‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 6 sur 68 · Voir le fascicule de Y Emile · texte numérisé non relu

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Cet objet était de rapprocher les partis opposés, par une estime réciproque ; d'apprendre aux philosophes qu'où peut croire en Dieu sans être hvp icrile, et aux croyants qu'on p Mit être incrédule sans être un coquin. Julie, dévote, est une leçon p iur les philosophes, et Wolinar, athée, en est une pour lelatoléranls, Voii'i le vrai but du livre.

Pourquoi Jonc n'a-l-il pas converti Wolmar au dénouement? Il indique du moins celle conversion prochaine, « avec une clarté qui ne pouvait souffrir un plus grand développement sans vouloir faire une capucinade ». Si c'est vraiment là le bul du livre, il n'est pas sûr qu'il ail été alleint. Wolmar a toul l'air, en e'Tet, d'être un sviubole, une idée pure. Par bonheur, l'Abailard et l'Héloïse de ce roman philosophique ne se contentent pas de raisonner : ils sentent et ils aiment.

Ils sentent en raisonnant, il est vrai, et leurs dissertations, qui nous lassent à la longue, nous voilent souvent les éclairs de leur passion, qui, dégagée de tout ce fatras, ne nous lasserait point. C'est un pauvre héros que Saint-Preux, l'éternel précepteur avec son éternelle amoureuse; et c'est une pauvre amoureuse, en apparence, que Julie, doctoresse en morale, après la faute. El pourtant ils aiment, et, parce qu'ils aiment, ceux qui sont capa des d'aimer leur pardonnent lout. Ils sont d ins le faux perpétuellement : qu'y a-t-il de plus faux que leur société à trois, un syndicat fraternel de sentiment et de déclamation? Qu'y a-t-il de plus faible, au fond, que cette femme forte? et de moins viril que cet amoureux, qui est moins homme qu'elle? et quoi de plus exceptionnel, de plus faux, que la situation où volontairement ils se placent sous le reyard tranquille du confiant Wolmar? Leur passion traversée Loucha pourtant bien des cœurs, et plus d'un contemporain put croire que Uousseau s'était borné à é.liter des lettres réellement écrites1, tant cette vie de femme, déroulée de la faute première à la catastrophe finale, semblait avoir été vraiment vécue. Julie leur paraissait plus femme q Ta nous; et n'est-elle pas femme, en effet, celle qui soutient jusqu'au bout un tel rùle sans eu être accablée? C'est dans ses paroles ou dans son style qu'elle a de la sécheresse ou de la raideur, ce n'est pas dans sa conduite. Il n'y a point d'antithèse tranchée entre ce qu'elle était avant le mariage et ce qu'elle est après : tille, elle tempère déjà par la raison l'excès du sentiment; femme, elle laisse, pour ainsi dire, le

l, t.c premier t'e^c était : Jali", o i la « .V o tvell ■ Hé oïse . ou Lettres •' 'umants h.z'tit mis d'uiie pitite ville au pied des Alp?s, recueillies et

J.-J. Rousseau.

sentiment filtrer à travers la raison qui le contient. Quant à Saint-Preux1, son caractère consiste à n'en pas avoir; l'orgueil et l'égoïsme, la faiblesse, en forment le fond; mais par cela même il est un héros de roman d'espèce nouvelle : il n'agit guère, il est agi. Cela est lamentable, et cela est humain.

L'impression d'ensemble manque assurément de netteté, et la leçon morale qui s'en dégage est plutôt décourageante. Quoi qu'en dise Rousseau dans ses Confessions, nous sommes loin de la Princesse de CAèves; mais il n'a pas tort d'aftirmer que le livre, dans son ensemble, n'est pas immoral2, et l'on aurait tort de prétendre qu'il proclame absolument la souveraineté. le droit divin de la passion. Julie, qui aimait Saint-Preux r a épousé Wolmar, pour obéir à son père; mariée, elle garde son amour, mais le sacrifie à son devoir conjugal. Elle fait plus que reconnaître sa faute, elle la répare, elle s'élève à la claire notion de la loi morale, et dans la conscience cherche un principe qui soit stable. Si plusieurs pages demeurent troublantes, c'est que le cœur de Rousseau est troublé. Car c'est toujours à lui qu'il en faut revenir, et c'est son sentiment propre qui anime une action romanesque un peu lente. Cette histoire d'une passion orageuse sert de cadre à un tableau du calme bonheur que donne « la vie retirée et domestique ». — « La simplicité de la vie pastorale et champêtre a toujours quelque chose qui touche... On se transporte au temps des patriarches3. » Quand il est las de voir les marionnettes de Paris s'agiter au bout de leur fil, il contemple et décrit les actes noblement monotones d'une existence rurale et familiale qu'il ne connut jamais et qu'il rêva toujours. Ce roman tour à tour fougueux et recueilli, chimérique et bourgeois, exprime le double aspect d'une àme qui, à travers ses rêves fiévreux, a poursuivi le rêve apaisant de Yat home cher aux Anglais. Estce des Anglais aussi qu'il tiendrait, comme on l'a prétendu, le sentiment de la nature et celui de la mélancolie? Il n'a pas eu besoin d'eux pour sentir ces sortes de beautés sauvages « qui ne plaisent qu'aux âmes sensibles et paraissent horribles aux autres »; pour noter dans les Alpes natales <c le clair-obscur du soleil et des ombres et tous les accidents de lumière qui en

1. M. Chu<~iuet remarque pourtant avec justesse que ce caractère n'est pas moins «ervile qu'orgueilleux. « Comme Rousseau, cet indépendant dépend toujours de quelqu'un.

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