I. Voir notre Fascicule sur Bossi»'t
les peuples déjà corrompus, pour qui les spectacles sont bons,. et les peuples vertueux encore, pour qui ils sont mauvais; il recherche si, alors même que le théâtre ne serait pas mauvais en lui-même, il ne le deviendrait point a l'égard du peuple auquel on le destine. Ceci était affaire entre lui et ses compatriotes, Cénevois ou « Montaguons », entre les singes des grandes villes et ces paisibles campagnards dont il exagère peut-être la candeur. Au reste, ce n'est pas pour longtemps que sa L'tlre arrêta les progrès de la «corruption » à Genève. Le 29 janvier 1760, il écrivait au pasteur Moult ou, en rejetant tout sur Voltaire, dont il avait déjoué les projets, mais n'avait pu ruiner l'influence :
Vous me parlez de ce Voltaire! Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-i! vos lettres? Le malheureux a perdu ma patrie; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Je ne vois dans ses grands talents qu'un opprobre de plus qui le déshonore par l'indigne usage qu'il en l'ait. Ses talents ne lut >ervent, ainsi que ses richesses, qu'à nourrir la dépravation de son cœur, o Genevois! il vous paye bien de l'asile que vous loi avez donné. Il ne savait plus où aller faire du mal; vous serez ses dernières victimes. Je ne croispas que beaucoup d'autres hommes sages soient tentés d'avoir un tel hôte après vuus.
Ne nous faisons plus illusion. Monsieur;/^ me mû trompé dans ma lettre » )l. d'Alembert : je ne croyais pas nos pi g - - grands, ni nos mœurs si avancées. Nos maux sont désormais sans remède; il ne nous faut plus que de, palliatifs, et la comédie en est un.
A ce compte, il faudrait distinguer doux âges dans l'histoire de l'homme : celui où il connaît la vertu il ne connaît pas encorde théâtre; celui où il connaît le théâtre et ne connaît plus la vertu. La Lettre à d'Alembert n'aurait pas la portée générale qu'on est lente de lui attribuer. Elle pourrait être vraie relativement à (ienève, qui avait déjà vu des troupes de passage, niais n'eut de théâtre fixe que de 1606 à 1668, époque à laquelle il fut brûlé; mais, en 1775, il fut rétabli à une demi-lieue de Genève, à Châtelaine. Klle l'est certainement en partie, si l'on considère le théâtre du xvnr3 siècle, et peut-être, sur quelques points, si l'on considère le théâtre français en général. C'est ce que le judicieux d'Alembert ne pouvait sentir : dans sa réponse il défend la tragédie de Vo 11 aire et le drame bourgeois; il touche même à la question morale, qui domine tout :
A ne regarder les spectacles que comme un amusement, cette r ison seule vous parait suffire pour les condamner. La rie est si courte, dites-vous, et le temps si précieux. Qui en doute. Monsieur? Mais en même temps la \.
simalhouren.se, elle plaisir si rare! Pourquoi envier aux hommes, destinés presque uniquement par la nature à pleurer et à mourir, quelques délassements passagers, qui les aident à supporter l'amertume ou l'insipidité de leur existence? Si les spectacles, considérés sous ce point de vue, ont un défaut à mes yeux, c'est d'être pour nous une distraction trop légère et un amusement trop faible, précisément par cette raison qu'ils se présentent trop à nous sous la seule idée d'amusement, et d'amusement nécessaire à notre oisiveté1.
Pascal et Bossuet prendraient en pitié ce philosophe en quête de distractions vaines pour tromper l'inexorable ennui de la vie humaine. Rousseau ne s'élève pas si haut, et, malgré les apparences, n'est pas si absolu. Si le théâtre est un « palliatif» chez les peuples corrompus, pourquoi proscrirait-il toute espèce de théâtre dans toute espèce de pays? L'art dramatique, comme tous les autres arts, a fait tout le mal qu'il pouvait faire; cela étant, pourquoi lui interdirait-on de faire le peu de bien dont il est capable? La corruption suffit, sans qu'on y ajoute la barbarie. Résignons-nous donc à notre état, et tironsen le meilleur parti qu'il sera possible, en nous servant du poison même comme d'un contrepoison; seulement, n'essayons pas d'empoisonner les autres.
Voilà, sans doute, le fond de la pensée de Rousseau; mais il faut avouer que cette pensée reste indécise. Il était très fort quand il s'attaquait à ce qu'il peut y avoir d'excessif et de dangereux dans le goût du théâtre, surtout d'un théâtre factice et de moralité douteuse. Il l'est moins quand il semble s'attaquer au théâtre en lui-même, car l'institution est bien vieille et bien répandue; on la trouve en germe jusque chez lez peuplades sauvages, et, chez nous, elle a son effet viril aussi bien que son charme pénétrant. Moins généralisée, la Lettre à d'Alembert serait encore très forte aujourd'hui, et ne serait pas fondée sur la grande contradiction qui est au fond des œuvres de Rousseau : « Si les hommes sont naturellement bons, et si le théâtre ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin qu'il leur communique2? » Ce que le théâtre a de
1. D'Alembert remercie Rousseau des égards avec lesquels ill'a combattu. Voir la lettre courtoise que Rousseau lui adresse le 25 janvier 1758.
1. Pagnet, Dix- Huitième Siècle. Le même critique, assez sceptique à l'endroit de la vertu moralisatrice du théâtre, écrit : « Il ne corrige pas, mais il redresse un peu le bon sens public, qui, à son tour, pesé sur moi. » — « Vous dites qu'il n'a corrigé personne, je le veux bien ; mais le but n'est pas de corriger quelqu'un : ces/ de corriger tout le monde. Ce mot d'E. Augier (Préface des Lionnes pauvres) est plein de justesse. »
factice lui a caché ce que le théâtre a d'humain. On eût aimé à le voir non seulement critiquer le théâtre qui affaiblit, mais définir le théâtre qui peut fortifier l'homme. Il ne loue guère et ne recommande aux générations nouvelles que les fêtes, plus ou moins dramatiques, de la république lacédémonienne. Notre Michelet a mieux compris qu'il y avait là une force utilisable pour l'éducation populaire1, et, son excès de confiance, s'il y a excès, vaut mieux que la défiance excessive de Rousseau :
Mettez-vous simplement à marcher devant le peuple. Donnez-lui des livres et des fêtes en attendant qu'il ait des lois. Donnez-lui l'enseignement souverain qui fut toute l'éducation des glorieuses cités antiques : un théâtre vraiment du peuple. Et, sur ce théâtre, montrez-lui sa propre légcn actes, ce qu'il a fait. Nourrissez le peuple du peuple... Que je voie donc avant de mourir la fraternité nationale recommencer au théâtre. Un théâtre simple et fort, que Ton joue dans les villages, où l'énergie du talent, la puissance créatrice du cœur, la jeune imagination des population- toutes neuves, nous dispensent de tant de moyens matériels, décorations prestigieuses, somptueux costumes sans lesquels les faibles dramaturges de ce temps ne peuvent faire un pas... Qu'est-ce que le théâtre? L'abdication de la personne actuelle, égoïste, intéressée, pour prendre un rôle meilleur... Ah ! que nous en avons besoin !
ta « Nouvelle Hétoise ■ (-1 ?«<»).
Les années qui suivirent, jusqu'à la publication de la Nouvelle Béloïse, Housseau les passa dans la pauvre maison de Montmorency, et parfois aussi au château voisin du maréchal de Luxembourg:, qui, au printemps de 1759, avait lié amitié avec lui. La maréchale de Luxembourg, connue par son esprit mordant et aussi par les désordres de sa jeunesse, allait blir, si elle ne l'était déjà, « arbitre souveraine des bienséances, du bon ton et de ces formes qui composent le fond de la politesse », pour parler comme un juge compétent, le duc de Lévis. Klle n'aimait point les gens de lettres, mais faisait une exception pour Rousseau, que, de son cùté, le maréchal traitai i avec une familiarité bien flatteuse pour un plébéien. 11 leur rendit en reconnaissance leur sympathie, et ils furent des rares amis qu'il conserva jusqu'en ses malheurs. Mais une autre
1. Voir le feuilleton de M. J. Lemaître dans les Débats du 24 août I
image hantait son imagination : c'est celle de Mme d'Houdetot. Il a expliqué, dans ses Confessions, comment ce souvenir trop ému attendrit le Ion de la Nouvelle llélmte et en modifia même la conceplion première. C'est sans plan bien arrêté qu'à partir de l'hiver de 17b6 il écrivit les deux premières parties d'un roman qui ne devait parai Ire qu'en 17(51, à Amsterdam, et il reconnaît qu'on y trouve çà et là un remplissage verbeux. Le cadre avait été bientôt choisi ; il était cher à Jean-Jacques, et le fut toujours : c'était Vevey, dans ce pavsde Vaud,qui lut aussi celui de Mme de Warens, au bord du lac de Genève, que Saint-Preux, revenant de l'étranger, salue avec exlase et ravissement, du haut des cimes du Jura, « paysage unique, le plus beau dont l'œil humain lut jamais frappé ». L'idée générale avait été plus ou moins nettement fixée : « Une jeune personne, née avec un cœur aussi tendre qu'honnête, se laisse vaincre à l'amour étant fille, et retrouve, étant femme, des foi-ces pour le vaincre à son tour et redevenir vertueuse. » Riais le livre n'eût été qu'une longue leçon de morale édifiante. Mn,e d'Houdetot vint : « Je lavis; j'étais ivre d'amour sans objet : cette ivresse fascina mes yeux, cet objet se lixa sur elle; je vis ma Julie en Mme d'Houdetot, et bientôt je ne vis plus que Mme d'Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections dont je venais d'orner l'idole de mon cœur. » Il a raison, d'ailleurs, de nous avertir qu'il n'a pas besoin de se souvenir pour imaginer des personnages, et l'on peut lui accorder qu'il imagine plus encore qu'il ne se souvient. Mais qu'il combine les traits de la réalité, ou qu'il invente de toutes pièces, il n'en est pas moins le Rousseau frémissant et passionné qui entlamme jusqu'à la dialectique, qui peint l'amour comme il le sent, qui toujours et partout s'analyse et se raconte lui-même.
Bien que la part de l'intelligence pure, dans la Nouvelle Héloise. soit moindre et surtout moins nouvelle, moins durable que celle du sentiment, elle retient encore le lecteur sérieux. k< Il nous faut un effort de volonté, dit Taine, pour lire la Nouvelle Héloise. L'auteur est toujours auteur, et communique son défaut à ses personnages: sa Julie plaide et disserte, pendant vingt pages de suite, sur le duel, sur l'amour, sur le devoir» avec une logique, un talent et des phrases qui feraient honneur à un académicien moraliste1. » C'est que Julie est une Vau-
1. Ancien Régime. Mais Taine y écrit aussi : « Son idylle touche les cœurs encore plus fortement que ses satires. Si le* hommes écoutent le moraliste qui gronde, ils se précipitent sur les pas du magicien qui les charme; les femmes surtout, les
doise calviniste, presque une Genevoise comme Rousseau, et Rousseau, dans ce livre même, a dit des Genevois : « Au lieu que le Français écrit comme il parle, ceux-ci parlent comme ils écrivent; ils dissertent au lieu d? causer; on les croirait toujours prêts à soutenir une thèse. » Son penchant naturel était d'ailleurs fortifié par le succès de Clarisse Harluwe, roman par lettres, bourgeois et protestant, auquel ltousseau emprunta peut-être la personnalité un peu sèchement orgueilleuse de Julie, et aurait emprunté l'habitude de la prédication introduite en littérature1, s'il ne l'avait eue déjà. Il la lut clans la traduction de Prévost, dont les romans ne furent pas non plus sans intluence sur le développement de son talent romanesque. Mais l'intluence des romans anglais fut plus profonde sur l'esprit d'un homme qui touchait à la cinquantaine, et qui, s'il était né romancier, était né aussi raisonneur.
Son scrupule est donc vain, quand il se demande pourquoi il a écrit ce roman après avoir censuré le genre : il n'eût pas nu ne pas l'écrire, et il savait que ce roman ne ressemblerai! pas plus aux autres que lui aux autres écrivains. Au point de vue des pensées comme à celui des sentiments, ce livre ne peut être que de Rousseau. 11 a pris ses héros, sinon en pleine nature, du moins dans un pays encore simple et retiré, où l'on n'ignore pas la civilisation, mais ou l'on sait n'en être pas
jeunes gens, sont à clui qui leur fait voir la ferre promise. Tous le* mécontentements accumulés, la fatigue du présent, l'ennaî, I- dégoût vague, une multitude <le d<^irs enfouis, jaillissent, pareils à des eaux souterraine*, bous le coup de i>onde qui pour la pre nièce fuis les appelle au jour, ee coup de sonde, R<iu*sàaa I ■< donné juste et à fond, par rencontre et pic génie. Dan* une su< ieté tout artificielle, ou les gens sont des paniins de salon p-t ou la rie eoiisi-ie à parader avec grâce d'aprè* un modèle convenu, il prêche le r tour à la nature, l'indépendance, le sérieux. 1 1 passion, les effusions, la vie mile, active, ardente, heureuse et libre en plein soleil et au grand air. Ou d débouché pour les facultés comprimées, pour la riche et large source qui coule tou|Ours au fond de l'homme et à *] «ii ce joli monde ne lai<-e pas d'issue! — Une femme de la cour a vu près d'elle l'amour tel qu'on le pratique alors, simple ?oùt. parfois simple passe-temps, pure galanterie, dont la poli te — et |uise recouvre mal la faiblesse, la froideur et parfois la mé-
té, h ef des aventures, des amusements et des pers ig - nmeen décrit Crébillon Hls. Un soir.au mom -nt de partir pour le bal île l'Opéra, elle trouve sur la toilette la Vouvelle fféto'Se : j- ne m'étonn - point si elle fait attendre d'heure en heure ses chevaux et ses ç si, à quitre heures du matin, elle ordonne de
dételer; si elle pas»e le resre le la nuit à lire; m elle e*t étouffée pa" ses larmes : pour la première rois "Ile vient île voir un homme qui aime! ■ K uisseao, qui cite ce trmt dans les Confessions, l'attribue à la princesse de lalmont.
I. Texte, />■ Cosmopolitisme littéraire eu France <iu dix-huitième siècle. Voir un éloge de Kichardson dans une lettre le Konsseau m marquis d-> Mirabeau, 8 avril
1 dans les Confessions, partie II. I. II. An livre B, il loue Prévost, • homme très aimable -t très simple dont le • enr vivifiait les écrits dignes de l'immortalité, et qui n'avait rien dans l'humeur ni dans la société du sombre coloris qu'il donnait i ses ouvrages. »
esclave. A cette vie morale intense il oppose le tumulte superliciel des salons et des théâtres de Paris. Il y a donc dans ce roman une part de système et, par suite, de satire; mais le système se dissimule sous la fiction, et la satire, comme il convient, n'est pas aussi appuyée en général dans la Nouvelle Héloise que dans les Discours. Dans le chapitre où sont énumérées et raillées les petites hypocrisies de la politesse française, on est étonné de trouver cette définition exquise de la société au xvmc siècle :
Le ton de la conversation y est coulant et naturel : il n'est ni pesant ni frivole; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertation^ ni des épigramrnes : on y raisonne sans argumenter; on y plaisante san> jeu de mots: on y associe avec l'art l'esprit et la raison, les maximes et lesaillies, la satire aiguë, l'adroite flatterie et la morale austère. On y parle de tout, pour que chacun ait quelque chose à dire; on n'approfondit point les questions de peur d'ennuyer; on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité ; la précision mène à l'élégance: chacun dit son avis et l'appuie en peu de mots; nul n'attaque avec chaleur celui d'autrui, nul ne défend opiniâtrement le sien ; on discute pour s'éclairer, on s'arrête avant la dispute, chacun s'instruit, chacun s'amuse; tous s'en vont contents, et le sage même peut rapporter de ces entretiens des sujets dignes d'être médités en silence.
Ce ton, par malheur, ne se soutient pas jusqu'au bout; maissur les soupers, les coteries, la souveraineté de l'usage, l'espèce particulière de « sentiment » qui fait l'objet des conversations mondaines, les femmes de Paris, tantôt sévèrement traitées, tantôt relevées avec une sorte de sympathie involontaire, sur la scène française en général et la comédie en particulier, que de choses modérées, justes et spirituelles! Certaines pages, qui rendent justice à ce que la civilisation a de meilleur, semblent avoir été écrites dans une heure trop courte d'apaisement et d'équité : l'ironie même y garde un sourire. Leur force, plus mesurée, n'en est que plus vraiment forte. Les pages consacrées au théâtre seraient parmi les meilleures de la Lettre à tïAlembcrt; Emile, d'autre part, n'est pas loin, on le sent : la Ve partie du roman aborde déjà la grave question de l'éducation des enfants1; et çà et là on pressent aussi que la question religieuse, écartée jusqu'alors par Rousseau, va s'imposer à son esprit. Dans une lettre à Vernes (24 juin 1761), il définit ainsi l'objet de la Nouvelle Iléloïse. que ce pasteur avait mal compris :