‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 39 sur 68 · Voyez les Mémoires de Duclos · texte numérisé non relu

Voyez les Mémoires de Duclos

-. Articles Beau, Comédie. Critique, Elégie. Epître, Epopée. Ode, Règles. Rime. etc. Sainte-I'.euve a dit de ces articles : « Il n'a rien écrit de mieux que ses articles à lie, qu'on a recueillis sous le titre d'Éléments de littérature, l'ne instruction variée, des observations de détail ingénieuses, des nuances bien démêlées dins la pensée, une synonymie fine dans la diction, en font un livre qu'on parcourt toujours avec plaisir." et que la jeunesse non orgueilleuse peut lire avec fruit. »

Pour que l'histoire de Y Encyclopédie fût complète, il faudrait l'encadrer dans une histoire des salons et des académies de ce temps, et suivre la lente infiltration des idées philosophiques à travers une société qui leur oppose d'abord quelque résistance. Mme du Deffand, pourtant incrédule, se défie des encyclopédistes : après les Montesquieu et les Voltaire, elle accueille d'Alemhert, mais d'Alembert seul, point Diderot. Sa compagne, Mllc de Lespinasse, « la Muse de la philosophie », va plus loin qu'elle : elle sera l'amie non seulement de d'Alembert, mais de €ondorcet et de Chamfort. La brouille entre Mme du Deffand el Mlle de Lespinasse, que suit d'Alembert, ouvre un nouveau salon, vraiment philosophique. Mais elle est pauvre : son amie, Mme Geoffrin, fille d'un valet de chambre de la dauphine, mariée à un riche financier, contribue pour trois cent mille livres, mais en secret, à l'impression de V Encyclopédie. Mllc de Lespinasse, qui était la seule femme reçue chez elle, et qui éprouva sa générosité, la trouvait belle, mais froide. L'une était tout sentiment, l'autre toute raison. Thomas a dit deMme Geoffrin : Elle craignait l'impétuosité des idées comme des sentiments, et croyait que la raison même avait tort quand elle était passionnée. » Les témérités de langage alarmaient sa prudence, les forfanteries irréligieuses la blessaient dans son goût pour la mesure et la discrétion : d'un mot tranquille, mais net, d'un accompagné d'un sourire, elle rappelait à la modération les moins modérés. Dans sa « ménagerie de philosophes », plus tolérante que Mme du Deffand, elle admettait Diderot; elle l'aimait même, mais, selon l'expression de Marmontel, à la sourdine. Diderot la trouvait un peu austère, dans sa robe couleur feuille morte.

Il se sentait plus ta l'aise chez MmcsIlelvélius, d'Lpinay, d'Holbach. Ce n'est pas Helvétius surtout qui L'attirail aux dîners du mardi : ce fermier général d'origine hollandaise, qui avait quitté une situation opulente pour écrire un livre assez pauvre d'idées, démentait par sa bienfaisance la tristesse égoïste de sa doctrine morale '. Mais la vie de ce salon, qui fut un moment le rival du salon de Mmc Geotfrin, était presque tout entière dans la charmante Mm0 Helvétius, celle qui devait, veuve, refuser sa main à Turgol, à Franklin, pour faire vivre au delà même du siècle, dans la société d'Auteuil, avec le souvenir de son mari, le souvenir de la philosophie du \vjne siècle.

1. Voir l'apostrophe de Rousseau à Helvôtius dans la Profession 'le foi <ln rien ire savoyard.

52 CUURS DE LITTERATURE

A la Chevrette, à la Briche, chez Mme d'Epinay, Diderot retrouvait son cher Monsieur Grimm, esprit critique qui n'eut d'engouement que pour lui. t< Grimm, dit Sainte-Beuve, en devenant le plus Français des Allemands, s'attache, par une sorte d'affinité naturelle, à Diderot, le plus Allemand des Fiançai-1. > On s'égaye, dans ce petit cercle, des bizarreries, et bientôt de la « trahison » d'un ancien ami, Rousseau. Et les arbres croissent à la Briche comme il plaît à la nature. Au Grandval surtout, chez d'Holbach, Diderot est chez lui. « On est chez soi, et non chez elle, » dit-il de l'aimable châtelaine. Le baron d'Holbach lui fournit des faits et des autorités pour justifier tous les systèmes que forge son imagination. Et, tout le jour, il le laisse libre de promener sa rêverie tantôt le long d'un ruisseau qui coule à travers des branches d'arbres rompues, des ronces, des joncs, des cailloux, de la mousse, tantôt sur les coteaux de Chenevières et de Champignv. aux pieds desquels serpente sa « triste et tortueuse compatriote », la Marne.

On le voit aussi, quand le siècle s'avance, dans le salon de Mme Necker ; mais chez cette raisonnable et religieuse Genevoise il n'était plus Diderot-. Mme Necker et même Mme Geoffrin, c'est encore la vieille société; à ce démocrate qui ne dédaigne pas les châteaux des financiers, à ce révolutionnaire qui ne vit pas la Révolution, mais semble l'avoir pressentie ;, il faut un milieu où sa fantaisie audacieuse puisse librement s'épanouir. N'oublions pas. d'ailleurs, que ce causeur, ou plutôt (car ses causeries étaient souvent des monologues) ce « conférencier » admirable, se dépense en mille endroits et en mille occasions, court des salons au logis des gens de lettres, à l'atelier des artistes ou à la boutique des artisans. 11 ne fut pas de L'Académie, où d'Alembert tint la première place ; mais il n'en fut que plus indépendant pour être tout à tous, et plus puissant pour tout emporter dans son tourbillon.

1. Gœthe appelait Diderot « le plus Allemand des tète? françaises ».

2. M - Necker écrit dans ses Nouveaux Mélanges : « Diderot est affecté quand il se modère, et naturel dès qu'il est exagéré. »

3. « Chaque siècle a son esprit qui le caractérise. L'esprit du nôtre semble êtrecelui de la liberté. La première attaque contre la superstition a été violente, sans mesure. Une fois que les hommes ont osé, d'une manière quelconque, donner l'assaut ù la barrière de la religion . cette barrière, la plus formidable qui existe comme la plus respectée, il est impossible de l'arrêter. Des qu'ils ont tourné des regards menaçants contre la majesté du Ciel, ils ne manqueront pas , le moment d'après, de le- diriger contre la souveraineté de la terre. Le câble qui tient et comprime l'humanité est formé de deux cordes; lune ne peut céder sans que l'autre vienne à rompre. » (Lettre à la princesse Dashkoff, 1771.

L'œuvre de Diderot en dehors de 1" « Encyclopédie ». La Philosophie et la Correspondance*

L'œuvre de d'Alembert, en dehors du Discours préliminaire. est ou purement scientifique, ou littérairement négligeable. II n'en est pas de même de l'œuvre de Diderot, qui, en des genres très divers, a été un grand écrivain et, à certain- égards, un créateur. On pourrait l'étudier même comme savant, car il est, nous Lavons dit, au courant des sciences, au moins naturelles, plus qu'aucun de ses contemporains, et, dans Ylnterprétation de la nature (1754 , dans le Rêve de d'Alembert 1*769 , il donne, beaucoup avant Bonnet, Robinet et Darwin, le programme de la doctrine évolutionniste, la formule définitive du transformisme1. On se borne à l'indiquer ici.

On n'appuiera pas beaucoup plus sur sa philosophie, si originale, d'ailleurs, mais si confuse-. Génin a pu aftirmer que Diderot était déiste; Naigeon, son disciple (un de ces disciples que les maîtres ont lieu de redouter), a prouvé qu'il était aile''". Lui-même, Diderot écrit dans l'article Providence : « Tous l<-> peuples policés reconnaissent une Providence. Tout ce qui est dans Dieu, tout ce qui est dans l'homme, tout ce qui est dans le monde, nous conduit à une Providence. Si nous pouvions nnaitre la Providence dans le spectacle de ce vaste univers, nous la retrouverions en nous... Il y a une Providence; donc il y a un Dieu. » 11 écrit encore à Voltaire 1 1 juin 1760) :

l. Cf. Faguet, Dix-Huitième Sièele, p. 285-287.

i In disait des livres de Diderot : Ce soat des idées qui se sont enni « qui se sont mises à courir les unes après les antres. » Il ne croyait pas en Dieu. Un jour, il lit Helvétius attaquant L'existence de Dieu par des raisons pitoyables. 11 Les réfute sur-le-champ avec tant d'éloquence, qu'il arrive a se convaincre luimême. Le voilà déiste, et déiste enthousiaste, car il faut toujours que Diderot soit enthousiasme. Sa nouvelle croyance n'est pas de longue durée; elle dure autant que le caprice d'une jolie femme, vingt-quatre heures, après lesquelles il recommence à blasphémer: ses amis disent : à prophétiser. Il appelle Dieu familièrement «( le prétendu créateur . II fait des gorges chaudes sur les « prétendues causes linales ». Il croit à la génération spontanée. Il définit L'animal < une forme déter- .( minée par des causes intérieures et extérieures qui. diverses, doivent produire des ■ effets divers ■•. Il déclare que la sensibilité est une des formes de la matière. Il croil que la nature se plie à l'habitude et «jne le besoin engendre l'organe. Il expose en détail, avant Darwin, la doctrine du transformisme, tout cela sort de lui en bouillonnant, sans qu'il prenne Le soin de l'arrêter au passage et d'en fixer le souvenir en l'écrivant. .Même s'il écrit, il improvise. Il croit propager des idées, et il propage surtout des négations. » (J. Sinon, Éloge de Caro.)

« Je crois en Dieu, quoique je vive très bien avec les athées. » NTétaient-ce là que des précautions utilement hypocrites, comme celles que nous avons relevées dans le Discours de d'Alemberl? ou a-t-il réellement traversé des états d'esprit successifs et contradictoires? La diversité des points de vue, les changements d'opinion, les contradictions, n'étonnent chez personne moins que chez Diderot. Mais il est infiniment probable qu'au fond son seul Dieu a été cette Nature à laquelle il propose d*élever un temple digne d'elle1. Il ne nie pas Dieu, remarque Bersot, il l'ignore, et pourtant il lui adresse une prière à la lin de l'Interprétation de la nature; mais quelle prière ! « 0 Dieu, je ne sais si tu es, mais je penserai comme si tu voyais dans mon àme, j'agirai comme si j'étais devant toi. » Il ne faut ni pallier cette irréligion avouée, ni la confondre avec le matérialisme étroit et sec d'un baron d'Holbach. « Son matérialisme, a très bien dit Sainte-Beuve, n'est pas un mécanisme géométrique et aride, mais un vitalisme confus, fécond et puissant, une fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste toujours présente. » De ce naturalisme païen ne peut découler qu'une morale franchement épicurienne. Diderot salue Epicure comme son maître et ne connaît de règle morale que la règle d'Epicure : « Le bonheur est la fin de la vie... Le chemin du bonheur est le chemin même de la vertu. » Le principe de toutes les vertus, la base de toute morale, c'est donc l'intérêt personnel. 11 est vrai que Diderot élargit un peu cette base en passant de l'idée de l'intérêt individuel à celle de l'utilité commune. Le bonheur de chacun dépendant du bonheur de tous, la grande vertu sociale, c'est la justice. Soyons , heureux nous-mêmes, mais, pour être heureux, rendons heureux les autres. Qu'est-il besoin d'autres préceptes? Les stoïciens, secte rigide et assez ridicule, qui fait l'admiration des pédants, ont inventé une morale artificielle; mais « on se fait stoïcien, on naît épicurien ». Montaigne et Diderot se rejoignent ici; mais l'épicurien Montaigne ne peut s'empêcher d'admirer les stoïciens, et il lui arrive de paraître lui-même un stoïcien d'imagination; l'épicurien Diderot ne veut avoir rien de commun avec ces ennemis de la « nature ». Suivre la nature, c'est une règle légère, si c'en est une, et une morale amorale. Diderot y ajoute le sentiment intérieur, bien consulté,

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