I. D( D \rval
-. i lundi, III.
11 a eu, plus qu'aucun de ses contemporains, le sentiment de la grande poésie primitive. « En général, écrit-il, plus un peuple est civilisé, poli, moins ses mœurs sont poétiques : tout s'affaiblit en s'adoucissant... La poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare et de sauvage1. » C'est aller même trop loin : mais il réagissait contre la poésie trop peu « sauvage » du xyiii6 siècle. Il refusa, dit-on, d'insérer dans Y Encyclopédie un article où Fontenelle taxait Eschyle d'extravagance. Il parle fort bien d'Homère et de Pindare, encore qu'il ne se fasse pas une idée très exacte de ce que c'est qu'une ode pindarique, et qu'à Pindare il associe Horace et Malherbe; mais il sait que le poète odaïque monte un cheval fougueux et ailé. Il aimait à revenir aux anciens : « Plusieurs années de suite, j'ai été aussi religieux à lire un chant d'Homère avant de me coucher, que l'est un bon prêtre à réciter son bréviaire. J'ai sucé de bonne heure Je lait d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Térence, d'Anacréon, de Platon. d'Euripide, coupé avec celui de Moïse et des prophètes2. » Chez les Latins il se plaisait trop à la lecture d'un Sénèque: mais il savait faire la différence entre un bel et majestueux écrivain comme Tite-Live et un homme de génie comme Tacite3, et, en même temps, définir avec délicatesse le charme délicat de Térence.
Térence a peu do verve, d'accord. Il met rarement ses personnages dan? ces situations bizarres et violentes qui vont chercher le ridicule dans les replis les plus secrets du cœur, et qui le font sortir sans que l'homme s'en aperçoive : j'en conviens. Gomme c'est le visage réel de l'homme et jamais la charge de ce visage qu'il montre, il ne fait point éclater le rire. On n'entendra point un de ses pères s'écrier d'un ton plaisamment douloureux : Que diable allait-il faire dans eetle galère '.' Il n'en introduira point un autre dans la chambre de Sun lils harassé de fatigue, endormi et ronflant sur un grabat; il n'interrompra point la plainte de ce père par le discours de l'enfant qui. les yeux toujours fermés et les mains placées comme s'il tenait les rênes de deux coursiers, les excite du fouet et de la voix, et rêve qu'il les conduit encore. C'est la verve propre à Molière et à Aristophane qui leur inspire ces situations. Térence n'est pas possédé de ce démon-là. Il porte dans son sein une muse plus tranquille et plus douce...
Rien n'est plus rare qu'un homme doué d'un tact si exquis, d'une imagination si réglée, d'une organisation si sensible et si délicate, d'un jugement si fin et si juste, appréciateur si sévère des caractères, des pensées et des* expressions ; qu'il ait reçu la leçon du goût et des siècles dans toute sa pureté, et qu'il ne s'en écarte jamais : tel me semble Térence. Je le compare à quelques-unes de ces précieuses statues qui nous restent des Grecs, une Yéuits de
i. De la Poésie dramatique et des Mœurs.
-1. Plan (Tune Université.
3. S'il est plus aisé de faire une bonne action qu'une belle paye.
Méiicis, un Antinous. Elles ont peu de pnssion. p:-u de caractère, presque point de mouvement : mais on y remarque tant de pureté, tant d'élégance et • le vérité, qu'on n'est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, - - s, qu'on ne les saisit tontes qu'avec le temps :
c'est moins la chose que l'impression et le sentiment, qu'on en remporte ; il faut y revenir sans cesse.
On nous affirme pourtant que nul n'a été et n'a voulu être plus entièrement en rupture avec la tradition latine1. Y eut-il vraiment rupture? Le goût si largement compréhensif de Diderot n'est-il pas capable de comprendre également un Homère et un Térence, un Richardson et un Voltaire? On le fait tout Anglais, et aussi tout Allemand. Il a, il est vrai, mal loué Shakespeare, en qui V Encyclopédie saluait le plus grand génie qu'on connaisse dans la poésie dramatique, mais il a été jusqu'à dire : Le sublime et le génie brillent dans Shakespeare comme dans une longue nuit, et Racine est toujours Racine2. » Il a donc au moins un reste de j.r"ùt classique el vollairien. De Maistre, dans les Soi S ; '-/' g, reproche a
« l'énergumène Diderot » d'avoir accord-' à Richardson des éloges -qu'il n'eût pas accordés I a .1./. , / Richard-
son, improvisé en vingt-quatre heures, est, certes, aussi emphatique qu'il est sincère. Diderot avait ses raisons pour aimer Richardson, et, sans parler de la sympathie naturelle, il avail ses raisons pour le louer avec éclal : c'était pour lui une façon indirecte de dire son sentiment sur certains romanciers lranrais. Mais est-il si passionnément anglomane? Lisez deux lettres écrites à Mlle Volland 20 sept, et 6 oct. 1765 sur le voyage de d'Holbach en Angleterre : la dédaigneuse hauteur des Anglais, leur dureté, leur mélancolie nationale, leur dégoût de la vie, n'ont jamais été caractérisés avec une franchise (plus do «Oh! Français, s'écrie d'Holbach, vous êtes bien légers et bien fous, mais vous valez cent fois mieux que ces maussades et tristes penseurs-ci... » Et Diderot ne le contredit pas.
Il est Allemand puisque Lessing et Herder le veulent, puisque Gœthe voit en lui-même une individualité sans pareille, méconnue des seuls Philistins3. En un temps où la vie sociale absorbe les énergies et risque d'énerver les talents originaux, il est individualiste avec plus d'audace et de largeur que Voltaire, avec plus de verve et d'abandon que Rousseau; et',cei
I. M. Test'1. Rousseau et le Cosmopolitisme Uttér* î. Encyclopédie, art. Stratford et Génie. 3. Lettre à Zelter, 9 mars 1831.
il a le droit de dédaigner les la Harpe et les Thomas. Mais, enfin, quoi qu'on dise, il ;est Français, très Français, et même Français de ce temps-là. un Français qui fait la transition, philosophiquement entre Voltaire et Auguste Comte, littérairement entre Mme du Deffand et Mme de Staël. C'était, sans doute, une tête fumeuse, et, si toute tête française est absolument nette et saine, ce n'était pas une tète française. Mais la forte discipline classique qui maîtrisait jusqu'alors les intelligences, ne laissait guère d'issue aux « vapeurs » confuses dont peut-être le cerveau de notre race, à de certains moments, sous de certaines influences, qu'il nous plaît de croire étrangères, n'est pas entièrement exempt. Cette discipline écartée, les cerveaux français n'ont pas laissé de « fumer » tout comme d'autres. Il semble bien aussi que Diderot ait eu quelque chose d'un rêveur allemand : à y regarder de plus près, sa rêverie était plutôt une fantaisie vagabonde, mais passagère, d'imagination, qu'un « état d'àme » maladif et qu'une halte prolongée dans le brouillard du songe. Il était trop vraiment vivant pour ne pas revenir bientôt à la pensée active, à la conversation, aux plaisirs, aux émotions, aux combats de l'heure présente. Pour ne parler que des lettres, à quels grands écrivains de xvne siècle va de préférence sa sympathie? A Pascal? à Corneille? Non, il ne voit pas la grandeur de Pascal, et il sacrifie volontiers Corneille à Racine, « peut-être le plus grand poète qui ait jamais existé1 ». Il le dit à propos à'Iphigênie, et ce goût enthousiaste pour la classique Iphigénie, il le partage avec Voltaire. Plus que Voltaire, il s'affranchit des règles du « versificateur » Boileau, qu'il traite même un peu durement; mais il dit avec justesse et avec grâce du rythme poétique : « Boileau le cherche et le trouve souvent. Il semble venir au-devant de Racine2. » Il regrette la perte de beaucoup de mots que nous revoyons avec plaisir dans Amyot et dans Montaigne, et qui manquent aux écrivains dont l'imagination est forte. Mais la Fontaine et Fénelon les regrettaient avant lui. En définissant donc son goût très réellement élargi, gardons-nous de faire de lui un pur romantique.
Quelque chose montre bien que cet esprit au courant impépétueux, d'où les idées sortaient en bouillonnant, demeurait au fond, jusqu'en ses audaces, relativement mesuré. On sait
1. Lettre à Ml!e Volland. G nov. 1760. « Racine! A ce nom je nie prosterne et je me tais. » Salon de /7o7.) - S Ion de 1767.
L'E.NCYCLOPEDIE 67
que, vieux déjà, en 1773-1774, il entreprit un voyage de Saint- Pétersbourg où l'appelait Catherine II, qu'il étonna la czarine par sa fougue, mais aussi par la profondeur de ses vues1, et qu'il composa pour elle tout un plan de réforme des études. Assurément, il va, clans ce Plan d'une Université, beaucoup de choses nouvelles et très modernes : les études historiques et morales y recevaient un développement considérable; l'idée d'un enseignement pratique et technique , où « les choses » seraient l'essentiel, y était en germe. Mais, s'il est partout question de varier l'enseignement et de l'assouplir, il n'est question nulle part de le transformer du tout au tout. En particulier, Diderot échappe à une illusion qui a été celle de plus d'un éducateur, et qui semblait devoir être la sienne : il ne croit pas que l'instruction puisse jamais devenir un jeu. « Un peut alléger l'enseignement, dit-il, mais en faire un amusement, je n'en crois rien. Est-ce que la science s'acquiert sur l'oreiller? Ne tourmentons pas l'homme inutilement, mais ne cherchons pas à arracher toutes les épines du chemin qui conduit à la science, à la vertu et à la gloire : nous n'y réussirions pas. » Les partisans des langues mortes, dans l'enseignement secondaire, ne trouveront nulle part un plus chaud plaidoyer en leur faveur que chez ce conservateur, Diderot :
Les Grecs ont été les précepteurs des Romains : les Grecs el les Romains ont été les nôtres, je l'ai dit. et je le répète : on ne peut guère prétendre au titre de littérateur sans la connaissance de leurs langues... J'estime que l'étude des deux langues doit marcher de front... <>< deuxlangues renferment de si grands modèles en tous -r"iip-<. qu'il es! difficile d'atteindre à l'excellence du goût sans les connaître. Voyager à Rome pour les peintres, voyager à Rouie et à Athènes pour les Littérateurs : celui qui a un peu de tact discernera bientôt l'écrivain moderne qui s'est familiarisé avec le< anciens, de l'écrivain qui n'a point eu de commerce avec eux...
C'est un'' grande question que de savoir -i la seule étude des langues anciennes vaul le temps qu'on lui consacre, et si cette époque précieuse de la jeunesse ne pourrait pas être employée à des occupations plus Importantes. soit raison, soit préjugé, je croirai difficilement qu'on puisse se passer delà connaissance des anciens. Cette Littérature a une consistance, un attrait, me' énergie, qui feront toujours le charme des grandes têtes. Mais je pense qui' l'étude 'le- Langues anciennes pourrait être abrégée considérablement, et mêlée de beaucoup de connaissances utiles. En général, dans l'établissement m a donné trop d'importance et d'espace à l'étude des mots; il faut lui substituer aujourd'hui l'étude descho- - .
1. Elle écrivait à Voltaire 15 mars 177 ii : « On ne rencontre pas souvent de tels hommes. »
i. Plan dune Université. — Essai sur les études en Iiussie. Voir aussi, dans V Encyclopédie, l'article Langues.
Diderot critique d'art.
Elle est de qualilé rare, l'intelligence qui est capable de comprendre Homère aussi bien que Richardson, Térence aussi bien que Voltaire, de sentir la grandeur et la beauté particulière des arts mécaniques et les grâces les plus délicates des beaux-arts. C'est son ami Grimm qui fit de lui un critique d'art, en lui demandant, pour la Correspondance qu'il envoyait aux cours de l'Europe orientale, ce Salon de 1765, dont le manuscrit fut retrouvé dans l'armoire de fer de Louis XVI et publié en 1705. Dans son Envoi, Diderot a plaisir à se proclamer disciple de Grimm :
Si j'ai quelques notions réfléchies de la peinture et de la sculpture, c'est à tous, mon ami. que je les dois; j'aurais suivi au Salon la foule des oisifs; j'aurais accordé, comme eux. un coup d'oeil superficiel et distrait aux productions de nos artistes : d'un mot, j'aurais jeté dans le feu un morceau précieux, ou porté jusqu'aux nues un ouvrage médiocre, approuvant, dédaignant, sans rechercher les motifs de mon engouement ou de mon dédain. C'est la tâche que vous m'avez proposée qui a fixé mes yeux sur la toile et qui m'a fait tourner autour du marbre. J'ai donné le temps à l'impression d'arriver et d'entrer. J'ai ouvert mon âme aux effets. Je m'en suis laissé pénétrer. J'ai recueilli la sentence du vieillard et la pensée de l'enfant, le jugement de l'homme de lettres, le mot de l'homme du monde et les propos du peuple; et s'il m'arrive de blesser l'artiste, c'est souvent avec l'arme qu'il a lui-même aiguisée. Je l'ai interrogé, et j'ai compris ce que c'était que finesse de dessin et vérité de nature. J'ai conçu la magie de la lumière et des ombres. J'ai connu la couleur ; j'ai acquis le sentiment de la chair ; seul, j'ai médité ce que j'ai vu et entendu, et re> termes de l'art : unité, variété, contrasta, symétrie, ordonnance, composition, caractère, expression, si familiers, dans ma bouche, gués dans mon esprit, se sont circonscrits et fixés.
Quand on juge la critique d'art chez Diderot, il ne faut point oublier à quel public restreint et aristocratique il s'adressait; ■il ne faut pas oublier non plus que les privilégiés aux veux de qui sa plume peignait ce qu'avait peint le pinceau des artistes, étaient éloignés et désiraient voir "pourtant les Salons, alors très limités, qu'ils ne pouvaient visiter. En admettant même que Diderot eut eu une connaissance approfondie et technique des beaux-arts, ce n'eût pas été le lieu d'en faire preuve. Mais Grimm, soyons-en persuadés, ne lui fournit que l'occasion de ■révéler un goût déjà très personnel. Ce n'est pas du jour où
il a voulu être critique qu'il a acquis ce sens de la lumière et des ombres, de « la magie du clair-obscur », de la « chaude » couleur, du mouvement, surtout du mouvement peut-être, car les figures « en bois » l'exaspèrent. Comme il a aussi le sens de la ligne, il sait admirer la sculpture, cette « muse violente, mais silencieuse et cachée». Toutefois, c'est à la peinture qu'il revient de préférence, parce que la peinture lui donne des sensations plus riches, parce qu'elle lui offre la vie sous ses mille aspects et ses mille couleurs.
Assurément il lui manquait plus d'une chose pour être un critique d'art, du moins un critique complet, et il dut y suppléer par de fréquentes visites, de longues stations dans les ateliers. Mais il eut, de très bonne heure, le double el très vit" sentiment de l'antique et de la nature, et, ce qui est mieux encore, la conviction à la fois sentie et raisonnée que l'antique et la nature, loin de s'opposer, ne faisaient qu'un. « Réformer la nature sur l'antique, c'est suivre la route inverse des anciens, qui n'en avaient point; c'est toujours travailler d'après une copie. • Faut-il donc écarter l'antique pour aller droit a la nature? Non : celui qui dédaigne l'antique pour la nature risque de n'être jamais que petit, faible et mesquin de dessin, de caractère, de draperie et d'expression. Celui qui aura négligé la nature- pour l'antique, risquera d'être froid, sans vie, sans aucune de ces vérités cachées el secrètes qu'on n'aperçoit que dans la nature même. Il me semble qu'il faudrait étudier l'antique pour apprendre à von- la nature. » Mais la nature avant tout: allez voir se lever le soleil ou se former l'orage. Le Louvre, trop assidûment fréquenté, peu! n'être qu'une « boutique de manière •: allez aux Chartreux ou à la guinguette; cherchez, contemplez, peignez la vérité seule, la vérité vivante.
Vérité, nature, ce sonl Là sans doute de grands mots, où les critiques d'art, aussi bien que les critiques littéraires, mettent ce qu'ils veulent. Diderot, qui a le sens du réel, n'est pas à proprement parler un réaliste. La vérité des peintures de Téniers ne lui échappe pas; mais il y a [dus d'élégance, plus de grâce, une nature plus agréable dans Greuze ». « Qu'est-ce qui a gâté presque toutes les compositions de Rubens, si ce n'est cette vilaine et matérielle nature flamande qu'il a imitée? » Il y a donc une nature flamande et une nature française? Lt parmi les Français, il faudra distinguer: ce ne sera pas Boucher, avec ses bergères d'opéra-comique, qui représentera la nature : « 11 a trop de mines, de petites mines, de manière, d'afféterie, pour
un art sévère » : ce sera Greuze (qui a bien aussi sa manière et ses mines); ce sera Yernet, dont la fécondité créatrice émerveille Diderot ; ce sera Poussin, très supérieur à Yernet même « du côté de l'idéal ». Nous approuvons; mais quel est cet idéal? Un exemple, pris entre beaucoup d'autres, nous l'apprend : « Voyez comme le Poussin est sublime et touchant lorsque à côté d'une scène champêtre, riante, il attache mes yeux sur un tombeau, où je lis : Et in Arcadia ego ! Voyez comme il est terrible lorsqu'il me montre dans une autre une femme enveloppée d'un serpent qui l'entraîne au fond des eaux! » Le peintre devrait donc aussi être un poète? la peinture devrait donc être littéraire ou morale?
C'est en considérant de ce biais les jugements de Diderot qu'on en est arrivé, de notre temps, à lui refuser le titre d'initiateur de la critique d'art en France. Doudan et Sainte-Beuve avaient vanté sans scrupule, l'un ces jolies pages « qui ont donné le ton à tout ce qu'on écrit sur les arts, depuis cinquante ans, en Europe » ; l'autre, ces admirables Salons, « ces causeries merveilleuses qui ont véritablement créé en France la critique des beaux-arts1 ». Nous avons découvert, depuis, que la critique d'art, chez Diderot, est purement subjective, et que ce n'est donc pas de la critique d'art. Ce fut, du moins, une certaine façon d'entendre la critique d'art à un certain moment, et, comme on ne l'entendait pas du tout auparavant, ce fut, il faut l'avouer, une sorte de création. Si cette critique existait, ce n'était que pour les gens du métier; en la rendant accessible à un plus large public; en lui faisant parler un langage intelligible à tous les honnêtes gens, Diderot faisait pour l'art à peu près ce que Buffon faisait pour l'histoire naturelle. L'en blàmerons-nous, nous à qui il a ouvert ce monde nouveau?
Diderot, ici comme ailleurs, est Diderot, cela est certain, et il n'est pas moins certain qu'ici cela est particulièrement grave, le rôle du critique étant de comprendre et déjuger. Diderot sort de son rôle lorsqu'il se substitue à l'artiste, qu'il imagine ce que l'artiste n'a pas imaginé, et qu'il crée après lui. Le tableau n'est alors qu'un prétexte à rêveries, à effusions, à considérations de divers genres. Il est homme sensible, et il exige que la scène figurée par le peintre « s'adresse à notre cœur,
i. Doudan, Lettre à Albert de Broglie. 17 juin 174G ; Sainte-Beuve, Causeries du lundi. III. « Si sa critique est si littéraire, c'est que la peinture de sou temps est bien littéraire aussi... Quand on y songe bien, ce qui doit étonner, ce n'est point du tout que Diderot ait été littéraire dans la critique d'art, c'est combien il l'a été modérément. » \Faguet.)
L'ENCYCLOPEDIE Tt
qu'elle nous émeuve, qu'elle fasse couler nos larmes ». Il est moraliste, et prêche la vertu la plume à la main, sinon d'exemple. Celui qui a entrepris de donner « des mœurs à l'art », et qui a porté au théâtre Le Père de famille, ne peut qu'applaudir lorsque Greuze, moraliste en peinture comme Diderot l'est au théâtre, peint le Maniais fil* puni. «Quelle leçon pour les pères et les entants! » C'est un philosophe utilitaire qui ne se contentera pas d'admirer une belle forêt, une belle montagne, un beau torrent, mais songera au mat futur qu'on taillera dans la forêt, au métal ou à la pierre que recèlent les lianes de la montagne, c'est-à-dire aux machines et aux maisons; au commerce, enfin, et aux rapports qu'il resserre entre les hommes. « Tout ce spectacle d'utilité » ajoutera à son plaisir, car « le plaisir s'accroîtra à proportion de l'imagination, de la sensibilité etdes connaissances . Enfin, Diderot est un poète : avant Chateaubriand, il sait que les ruines ont leur poésie, que les grandes solennités religieuses peuvent toucher l'àme la moins croyaote, que les ténèbres ont leur grandeur mystérieuse. Quand on esl littérateur et philosophe à ce point, peut-on être encore critique? On peut rêlre, et il l'est tout autant, sans doute, que les critiques d'aujourd'hui, dont le « moi » n'est pas moins personnel pour être moins nalvemenl étalé ou pour s'exprimer dans un autre langage. L'un d'entre eux, M. Charles Blanc, à propos des Salons et d<* ['Essai sur la peinture, qui fait suite au Salon de 1765, a réfuté la théorie critique de Diderot, mais sans dédain pour le critique.
On peut affirmer que V Essai sur lu peinture n'est vraiment, comme L'auteur le nomme lui-même, qu'un essai. Toutel lis - : lanl bien, on découvre,
;i travers le décousu de cent pages haletant''- el chaleureuses, une t li »*« »i-i«- 'lu beau qui »'<t a peu près celle-ci : ■ Le beau >•-[ un rapport. ■ Un être organisé i lorsque t us ses membres ont un rapport évident de convenance avec leur destination. Un mouvement a de la grâce lorsqu'il esl parfaitement d'accord avec la tin qu'on se propose. La perception du : û lique d'une
connais-anc de l'utile. Ajoutez au vrai él au bon un.' circonstanc tant.', el 1" ■ rai s lu, el le bon Bera beau.
Au simple énoncé 'I'- cette définition, vous reconnaissez déjà lf dix-huitième inerai de tous les absolus... C'est -'-ton, telle estla réponse que t'ait le siècle de Diderol à toutes les affirmations tranchantes du siècle de Louis Xiv. Vous dites que la beauté <'-t soumis - mons, à des lois;
mai- ces \"\< varient; elles n'onl qu'un.' vérité relative. Ce qui •■-{ beau de ce côté 'lu fleuve esl peut-être laid but l'autre bord. La lu-auto '■-( conditionnelle. Il ''-t jm-sible qu'une figure difforme ou qui vous parait telle >"it sublime, ii"ii pasà rau-'' de l'exactitude des proportions, mais parce qu'on y verra un [nemenl de déviations harmonieuses, ou, pour parler comme Diderot, « tout un système de difformités bien liées et bien née ssaires ».
Une pareille théorie du beau est la négation même de toute théorie. Le beau, s'il est partout, n'est plus nulle part. N'en déplaise au célèbre philosophe, il confond ici deux choses distinctes. Il prend pour le beau ce qui est le caractère, et il donne au premier la définition qui convient au second. Si l'on dit : « Le caractère est un rapport. < on dit bien. Le caractère est, en effet, un ensemble de traits bien liés, qui s'écartent tous, dans le même sens et dans la même mesure, du type parfait, de l'exemplaire primitif et pur...
Du reste, par une heureuse contradiction, Diderot est revenu de son erreur. Il a reconnu lui-même dans quelques morceaux épars de ses écrits, notamment dans la lettre à Grimm qui précède le Salon de /7o7, qu'il y a un modèle idéal, un modèle original et premier qui ne se montre jamais, au moins entier, dans la nature, et que les anciens, ne l'ayant pas vu plus que nous, si ce n'est par les yeux de la pensée, ont fait de longs efforts pour s'en approcher a force d'observations, de comparaisons, d'épurations, à force de remarquer d'abord les altérations les plus grossières, puis les moindres, ensuite les plus menues. Il a reconnu qu'un artiste, après avoir pris pour modèle la plus belle femme que l'on connaisse et après avoir rendu tous les charmes de son visage, n'a pas. quoi qu'il en pense, représenté la beauté, mais qu'il a fait simplement un portrait. Diderot, enfin, a entrevu cette vérité profonde que la beauté est bien au-dessus du caractère, au point qu'elle en exige l'effacement, et qu'elle est en cela semblable à l'eau pure, qui n'a aucune saveur particulière
Mais, en dehors des rares moments où la réflexion lui inspire des visées plus hautes. Diderot se plait à mêler deux idées qui doivent demeurer distinctes : la beauté et la convenance. La convenance n'est que le rudiment de la beauté, elle est le juste rapport des formes avec leur destination. Si elle peut suffire aux animaux, elle ne suffit point à la figure humaine.
Tels que nous les avons, les Salmis de Diderot témoignent de la fin de la sûreté de son goût, car. en somme, les peintres qu'il a vantés, r;reuze. Vernet. la Tour. Doyen. Fragonard, Chardin. Loutherbourg, Hubert Robert, sont justement ceux dont la renommée a résisté à l'action du temps. Il en esl de même des sculpteurs : ceux qu'il a le plus aimés sont ceux que nous préférons et auxquels nous pardonnons le plus volontiers leur maniérisme en faveur des grâces et des souplesses de leur ciseau. Ils s'appellent Lemoyne, Falconet, Bouchardon. Pajou. Enfin, les graveurs qui ont conserve l'estime de tous les amateurs d'estampes et de tous les connaisseurs : Cochin, le Bas. Demarteau, Wille, Strange. Baléchon, sont les mêmes que Diderot a préconisés. Dieu veuille que la postérité confirme nos jugements comme elle a confirmé les siens !
Qui rencontre habituellement aussi juste dans ses jugements n'est pas un si mauvais juge. Il eût été surprenant, d'ailleurs, que l'homme, le philosophe qui semblerait se faire de la contradiction un jeu, si l'on ne sentait que la contradiction même est sa nature, eut senti le besoin, dans la critique, d'une doctrine une et impersonnelle. Il est positiviste et il est idéaliste. Il veut que l'art rappelle une idée utile, prêche une idée morale, et que fart pourtant ait son idéal propre de beauté supérieure et quasi divine. On dirait souvent qu'il confond la poésie et la peinture; tournez la page, il marquera avec précision la limite de la poésie et de la vérité artistique. Tantôt il néglige
le métier, « le faire », pour suivre une idée, un rêve qui traverse son cerveau ; tantôt il entre dans le détail de la technique. Ne trouvât-on dans les Salons que cette individualité vraiment étonnante, Diderot, on aurait plaisir et profit à les lire. Mais on y trouve aussi l'art, les mœurs de son temps, d'un temps à la fois raisonneur et sentimental, très raffiné, mais qui déjà pourtant puise, avec Rousseau, à la source nouvelle du sentiment, et qui, vingt ans après, va puiser, avec André Chénier, à la source de la poésie antique.
Diderot n'a écrit que des « essais »? Là, sans doute, est sa marque distinctive, et, pour quelques-uns, sa faiblesse. Mais un essai peut être profond. « L'homme, dit Taine, qui a écrit les Salons, les Petits Romans, les Entretiens, le Paradoxe du comédien, surtout le Rêve de d'Alemhert et le Neveu de Rameau est d'espèce unique en son temps. »