Livres IV et V
4. Stendhal, Hacine et Shakespeare; Amiel, Journal, lettre à Beaumont. i. 216- 219. On donne ici. à titre de curiosité, ce singulier parallèle de Stendhal entre- Fénelon et Rousseau : « Nous pensons que le style de Fénelon [Dialogues des morts et Contes pour le duc de Bourgogne) l'emporte de beaucoup sur celui de Jean- Jacques, en ce qu'il rend la nature comme une glace fidèle, et lui laisse sa va,-i>'-t': infinie, tandis que celui de Jean- Jacques donne à tout une certaine couleur. Dans Jean-Jacques, un bosquet frais enseigne la vertu ; dans Fénelon, il porte seulement à une volupté douce, ce qui est son expression naturelle dans un pays chaud. Le style de Fénelon. étant parfaitement naturel, admet le comique comme le tragique, el toutes les autres choses de la nature. Celui de Rousseau, ayant une certaine dose d'affectation tragique, emphatique, n'admet pas le comique. »
monotone, où il y a de la sensibilité et de la vigueur, une poésie pénétrante et une dialectique inexorable. L'Emile marque le point de maturité de son génie d'écrivain, le plein équilibrebientôt rompu, de ses facultés logiques et Imaginatives. Ce qui domine, à coup sur. ce sont les facultés oratoires. Ce traité d'éducation est un long réquisitoire, doublé d'un long plaidoyer. Rousseau est orateur aussi spontanément que Voltaire est polémiste. Il ne Test pas seulement par limage et assez souvent par l'abus des formes oratoires, interrogation, exclamation, hyperbole, ironie, prosopopée, invective; par l'ampleur Je la phrase périodique retrouvée : il l'est par la flamme contenue de la conviction qui l'échauffé, qui se communique jusqu'aux dissertations de pédagogie, et qui agit encore sur le lecteur moderne, plus encore sur l'auditeur, si on le lit à haute voix, avec le ton et presque avec le geste qu'il réclame.
L'émotion intérieure se traduit a l'extérieur par le relief ef le coloris tout nouveaux du style, par la solennité du ton et l'autorité de l'accent, par la densité singulièrement résistante de l'expression incorporée à la pensée. 11 a le premier, a dit Sainte-Beuve, conféré à notre langue une force continue, une fermeté de ton, une solidité de traîne qu'elle n'avait point auparavant »; et Doudan oppose au style capricieux de Montesquieu " ces formes savamment disposées comme une armée en bataille, cette façon audacieuse el savante de généraliser, cette logique si ferme qui serre les pensées comme un faisceau d'armes > . Ceux à qui ces savantes audaces -lu dialecticien inspirent plus de défiance encore que d'admiration, admirent du moins sans réserve la science du rythme et du nombre que de au plus haut degré « notre grand harmoniste », pour )• h 1er comme parlait le marquis de Mirabeau; car l'orateur qui frappe les esprits et qui les entraîne est aussi, à certains égards, le musicien qui charme l'oreille, le poète dont la phrase cadencée berce l'âme. En le lisant, ou plutôt en l'écoutant, on se souvientque l'auteur d'Emile a été l'auteur du Devin, el qu'il a pu modeler en quelque façon sa phrase écrite sur sa phrase rythmée el chaulée. Mais pour être le musicien de la phrase, il suflil d'être poète en prose, et qui ne sent vivre une âme de poète dans la vie de ces sentiments, de ces tours, même d mots, si pleins de douceur tour à tour et d'énergie, auxquels Joubert a si bien dit que Rousseau a « donné des entraill
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
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LIVRES
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JUGEMENTS
Lorsque, par une combinaison unique et impossible, vous aurez ôté au sort toute influence, que vous aurez rassemblé toutes les circonstances que M. Rousseau exige, que vous aurez réglé le monde entier et toutes les choses humaines suivant ie besoin de votre Emile et le caprice de son gouverneur, vous croyez peut-être vous flatter du succès de cette éducation? Vous vous trompez. S'il arrive un seul de ces hasards qu'aucune prudence humaine ne peut ni prévoir ni prévenir; si, dans le cours de dix-huit ou vingt ans de soins assidus, il échappe au gouverneur un mouvement, un sourire, un mot indiscret ou inconsidéré, dès ce moment tout est manqué, tout est perdu ; M. Rousseau a le plus grand plaisir de vous répéter cet arrêt à toutes les cinq ou six pages de son livre. S'il faut tant de choses impossibles pour élever un homme, il est plus court d'y renoncer. Si l'Emile du citoyen de Genève était un dieu dont le destin dût assurer pour jamais le bonheur du genre humain et que son éducation nous importât au delà de toutes choses, je défie qu'on y réussit au gré de M. Rousseau, sans qu'il vous répétât à tout moment son mot favori : «Tout est fini, tout est perdu. » '
En général on peut dire que son Traité de l'éducation est un recueil de choses vraies ou fausses, de contradictions, de beautés grandes et sublimes et d'impertinences plates et inutiles, de choses touchantes et de choses arides, de systèmes extravagants et absurdes et de vues justes, de choses consolantes pour l'humanité, et de satires et de calomnies pour le genre humain.
Si vous voulez suivie avec exactitude toutes les assertions du citoyen de Genève, vous trouverez partout le défaut de naturel, de vérité et de philosophie, et vous finirez par vous persuader que cet éloquent écrivain ne connaît ni les attributs de la nature humaine ni ceux de l'enfance, et que le défaut de mesure qui caractérise tous ses conseils les rend de nul usage, lors même qu'ils ont une sorte de vérité. Ainsi il dit qu'un des meil-
leurs préceptes de la bonne culture est de tout retarder, tant qu'il est possible. Il est vrai que, si vous précipitez trop vos soins, le fruit sera un avorton qui n'aura jamais son point de maturité: mais si vous retardez trop, le fruit sera pourri. Le vrai précepte de la bonne culture, c'est de ne rien trop précipiter ni trop retarder. Il veut, quoi qu'il arrive, qu'on quitte toute occupation avant que l'élève s'ennuie; car, dit-il, il n'importe jamais autant qu'il apprenne, qu'il importe qu'il ne fasse rien malgré lui. C'est là une des conséquences de ce principe de la liberté dont on cherche en vain à pénétrer les effets et les résultats. M. Kousseau ne veut employer ni gêne ni contrainte avec son élève. Je croirais volontiers que nos gouvernantes ont tort de dire sans restriction qu'il faut rompre la tète aux enfants, et que c'est une grande affaire de déterminer à quel point on doit résister à l'opiniâtreté que les enfants ont coutume de montrer : dans ces luttes, souvent l'âme se brise et perd sa fermeté et sa force en quittant l'entêtement, dont le chapitre est si long dans l'éducation populaire. Mais quelle imprudence ny aurait-il pas d'accoutumer un être, assujetti de mille manières depuis l'instant de sa naissance jusqu'à sa mort à tant d'objets qui en disposent continuellement, de l'accoutumer, dis-je, à ne rien faire malgré lui, tandis qu'il doit passer ses jours sous le joug inévitable de la nécessité?
Il faut donc regarder le livre de l'éducation, ainsi que les autres ouvrages du citoyen de Genève, non comme un livre utile aux hommes, non comme l'ouvrage d'un philosophe avec lequel vous aimeriez à passer votre vie, à philosopher et à vous instruire, mais comme un recueil immense de choses qui vous fait penser sur toutes sortes de matières, dont l'auteur, par un art infini, par un style rempli de chaleur et de force, vous intéresse encore, lors même qu'il s'égare et qu'il est de mauvaise foi, et dont le caractère sera toujours précieux, tantôt par le talent de Fauteur, tantôt par sa singularité.
Grim.m, Correspondance littéraire, juillet 1762.
On croit avoir jugé les idées de Rousseau quand on a appelé son livre un ouvrage systématique. Peut-être les bornes de l'esprit humain ont-elles été assez reculées depuis un siècle, pour qu'on ait l'habitude de respecter les pensées nouvelles; mais ne serait-il pas possible même qu'il vint un temps où
l'on se fût tellement éloigné des sentiments naturels qu'ils parussent une découverte, et où l'on eût besoin d'un homme de génie pour revenir sur ses pas et retrouver la route dont les préjugés du monde auraient effacé la trace?...
C'est ainsi qu'on doit élever l'homme; c'est l'éducation de l'espèce plutôt que celle de l'individu; mais il faut l'étudier comme ces modèles de proportions que les sculpteurs ont toujours devant les yeux, quelles que soient les statues qu'ils veulent faire. C'est l'éloquence de Rousseau qui ranima le sentiment maternel dans une certaine classe de la société...
lime semble que l'enfant élevé suivant les principes de Rousseau serait Emile, et qu'on serait heureux d'avoir Emile pour Bis...
Je ne crois pas qu'un ouvrage sur l'éducation, dont le système est parfaitement suivi depuis la première ligne jusqu'à la dernière, et qui doit réveiller sans cesse tous nos sentiments et toutes nos idées habituelles, pût intéresser, s'il fatiguait l'esprit par sa fausseté. Enfin je vois adopter en détail ce plan dont on rejette l'ensemble, et je ne puis m'accoutumer à entendre juger le style sans les pensées, comme si l'effet de l'un était séparé de l'impression des autres et comme s'il ne fallait pas au moins, quand tout le système ne serait pas juste, que les idées et les sentiments dont l'éloquence se compose le fussent toujours.
Mmc de Staël, Lettres sur les écrit* de Rousseau.
Ce livre n'est point un livre pratique : il serait de toute impossibilité d'élever un jeune homme sur un système qui demande un concours d'êtres environnants, qu'on ne saurait trouver; mais le sage doit regarder cet écrit de Jean-Jacques comme son trésor. Peut-être n'y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages à lire : Y Emile en est un.
Chateaubriand, Essai sur la Révolution; I7971.
L'Emile est un ouvrage essentiellement dogmatique. Il était tout <imple que Rousseau, s'occupant d'éducation, voulût élever
1. Fin 1832, Chateaubriand vieilli, écrivait ici en note « Cela est risible à force d'être exagéré. »
l'enfant, non pour la société, mais contre la société. 11 est parti de cette base et conséquerament il a dû faire un ouvrage inapplicable, s'il n'est pas nuisible. En elfet, quand on a formé l'homme de manière à le constituer en hostilité avec ses semblables, et qu'ensuite on le place au milieu d'eux, il doit se révolter contre tout ce qui leur sert de règle. On lui a appris à ne suivre que celles qu'il se fait à lui-même; mais rien ne contribuera à le maintenir dans ces règles imaginaires, bien qu'il se les soit prescrites. Son intérêt, son orgueil, ses habitudes d'indépendance, les lui feront transgresser, sans que l'exemple universel puisse l'y rappeler; il sera coupable et malheureux; en même temps il ne rencontrera ni pitié ni bienveillance, et setrouvera conforme au philosophe qui lui a donné une telle éducation.
De Barante, De la littérature française pendant le dixhuitième siècle: Didier.
J.-J. Rousseau, souvent emporté au delà des bornes du vrai par cette imagination toujours si belle, si élevée, mais quelquefois si fougueuse, qui fut la source de ses talents, de ses infortunes et de ses erreurs, me parait avoir eu des vues aussi justes que profondes sur divers points de psychologie qu'il a touchés dans son immortel ouvrage sur l'éducation. Cet ouvrage luimême pourrait être considéré comme une sorte de psychologie pratique, dans tout ce qui concerne l'ordre successif du développement de nos facultés intellectuelles et morales.
Maine de Birax, Essai sur les fondements de la psychologie.
L'Emile peut souvent paraître une exagération des idées de Montaigne sur l'éducation et l'art de former les hommes. Ce n'est pas que, sur plusieurs points de cet intéressant sujet, Rousseau ne mérite notre reconnaissance, pour avoir renouvelé, avec toutes les séductions de son talent, des vérités utiles et trop négligées. La nécessité de diriger avec soin les premières années de l'enfance, de prendre ses inclinations dès le berceau, et de les conduire, ou plutôt de les laisser alJer au
bien, sans L'êne et sans effort, la grande importance de 1 éducation physique, les exercices du corps tournant au profit de Tàme, fart de former la raison en l'accoutumant à se faire des idée- plutôt que d'en recevoir, l'inutilité des études qui n'occupent que la mémoire, le secret de faire trouver les choses au lieu de les montrer : tant d'autres idées qui n'en sont pas moins vraies pour être peu suivies, ont heureusement passé des écrits de Montaigne dans l'ouvrage de Rousseau.
Villemaix, Eloge de Montaigne; Perrin.
La Profession de foi du Vicaire savoyard est, -ans contredit, le meilleur écrit de Rousseau; c'est même le seul qu'une saine philosophie puisse avouer. La raison en est qu'il n'y a presque rien du sien ni dans les idées qu'il développe, ni dans les arguments dont il se sert. Les unes appartiennent à la tradition permanente du genre humain; les autres sont empruntées aux philosophes les plus autorisés. 11 est aisé d'y reconnaître les lectures habituelles de l'auteur et les sources où il a puisé, la République et les Lois de Platon, les Mé litati >ns de Descartes, la Logique de Port-Royal, le Traité de l'exish nce de Dieu de Fénelon, la Théodicée de Leibnitz, celle de Clarke, dont il fait luimême un si magnifique éloge. Mais tout ce qu'on retranche à l'invention et à l'originalité philosophique de Rousseau, il faut l'ajouter à son talent. Nulle part ce talent n'a trouvé, avec une matière plus illustre, une perfection plus achevée. C'est ici le triomphe de celte parole enflammée et savante, et de cette forte dialectique, trop souvent ailleurs au service du paradoxe, cette fois au service de la vérité, du bon sens et de la vertu. Le vicaire savoyard, c'est Rousseau lui-même, avec tout ce qui le fait grand et presque seul dans son siècle : le goût du beau et du bien poussé jusqu'à la passion; l'enthousiasme de l'honnête dans une sociélé corrompue; une logique austère parmi des raisonneurs efféminés; une imagination lendre, profonde, mélancolique, à côté de froids beaux-esprits ou de violents déclamateurs. La sainteté de la cause pour laquelle il combat a épuré son éloquence, qui trop souvent se ressent du commerce et des leçons de Diderot; elle lui a communiqué quelque chose de plus simple et de vraiment grand. A la hauteur où il est placé, l'orage qui gronde habituellement dans son
sein s'est presque entièrement apaisé. Son style a emprunté leur sérénité majestueuse aux immortelles pensées qu'il exprime. En écoutant ce philosophe du xvme siècle, parlant ainsi de lame, de la liberté, de la vertu, de Dieu, en face des Alpes, au lever du soleil, on croirait entendre Socrate s'entretenant avec ses amis des mêmes objets dans ce charmant et sublime langage de Platon, aux bords de l'ilissus ou sur la roule d'Eleusis, si dans la réfutation des mêmes sophismes, dans la défense des mêmes vérités, dans cet admirable concert de deux beaux génies consacrés à la même cause, ici presque toujours un art un peu trop marqué, qui décèle une main moderne, et de loin en loin encore, je ne sais quel accent triste et passionné, ne nous rappelaient à Paris, au milieu d'une vieille société prête à se dissoudre, et à la veille de la Révolution française.
Victor Cousin, Philosophie populaire ; Pagnerre, 1848.
Lorsque Rousseau revendique la religion naturelle contre le matérialisme de son temps, il n'invente rien, et c'est tant mieux; mais il 3- a des restaurations qui valent autant que des inventions ; et la Profession de foi du Vicaire savoyard est de celles-là. Parler de Dieu et de l'âme à ce siècle où, dans une foule qui n'y croyait plus guère que par respect humain, des esprits distingués faisaient profession d'athéisme, où Voltaire défendait Dieu comme une bonne institution de police, c'était une inspiration de génie et un acte d'homme de bien. Rousseau n'a rien écrit de plus solide et de plus élevé que ces belles pages. Il y était soutenu et comme porté par la conscience du genre humain, par tout ce que ses illusions et ses fautes avaient jamais laissé d'intact dans la sienne, par tout ce que son esprit reçut jamais de pures lumières. Il ne commit pas d'ailleurs la question avec les arguments de la même philosophie du xvme siècle ni avec les railleries qu'elle en faisait à table. Il ne fit pas une œuvre de polémique : il se prosterna et il adora.
Jamais plus magnifique hommage ne fut rendu par la raison humaine à son divin Créateur. Il est vrai qu'un hommage plus magnifique encore resterait infiniment au-dessous du plus simple acte de foi et d'amour d'une à me véritablement chrétienne; mais puisqu'il y a des esprits qui ne peuvent pas deve-
nir religieux parle cœur, ne faut-il pas remercier Dieu qu'il lui ait plu de se révéler à eux par la force de la logique dans les écrits d'un Descaries, par la force du sentiment dans ceux d'un Jean-Jacques Rousseau?
Nisard, Histoire de la littérature française; Didot ; t.IV,eh.xi.
On admire, mais c'est dur à lire. Il y a trop d'esprit, trop d'éloquence, trop de toute chose. Il montre un bras d'Hercule pour toucher une fleur. Il prend des gants d'acier pour bercer un enfant... On sent trop bien partout qu'il n'a pas eu d'enfant, et qu'il n'en a vu guère. Dans sa vie vagabonde de musicien littérateur, n'ayant point de foyer (autre que sa pensée), il n'a jamais passé près de la cheminée les longues heures patientes qu'y passera Frœbel à voir l'enfant dormir, se réveiller, jouer, lîien de plus éloigné du sentiment du peuple... Condillac a linement composé et décomposé l'homme statue. Rousseau se fait tort en l'imitant, en employant ces artifices. Il brise l'unité réelle, si touchante, de l'âme. 11 en fait trois, ce semble. A l'en croire, le petit enfant ne comprendrait rien que la force ; il faudrait durement, à ce pauvre petit, lui dire ce mot bref : « Je suis l'oit. ;) (Quoi de plus déplaisant?) Un peu plus tard, l'enfant ne comprend que l'utile; on le mène par l'intérêt. Et c'est plus tard encore, selon Rousseau, qu'il sent le beau, le bon, le juste, oir. Quelle scolastique! quel esprit de système, tout contraire à l'expérience!
Michelet, Nos FUs; Flammarion.
Emile est un enfant de la nature, élevé par la nature, d'après les règles de la nature, pour la satisfaction des besoins de la nature. Ce sopbisme n'est pas seulement inscrit comme par hasard au frontispice du livre; il en est L'âme, et c'est ce qui fait que, séparé du corps des rétlexious et des maximes qui lui donnent un intérêt si puissant, le plan d'éducation de Rousseau n'est qu'une dangereuse chimère.
Gréard, Rapport <i l'Académie des sciences morales et politiques, concours de 1*::.
Si vous voulez comprendre le succès de VÉmile, rappelezvous les enfants que nous avons décrits, de petits messieurs brodés, dorés, pomponnés, poudrés à blanc, garnis d'une épée à nœud, le chapeau sous le bras, faisant la révérence, offrant la main, étudiant devant la glace des attitudes charmantes, répétant des compliments appris, jolis mannequins en qui tout est l'œuvre du tailleur, du coiffeur, du précepteur et du maître à danser; à côté d'eux, de petites madames de six ans, encore plus factices, serrées dans un corps de baleine, enharnachées d'un lourd panier rempli de crin et cerclées de fer, affublées d'une coiffure haute de deux pieds, véritables poupées auxquelles on met du rouge et dont chaque matin la mère s'amuse un quart d'heure pour les laisser toute la journée aux femmes de chambre. Cette mère vient de lire VÊmile; rien d'étonnant si tout de suite elle déshabille la pauvrette, et fait le projet de nourrir elle-même son prochain enfant.
Taine, l'Ancien Régime; Hachette.
C'est à Rousseau que notre pédagogie a fait et fera le plus d'emprunts. Il puise à la fois dans son propre fonds et dans les écrits de ses devanciers, de Montaigne, de Bonneval, de Desessartz, du « sage » Locke, et par la foule des détails, par le nombre des sentiments élevés et des vérités utiles, par l'ampleur des développements, par la finesse des analyses psychologiques, par l'imposante grandeur de l'ensemble, l'Emile est, malgré des erreurs et des absurdités, non seulement le meilleur ouvrage de Rousseau, mais le livre le plus remarquable sur l'art de l'éducation.
A. Chuquet, J.-J. Rousseau; Hachette.
LETTRES
Réponse d'un ami à J.-.J. Rousseau, qui défendait de faire apprendre aux enfants les fables de la Fontaine.
iRennes. — Baccalauréat, dov. 1808.)
D'Argenson à Rollin. — Le fouet fut longtemps en honneur comme méthode d'éducation. Henri IV avait été fouetté, « ce que, dit-il, je recognois par expérience m'avoir profité ». — II fit fouetter ses fils. — Le futur Louis XIII, né en septembre 1601, est fouetté en octobre 1603, parce qu'il avait « fait l'opiniâtre ». Le lo mai 1610, Louis XIII est proclamé roi; le 11 septembre, il est fouetté: il est sacré à Reims le 17 octobre, et fouetté encore le 10 mars 1611. — Louis XV fut fouetté. — Le Régent fut fouetté, et sa mère, la princesse Palatine, écrii le 15 février 1710 : " Quand mon fils était petit, je ne lui ai jamais donné de soufflets, mais je l'ai fouetté si fort qu'il s'en souvient encore; les soufflets sont dangereux. » — Dans Un registre daté de l'année 1788-89, on trouve, sur la liste du personnel du collège Mazarin, le sieur Chevallier, « frolteur de la bibliothèque et correcteur » ; il recevait par an 150 li
Le bon Rollin, dans son Traité des études, publié de 1726 à 1728, écrit : « Outre que les châtiments dont nous parlons ici, c'est-à-dire de la verge et du fouet, ont quelque chose d'indécent, de bas et de servile, ils ne sont point propres par euxmêmes à remédier aux fautes. Faut-il conclure de ce que je viens de dire qu'on ne doive jamais employer cette sorte de châtiment? Ce n'est point là ma pensée. Je n'ai garde de condamner en général le châtiment des verges... Je conclus donc que cette punition peut être employée, mais qu'elle ne doit l'être que rarement, et pour des fautes importantes. Il en est de ces châtiments comme des remèdes violents qu'on emploi»dans les maladies extrêmes. Ils purgent, mais ils altèrent !-■