une éloquence non
i. Lettres des 17 et ^'.' juillet 1766. ■2. Lettre à Sophie, 18 déc. 1 77 v .