Lettre à Voltaire. :11 fï-vrier
Les alentours de l'« Eneyelopédie ». — Ses collaborateurs: son publie.
Ce ne furent pas les plus grands qui l'aidèrent le plus efficacement à faire cette grande chose. Voltaire ne collabora vraiment qu'à l'Encyclopédie de d'Alembert. C'est celui-ci qu'il exhorte, homme de goût, à ne mettre dans son Dictionnaire que vérité et méthode; philosophe, à ne pas se décourager et à ne pas se rétracter; mais c'est à lui aussi, quand il sut que sa retraite était définitive, qu'il écrivit la lettre où il se promet de ne plus fournir une ligne à Y Encyclopédie1. Il envoya quelques articles encore, mais seulement ceux qu'il avait composés déjà. Diderot pourtant, on le pense bien, ne faisait pas grise mine à cet illustre collaborateur : « Si je veux de vos articles, Monsieur et cher maître, lui criait-il (14 juin 1758 , est-ce qu'il peut y avoir de doute à cela? Est-ce qu'il ne faudait pas faire le voyage de Genève et aller vous les demander à genoux., si on ne pouvait les obtenir qu'à ce prix? Choisissez, écrivez, envoyez, envoyez souvent. » Et Voltaire n'ignorait pas ce que yalait Diderot, qu'il appellera un savant presque universel, un homme de génie2. Mais Diderot n'était pas son homme au même titre que d'Alembert.
Il continuera, d'ailleurs, de s'intéresser à l'entreprise. A Ferney il recevait, « en qualité d'étranger et de Suisse », les volumes de l'Encyclopédie qu'on refusait aux Parisiens, et il demandait à d'Alembert (5 avril 176o) quel mal peut faire un livre qui coûte cent écus : « Jamais vingt volumes in-folio ne feront de révolution : ce sont les petits livres portatifs à trente sous qui sont à craindre. » En quoi il n'avait qu'à moitié raison. Ses Mémoires n'épargnent pas Orner Fleury. A son Précis du siècle de Louis XV il ajoute, en 1768, un dernier chapitre (des Progrès de l'esprit humain dans le siècle de Louis XV), où est loué presque sans réserve le Dictionnaire encyclopédique, ce célèbre dépôt des connaissances humaines. Quatre ans enfin avant sa mort (1774), il écrivait une piquante fantaisie : de l'En-
I. Lettres des 13 nov. 1756, 8 janv. et 13 févr. L758. S. Dictionnaire philosophique, Art poétique.
cyclopêdie : Mme de Pompadour et ie duc de la Yallière y démontrent à Louis XV, dont la défense est molle, que l'ouvrage proscrit est un ouvrage admirable où l'on trouve tout ce qu'on cherche.
Dans son Eloge de MontesquieUj d'Alembert tire un peu (rop du côté des encyclopédistes l'auteur de Y Esprit des lois1. Montesquieu, il est vrai, on le voit par une lettre de lui à Mme du Deffand ; 15 juillet 1751), avait été llatté de la mention que d'Alembert avait faite de lui dans son Discours préliminaire. A d'Alembert lui-même il déclare 16 nov. 1753 qu'il serait glorieux d'être introduit dans ce beau palais de VEncyclopédie; mais il ne se montre pas impatient d'y entrer, et il refuse d'écrire les deux articles Démocratie et Despotisme, pour proposer d'écrire l'article Goût, qui d'ailleurs, à sa mort, n'était pas terminé.
Buffon se tenait trop systématiquement à l'écart des coteries et des « tracasseries »; il était trop uniquement dominé par la préoccupation de son encyclopédie des sciences naturelles, pour être jamais un encyclopédiste militant. On a vu pourtant que d'Alembert le ménage, quoiqu'il l'aime peu. Déjà célèbre, Buffon n'était pas un allié à dédaigner. Il était loin, d'ailleurs, d'être hostile. Le 6 décembre 1750, il écrivait à Formey: « Le projet du Dictionnaire encyclopédique parait ici depuis quelques jours... Cet ouvrage, dont les auteurs m'ont communiqué plusieurs articles, sera bon. » — « C'est un très bon ouvrage, » répète-t-il dans une lettre à L'abbé Leblanc 24 avril 1751). Promit-il, en termes plus ou moins vagues, sa collaboration? On lit, dans l'Avertissement du tome II : « Nous ne pouvons trop nous hâter de publier que M. de Buffon nous a donné, pour un des volumes qui suivront celui-ci, l'article Nature... » Or, l'article Nature, au tome XI, n'est pas de Butîon. Il n'était donc pas « donné » , mais il devait être promis, sans quoi Buffon, qui, dans une lettre postérieure de plusieurs années (0 janv. 1755), parle en termes amicaux de d'Alembert, n'aurait pas souffert cet abus de son nom. Quoi qu'il en soit, Buffon ne fut pas de VEncyclopédie, qui dut se contenter de Daubenton.
Rousseau en fut, mais peu de temps. Il avait accepté de se charger de la partie musicale, et il nous dit dans ses Confessions fil, 7) qu'il l'exécuta « très à la hâte et très mal », dans les trois mois qu'on lui avait donnés. Il se trouva seul prêt au
1. Voyez un fragment île cet Hloge dans notre fascicule de Montesquieu.
terme prescrit. Diderot avait parlé de rétribution, mais n'en parla plus. Rousseau fut présenté au public, parmi les collaborateurs de la première heure, comme un homme « qui possède en philosophe et en homme d'esprit la théorie et la pratique de la musique ». Mais, sur ces entrefaites, le Rousseau paradoxal, ennemi des lettres et des arts, se révéla, et l'on a vu surquel ton d'amicale surprise d'Alembert l'en reprenait, à la fin de son Discours. L'article Genève fut le prétexte plutôt que la vraie cause d'une rupture définitive entre eux.
En revanche, on avait ces hommes médiocres, mais dévoués, dont la liste très longue, et pourtant incomplète, s'étale orgueilleusement en tète de Y Encyclopédie, avocats, ingénieurs, médecins et chirurgiens, professeurs, financiers, marchands et fabricants, ouvriers même. Bien d'autres noms s'ajoutèrent à ceux-là, à mesure que s'étendait l'ouvrage. Quelques autres disparurent après la crise qui amena la retraite de d'Alembert ; par exemple, ceux des hardis et prudents économistes Turgot et Quesnay.
Il faut renoncer à classer logiquement ces collaborateurs, du moins ceux qui peuvent nous intéresser encore aujourd'hui. C'est artificiellement qu'on les classerait, soit d'après leur situation sociale, soit d'après la spécialité qu'ils traitent. Ainsi, Ton est frappé du grand nombre d'abbés qui se groupent autour de Y Encyclopédie. Mais ces abbés — abbés du xvme siècle — ne sont pas tous des théologiens, ni même des croyants, et l'on peut bien juxtaposer, mais non pas unir, des noms comme ceux des abbés de la Chapelle, censeur royal et géomètre; Langlet-Dufresnoy, l'érudit indépendant qui connut la Bastille, et qui est ici plus spécialement historien; Mallet, professeur en théologie, qui écrit des articles à la fois théologiques, historiques et littéraires; Morellet, collaborateur infatigable de Diderot, mais aussi méthodique que Diderot Test peu; de Prades, qui valut à l'Encyclopédie sa première suspension; Pastré, qui aida l'abbé Yvon dans la composition de quelques articles de morale; Yvon, « métaphysicien profond, et, ce qui est encore plus rare, d'une extrême clarté ».
Pareillement, ceux des collaborateurs de YEneydopédie qui portent un titre nobiliaire sont de noblesse bien inégale et de capacités bien diverses. Le marquis de Saint-Lambert, brillant ofticier, qui n'est pas encore l'auteur des Saisons, et peut moins encore prévoir le temps où la Convention lui commandera son Catéchisme universel, traite de l'art militaire, comme le comte
de Tressan, comme Leblond, professeur de mathématiques des pages de la grande écurie du roi ; mais il est aussi critique littéraire, et même moins étroit de goût que nous ne serions tentés de le croire. Il écrit, dans l'article Génie : « Le iroùt es! souvent séparé du génie... Les règles et les lois du iioùt garrotteraient le génie; s'il les brise, c'est souvent pour voler au sublime, au pathétique, au grand. » Le baron d'Holbach n'est qu'un financier, le « maître d'hôtel » des philosophes, philosophe lui-même, si l'on veut, mais chimiste à ses moments perdus. Qu'est-ce que le chevalier de Jaucourt? C'est, suivant Voltaire1, un homme «au-dessus des philosophes de l'antiquité, en ce qu'il a préféré la retraite, la vraie philosophie, le travail infatigable, à tous les avantages que pouvait lui procurer sa naissance, dans un pays où l'on préfère cet avantage à tout le reste, excepté à l'argent ». Suivant Diderot et Grimm, c'est un homme né pour moudre des articles, infatigable travailleur, mais compilateur impitoyable. Il avait beaucoup voyagé en Europe et avait écrit la ?ie de Leibniz: il se passionnait pour les questions de grammaire, et, ce qui est plus digne d'attention, pour la vieille littérature française, trop peu connue. On peut sourire de son zèle intempérant, des quatre secrétaires qu'il employa sans relâche pendant dix ans à lui amasser des matériaux, du chagrin avec lequel ilvoyail approcher la fin de l'ouvrage. Mais son ardeur était désintéressée : à cette tache il se ruina, et dut vendre la maison qu'il possédait à Paris. « Ce qu'il y a de plaisant, dit Grimm, que c'est l'imprimeur Le Breton qui a acheté cette maison, avec l'argent que le travail du chevalier de Jaucourt l'a mis à portée de gagner. Aussi ce Le Breton trouve que le chevalier de Jaucourt est un bien honnête homme. »
Quant au marquis de Condorcet, il est plutôt l'héritier que le collaborateur de V Encyclopédie, le plus beau monument, selon lui, dont jamais l'esprit humain ait conçu l'idée2. Il dég et formulera cette loi, ou mieux cette foi dont Les encyclopédistes sont pénétrés : « que la perfectibilité de l'homme est réellement indéfinie; que les progrès de cette perfectibilité, désormais indépendants de toute puissance qui voudrait les arrête] . n'ont d'autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés »; qu'un jour viendra enlin « où le soleil n'éclairera plus