I. Voir L'article de H*. Picavet cité à la Bibliographie
On voit que la raison, chez d'Alembert, passe avant l'imagition, et qu'à la science, ce savant, moins savant encore que philosophe, substitue la philosophie. Il est donc Lien de son temps, même quand il pense à la suite d'un homme du xvie siècle. Au reste, il ne tient pas outre mesure à cet arbre qui n'est qu'à moitié à lui, et il s'attache surtout à en donner une description nette, presque pittoresque.
L'ordre encyclopédique de nos connaissances consiste à les rassembler dans le plus petit espace possible, et à placer, pour ainsi dire. le philosophe audessus de ce vaste labyrinthe dans un point de vue fort élevé d'où il puisse apercevoir à la fois les sciences et les arts principaux ; voir d'un coup d'oeil les objets de ses spéculations, et les opérations qu'il peut faire sur ces objets; distinguer les branches générales des connaissances humaines, les points qui les séparent ou qui les unissent; et entrevoir même quelquefois les routes secrètes qui les rapprochent. C'est une espèce de mappemonde qui doit montrer les principaux pays, leur position et leur dépendance mutuelle, le chemin en ligne droite qu'il y a de l'un à l'autre, chemin souvent coupé par mille obstacles, qui ne peuvent être connus dans chaque pays que des habitants ou des voyageurs, et qui ne sauraient être montrés que d;ms des cartes particulières fort détaillées. Ces carte- particulières seront les différents articles de l'Encyclopédie, et l'arbre ou système figuré en sera la mappemonde.
Enfin, il indique comment cet ordre encyclopédique se concilie avec l'ordre alphabétique dans lequel se suivront les articles du Dictionnaire.
La seconde partie : l'histoire des sciences et des arts.
A l'exposition métaphysique de l'origine et de la liaison des connaissances correspond naturellement l'exposition historique de l'ordre dans lequel elles se sont succédé. L'idée du Prog si chère aux hommes du xvme siècle, était en germe déjà dans la première partie, et dominera la seconde.
D'Alembert ne veut prendre cette histoire qu'à la Renaissance. On comprend que la Renaissance, dont l'esprit a été tout païen, lui apparaisse comme l'aurore de la liberté de penser. Mais cette aurore a-t-elle été précédée d'une nuit si longue et si obscure que le croit d'Alembert? L'esprit du xvme siècle ne se voit nulle part plus à découvert qu'ici. L'admiration des philosophes pour l'époque qui vit porter les premiers coups h la philosophie scolastique et à l'orthodoxie religieuse, leur
a fait croire qu'au xvic siècle commence une ère toute nouvelle, point de départ de cette œuvre d'émancipation de la raison humaine dont le Kvme devait marquer l'achèvement. D'Alembert parle du moyen âge comme Voltaire en parlera dans l'Essai sur les mœurs. Dans une étude où il malmène luimême assez rudement la littérature du moyen âge, mais sansméconnaître ce que l'esprit du moyen âge a eu de grandr M. Brunetière fait peser la responsabilité de cette légende hostile sur les hommes du xvme siècle, qui faisaient arme de tout. Ainsi dit, cela n'est pas tout à fait exact; car, dès le xvne siècle, la <c barbarie » du moyen âge était jugée à peu près de même par Boileau et Fénelon. Mais il- est vrai de dire que le xvme siècle surtout a mal connu et encore plus mal compris ces siècles d'autorité et de foi.
Tout n'est pas faux dans le réquisitoire de d'Alembert. Certes, il ne rend pas assez justice à l'activité intellectuelle du temps qu'il condamne : les chefs-d'œuvre des anciens n'avaient pas été « oubliés » pendant douze siècles ; les principes des sciences et surtout des arts n'étaient pas « perdus ». Mais il est certain que l'antiquité ne fut pas alors connue et admirée comme elle méritait de l'être, soit parce que le public lettré n'était pas en commerce direct avec les modèles que les Byzantins apportèrent à l'Occident après la prise de Constantinopler soit parce qu'il savait mal distinguer entre eux et qu'il étudiait comme des modèles des auteurs que nous rejetons aujourd'hui parmi les compilateurs ou les écrivains de la décadence, les Macrobe, les Aulu-Gelle, les Apulée. Aristote ne se laissait guère connaître qu'à travers ses commentateurs et ses traducteurs, et l'on imposait comme lois strictes, de par Aristote, des règles auxquelles Aristote n'avait pas songé. Mais, d'autre part, beaucoup avant la Renaissance, des hommes comme Pétrarque et Boccace recherchaient et mettaient au jour les vieux auteurs. D'Alembert a donc au moins exagéré l'ignorance du moyen âge.
Il reconnaît que les heureux génies n'ont pas manqué, même en ces temps barbares; mais il se demande ce que pouvaient faire ces grands hommes isolés, abandonnés sans culture à leurs seules lumières. C'est se faire une très fausse idée de la société du moyen âge. Si les moyens de communication étaient alors plus rares et moins faciles qu'aujourd'hui, les lettrés de l'Europe occidentale, grâce à une langue commune, le latin, étaient en rapports continuels les uns avec les autres. De véri-
tables centres intellectuels groupaient leurs efforts. Autour de •Guillaume de Champeaux et d'Abailard se pressait tout un peuple d'étudiants. A l'Université de Paris, qui avait ses rivales provinciales, on accourait du fond des pays étrangers. On se passionnait pour les doctrines et pour les hommes. La vie était tout autre qu'elle ne le fut au xvme siècle, mais c'était la vie. Ces « beaux esprits » qui « se faisaient appeler poètes ou philosophes » ne méritent donc pas le dédain de d'Alembert. Sans remonter à notre vieille poésie épique, il est certain qu'un Bertrand de Born, ou un Thibaut de Champagne, ou un Rutebœuf, n'étaient pas de beaux esprits, mais de vrais poètes. Par eux on arrive jusqu'à Villon et jusqu'à Marot, c'est-à-dire qu'on a, du xme au xvic siècle, trois siècles de poésie lyrique. La Renaissance a recueilli, pour le transmettre aux âges modernes, non seulement l'héritage de l'antiquité ressuscitée, mais l'héritage de notre ancienne littérature nationale, et c'est de leur mélange que se formera l'esprit français. Les vieux comiques français sont inséparables de Molière; les vieux conteurs, de la Fontaine.
Evidemment, d'Alembert n'avait pas lu ces poètes, dont il réduit tout l'art à un mécanisme confus. Plus évidemment encore, la rectitude de son esprit est faussée par une idée préconçue, qu'il exprime, d'ailleurs, avec une sorte de naïveté, lorsqu'il parle des ravages de la superstition, des obstacles qui retardaient le retour de la raison, et lorsqu'il aboutit à la glorification de la liberté d'agir et de penser, seule capable d'obtenir de grandes choses. Si l'on ne trouve pas au moyen âge la « raison » telle qu'il l'entend, on y trouve, en revanche, un goût vif pour les travaux et même pour les subtilités de l'esprit, une foi ingénue, qui se traduit par de grandes œuvres dans les beaux-arts comme dans les lettres, même des sentiments déjà raffinés. Depuis, nous avons trop glorifié peut-être ce que d'Alembert dénigrait trop. Nous avons « découvert » le moyen âge, et, transportés de notre découverte, nous n'avons vu que grandeur et originalité là où l'on ne voyait, au xvnie siècle, que médiocrité et obscurité. Du moins, tout retour à l'injustice d'autrefois est devenu impossible.
Accordons à d'Alembert la « révolution», le coup de théâtre qu'il lui faut : « L'invention de l'imprimerie, la protection des Médieis et de François Ior, raniment les esprits, et la lumière renaît de toutes parts. » Il ne parle pas trop dédaigneusement des érudits de la Renaissance; mais il y a bien de la fantaisie
dans l'histoire littéraire qu'il trace de celte époque. Sur Ronsard et son « jargon barbare, hérissé de grec et de latin », sur la réforme de Malherbe, on sent qu'il n'a pas d'opinion personnelle et qu'il répète Boileau; mais il rend justice, plus même que Voltaire ne le fait, à Balzac et aux écrivains de Port-Royal. Voltairien pourtant par le goût, s'il n'éprouve pas le besoin de sacrifier à Racine ce Corneille qu'il défendra plus tard contre le commentateur de Ferney, il fait de tous deux un éloge peu précis et, à certains égards, contestable : Corneille est surtout admiré comme législateur et critique du théâtre; Racine, un peu légèrement préféré aux anciens, est loué pour son élégance et sa vérité continues, auxquelles il a joint « quelques traits de sublime ». Boileau, dont d'Alembert a écrit Y Éloge, et qu'il plaçait au premier rang des maîtres de la poésie, entre Racine et Voltaire, n'est envisagé que comme auteur de Y Art poétique, et n'en est pas moins mis au-dessus d'Horace. De même, Aristophane et Plaute doivent céder le pas à Molière. Mais ce qui a frappé d'Alembert dans le théâtre de Molière, ce n'est pas sa verve ni sa profondeur, c'est la manière « Une » dont il peint les ridicules. En revanche, la Fontaine a « presque » fait oublier Ésope et Phèdre. Le bel éloge! Bossuet peut être fier de son lot : plus heureux que Fénelon oublié, il est placé à côté de Démosthènes. Au lieu d'aligner ces formules banales, d'Alembert eût mieux fait de tracer à grands traits l'histoire de l'esprit français, sinon de l'esprit humain, dans un siècle qu'il admire ajuste litre, mais qui ne devait pas en tout lui plaire. S'il ne veut composer qu'un tableau littéraire, pourquoi, sans parler des femmes, Bourdaloue, la Rochefoucauld, la Bruyère, Massillon, Fénelon, ne sont-ils pas nommés? Il se contente d'énumérerles grands artistes de ce temps (parmi lesquels il place Quinaull) après les grands écrivains, et l'intention est bonne; mais citer n'est pas caractériser.
Ce qui suit est plus dans le ton d'un dicours général. Avec regret, d'Alembert observe que les progrès de la philosophie n'ont pas égalé ceux des lettres et des arts1. C'est l'occasion pour lui et de dire son fait à la scolastique et, par un nouveau coup de théâtre, de faire surgir, au sein d'une nuit profonde, cet esprit lumineux et profond qui voit tout en grand, Bacon. Bon gré, mal gré, Bacon devient le premier des encyclopédistes,
I. 11 oublie Montaigne, dont les philosophes du xvme siècle étaient pourtant les héritiers directs, comme il oubliera Bovle.
malgré une certaine timidité qui l'empêche de briser « quelques chaînes ». A l'éloge de Bacon correspond un bel éloge de Descartes, mais surtout de Descaries savant.
On peut considérer Descartes comme géomètre ou comme philosophe. Les mathématiques, dont il semble avoir fait peu de cas. font néanmoins aujourd'hui la partie la plus solide et la moins contestée de sa gloire. L'algèbre... a reçu entre les mains de Descartes de nouveaux accroissements... Mais ce qui a surtout immortalisé le nom de ce grand homme, c'est l'application qu'il a su faire de l'algèbre à la géométrie, idée des plus vastes et des plusheureus.-s que l'esprit humain ait jamais eues, et qui sera toujours la clef des plus {profondes recherches non seulement dans la géométrie sublime, mais dans toutes les sciences physico-mathématiqu -
Comme philosophe, il a peut-être été aussi grand, mais il n'a pas été si heureux...
Pourquoi cette réserve ? Qu'ils le veuillent ou non, les philosophes du xvme siècle sont fils de Descartes. Seraient-ils des fils ingrats"? Non, d'Alembert sent et montre toute l'importance de la réforme cartésienne.
Descartes a osé du moins montrer aux bons es • - tuer le joug de la scolastique. de l'opinion, de l'autorité, en un mot des préjugés et de la rie : et par cette révolte dont nous recueillons aujourd'hui les fruits, il a rendu n la philosophie un service plus essentiel peut-être que tous ceux qu'elle doit à ses illustres successeurs. On peut 1" regarder comme an chef de conjurés, qui a eu le courage de - -v ■;• le premier contre une puissance despotique et arbitraire, et qui. eu préparant une révolution éclatante, a jeté les fondements d'un gouvernement plus juste el plus heureux qu'il n'a pu voir établi. S'il a fini par croire tout expliquer, il a du moins commencé par douter de tout; et les armes dont nous nous serrons pour le combattre ne lui en appartiennent pas moins parce que nous les tournons contre lui.
Descartes a ouvert la route aux philosophes, ils l'avouent par la bouche de d'Alembert; mais il n'y a pas été « aussi loin que ses sectateurs le croient ». Sans doute il a eu tort de réserver et de respecter les choses de la religion. Mais il a eu tort surtout d'avoir des « sectateurs » comme Mairan, tandis que Voltaire et d'Alembert sont des newtoniens fervents. « Newton parut enfin...! » Ici plus de réserves : ce génie, tout à la fois étendu, juste et profond, a réuni l'audace et la sagesse. 11 n'y a pas de réserve non plus dans l'éloge de Locke, ce père de la philosophie expérimentale du xvin" siècle, d'ailleurs assez mal jugé. Mais le très légitime enthousiasme de d'Alembert pour ces génies « que l'esprit humain doit regarder comme ses maîtres » ne devrait pas lui voiler une partie des mérites de Kepler et de Galilée, de Pascal, « auteur d'un traité sur la cycloïde,
qu'on doit regarder comme un prodige de sagacité et de pénétration, et d'un traité de l'équilibre des liqueurs et de la pesanteur de l'air, qui nous a ouvert une science nouvelle : génie universel et sublime, dont les talents ne pourraient être trop regrettés par la philosophie, si la religion n'en avait pas profité »; de Malebranche, de Leibniz même.
Le xvme siècle s'ouvre, et c'est un philosophe du xvine siècle qui en écrit l'histoire intellectuelle. Il serait étonnant qu'il l'écrivit sans passion. C'est le polémiste qui esquisse un portrait satirique de la nation française, singulièrement avide de nouveautés dans les matières du goût, mais, en matière de sciences, très attachée aux opinions anciennes; qui de nouveau s'attaque aux sectateurs obstinés de Descartes, et loue Maupertuis d'avoir cru, le premier, qu'on pouvait être bon citoyen sans adopter aveuglément la physique de son pays. C'est bien l'encyclopédiste qui écrit : « La philosophie qui forme le goût dominant de notre siècle, semble, par le progrès qu'elle fait parmi nous, vouloir réparer le temps 'qu'elle a perdu, et se Tenger de l'espèce de mépris que lui avaient marqué nos pères. » Mais il se défend de mépriser les érudits d'autrefois; il regrette même cette langue commune du latin dans laquelle écrivaient jadis les savants, car il faudra maintenant savoir toutes les langues, et l'on mourra avant d'avoir commencé à s'instruire. En revanche, les sciences se sont vulgarisées, grâce aux Fontenelle et aux Buffon. Pour Fontenelle, on attendait une légère critique, on ne trouve qu'un éloge : « Il a même osé prêter à la philosophie les ornements qui semblaient lui être les plus étrangers, et qu'elle paraissait devoir s'interdire le plus sévèrement; et cette hardiesse a été justifiée par le succès le plus général et le plus flatteur. Mais, semblable à tous les écrivains originaux, il a laissé bien loin derrière lui ceux qui ont cru pouvoir l'imiter. » Fontenelle était cartésien, et le prouvait jusqu'en sa vieillesse. Mais cette vieillesse même et la situation honorée qu'occupait le vieillard à l'Académie des sciences aussi bien qu'à l'Académie française, imposaient le respect. C'est pour des motifs d'ordre différent que Buffon, « rival de Platon et de Lucrèce », est glorifié. D'Alembert ne l'aimait pas et goûtait peu, en particulier, ce style dont il vante ici la noblesse et l'élévation. Mais il sait que la réputation de l'Histoire naturelle « croît de jour en jour », et il espère que ce « sage » sera un allié des philosophes. C'est l'isolement volontaire et l'impassibilité soutenue de BufTon qui, plus tard, déplairont au parti
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des militants. Dans cette période toujours incertaine des débuts, les encyclopédistes traitent volontiers en amis ceux qui ne sont pas des ennemis .déclarés. Ils saluent, ils s'agrègent moralement d'avance les talents naissants. C'est ainsi que Condillac est appelé « un de nos meilleurs philosophes », quoiqu'il n'eût pas encore publié ses œuvres les plus importantes. Le Traite des sensations n'est que de 1754; mais d'Alembert, qu'on nouspasse l'expression, flairait en Condillac un « philosophe ».
Il faut qu'il ait bien cordialement détesté Marivaux pour s'être avisé d'introduire ici une longue et curieuse digression sur l'abus qui peut être fait de l'esprit philosophique d'analyse dans les choses du sentiment. Marivaux avait alors dépassé la soixantaine , mais d'Alembert devait attendre longtempsencore pour écrire son Eloge, qui est médiocrement élogieux. Dans le Discours comme dans l'Eloge, ce qu'il critique, c'est une certaine « métaphysique du cœur», une « analomie del'âme », qui s'est glissée, dit-il, du théâtre dans les conversations, les a refroidies et attiistées. Est-ce bien à l'abus del'esprit philosophique qu'il faut attribuer cette mode, dont se plaint d'Alembert, de la dissertation substituée à la causerie? N'est-ce pas à l'esprit philosophique même, ou, si l'on veut, à l'esprit critique, dont il semble bien que d'Alembert lui-même est pénétré? Il ne sent pas le charme délicat du « marivaudage »; mais il y a bien d'autres choses qu'il ne sent pas, et les réflexions chagrines que lui suggère l'infériorité des « ouvrages d'esprit » du xvme siècle sur ceux du siècle précédent ne sont pas sans quelque injustice. La littérature pure est ici trop sacrifiée à la philosophie et à la science. D'Alembert déclare pourtant son admiration pour certaines œuvres purement littéraires; mais il ne choisit pas toujours bien. Ce sont les poésies de J.-B. Rousseau; c'est la Henriade, « le seul poème épique que la France puisse opposer à -ceux des Grecs, des Romains, des Italiens, des Anglais et des Espagnols»; ce sont les tragédies de Crébillon et de Voltaire, placés ici sur même rang. Crébillon, après une longue retraite, venait de reparaître au théâtre, et la cour applaudissait à ses succès : ce fut une des raisons qui décidèrent Voltaire à quitter la France. D'ailleurs, si susceptible qu'il fût, Voltaire dut être satisfait de la compensation qui lui était ensuite donnée :
L'un île ces deux hommes, le même à qui nous devons la Henriade, sur d'obtenir parmi le très petil nombre de grands poètes un*- place distinguée et qui
n'est qu'à lui, possède en même temps au plu? haut degré un talent que n'a eu presque aucun poète, même dans un degré médiocre, celui d'écrire en prose. Personne n'a mieux connu l'art si rare de rendre sans effort chaque idée par le terme qui lui est propre, d'embellir tout sans se méprendre sur le coloris propre à chaque chose; enfin, ce qui caractérise plus qu'on ne pense les grands écrivains, de n'être jamais ni au-dessus ni au-dess„us de son Bujet. Son Essai sur le siècle de Louis XIV est un morceau d'autant plus précieux, que l'auteur n'avait en ce genre aucun modèle, ni parmi les anciens ni parmi nous. Son Histoire de Charles XII, par la rapidité et la noblesse du style, est digne du héros qu'il avait à peindre; ses pièces fugitives, supérieures à toutes celles que nous estimons le plus, suffiraient par leur nombre et par leur mérite pour immortaliser plusieurs écrivains. Que ne puis-je, en parcourant ici ses nombreux, et admirables ouvrages, payer à ce génie rare le tribut d'éloges qu'il mérite, qu'il a reçu tant de fois de ses compatriotes, des étrangers, el ennemis, et auquel la postérité mettra le comble quand il ne pourra plus en jouir I
Voilà qui s'appelle louer: Voltaire est déjà, pour d'Alembert, le guide et le maître. Que sera-ce quand il enverra de Ferney le mot d'ordre à tout le parti philosophique dont les encyclopédistes forment le noyau résistant? Mais il n'y est pas encore. D'Alembert traite moins libéralement Montesquieu, le «judicieux » Montesquieu, aussi bon citoyen que grand philosophe, dont il a mieux parlé, du reste, dans un Eloge particulier. 11 caractérise avec force la renommée, non seulement française, mais européenne, de l'Esprit des lois, vieux de quelques années à peine. Seulement, dans le rayonnement du grand ouvrage, les Lettres persanes et les Considérations, qui méritaient bien deux lignes, ont disparu. Comme s'il avait hâte d'en finir, il jette ensuite, un peu pêle-mêle, un jugement bref et vague sur l'histoire ancienne et moderne; un mot rapide en faveur de la comédie larmoyante, « qu'on aurait tort de dédaigner, puisqu'il en résulte un plaisir de plus » ; une triple apologie, qu'on sent très sincère, du musicien Rameau (le géomètre d'Alembert aime et connaît, on l'a vu, l'art musical), des Académies (il est agrégé à celle des sciences, mais n'est pas encore de l'Académie française), des sciences et des arts contre l'invective toute récente d'un « écrivain éloquent et philosophe », J.-J. Rousseau, ennemi de la civilisation, et pourtant, Diderot le lui rappelle habilement, collaborateur de Y Encyclopédie.
Le Discours ne finit pas mal sur cette réplique courtoise à un adversaire qui est encore un ami, car le Discours est l'œuvre d'un savant et d'un homme de lettres qui ne comprend pas la vie sans la recherche et la jouissance du vrai et du beau dans les sciences, les lettres et les arts. C'est par des paroles de gra-
titude pour le passé, du moins pour le passé tel qu'il veut le voir, de calme satisfaction du présent, d'espérance ferme en l'avenir, que devait se clore cette œuvre à la fois systématique et sincère, œuvre de passion dans le bon comme dans le mauvais sens du mot, œuvre vivante encore par là en quelques-unes de ses parties.
Le « moi » de d'Alembert dans le « Diseours préliminaire ».
La passion conserve. C'est une passion assez laide, je le sais, que celle d'un sectaire. Si donc d'Alembert n'a été qu'un sectaire dans sa Préface, il ne faut pas lui envier le genre de célébrité que cette préface lui a conquis. Mais son « moi » n'y est pas toujours déplaisant.
Il est modeste, d'abord; ce qui est remarquable chez un savant convaincu à ce point que hors la science il n'est point de grandeur ni de bonheur véritable. On ne veut voir, d'ordinaire, que l'orgueilleuse ambition du généralisateur. Mais si modestie est proprement modération, d'Alembert a été modeste jusque dans l'orgueil. Il a écrit très justement, en réponse aux beaux esprits détracteurs de la géométrie : « L'imagination, dans un géomètre qui crée, n'agit pas moins que dans un poète qui invente... De tous tes grands hommes de l'antiquité, Archimèdeest peut-être celui qui mérite le plus d'être placé ci côté d'Homère. J'espère qu'on pardonnera cette digression à un géomètre qui aime son art, mais qu'on n'accusera point d'en être admirateur outré. » En effet, ce qu'il y a, ce qu'il y aura toujours peutêtre de borné dans les connaissances humaines, il ne le dissimule pas. Un éclair d'enthousiasme est parfois suivi d'une ombre de mélancolie. Il se demande si, dans la physique, certains progrès ne seront pas refusés à nos efforts, si de nombreux phénomènes, dont l'enchaînement tient peut-être au système général du monde, ne resteront pas inexpliqués. Combien notre vue est faible! et, dès lors, combien sage doit être notre circonspection! Tant de nuages sont accumulés sur tant de problèmes, qu'il semble que l'intelligence ait voulu se jouer de notre curiosité en y faisant briller de temps en temps quelques traits de lumière, pour nous attirer toujours sans nous éclairer jamais tout ci fait. «On pourrait comparer l'univers à certains ouvrages d'une obscurité sublime, dont les auteurs, en
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s'abaissant quelquefois à la portée de celui qui les lit, cherchent à lui persuader qu'il entend tout à peu près. » Ne comptons que sur un petit nombre de connaissances certaines; ne nous en laissons pas imposer même par la certitude des sciences mathématiques : seules, l'algèbre, la géométrie, la mécanique, sont marquées au sceau de l'évidence; ailleurs, que d'obscurités et d'énigmes! Allant plus loin, il examine « sans prévention aucune » à quoi se réduisent les sciences mathématiques, et ces axiomes mêmes dont la géométrie est si fière. Il y semble prendre plaisir. Plus d'un trait ironique est dirigé contre les algébristes à outrance et les mathématiciens infaillibles, contre tous ceux qui placent volontiers « au centre de toutes les sciences celle dont ils s'occupent, à peu près comme les premiers hommes se plaçaient au centre du monde, persuadés que l'univers était fait pour eux. « L'arbre généalogique même ne nous est présenté que comme une invention commode, mais imparfaite :
Il reste nécessairement de l'arbitraire dans la division générale. L'arrangement le plus naturel serait celui où les objets se succéderaient par les nuances insensibîes qui servent tout à la fuis à les séparer el à les unir. Mais le pstit nombre d'êtres qui nous sont connus ne nous permet pas de marquer ces nuance-. L'univers n'est qu'un vaste océan, sur la surface duquel nous apercevons quelques iles plus ou moins grandes, dont la liaison avec le continent nous est cachée...
Nous avons choisi une division qui nous a paru satisfaire tout à la fois le plus qu'il est possible k l'ordre encyclopédique de nos connaissances et à leur ordre généalogique... Mais nous sommes trop convaincus de l'arbitraire qui régnera toujours dans une pareille division, pour croire que notre système soit l'unique ou le meilleur: il nous suffira que notre travail ne soit pas entièrement désapprouvé par les bons esprits. Nous ne voulons point ressembler à cette foule de naturalistes qu'un philosophe moderne (Buffon, a eu tant de raisons de censurer, et qui. occupés sans cesse k diviser les productions de la nature en genres et en espèces, ont consumé dans ce travail un temps qu'ils auraient beaucoup mieux employé k l'étude de ces productions mêmes,..
Il ne faut pas attribuer à notre arbre encyclopédique plus d'avantage que nous ne prétendons lui en donner.
Ce ton* d'honnête homme, exempt de pédantisme et de morgue, plaît d'autant plus qu'il est moins attendu. D'Alembert a la pleine conscience de la portée de l'œuvre qu'il annonce. Quand il écrit que « le milieu » de ce siècle sera une époque mémorable dans l'histoire de la philosophie, ii n'entend pas seulement parler, sans doute, de V Esprit des lois et du Siècle de Louis XIV. Lorsqu'il refuse de séparer la théologie de la philosophie, il sait bien qu'il anéantit la théologie. .Ne se serait-il donc pas
douté qu'il dirigeait contre les doctrines orthodoxes une très redoutable machine de guerre? Il faut se garder de prendre au sérieux certaines précautions de diplomate : « Quelque absurde qu'une religion puisse être (reproche que l'impiété seule peut faire à la nôtre), ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent : lors même qu'ils enseignent la vérité, ils se contentent de la montrer, sans forcer personne à la connaître. » Et il est vrai que toute cette diplomatie est assez déplaisante; si les circonstances ne l'avaient imposée, elle serait parfois hypocrisie. Que l'auteur d'un Discours où l'on n'aurait pas de peine à découvrir en germe le positivisme moderne, nous entretienne gravement des « esprits créés dont la Révélation nous apprend l'existence », cela nous choque comme une fausse note qui serait aussi une fausseté. Mais ces airs d'innocence et ces pauvres artifices ne trompaient personne. Quand il prend ce ton, d'AIembert semble se moquer de lui-même, comme des autres. Il est, au contraire, sincère jusqu'à la naïveté lorsqu'il parle de science, de justice, de progrès. Et c'est pourquoi on lui sait gré de n'avoir pas promis plus qu'il ne croyait pouvoir tenir.
L'homme de lettres a .'-té quelquefois moins bien inspiré que le savant, et plusieurs de ses jugements font sourire. Mais ce qui frappe, ce ne sont pas les erreurs de détail d'un goût étroit, c'est à quel point d'AIembert a été l'homme de lettres de ce temps-là, d'un temps où l'esprit était, plus vraiment qu'au xvnc siècle, une dignité. Le grand Corneille était réduit à s'abaisser devant les Montaurou; la Fontaine ne quittait le logis le Mme de la Sablière que pour passer dans la maison des d'Hervart; Racine, Boileau même, figurèrent parmi les courtisans diiL'rand roi; la Bruyère était « domestique » des Condé. Voyez, au contraire, de quel ton ce savant qui écrit au fond de sa pauvre ebambre parle de ces « prétendus Mécènes », amateurs trop souvent ignorants et orgueilleux, à qui le philosophe doit savoir déplaire pour dire la vérité; de quel ton il fait appel à l'union des gens de lettres entre eux, sentant quel besoin ils ont les uns des autres, et n'ignorant pas que VEncyclopcdlc sera le symbole de cette union féconde en résultats.
Quand il a écrit le Discours, il était beaucoup plus un savant qu'un homme de lettres, et c'est pourquoi la littérature, surtout celle du xvnr siècle, qu'il juge en homme trop préoccupé de la supériorité littéraire du xvne, est quelquefois trop sacrifiée à la science. Même en ce qui concerne le xvne siècle, nous C. de Litt. — L'Encyclupéi.ie. 3
l'avons vu, ses jugements sont souvent vagues et incomplets ; mais il est bon de compléter les pages de critique littéraire du Discours par celles qu'il écrivit ensuite, les Réflexions sur la poésie, les Réflexions sur l'histoire, les Eloges de Bossuet, dont il sait comprendre même les sermons, de Fénelon, de Despréaux1. Bien qu'il soit l'apôtre de la raison, il n'exclut pas, autant qu'on l'a dit, le sentiment. 11 connaît cette « évidence du cœur » qu'il oppose à l'évidence de l'esprit, mais qui nous subjugue avec le même empire, et cette espèce de sentiment à laquelle « nous devons le goût et le génie, distingués l'un de l'autre en ce que le génie est le sentiment qui crée, et le goût le sentiment qui juee ». Il ne veut pas qu'on réduise le génie en préceptes, et il porte contre la rhétorique une condamnation dont la rigueur est extrême; mais la rhétorique pédantesque qu'on lui a enseignée lui a laissé une impression de vide profond, et l'article Collèges portera des traces plus visibles encore de sa rancune. Si le sens poétique lui faitdéfaut, iln'en est pas moins charmé par l'originalité unique de la Fontaine, que Voltaire ne sentait point. Si en quelques épigrammes ou quelques arrêts rendus à la lésère on voit percer le parti pris du philosophe ou du polémiste, en mainte autre page on estime .l'indépendance de jugement d'un adversaire de Descartes qui se garde de dédaigner même les erreurs de la physique cartésienne, même l'hypothèse des tourbillons, et d'un Français, ami de Diderot, qui n'est pas anglomane, sachant que telle chose excellente, dont on fait honneur à l'Angleterre, était à l'origine plus française qu'anglaise. Mais il est un point sur lequel d'Alembert et Diderot sont pleinement d'accord : leur tendresse d'âme pour les arts libéraux ne ferme point leurs yeux à la beauté utile, à la noblesse des arts mécaniques. C'est aux arts mécaniques qu'est consacrée une des plus belles pages du Discours préliminaire:
davantage que les arts libéraux ont sur lesarts mécaniques, par le travail que les premiers exigent de l'esprit, et par la difficulté d'y exceller, est suffisamment compensé par l'utilité bien supérieure que les derniers^ nous procurent pour la plupart. C'est cette utilité même qui a forcé de les réduire à des opérations purement machinales, pour en faciliter la pratique à un plus grand nombre d'hommes. Mais la société, en respectant avec justice les grands génies qui l'éclairent, ne doit point avilir les mains qui la servent. La découverte de la boussole n'est pas moins avantageuse au genre humain que ne le serait à la physique l'explication des propriétés de cette aiguille.
1. Voyez les notes de l'édition Picavet, particulièrement en ce qui concerne la Fontaine et Bossuet.
Enfin, à considérer en lui-même le principe de la distinction dont nous par- •mbien de savants prétendus dont la science n'est proprement qu'un art mé:anique? et quelle différence r.ielle y a-t-il entre une têto remplie de faits sans ordre, sans usage e! sans liaison, et l'instinct d'un artisan réduit à l'exécution machinale?
Le mépris qu'on a pour les arts mécaniques semble avoir influé jusqu'à un certain point sur leurs inventeurs mêmes. Les noms des bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que l'his - s des-
tructeurs, c'est- - les conquérants, n'est ignorée de pera indant
c'est peut-être oh"z les artisans qu'il faut aller cherch-'i- les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit, de sa patience et de - - ssou ces.
Le citoyen de Genève, Rousseau, n'a pas encore réhabilité les professions manuelles. Il est curieux qu'elles soient rel par un homme de sang noble, de tenue aristocratique, el qui laissait volontiers à Diderot le soin de visiter les ateliers. Mais, outre que le titre même de Y Encyclopédie consacre déjà cette alliance des arts et des métiers, tous les hommes d'esprit perspicace, fn ce temps, devinent plus ou moins confusément que quelque chose de grand approche. C'est une révolution future <l h goût, il est vrai, que d'Alembert, vers la tin du Dis prophétisa dans ce passage, étrange malgré tout :
Tout ri des révoluions réglées, et l'obscurité se terminera pur un nouveau siècle de lumière. Nous serons plus frappés du grand jour après avoir été quelque temps ■!•!.- les I >nèbres. Elles seront comme nur espèce d'anarchie très funeste pur elle-même, main qiteli/ttefuis utile pur-. rdons-nous pourtant de
souhaiter une révolution -i redoutable; la barbarie dure des siècles-, il semble qui' ce -"il notre • lérnent : la raison <■[ le bon goût m1 fonl que passer.
Après cela, que Voltaire »-ùf toit de comparer le DU préliminaire au Discours de la Méthode, cela n'esl pas douteux. Mai- un ouvrage qui a intéressé Rousseau et passionné Montesquieu1 vaut assurément quelque chose. C'est le premier grand effort de synthèse philosophique ni historique qui eût été tenté en France. A l'esprit dans lequel L'entreprise était conette préface empruntait sa signification collective, supélieure même à son mérite individuel. Certes, on y trouvait tout d'abord d'Alemherl, dont le « moi » est plus compliqué qu'il ne parait à première vue, car il esl tantôl el plus souvent circonspect ou même hésitant, ici très sincère, là trop habile,
1. Montesquieu écrit à d'Alembert (16 nov. 1753) : « J'ai lu et relu »oti cours préliminaire : c'est une chose forte, c'est nue chose charmante c'est une ehose i • ise; plus de pensées que de mots, du sentiment comme des pens< je ne finirais point. Le Journal des savants de sept. 1751 proclamait d'Alembert
« homme de e^nie ».
impassible tour à tour et passionné. Mais, par d'Alembert, on connaît Y Encyclopédie, sa raison d'être, son but, sa méthode, les espérances que le parti philosophique fonde sur elle; et, par l'Encyclopédie, le xvme siècle, au moins à un moment décisif de son existence, celui où le cri de ralliement des philosophes annonce l'ouverture des hostilités directes contre un passé jusqu'alors indirectement attaqué par les plus audacieux; celui aussi où ces mêmes philosophes, croyant avoir en dépôt la vérité, crurent qu'ils avaient le devoir de la communiquer aux autres hommes, et, pour cela, de l'exprimer sous la forme la plus simple et la plus générale.
Histoire de la publieation de Y « Eiieyelopédie ».
Le Discours préliminaire parut en tête du premier volume, qui fut publié en juillet 1751. L'Encyclopédie comptait alors 4,800 souscripteurs ; la souscription était de 280 livres ; l'ouvrage en devait coûter 372 aux lecteurs non souscripteurs. Grimm, qui avait déjà annoncé au public « un chef-d'œuvre », déclare bientôt que l'ouvrage a des censeurs et des partisans. « Il me semble, ajoute-t-il, qu'ils ont tous raison. L'ouvrage est louable par l'esprit philosophique qui y règne, et blâmable par les inutilités qui s'y trouvent... L'Encyclopédie commence à éprouver d'assez violentes contradictions. On y trouve souvent ce qu'on n'y cherche pas, et on y cherche souvent inutilement ce qu'on devrait y trouver. Plusieurs des auteurs écrivent d'une manière barbare, quelques-uns d'une manière précieuse, et beaucoup n'ont que du verbiage1. » Les premières impressions du public furent donc mêlées.
Mais l'entreprise faillit avorter presque aussitôt qu'engagée, et les passions contraires se déchaînèrent autour d'elle. L'abbé de Prades, qui était l'ami et le collaborateur des encyclopédistes, soutint en Sorbonne, le 18 novembre 1751, une thèse intitulée la Jérusalem céleste. La thèse avait été d'abord acceptée par le syndic; mais elle fut dénoncée à la faculté de théologie, comme contraire à la tradition et à la chronologie mosaïques. Quelques mois auparavant, la Sorbonne avait censuré qua-
1. Xouvelles littéraires, 16 nov. 1750; Correspondance littéraire, 26 juillet 1751.
L'ENCYCLOPEDIE -il
torze propositions, relatives à ce même sujet, extraites de l'Histoire naturelle de Buffon, et Buffon avait dû se rétracter. Précisément, l'abbé de Prades réfutait certaines assertions de Buffon. Mais il en disait trop encore. Le Parlement se saisit de l'affaire ainsi que la Sorbonne, et cette thèse, assez inoiïensive, fut censurée, puis brûlée 28 et 20 janvier 1752;. L'abbé de Prades s'enfuit en Allemagne, et se rétracta, d'ailleurs, eu I754i Mais c'est Y Encyclopédie qu'on voulait frapper. Le second volume venait de paraître. Cn arrêt du conseil (7 février 1752 en suspendit la publication.
L'avocat Barbier, dans son Journal, traduit l'opinion de la moyenne du public paisible. Il nous apprend que la thèse fut attribuée à Diderot, déjà enfermé à Vincennes pour un livre « un peu hardi », et il semble bien que Diderot y ait au moins collaboré : il publia, du reste, une Apologie de l'abbé P qui ne le cède pas en prudence, malgré les vivacités de la forme, au Discours préliminaire. « La religion chrétienne, écrit-il, est fondée sur un si grand nombre de preuves, et ces preuves sont si solides, que, s'il y a quelque chose à redouter pou* elles, ce n'est pas qu'elles soient discutées, c'esl qu'on les ignore. » Barbier lui-même est dupe des habiletés de Diderot, en qui il ne peut se résoudre à voir un matérialiste. Mais il reconnaît que de Prades, « soupçonné de déisme », est surtout coupable d'être encyclopédiste, et il ajoute : « Ce livre d'Encyclopédie est encore un livre rare, cher, abstrait, qui ne pourra être lu que des gens d'esprit, amateurs de science; le nombre en est petit. » Bourgeois timoré-, il désapprouve les imprudences des nuvaleurs et le trop grand bruit que font leurs ennemis. D'Alembert est pour lui un «jeune homme dont l'imprudence ruine les libraires entrepreneurs de ses ouvrages ». « On ne sait plus ce que cela deviendra. » Pourtant, c'est avec regret que Malesherbes, directeur de la librairie, a suspendu la vente de l'ouvrage, dont le plus grand crime est dans quelques traits piquants lancés aux jésuites et à la « moinaille «.Ainsi les indifférents, s'ils restaient déliants, inclinaient déjà vers l'indulgence. Mais, parmi les hommes en place, les persécutés trouvaient de nombreux amis et quelques complices. La secrète sympathie de Male-herbes, on vient de le voir, n'échappait pas aux observateurs. Un observateur autrement profond que Barbier, le marquis d'Argenson, qui voyait tout s'acheminer « à une grande révolution dans l'Eglise comme dans le gouvernement », écrivait, à la veille de la publication de YEncyclo\
« Je crois au progrès de la raison universelle. » Comment de tels hommes n'auraient-ils pas été des alliés pour d'Alembert et Diderot? On dit que d'Argenson intervint, et que Mme de Pompadour, rarement d'accord avec lui, intervint aussi pourtant dans le même sens. Ce qui est certain, c'est que la défense de publier et de distribuer Y Encyclopédie fut levée au bout de trois mois environ.
Après ce premier et court orage, les tomes III, IV, V, VI et VII, le premier précédé d'un avertissement assez fier de d'Alembert, parurent de 1753 à 1757. Mais le dernier fut l'occasion d'un orage nouveau où l'entreprise, cette fois, faillit sombrer. Il contenait le fameux article Genève, écrit par d'Alembert, et auquel Rousseau répliqua parla Lettre sur les spectacles. Mais surtout il voyait le jour dans des circonstances très défavorables. L'attentat de Damiens venait de fournir une arme au parti antiphilosophique, qui, lui aussi, avait ses succès, si l'on en juge par la vogue surprenante du pamphlet de Moreau, Nouveau Mémoire -pour servir à l'histoire des Cacouacs (1757). Au reste, le* encyclopédistes eux-mêmes se chargèrent de lui fournir un prétexte à demi plausible. Le livre de l'Esprit (1758 . par Helvétius, un fermier général devenu philosophe, fît scandale : le matérialisme et le fatalisme y apparaissaient sans voile ; le désir du plaisir était érigé en principe de toutes nos actions ; la probité n'était plus qu'une habitude des actes qui nous sont utiles. Voltaire lui-même s'indigna contre une doctrine qui supprimait toute moralité. L'Esprit fut dénoncé au Parlement dans un fougueux réquisitoire de l'avocat général Omer Joly de Fleurv (23 janvier). Mais ce réquisitoire associait, habilement et violemment à la fois, au livre d'Helvétius l'Encyclopédie, dont le livre n'était que « l'abrégé », et adjurait le Parlement de « frapper sans distinction des auteurs sacrilèges, que la religion condamne et que la patrie désavoue ». On reconnut que Y Encyclopédie elle-même demandait un examen approfondi, dont on chargea une commission de deux théologiens et de deux jurisconsultes. Le 8 mars 1759, un arrêt du conseil d'Etat révoqua le privilège de Y Encyclopédie. Pour le coup, Grimm. un peu soufflé peut-être par Diderot, se fâche (1er avril 1759) : on anéantit « la plus grande et la plus belle entreprise qui se soit jamais faite en littérature et en librairie », la plus honorable pour le siècle et pour la nation. Le prudent Barbier ose désapprouver ces rigueurs inutiles.
Que vont faire les directeurs de Y Encyclopédie? C'est ici qu'é-
date la différence de leurs caractères. Les 20 et 28 janvier 1758, c'est-à-dire plus d'un an avant l'arrêt, d'Alembert écrivait à Voltaire qu'il était résolu à se retirer, excédé qu'il était des satires et des vexations de tout genre dont les encyclopédistes étaient l'objet. 11 mettait en doute que Diderot continuât l'entreprise sans lui, mais lui prédisait, s'il persistait, des tracasseries et des chagrins pour de longues années. Un peu hâtivement, il déclarait « impossible » l'achèvement de l'ouvrage, et concluait : « Mon avis est donc qu'il faut laisser là ï Encyclopédie, et attendre un temps plus favorable qui ne viendra peutêtre jamais pour la continuer. » Presque au même moment (19 février 1758), Diderot répondait à ce même Voltaire, qui l'avait engagé à quitter tout à fait l'Encyclopédie ou à aller la continuer en pays étranger : « Abandonner l'ouvrage, c'est tourner le dos sur une brèche, et faire ce que désirent les coquins qui nous persécutent. Si vou< saviez avec quelle joie ils ont appris la désertion de d'Alembert!... Que faire donc? Ce qui convient à des gens de courage : mépriser nos ennemis, les poursuivre, et profiter, comme nous avons fait, de l'imbécillité de /".- '■'■n^>,in^. » Il y a de L'habileté et même de la souplesse dans cette façon d'être héros. On ne prétendra pas cependant que d'Alembert, en cette affaire, ait eu le beau rôle : ce qui parait le décourager surtout, c'est de n'être pas protégé par « ceux qui ont l'autorité en main ». Quelques calomnies et quelques pamphlets avaient eu raison de son stoïcisme. Et c'est L'épicurien Diderot qui se refuse à tromper la confiance que les libraires et les souscripteurs de l'Encyclopédie ont mise en lui; c'est lui qui repousse l'olfre que lui fait Catherine 11 (1762), et qui, acceptée, eût eu ce résultat bizarre de faire imprimer sous les auspices de la plus despotique des monarchies un ouvrm.'" que I'- Parlement de Paris dénonçait comme anarchique. irréligieux et corrupteur. « Est -ce qu'on s'appelle philosophe pour rien? s'écriëra-t-il alors. Quoi! le mensonge aura ses martyrs, el la vérité ne sera prêchéeque par des lâches? » C'est lui encore qui, quatre ans après (1766), dans une nouvelle lettre à Voltaire, d'une éloquence un peu déclamatoire1, exprimait une dernière fois sa résolution inébranlable. Mais il ne se contentait pas de prendre et de garder une belle attitude : il agissait auprès des libraires, qu'il décidait, par l'appât du gain, en sacrifiant ses
I. CVst dans rette lettre que se trou\e le passage souvent fit»-, et qui est bien de Diderot : Et puis, je me lève tous les matins avec l'espérance que les méchants I amendés pendant la nuit, qu'il n'y a plus de fanatiques... »
propres bénéfices, à préparer sous main les dix volumes sui-* vants de l'Encyclopédie. Il est vrai qu'il se sentait appuyé par Malesherbes, qui l'avait fait prévenir du jour où ses papiers devaient être saisis, et qui aurait été, dit-on, jusqu'à lui offrir sa propre maison pour les y cacher. Grâce à lui, et sans doute aussi au duc de Choiseul, alors tout-puissant, si l'interdiction qui pesait sur l'Encyclopédie ne fut pas levée, la publication fut tolérée. En 17t35, le tome VIII parut, et fut promptement suivi par les autres. Et le 18 avril 1765, Diderot pouvait écrire à M,l€ Vôlland : « Terre ! terre ! »
En tout, l'ouvrage forma vingt-huit volumes in-folio, dont dix-sept de texte et onze de planches. Les derniers ne furent au complet qu'en 1772. Cinq volumes de suppléments y furent ajoutés ensuite clans l'intervalle compris entre 1751 et 1772. Que d'incidents et d'accidents! 11 y aurait à écrire toute une histoire, quelquefois tragi -comique , des seuls rapports de Diderot avec ses libraires : telle lettre à Le Breton, imprimeur de l'Encyclopédie (12 nov. 17 '»4 , qui s'était permis d'altérer le texte de certains articles, est une philippique enflammée; telle autre, à Mlle Volland 11 sept. 1769), nous fait assister à l'une de ces petites scènes intimes; on voit Diderot, on l'entend.
Réjouissez- tous; me voilà enfin tout à fait débarrassé de cette édition de V Encyclopédie, grâce à l'impertinence d'ondes entrepreneurs. M. Panckoueke,
enflé de l'arrogance d'un nouveau parvenu, et croyant en user* avec moi comme il en use apparemment avec quelques pauvres diables à qui il donne du pain, bien cher s'ils sont obligés de digérer se9 sottises, s'est avisé de s'échapper chez moi: ce qui ne lui a point réussi du tout. Je l'ai laissé aller tant qu'il a voulu : puis, me levant brusquement, je l'ai pris parla main; je lui ai dit : « Monsieur Panckoueke. en quelque lieu du monde que ce soit. dans la rue, dans l'église, en mauvais lieu, à qui que ce soit, il faut toujours parler honnêtement ; mais cela est bien plus nécessaire encore quand on parle à un homme qui n'est pas plus endurant que moi, et qu'on lui parle chez lui. Allez au diable,... vous et votre ouvrage; je n'y veux point travailler. Vous me donneriez vinsrt mille louis, et je pourrais expédier votre besogne en un clin d'oeil, que je n'en ferais rien. Ayez pour agréable de sortir d'ici, et de me laisser en repos. » Ainsi, voilà, je crois, une inquiétude bien finie.
Au reste, il n'était pas toujours sans péril d'être libraire de V Encyclopédie ; quand le gouvernement voulait, non pas punir, mais prévenir « les criailleries des prêtres », surtout pendant l'assemblée du clergé, il faisait mettre, pour huit jours, Le Breton à la Bastille, pour avoir envoyé une vingtaine d'exemplaires à différents souscripteurs de Versailles. G ri mm, qui
mentionne cet emprisonnement (mai 1766), ajoute : « Cette Encyclopédie, malgré toutes les traverses qu'elle a essuyées, ou plutôt par la célébrité que ses persécutions lui ont attirée, aura produit un profit de quelque cent mille écus à chacun des entrepreneurs. Aussi les libraires n'aiment rien tant que les livres dont les entrepreneurs sont harcelés : la fortune est au bout. » Mais, en s'enrichissant, les libraires n'ont pas cru devoir enrichir les auteurs, et Grimm englobe toute la corporation dans le même arrêt : « Je ne connais guère de race plus franche^ ment malhonnête que celle des libraires de Paris.
Diderot avait essayé en vain de ramener d'Alemberl, qui consentit seulement à lui continuer sa collaboration scientifique. On pense bien que, resté seul pour « mettre en ordre » Y Encyclopédie, Diderot y laissa s'introduire, et contribua à y introduire, pour sa part, lapins confuse diversité. Les délicats y trouvaient déjà bien des contradictions et des inégalités. Mme du Delfand s'y ennuyait à la mort. D'Alembert lui-même y voyait « un habit d'Arlequin, où il y a quelques morceaux de bonne étoffe, et trop de haillons1 ». Voltaire, « l'un des garçons de cette grande boutique », rougissait de certains articles, et jugeait sévèrement cette Babel où le bon, le mauvais, le vrai, le faux, le sérieux, le léger, étaient confondus, où l'on passait des plus courageuses hardiesses aux platitudes les plus écœurantes.
C'est qu'il voulait qu'un dictionnaire, comme il l'écrivait plus tard à Panckoucke (1769), fût << un monument de vérité et de (/ont », non un magasin de fantaisies. Mais Voltaire aussi ne cessait de crier aux encyclopédistes : « Laites un corps! formez le bataillon carré ! » Or, d'Alembert, dans son Discours, avait bien donné le mot d'ordre à cette armée en formation; mais Diderot seul était capable de lancer en avant l'avautgarde des volontaires de la philosopbie, enflammés de son enthousiasme, entraînés par son exemple.