Confessions, livre VI
et Diderot n'avait pas encore publié le livre qui lui valut son emprisonnement. A son tour, Diderot choisit d'Alemberl pour collaborateur principal : il sentait le besoin non seulement de s'appuyer sur un renom mieux assis que le sien, mais d'avoir près de lui un caractère égal et froid, bien que passionné pour la même cause, un esprit avide d'unité et de clarté. Mais le titre de l'ouvrage restreint, en le précisant, le rôle de d'Alemberl : Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et métiers, par une société de gens de lettres, mis en ordre par Diderot, et. quant à la partie mathématique, par d'Alembert. Mis en ordre par Diderot » : cela fait sourire; mais les fonctions et les pouvoirs de chacun sont bien nettement déterminés : Diderot est bien le directeur de l'entreprise, d'Alemberl est son premier lieutenant. Diderot devait toucher 1,200 livres par an. Le privilège accordé à Y Encyclopédie est du 21 janvier 1746. Le Prospectas composé par Diderot, et que d'Alembert reproduira à la fin du Discours préliminaire, parut à l'automne de 1750. Diderot a trente-sept ans. La seconde moitié du siècle, celle des grandes œuvres, s'ouvre. Les deux années qui précèdent ont vu paraître l'Esprit des lois, les premiers volumes de 1 Histoire naturelle, et naître Mirabeau. Cette même année 1750, Rousseau, plus ou moins inspiré par Diderot, lance son premier Discours. L'année suivante, Voltaire, à Berlin, donnera le Siècle de Louis XIV. Aux frivolités de l'époque précédente succède une sorte d'aspiration générale vers le grand. Le Prospectus, auquel le Diseows préliminaire a fait tort, mérite d'être considéré à part. Le début en est modeste : Diderot y expose à quoi servent les dictionnaires et à quoi ont servi ceux qui ont précédé le sien ; mais on sent quelle différence profonde il établit entre celui-ci et les autres : « Jusqu'ici, personne n'avait conçu un ouvrage aussi grand, ou du moins personne ne l'avait exécuté. » Celui de Chambers, pour le plan, est le meilleur de ceux qui ont paru, mais il est fort incomplet et, d'ailleurs, souvent copié des Français eux-mêmes. On a donc refait un grand nombre de ses articles; on n'a employé presque aucun des autres sans addition, ou correction; il rentre donc simplement dans la classe des orateurs qu'on a particulièrement consultés. Pour en composer un autre qui fût vraiment universel, on a choisi en chaque partie les hommes les plus instruits ; chacun a fait un dictionnaire spécial de la partie dont il s'est chargé, et l'on a réuni tous ces dictionnaires ensemble.
Diderot justifie ensuite l'ordre alphabétique qui a été adopté
pour la commodité du lecteur, et définit la matière de YEncyclopédie, qu'il réduit à trois chefs : les sciences, les arts libéraux, les arts mécaniques. Pour les sciences et les arts libéraux, on en a tiré les principes des écrivains qui sont généralement reconnus pour les meilleurs, et on les a éclairés par des exemples; on a allié aux principes des sciences et des arts l'histoire de leur origine et de leurs progrès successifs. « Les articles qui concernent les éléments des sciences ont été travaillés avec tout le soin possible ; ils sont en etfet la base et le fondement des autres. » D'autre part, aucun ouvrage connu ne sera aussi riche ni aussi instructif sur les règles et les usages de la langue française, et même sur la nature, l'origine et la philosophie des langages en général. Ici, après avoir témoigné sa reconnaissance des secours obligeants qu'il a reçus de toutes parts, et nommé entre tous Formey, secrétaire de l'Académie de Berlin; le médecin Kalconet, « cet homme de lettres citoyen » ; l'abbé Sallier, garde de la bibliothèque du roi, Diderot s'élève à une sorte de lyrisme, qui ne paraît pas trop emphatique, car c'est la foi en son œuvre qui l'inspire.
Que l'Encyclopédie devienne un sanctuaire où les connaissances des hommes soient à l'abri des temps et des révolutions. Ne serons-nous pas trop flattés d'en avoir posé les fondements? Quel avantage n'aurait-ce pas été pour nos pères et pour nous, si ie> travaux des peuples anciens, des Égyptiens, des Cbaldéens,des Grecs, des Romains, etc., avaient été transmis dans un ouvrage encyclopédique, qui eût exposé en même temps les vrais principes de leurs langues! Faisons donc pour les siècles à venir ce que nous regrettons que les siècles passés n'aient pas fait pour le nôtre. Nous osons dire que >i les anciens eussent exécuté une Encyclopédie comme ils ont exécuté tant de grandes choses, et que ce manuscrit se fût échappé seul de la fameuse Bibliothèque d'Alexandrie, il eût été capable de nous consoler de la perte des autres.
Mais la partie de beaucoup la plus curieuse du Prospectus est celle qui concerne les arts mécaniques, spécialement visés dans le titre. Ici, point ou peu de secours : « On n'a presque rien écrit sur les arts mécaniques, car qu'est-ce que le peu qu'on en rencontre en comparaison de rétendue et de la fécondité du sujet? » lia fallu recourir aux ouvriers eux-mêmes, se donner la peine « d'aller dans leurs ateliers, de les interroger, d'écrire sous leur dictée, de développer leurs pensées, d'en tirer les lermes propres à leurs professions, d'en dresser des tables et de les définir, de converser avec ceux de qui on avait obtenu des mémoires el, précaution presque indispensable, de rectifier dans de longs et fréquents entretiens avec les uns ce
que d'autres avaient imparfaitement, obscurément, et quelquefois infidèlement expliqué »; car tous ces artistes ne sont pas ms de lettres; la plupart n'opèrent que par instinct: combien de fois il a fallu exercer avec eux cette fonction d'accoucheur d'esprits dont se glorifiait Socrate! D'autre part, certains métiers sont si singuliers, certaines manœuvres si délicates, qu'à moins de travailler soi-même, il est difficile d'en parler avec précision : plusieurs fois on a dû « se procurer les machines, les construire, mettre la main à l'œuvre, se rendre, pour ainsi dire, apprenti. » Pour chaque art on a suivi une méthode que Diderot expose en détail. On a compris que les meilleures descriptions n'expliqueraient pas tout aux yeux de l'esprit, si des figures ne les expliquaient elles-mêmes aux yeux du corps, et l'on a fait préparer par des dessinateurs 600 planches, dont on a composé une suite raisonnée, mais nécessairement bornée à l'essentiel. D'ailleurs, on ne prétend pas avoir fait une œuvre définitive et parfaite.
Malgré les secours et les travaux dont nous venons de rendre compte, nous déclarons sans peine, au nom de nos collègues et au nôtre , qu'on nous trouvera toujours disposés à convenir de notre insuffisance, et à profiter des lumières qui nous seront communiquées. Nous les recevrons avec reconnaissance, et nous nous y conformerons avec docilité, tant nous sommes persuadés que la perfection dernière d'une Encyclopédie est l'ouvrage des siècles. Il a fallu des siècles pour commencer; il en faudra pour finir : mais nous serons satisfaits d'avoir contribué à jeter les fondements d'un ouvrage utile.
Cette modestie est à sa place dans une péroraison. Mais ce qui domine, c'est un sentiment d'orgueil, et d'orgueil légitime; orgueil collectif à la fois et individuel : grande et nouvelle , en elîet, était l'entreprise, considérée dans son ensemble; mais la plus nouvelle de ses parties, la plus chère au cœur de Diderot, c'est bien celle des « arts et métiers», et principalement des arts mécaniques. D'Alembert pensait de même, car, après avoir déclaré qu'il a fait ou revu tous les articles de mathématiques et de physique générale, il écrira dans son Discours :
Mais ce travail, tout considérable qu'il est, l'est beaucoup moins que celui de M. Diderot, mon collègue. Il est auteur de la partie de cette Encyclopédie la
plus étendue, la plus importante, la plus désirée du public, et, j'ose le dire, la plus difficile à remplir : c'est la description des arts. M. Diderot l'a faite sur des mémoires qui lui ont été fournis par des ouvriers ou par des amateurs, ou :-ur les connaissances qu'il a été puiser lui-même chez les ouvriers, ou enfin sur des métiers qu'il s'est donné la peine de voir, et dont quelquefois il a fait construire des modèles pour les étudier plus à son aise. A ce détail qui est
immense, et dont il s'est acquitté avec beaucoup de soin, il en a joint un autre qui ne Test pas moins, en suppléant dans les différentes parties de V Encyclopédie un nombre prodigieux d'articles qui manquaient. Il s'est livré à ce travail avec un courage digue des plus beaux siècles de la philosophie, un désintéressement qui honore les lettres, et un zèle digne de la reconnaissance de tous ceux qui les aiment ou qui les cultivent, et en particulier des personnes qui ont concouru au travail de Y Encyclopédie. On verra, par les différents volumes de cet ouvrage, combien le nombre d'articles qu'il lui doit est considérable. Parmi ces articles, il y en a de très étendus , et en grande quantité. Le grand succès de l'article Art, qu'il avait imprimé séparément quelques mois avant ta publication du premier volume , l'a encouragé à donner aux autres tous ses soins ; et je crois pouvoir assurer qu'ils sont dignes d'être comparés à celui-là. quoique dans des genres différents.
Ces articles sur les arts divers entrent, pour une notable part, dans le total des 1,259 articles que Diderot fournit à l'Encyclopédie. Tous les sujets que lui présentent soit ses goûts particuliers, soit plutôt les circonstances, depuis la grammaire jusqu'à la théologie, y sont traités par un homme qui n'en ignore et n'en sacrilie absolument aucun. Mais ce qui l'honore, c'est que le même homme ait été capable d'écrire, sur les métiers, une série d'articles qui semblent être d'un spécialiste, et, sur la philosophie antique, une autre série d'articles que les philosophes modernes consultent encore avec profil. Ainsi, il avait approfondi le passé, et, à travers le présent, il devinait l'avenir.
Qui voudra savoir avec quels sentiments Diderot assumait cette tâche si pesante, fera bien de compléter la lecture du Prospectus par celle de l'article Encyclopédie. Le Prospectus est ou devrait être un document impersonnel, et si la passion de Diderot s'y l'ait jour malgré tout, c'est que Diderot n'est pas bien plié à ce rôle, pour ainsi dire officiel. Dans l'article Encyclopédie, il est plus libre, quoiqu'il ne parle pas encore tout à fait en son seul nom. Il commence par une définition, mais par une définition animée :
Ce mot signifie enchaîne ment des sciences: il est composé de la préposition grecque iv, en, et des substantifs xûxXoç, cercle, et -aïoî-a. institution, science, connaissance. En effet, le but d'une Encyclopédie est de rassembler les connaissant - • -ur la surface de la terre, d'en exposer le système
général aux hommes avec qui nous vivons, el de le transmettre aux hommes qui viendront après nous, afin que les travaux des Biècles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont; que nus neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux; et que nous ne mourions pas -ans avoir bien mérité du genre humain.
Un tel ouvrage, dit-il ensuite, ne peut s'exécuter que par
une société de gens de lettres et d'arlistes, occupés chacun de sa partie, et liés seulement par l'intérêt général du genre humain et par un sentiment de bienveillance réciproque.
Si le gouvernement se mule d'un pareil ouvrage, il ne se fera point. Toute son influence doit se borner à en favoriser l'exécution. Un monarque peut, d'un seul mot, faire sortir un palais d'entre les herbes; mais il n'en esi pas d'une société de gens de lettres ainsi que d'une troupe de manouvriers. Une Encyclopédie ne s'ordonne point. C'est un travail qui veut plutôt être suivi avec opiniâtreté que commencé avec chaleur. Les entreprises de cette nature se proposent dans les cours accidentellement, et par forme d'entretien; mais elles n'y intéressent jamais assez pour n'être point oubliées à travers le tumulte et dans la confusion d'une infinité d'autres affaires plus ou moins importantes. Les projets littéraires conçus par les grands sont comme les feuilles qui naissent au printemps, se sèchent tous les automnes, et tombent sans cesse les unes sur les autres au fond des forêts, où la nourriture qu'elles ont fournie à quelques plantes stériles est tout l'effet qu'on en remarque.
L'indépendance de l'homme de lettres, tel qu'il est à la veille de la Révolution, respire en ces pages. L'article, qui est considérable, offre, dans son ensemble, plus d'un genre d'intérêt : il est écrit après que l'enthousiasme du premier élan a eu le temps de se calmer ou tout au moins de se régler, que les difficultés sont apparues, qu'on a senti certains inconvénients de la méthode adoptée, surtout de cett« classification par ordre alphabétique si vantée naguère. Les obstacles qu'il a rencontrés, les imperfections de toute nature auxquelles n'a pu échapper Y Encyclopédie, Diderot ne les dissimule point : il sait qu'il faudrait « un travail de plusieurs siècles » pour mettre tout au point, « supprimer ce qu'il y a de mauvais, suppléer ce qui manque de bon , et finir un ouvrage qui remplit le dessein qu'on avait formé quand on l'entreprit ». Moins que jamais pourtant il est découragé; moins que jamais il doute de la bonté et de l'efficacité de son œuvre.
Mais nous avons vu que. de toutes les difficultés, une des plus considérables, c'était de le produire une fois, quelque informe qu'il fût. et qu'on ne nous ravirait pas l'honneur d'avoir surmonté cet obstacle. Nous avons vu que VEncyelopédie ne pouvait être que la tentative d'un siècle philosophe : que ce siècle était arrivé; que la renommée, en portant à l'immortalité les noms de eux qui l'achèveraient, peut-être ne dédaignerait pas de se charger des nôtres, e! nous nous sommes sentis ranimés par cette idée si consolante et si douce, qu'on s'entretiendrait aussi de nous lorsque nous ne serions plus; par ce murmure si voluptueux, qui nous faisait entendre, dans la bouche de quelques-uns de nos contemporains, ce que diraient de nous des hommes à l'instruction et au bonheur desquels nous nous immolions, que nous estimions et que nous aimions, quoiqu'ils ne fussent pas encore. Nous avons senti se déve-
lopper en nous ce genre d'émulation qui envie au trépas la meilleure partie de nous-mêmes, et ravit au néant les seuls moments de notre existence dont nous soyons réellement flattés. En effet, Fhornme se montre à ses contemporains, et se voit tel qu'il est. composé bizarre de qualités sublimes et de faiblesses honteuses. Mais les faiblesses suivent la dépouille mortelle dans le tombeau, et disparaissent avec elle; la même terre les couvre, il ne reste que les qualités éternisées dans les monuments qu'il s'est élevés à lui-même, ou qu'il doit à la vénération et à la reconnaissance publiques; honneurs dont la conscience de son propre mérite lui donne une jouissance anticipée; jouissance aussi pure, aussi forte, aussi réelle qu'aucune autre jouissance, et dans laquelle il ne peut y avoir d'imaginaire que les titres sur lesquels on fonde ses prétentions. Les nôtres sont déposés dans cet ouvrage; la postérité les jugera.. .
C'est sur un autre Ion que d'Alembert parlera des mêmes choses. Et pourtant le Discours préliminaire n'est rien, s'il n'est pas aussi une œuvre de foi.
Le « Discours préliminaire » de d'Alembert* — Première partie; la chaîne encyclopédique.
Si le but de l'Encyclopédie est essentiellement, comme l'affirme d'Alembert au début de son Discours, de « renfermer dans un système qui soit un, les branches infiniment variées de la science humaine », nul plus que lui n'avait qualité pour en définir l'esprit dans une Préface à la fois analytique et synthétique, comme Tétait sa propre intelligence. Vinet a bien marqué ce caractère distinctif d'une intelligence qui avait, certes, porté dans l'analyse une finesse bien pénétrante, mais qui surtout tendait à l'universel, aspirait à l'unité, à la connaissance de la connaissance, à la science vraie : « D'Alembert avait l'idée nette de cette science universelle; il concevait déjà l'espoir d'atteindre à ce principe unique, et, sous ce point de vue, il était peutêtre l'homme de son temps le plus propre à écrire le Discours préliminaire de Y Encyclopédie ». C'est ce grand effort de synthèse qui fait du Discours autre chose qu'une œuvre de circonstance et de secte. » L'univers, écrit d'Alembert, pour qui saurait l'embrasser d'un seul point de vue, ne serait, s'il est permis de le dire, qu'un fait unique et une grande vérité. » C'est voir les choses d'un peu haut peut-être; mais l'homme qui les voit et les fait voir ainsi à ses contemporains est, dans le sens le plus complet du mot, un philosophe.
Après un court début, particulier aux éditeurs et à la manière dont ils ont compris leur lâche, la division est indiquée :
L'ouvrage que nous commençons (et que nous désirons de finir a deux ofcjets : comme Encyclopédie, il doit exposer, autant qu'il est possible, l'ordre ft l'enchaînement des connaissances humaines; comme Dictionnaire raisonné
<les science*, des arts el des métiers, il doit contenir sur chaque science et sur chaque art. Suit libéral, soit mécanique, des principes généraux qui en font le •t la substance. Ces deux points de vue, d'Encyclopédie et de Dictionnaire raisonné, formeront donc le plan et la division de notre Discours préliminaire.
La division est claire, et les deux parties, l'une théorique, l'autre historique, se distinguent, du premier coup d'œil, l'une de l'autre. Mais dans le détail de la composition, surtout pour la première partie, Tordre est plus apparent que réel, et cà et là même il y a quelque confusion.
Pour ramener à l'unité les formes si diverses de la science, le premier pas à faire est d'examiner la généalogie et la filiation de nos connaissances, les causes qui ont dû les faire naître et les caractères qui les distinguent; en un mot, de remonter jusqu'à l'origine et à la génération de nos idées. Se souvenant de Locke, Diderot distingue deux sortes de connaissances : les connaissances directes, que nous recevons immédiatement, sans aucune opération de notre volonté, et les connaissances réfléchies, que l'esprit acquiert en opérant sur les connaissances directes, en les unissant et en les combinant. Les connaissances directes se réduisent toutes à celles que nous recevons par les sens, d'où il suit que c'est à nos sensations que nous devons toutes nos idées. La première chose qu'elles nous apprennent, c'est notre existence; la seconde, c'est l'existence des objets extérieurs, et, tout d'abord, de notre corps, celui dont l'existence nous frappe le plus parce qu'elle nous appartient plus intimement. C'est le sensualisme du xviu° siècle qui se dresse en face du rationalisme cartésien ; mais, comme on l'a plus d'une fois remarqué, il n'a eu qu'à retourner la formule cartésienne et qu'à dire : « Je sens, donc je suis. »
Le sensualisme se trouve partout au xvinG siècle et se double d'un utilitarisme qu'on a déjà noté jusque dans V Emile de Rousseau. Voyez comment, de ces premières connaissances directes, d'Alembert en fait sortir plusieurs qui ne sont plus directes, et prouve l'existence du inonde extérieur : par rap-
port à notre corps, nous connaissons des objets extérieurs uliles ou nuisibles, et des êtres qui nous paraissent avoir les mêmes besoins et les mêmes intérêts que nous, « d'où il résulte que nous devons trouver beaucoup d'avantages à nous unir avec eux pour démêler dans la nature ce qui peut nous conserver ou nous nuire ». C'est cet intérêt et ce besoin de nous rapprocher des autres pour leur communiquer nos idées qui est le principe et le soutien de l'union entre les hommes, l'origine du langage et de la formation des sociétés. Mais chaque membre de la société cherche à augmenter pour lui-même l'utilité qu'il en retire. De là naît l'inégalité, la loi du plus fort, dont l'usage semble nous confondre avec les animaux.
Mais de là aussi, par un contre-coup un peu inattendu, naît la notion du juste et de l'injuste : plus l'oppression est violente, plus l'homme sent qu'on n'a pas le droit de l'y assujettir. C'est le cri de la nature, qui retentit chez le moins civilisé des hommes. Cette loi naturelle que nous trouvons au dedans de nous, est la source des premières lois que les hommes ont dû former. On pourrait chicaner ici d'Alembert sur la rigueur de sa logique, et se demander si les fondements sur lesquels il établit la loi morale sont bien solides; il vaut mieux lui savoir gré d'avoir proclamé sincèrement, on l'espère; l'universalité des principes de la morale dans un temps où l'inlluence de Locke était prédominante, et aux côtés de ce Diderot dont le scepticisme en cette matière fut si brutalement étalé. L'idée de la valeur morale des actions l'amène ensuite à examiner quelle est en nous la substance qui conçoit, qui veut, qui agit, et à reconnaître l'existence, à côté du principe matériel, d'un principe immatériel, imparfait d'ailleurs lui-même; d'où l'idée d-'une intelligence toute-puissante, à qui nous devons ce que nous sommes et qui exige en retour notre culte. D'Alembert croit pouvoir conclure : « 11 est donc évident que les notions purement intellectuelles du vice et de la vertu, le principe et la nécessité des lois, la spiritualité de l'âme, l'existence de Dieu et nos devoirs envers lui, en un mot les vérités dont nous avons le besoin le plus prompt et le plus indispensable, sont le fruit des premières idées réfléchies que nos sensations occasionnent. » Mais il doit savoir ce que vaut cette prétendue évidence. Toute cette première partie se tient peu, parce que d'Alembert y a voulu concilier deux choses malaisément conciliables, la philosophie nouvelle et la vieille doctrine orthodoxe. Il y était peutêtre contraint; mais ce mélange d'aspirations très hardies et
de précautions très prudentes nous dépayse, et les digressions rendent la suite des idées parfois difficile à saisir.
Nous sommes ramenés d'un peu loin au corps, par la nécessité de pourvoir à des besoins qui se multiplient sans cesse, et d'où ont dû naître d'abord l'agriculture, la médecine, tous les arts les plus absolument nécessaires. Toujours la nécessité, ou tout au moins l'utilité. Elle est assez triste et, en tout cas, incomplète, l'idée que d'Alembert nous donne des premiers hommes, « avides de connaissances utiles », comme s'ils n'avaient jamais recherché les distractions désintéressées, l'art où se joue l'imagination des peuples enfants. Quelques lignes plus bas, il est vrai, il associe à la nécessité Y 'amusement , mais sans bien s'expliquer. Les besoins se faisant peu à peu plus intellectuels, la curiosité étant surexcitée par les obstacles mêmes, les combinaisons des arts et des sciences se sont faites plus recherchées. C'est ainsi que l'étude de la nature, qui dépendait à l'origine de sciences comme l'agriculture et la médecine, a pris un tel développement que ces sciences n'en sont plus aujourd'hui que des branches. D'autres sciences naissent quand nous considérons les propriétés générales du corps, et que par l'abstraction nous les distinguons les unes des autres. Ainsi la géométrie, écartant les propriétés du mouvement et de l'impénétrabilité des corps, a pour objet unique de déterminer les propriétés de l'étendue, simplement en tant que figurée. Par une série d'abstractions successives, nous dépouillons la matière de presque toutes ses propriétés sensibles, pour n'envisager en quelque sorte que son fantôme. Il en résulte un grand nombre de combinaisons et de calculs, que facilite l'arithmétique, « art de trouver d'une manière abrégée l'expression d'un rapport unique, qui résulte de la comparaison de plusieurs autres». C'est par une méthode analogue, tout abstraite, beaucoup plus conforme à un ordre systématique idéal qu'à l'ordre historique réel, que d'Alembert explique la naissance et les progrès de l'algèbre, de la mécanique, de l'astronomie, dont il parle avec une admiration émue, de la physique générale et expérimentale. A cette genèse toute rationnelle des sciences il mêle, d'ailleurs, un hommage, assez singulièrement placé, à la religion révélée.
11 est d'autres connaissances qui sont relatives à celles-là, mais dont nos besoins n'ont pas été la première origine. La logique réduit en art la manière même d'acquérir des connaissances et de les communiquer. La grammaire, qui apprend à
exprimer chaque idée de la manière la plus nette qu'il est possible, et par conséquent à perfectionner les signes qui sont destinés à la rendre, n'est qu'une branche de la logique; car le vrai grammairien est un philosophe qui remonte à la source de tout, même des caprices de l'usage, pour tout expliquer et tout régler selon la raison. L'éloquence permet aux hommes de se communiquer non seulement leurs idées, mais leurs passions. Mais l'éloquence n'est pas la rhétorique, qui est, au contraire, à l'art oratoire ce que la scolastique est à la vraie philosophie; autant sont méprisables les puérilités pédantesques de la rhétorique, autant sont admirables ces prodiges qu'opère l'éloquence, qui imposent silence à la raison même, et sont peut-être le témoignage le plus éclatant de la supériorité d'un homme sur un autre. Non contents de vivre avec nos contemporains, nous désirons de vivre avec ceux qui nous suivront et d'avoir vécu avec ceux qui nous ont précédés. C'est l'origine de l'histoire, dont la chronologie et la géographie sont deux rejetons. « C'est là qu'on apprend à n'estimer les hommes que par le bien qu'ils font, et non par l'appareil imposant qui les environne : les souverains, ces hommes as<ez malheureux pour que tout conspire à leur cacher la vérité, peuvent eux-mêmes se juger d'avance à ce tribunal intègre et terrible. » De l'étude des sociétés on passe sans peine à l'élude des gouvernements et des législations.
Telle est l'origine de la politique, espèce de morale 'l'un genre particulier et supérieur, à laquelle les principes de la morale ordinaire ne peuvent quelquefois s'accommoder qu'avec beaucoup de fini sse, et qui. pénétrant dans les ix du gouvernement des États, démêle ce qui peut les conserver, les affaiblir ou les détruire : étude peut-être la plu> difficile de I par les connaissances qu'elle exige qu'on ait sur les peuples el sur les hommes et par l'étendue el la variété < 1 < • ~ talents qu'elle suppose; surtout quand le politique ne veul point oublier que la lui naturelle, antérieure à toutes les conventions particulières, est aussila première l"i des peuples, el que pour être homme d'État on ne doit point cesser d'être bomme.
Le philosophe a ici un peu élevé le ton. Pour écrire la partie qui va suivre, il aurait eu besoin d'être un artiste et un lettré délicat. Il doit parler d'une autre espèce d'idées rétléchies, celles que nous nous formons à nous-mêmes, en imaginant el en composant des êtres semblables à ceux qui sont l'objet de nos idées directes. C'est c»j que nous appelons l'imitation de la nature, et c'est ici qu'il faut placer au premier rang la peinture et la sculpture, parce qu'entre toutes les connaissances
qui consistent dans l'imitation, elles sont celles où l'imitation approche le plus des objets qu'elle représente, et parle le plus directement aux sens. Les autres beaux-arts, l'architecture, la poésie, la musique, viennent après. D'Alembert semble peu coûter l'architecture; il vante, mais d'une manière brève et vague, la chaleur, le mouvement, la vie de la poésie; mais sur la musique il écrit une page curieuse, où l'on sent le partisan de la musique italienne.
La musique, qui dans son origine n'était peut-être destinée à représenter que du bruit, est devenue peu à peu une espèce de discours ou même de langue, par laquelle on exprime les différents sentiments de l'àme, ou plutôt ses différentes passions : mais pourquoi réduire cette expression aux passions seules, et ne pas l'étendre, autant qu'il est possible, jusqu'aux sensations mêmes"? Quoique le< perceptions que nous recevons par divers organes diffèrent entre elles autant que leurs objets, on peut néanmoins les comparer sous un autre point de vue qui leur est commun, c'est-à-dire par la situation de plaisir ou de trouble où elles mettent notre âme. Un objet effrayant, un bruit terrible, produisent chacun en nous une émotion par laquelle nous pouvons jusqu'à un certain point les rapprocher, et que nous désignons souvent, dans l'un et l'autre cas, ou par le même nom ou par des noms synonymes. Je ne vois donc point pourquoi un musicien qui aurait à peindre un objet effrayant ne pourrait pas y réussir en cherchant dans la nature l'espèce de bruit qui peut produire en nous l'émotion la plus semblable à celle que cet objet y excite. J'en dis autant des sensations agréables. Penser autrement, ce serait vouloir resserrer les bornes de l'art et de nos plaisirs.
Ce qui suit, si l'on excepte un éloquent plaidoyer en faveur des arts mécaniques, n'a plus d'intérêt général. Lui-même, le fameux « arbre encyclopédique » auquel aboutit celle première partie, arbre mort et qui peut-être n'a jamais bien vécu, ne retient plus longtemps aujourd'hui notre curiosité. Il est destiné à rassembler sous an même point de vue toutes nos connaissances et à marquer leur origine et les liaisons qu'elles ont entre elles. D'Alembert s'est souvenu ici de Bacon, mais ne l'a pas copié, comme le lui ont reproché les ennemis de l'Encyclopédie : il nous apparaît plutôt comme un prédécesseur de Comte que comme un disciple de Bacon1. Là même où il semble le plus près de Bacon , par exemple quand il adopte sa classification des connaissances d'après les facultés, il est indépendant jusqu'en ses emprunts.
BACON d'aLEMBBBT
Mémoire : histoire. Mémoire : histoire.
Imagination ; poésie. Raison : philosophie.
Raison : science. Imagination : beaux-arts.