Lettre à Ml,€ Volland. 10 août
.. S* n'ai vu mourir ni mon père ni ma mère : je leur étais cher, et je ne doute point que les yeux de ma mère ne m'aient cherché à son dernier instant. Jl est minuit. Je suis seul, je me rappelle ces bonnes gens, ces bons parents, et mon cœur se serre quand je pense à toutes les inquiétudes qu'ils devaient éprouver sur le sort d'un jeune homme violent et passionné, abandonné sans guide à tous les fâcheux hasards d'une capitale immense, le séjour du crime et des vices, sans avoir recueilli un instant de ta douceur qu'ils auraient eue à le voir, à en entendre parler, lorsqu'il eut acquis par «a bonté naturelle et par l'usage de ses talents la considération dont il jouit. Lt souhaitez après cela d'être père! J'ai fait le malheur de mon père, la douleur de ma mère tandis qu'ils ont vécu, et je suis un des enfants les mieux nés qu'on puisse se promettre ! Je me loue moi-même; cependant je ne suis rien moins que vain, car une des choses qui m'aient fait le plus de plaisir, c'est le propos bourru que me tint un provincial quelques années après la mort de mon père. Je traversais une des rues de ma ville; il m'arrête par le bras et me dit : Monsieur Diderot, vous êtes bon, mais si vous croyez que vous vaudrez jamais votre père, vous vous trompez. Je ne sais si les pères sont contents d'avoir des enfants qui vaillent mieux, qu'eux, mais je le fus. moi, de m'entendre dire que mon père valait mieux que moi. Je crois, et je croirai tant que je vivrai, que ce provincial m'a dit vrai. Mes parents ont laissé après eux un fils aîné qu'on appelle Diderot le philosophe, c'est moi; une fille qui a gardé le célibat, et un dernier entant qui s'est fait ecclésiastique. C'est une bonne race. » (Voyage à Bourbonne.)
jeune fille pauvre comme lui, Anne-Toinette Champion (6 nov. 1743 , traducteur de trois ouvrages an<rlai-. Y Histoire de la Grèce, de Stanyan, en 3 volumes 1743 , l'Essai sur le m et la vertu, de Shaftesbury l~4o , le Dictionnaire de médecine de James 1740, avec Eidous et Toussaint). Cette littérature « alimentait-- » lui avait rapporté quelques centaines de louis. Les Pensées philosophiques 1746 n'avaient pas fait i:rand bruit. L'ouvrage personnel qui commença à le faire connaît: furent ses Lettres sur les aveugles 1749), où il se passe si délibérément de Dieu, et rajeunit, dit Ville main, « la vieille supposition que la matière en mouvement a pu se débrouiller d'elle-même, par une multitude d'essais successifs, que les êtres informes ont péri, et qu'enfin quelques formation? accidentellement régulières et viables ont duré ». L»- livre lit scandale, et, le 24 juillet 1740, Diderot fut emprisonné au donjon de Vincenn is. 11 est vrai qu'il eu sortit le 23 novembre, etque sa captivité fut relativement douce : il avait la permission de promener dans le parc, et il en franchissait même parfois les murs sans qu'on voulût s'en apercevoir.
Cette captivité à Vincennes est marquée par la célèbre visite de Rousseau, qui était alors l'ami passionné de Diderot. Un sait comment cette amitié se rompit, el que si les torts principaux sont du côté de l'ermite de Montmorency, Diderot eut aussi les siens : son amitié, très sincère, étail souvent indis et oppressive. Mais il eui el garda beaucoup d'amis. Rousseau même, après la brouille, ne parle pas de lui sans quelques retours d'affection. Pour Diderot, ce ne lut pas sa faute si le passé ne lut pas oublié entre eux : le bonheur qu'il souhaitait lui lut refusé. •< Je fais bien, écrivait-il, de ne pas rendre mon cœur facile : quand on y .-st une fois entré, on n'en sort le déchirer: c'esl une plaie qui ne se cauté-
rise jamais bien1. » Mais il se trompe, car on entrait facilement dans son amitié; il ne savait pas, il ne pouvait pas se refuser. Seulement il réservait pour quelques intimes ses prodigalités de tendresse, el ceux-là, il les en submergeait. Grimm est un de ces privilégiés, qui sont moins à envier peut-être qu'a plaindre.
Quel plaisir j'ai eu à le revoir et à le recouvrer! Avec quelle chaleur noua [on cœur nageait. Je ne pouraia lui parler, ni lui non
I. Lettre ù M - Volland, 20 d ' ir la lettre .le d'Escherny à Rou!
avril.
plus. Nous nous embrassions sans mot dire, et je pleurais. Nous ne l'attendions pas. Nous étions tous au dessert quand on L'annonça : C'est M. Grimm, « C'est M. Grimm : » repris-je avec un cri : et je courus à lui, et je sauta cou ! Il s'assit, il dîna mal, je crois : pour moi, je ne pus desserrer les dents, ni pour manger ni pour parler. Il était à côté de moi; je lui serrai- la main et je le regardais.
Mais on est bien fort quand on sait ainsi sortir de soi pour vivre et sentir dans les autres. Cette spontanéité d'altruisme, si Ton peut ainsi parler, fait l'originalité du caractère de Diderot et aussi explique l'originalité de son rôle, la profondeur de son influence. Dans le Paradoxe sur le comédien,, croyant définir le « génie » de son ami Sedaine, il a fort bien caractérisé son propre génie, si l'on entend par ce mot le fond même de la nature physique et morale.
Sedaine donne le Philosophe sans le savoir. Je m'intéressais plus vivement que lui au succès de la pièce; la jalousie des talents est un vice qui m'est étranger; j'en ai assez d'autres sans celui-là. J'atteste tous mes confrères en littérature, lorsqu'ils ont daigné quelquefois me consulter sur leurs ouvrages, si je n ai pas fait tout ce qui dépendait de moi pour répondre dignement à cette marque de leur estime. Le Philosophe sans le savoir chancelle à la première, à la-seconde représentation, et j'en suis bien affligé; à la troisième, il va aux nues, et j'en suis transporté de joie. Le lendemain matin, je me jette dans un fiacre . je cours après Sedaine; c'était en hiver, il faisait le froid le plus rigoureux; je vais partout où j'espère le trouver. J'apprends qu'il est au fond du faubourg Saint-Antoine, je m'y fais conduire. Je l'aborde, je jette mes bras autour de son cou, la voix me manque, et les larmes me coulent le long des joues. Voilà l'homme sensible et médiocre. Sedaine, immobile et froid, me regarde et me dit : Ah ! Monsieur Diderot, que vous êtes beau! Voilà l'observateur et l'homme de génie.
Sur cette sensibilité débordante on peut faire ses réserves, et dire, par exemple, avec M. J. Reinach : « La tendresse, à s'épancher sur tout, devient insipide et presque suspecte. A force de pleurer sur le sein de Greuze et dans le gilet de Sedaine, de sangloter devant les notaires qui rédigent les actes de partage, et de « baiser cent fois » un ami qui part en vacances, il finit par user le ressort de sa plus grande puissance, cette force de persuasion qui venait du cœur pour y aller. » De tels ressorts ne s'usent qu'à la longue, et quand déjcà touche à sa lin l'œuvre de celui qui longtemps les a fait mouvoir. On est gêné, plus tard, et lassé par cet excès de sympathie et par la difficulté de le payer de retour. Mais tout d'abord on a été conquis. Si Diderot fut un gouverneur d'esprits, c'est qu'il était un conquérant d'âmes,
Ces sortes de conquérants sont toujours, comme par obliga-
tion de métier, des causeurs entraînants. Garât nous a dit en détail1 ce qu'était une conversation de Diderot, même avec un inconnu. On s'égaye volontiers aux dépens d'un homme assez « distrait » pour oublier en quelque sorte sa propre existence, et pour s'égarer en imagination dans les temps disparus. Il faudrait l'admirer et l'envier, car le génie consiste essentiellement peut-être dans cette faculté de n'être plus soi à de certains moments, et c'est lorsqu'il sort de soi que le créateur d'idées, le semeur d'àmes, est au plus haut degré lui-même. En tout cas, pour ne parler que de Diderot et de son temps, l'espèce de fascination qu'il exerça sur ses contemporains vient surtout de là. Il est vrai qu'à se dépenser ainsi au dehors il perdait le meilleur de sa substance, et que ses livres, quel qu'en soit l'éclat, durent être moins éclatants que ses conversations. Ses livres mêmes, d'ailleurs, sont des conversations encore, des conversations fixées, non figées, et qui de la causerie gardent
1. « Diderot ne paraît pas plus surpris de me voir que de revoir le jour. Il m'épargne la peine de lui balbutier gauchement le motif de ma visite. Il le devine apparemment au grand air d'admiration dont je devais être tout saisi. Il m'épargne également les longs détours d'une conversation qu'il fallait absolument amener aux vers et a la prose. A peine il en est question, il se lève, ses yeux se fixent sur moi, et il est très clair qu'il ne nie voit plus du tout. Il commence à parler, mais d'abord si bas et si vite que, quoique je sois auprès de lui. quoique je le touche, j'ai peine à l'entendre et à le suivre. Je vois dans l'instant que tout mon rôle dans celle scène doit se borner à l'admirer en silence, et ce parti ne me coûte pas à prendre. Peu a. peu sa voix s'élève et devient distincte et sonore; il était d'abord presque immobile, ses gestes deviennent fréquents et animes. Lui qui ne m'a jamais vu auparavant, lorsque nous sommes debout m'environne de ses bras; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle était à lui. Si le discours amène le mot de lois, il me fait un plan de législation ; s'il amène le mot théâtre, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames et de tragédies. A propos des tableaux qu'il est nécessaire de mettre sur le théâtre, où l'on doit voir di s scènes et non entendre des dialogues, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l'antiquité, et il me récite ou me traduit les Annales et les Histoires. Mais combien il est affreux que les Barbares aient enseveli sous les ruines des chefsd ouvre de l'architecture un si grand nombre des chefs-d'œuvre de Tacite! Si encore les monuments qu'un a déterrés à Herculanum pouvaient en rendre quelque chose! (Jette espérance le transporte de joie, et là-dessus il disserte comme un ingénieur italien sur les moyens de faire des fouilles d'une manière prudente et heureuse. Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se transporte aux jours heureux des Léliuset des Scipion, où même les nations vaincues assistaient avec plaisir à des triomphes remportés sur elles. Il me joue une scène entière dcTérence; il chant" presque plusieurs chansons d'Horace. 11 finit enfin par me chanter réellement une chanson pleine de grâce et d'esprit, qu'il a faite lui-même en impromptu dans un souper, et par me réciter une comédie très agréable dont il a fait imprimer un seul exemplaire, pour s'épargner la peine delà recopier. Beaucoup de monde entre alors dans son appartement. Le bruit des chaises qu'on avance et qu'on recule le fait sortir de son enthousiasme et de son monologue. Il me distingue au milieu de la compagnie, et il vient à moi comme à quelqu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec plaisir. 11 se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses très intéressantes sur les lois, sur les drames et sur l'histoire; il a connu qu'il y avait beaucoup à gagner dans ma conversation.
la libre allure, le mouvement impétueux. Diderot prévoyait bien qu'on lui en ferait un reproche, et ce reproche, en effet, ne lui a pas été épargné. Il voulait composer quelque ouvrage qui pour toujours imposât son nom au souvenir de la postérité ; il gémissait de n'en point trouver le temps. La plupart des critiques qui ont parlé au nom de celle postérité et au nom de l'esprit français classique n'ont pas laissé ignorer à ses admirateurs, alors plus rares, que, pour le classer grand homme, il leur fallait de vrais livres, non des essais plus ou moins brillants. On leur trouva le Neveu de Rameau : ce ne fut pas de quoi les satisfaire. Vinet reconnaissait que ces improvisations contenaient beaucoup d'idées, mais d'idées en germe, fruits morts en bouton : « Il a le commencement de ses idées, il n'en a pas- la fin. Certains esprits semblent prédestinés à l'avortement. Diderot fut mauvais économe d'une grande fortune intellectuelle;... il a plutôt du génie que du talent. » Mon Dieu! Diderot se fût bieu résigné à n'avoir que du génie.
Plus près de nous, Caro dit encore : « Diderot est un virtuose d'idées. » Il ne le dit pas dans un sens très favorable, et Ton voit qu'il se résigne malaisément à élever à la dignité de théories les grands airs de musique de ce, virtuose. Notre goût s'est élargi ou altéré, comme on voudra; nous concevons diverses formes nouvelles du beau; mais, alors même que la postérité n'aurait pas tort d'emprisonner l'œuvre d'art dans une formule uniforme, les contemporains n'auraient pas eu moins raison d'être ravis, et c'est pour eux que Diderot parlait, écrivait, vivait. Il ne croyait pas, lui, perdre son temps en le dépensant au service des autres. Que répondre à un homme qui généreusement vous dit : « On ne me vole pas ma vie, je la donne »? En réalité, il ne la plaçait même pas à fonds perdu, car il est vrai qu'il n'avait pas le loisir de mener à bien une œuvre considérable, du moins individuelle; mais, par la souplesse même et l'élasticité de son esprit, par la rapide succession d'idées qui se complétaient en se contredisant, parla libéralité avec laquelle il en ouvrait à tous et en jetait au vent le trésor, comme par la chaleur communicalive de son tempérament et de son éloquence, il était, selon le mot de Sainte-Beuve, le lien nécessaire entre une foule d'esprits divers, le centre mobile, le pivot du tourbillon. Et, sans doute, la grande œuvre individuelle qu'il rêva toujours de créer, toujours reculait dans l'avenir; mais dans le présent, une grande œuvre collective, V Encyclopédie, devenait possible, facile, à travers tous les obs-
tacles : avant d'être réalisée, elle était acceptée, attendue par les intelligences complices.
Quand les difficultés surgirent, on s'aperçut que cette tête mobile du Langrois était aussi une tète solide. A travers ses effervescences d'imagination et ses crises de sentiment, Diderot gardait un fond de vaillance persévérante, que rien ne décourageait. La première secousse une fois subie, la vie reprenait son cours, plus intense que jamais. Il n'avait pas, il est vrai, l'esprit de méthode : c'est avec du désordre qu'il faisait de l'ordre, quand il en faisait. Mais la sagesse méthodique de d'Alembert était bonne surtout pour éclairer la voie, où elle s'arrêtait bientôt, hésitante, en face des dangers trop clairement aperçus; la passion de Diderot courait au bul, et l'atteignait d'autant plus sûrement que sa folie apparente était plus sage qu'elle ne semblait d'abord : il y avait un politique en ce téméraire, et il tournait les obstacles qu'il ne se sentait pas de force à surmonter. Mais, enfin, il arrivait.
La vertu du tempérament et même celle du caractère ne suffisent pas pour assurer le succès en de telles entreprises. Le vrai directeur de ['Encyclopédie «levait avoir une tête encyclopédique : il l'avait. « Tout, disait Voltaire de Diderot, est dans la sphère d'activité de son génie : il passe des hauteurs de la métaphysique au métier d'un tisserand1. » Et Voltaire l'appelait Pantophile, celui qui aime et comprend tout. Il eût hésité peut-être à lui accorder ce bel éloge, s'il eût pu craindre qu'un jour on ne lui préférât Diderot par ce coté. Des historiens pourtant, comme Louis Hlanc, des critiques, l'ont remarqué avant nous, Diderot est plus universel que Voltaire, à qui échappent beaucoup de choses du sentiment, certaines choses de l'art, et presque toutes ces aspirations, ces inquiétudes, confuses encore, qui précédaient et préparaient le prochain avènement de la démocratie. Sous ce dernier rapport, la transition serait vraiment trop brusque et l'opposition trop accusée entre Voltaire et Uousseau, si, entre eux, l'on ne faisait sa pla^o à Diderot, « le premier grand écrivain en date, dit Taine, qui appartienne décidément à la moderne société démocratique ». Avant Rousseau, il est un plébéien orateur. Jeune, au sortir du collège d'Hareourt, logeant chez son compatriote Clément de Mis, au lieu d'étudier le droit, il embrassait dans sa vaste curiosité le grec et le latin, l'italien et l'anglais, les mathématiques, c< qu'il
i. Lettre à Thiériot. [9 novembre !"
a toujours aimées avec fureur », dit Mme de Vandeul, sa fille. Il connut les littératures anciennes au moins aussi bien que Voltaire, et il en sentit peut-être plus profondément la force ou la grâce. Pour la connaissance des langues et des littératures modernes, il le dépassa certainement. Voltaire n'apprit l'anglais qu'un peu malgré lui, contraint par les nécessités d'une jeunesse aventureuse, et resta toujours trop Français en tout pour rendre pleine justice au génie anglais. « De tous les écrivains du xvme siècle, Diderot est le plus curieux de littérature étrangère, et spécialement anglaise. « Il est tout Anglais, » a écrit excellemment M. Brunelière1. » C'est, d'autre part, avec une vraie sympathie qu'il suit le développement de la littérature allemande, et les Allemands, d'ailleurs anglomanes eux-mêmes, le traitent presque comme un des leurs. Quant à ce furieux amour pour les mathématiques dont parle Mme de Vandeul, l'expression, si forte qu'elle paraisse, ne l'est pas assez, car il faudrait l'étendre à toutes les sciences. >"on seulement cette passion pour les sciences mathématiques proprement dites n'est pas comparable à l'engouement momentané de Voltaire, mais Diderot prévit ce que ne soupçonna pas Voltaire, ce que d'Alembert même ne fit qu'entrevoir, l'extraordinaire développement qu'allaient prendre les sciences physiques et naturelles. Il admirait Bufl'on, que Voltaire et d'Alembert criblaient d'épigrammes; il assistait aux cours du chimiste Rouelle. Et, comme il était « peuple, » comme il visitait les ateliers aussi volontiers que les musées, il accordait une attention particulière aux progrès de ces arts et métiers qui se faisaient modestement une place de plus en plus grande dans le monde.
Cette universalité, qui fait de Diderot presque un phénomène2 en son temps, lui permit de suffire aux plus humbles
,1. Tevte. /.- /. Rousseau et les Origines du cosmopolitisme littéraire ; Brunetière, Epoques du théâtre français, p. :2rJ5.
■2. o Les œuvres complètes de Diderot ont cet intérêt, qu'elles nous montrent l'auteur tel qu'il faut le considérer surtout, comme un phénomène, un mo/tstrum. Il y a du prodige dans cette capacité et cette activité universelles, Nous avons déjà vu le philosophe; eh bien, il y avait de plus chez ce philosophe un savant et un écrivain. Diderot avait le goût des sciences positives, et s'y était adonné. Il savait ce qu'on savait alors de physique, de chimie et de physiologie. Les mathématiques l'avaient particulièrement attiré. Il en avait, dans sa jeunesse, donné des leçons pour vivre ; il avait travaillé pour Deparcieus. publié des dissertations sur des questions de géométrie et d'acoustique, sur la cohésion des corps et le calcul des probabilités. Mes lecteurs se rappelleront qu'il désigne « un certain mémoire de mathématiques . dont le sujet nous est inconnu, comme étant, sauf le Rêve de d'Alembert, le seul de ses ouvrages dans lequel il se complaisait. Les contributions de Diderot à V Encyclopédie sont innombrables et de toutes sortes. Les quatre ou cinq volumes qu'en a donnés M. Assézat, dans son édition, ne renferment que les articles
L'ENCYCLOPEDIE lo
comme aux plus hautes besognes. C*est elle qui du traducteur obscur, du prisonnier de Vincennes, fit le chef reconnu et suivi par tant d'hommes déjà célèbres, le directeur de l'Encyclopédie, ou, pour mieux dire, l'Encyclopédie tout entière. Après avoir rompu avec lui, Rousseau admire encore « cette tète universelle, qu'on regardera de loin comme nous considérons aujourd'hui la tête des Platon et des Pline1. » Platon, au moins, est de trop; mais n'inspire pas qui veut ces admirations naïves.
Les commencements «le l*cc Encyclopédie ». — Le « Prospectus » «le Diderot. — Comment il comprend son entreprise et son r«ile.
Les commencements furent moins glorieux. Il s'agissait d'abord de traduire un ouvrage publié en Angleterre, avec grand succès, par Éphraïm Chambers, Y Encyclopédie des scienc - > t des arts 1727, 2 vol. in-fol.). Un Anglais, Mills, et un Allemand, Sellius, s'étaient offerts pour cette tâche au libraire Lebreton; mais Lebreton, qui devait avoir aussi des difficultés avec Diderot, ne s'entendit pas avec eux, pas plus qu'avec leur successeur, l'abbé de Gua. Ce n'est pas lui qui choisit Diderot ; ce fut le sage d'Aguesseau ! Il y a de ces rencontres singulières dans l'histoire des lettres : ce sont les jésuites qui facilitaient les premiers succès de leur élevé Voltaire; c'est l'aristocratie qui applaudit au Mariage de Figaro; c'est la Restauration qui fera la fortune universitaire de Michelet. V Encyclopédie, « ce premier volume, dit Villemain, d'un ouvrage dont la Révolution est le second », aura ainsi pour patrons d'Aguesseau et Malesherbes, comme Mmc de Pompadour et Catherine II. Mais d'Aguesseau ne voyait, sans doute, alors en Diderot que le traducteur infatigable d'une série de gros volumes anglais,
■ luis lesquels se fait, à un degré quelconque, sentir la iiersonn.ilité de l'écrivain »; l'éditeur a dû laisser de côté non seulement des morceaux de rem] sur presque toutes les branches du savoir humain, mais encore des dissertations sur les arts et métiers qui n'auraient été intelligibles qu'avec des planches. Diderot s'était donné beaucoup de peine pour cette partie de son travail, visitant les ateliers, conversant avec les ouvriers, se faisant fournir des mémoires, construire des modèles. Il y a de lui un travail sur le métier à tisser les bas, que l'on cite comme un chef-d'oeuvre de description. » (Scherbii, Diderot.)