I. • vaste azur des cieux sous sa main se dépl
U peuple leurs déserts d'astres étincelants ;
Les eaux autour de lui demeurent suspendues, Il foule aux pieds les nues, Et marche sur les vents.
Ne se fût-il distingué, comme Rousseau, que par cette science du mouvement lyrique, Pompignan mériterait de n'être pas négligé. Mais, plus que Rousseau, il sentait les beautés bibliques : alors que Rousseau ne cherchait dans la Bible que le texte d'un développement général et d'une élégante paraphrase, il s'attaquait, lui, aux pages les plus àprement énergiques et s'efforçait d'en rendre Tétrangeté saisissante. Voyez cette traduction de la prophétie d'Ezéchiel sur la résurrection des morts :
« Crois-tu, dit le Seigneur, homme à qui je confie Des secrets qu'à loi seul ma bouche a réservés,
Que. de.leurs cendres relevés,
Ces morts retournent à la vie?
— C'est vous seul, ô mon Dieu, vous seul qui le savez.
— Hé bien, parle : ici tu présides ; Parle, ô mon prophète, et dis-leur :
« Écoutez, ossements arides, n Écoutez la voix du Seieneur!
« Le Dieu puissant de nos ancêtres, « Du souffle qui créa les êtres « Rejoindra vos nœuds séparés.
« Vous reprendrez des chairs nouvelles; « La peau se formera sur elles ; ïsements secs, vous revivrez. »
Il dit ; et je répète à peine
Les oracles de son pouvoir.
Que j'entends partout dans la plaine
Ce- os avec bruit se mouvoir.
Dans leurs liens ils se replacent.
Les nerfs croissent et s'entrelacent,
Le sang inonde ses canaux ;
La chair renaît et se colore;
L'àme seule manquait encore
A ces habitants des tombeaux.
Mais le Seigneur se fit entendre.
Et je m'écriai plein d'ardeur :
prit, hâtez -vous de descendre;
Venez, esprit réparateur;
soufflez des quatre vents du monde,
Soufflez votre chaleur féconde
Sur ces corps prêts d'ouvrir les yeux. »
Soudain le prodige s'ach
Et ce peuple de morts se lève, Etonné de revoir les cieux.
Lamartine a repris ce sujet dans les Premières Méditations,
mais ce n'est pas à Lamartine que reste l'avantage. Écrivain rocailleux et caractère vaniteux. Pompignan se rendit ridicule en un temps où le ridicule tuait encore en France. Isolé, il fut impuissant. La poésie sacrée disparut avec lui, et chez André Chénier, tout païen, on n'en trouve plus trace. Que restait-il? La poésie amoureuse, qui ne peut manquer d'être épicurienne, dans un siècle où la philosophie sensualiste domine, et la poésie philosophique elle-même, nécessairement abstraite. Que peut être l'élégie chez un Parny, et de quelle source, insuffisamment pure, jaillissent les larmes qu'il répand avec une facilité banale?
Naissez. me= vers, soulagez mes douleurs. Et. sans effort, coulez avec mes pleurs.
Prenons-y garde pourtant : la volupté a aussi sa mélancolie, et Parny a été un des poètes chers à la jeunesse de Lamartine. C'est presque du Lamartine déjcà, ces vers sur la mort d'une jeune fille :
Au ciel elle a rendu s;
Et doucement sVst endormie
- murmurer contre ses ! - Ainsi le sourire s'eff;- Ainsi meurt, sans lai-serde trace, Ee chant d'un oiseau dans les bois.
On a surfait peut-être la valeur de quelques vers élégia laissés par le satirique Gilbert; mais la vivacité passionnée de Bertin, le charme vague et doux des idylles de Léonard, ne sont pas à dédaigner. Il est des vers de Léonard qui sont tout lamartiniens par l'accent, ou du moins par l'intention qu'on y devine :
Ah ! Doris, que me font ces tapis de verdure , Ce printemps, ce beau ciel, et toute la nature Et tous ces lieux enfin où je ne te vois ;
Il voit aussi, il chante les vallons ombragés de bois, les replis sinueux des fleuves, l'éclat vaporeux des soirs, les roseaux où se perd le ruisseau rouvert de mousse, la mer dont l'in évoque en son àme le souvenir de sa lointaine patrie, la Guadeloupe :
Assis sur la rive des m Quand je sens l'amoureux zéphire Agiter doucement les airs Et souffler sur l'humide empire.
Je suis des yeux les voyageurs ; A leur destin je porte envie :
Le souvenir de ma patrie S'éveille et fait couler mes pleurs.
Je tressaille au bruit de la rame Qui frappe l'écume des flots; J'entends retentir dans mon âme Le chant joyeux des matelots...
Si le style a vieilli, le sentiment est sincère. On l'a déjà remarqué, plusieurs de ces petils poètes viennent des colonies françaises : ils ont vu la mer, ils connaissent une nature assez différente de celle de l'Ile-de-France. Il leur manque seulement le talent de Bernardin et le génie de Chateaubriand. Même après J.-J. Rousseau, le sentiment delà nature n'inspire guère les « poètes » de ce temps. Lisez l'ode de Lebrun sur le Triomphe de nos paysages, et voyez comme il peint la banlieue de Paris :
La colline qui vers le pôle Borne nos fertiles marais Occupe les enfants d'Éole A broyer les dons de Cérès.
Vanves. que chérit Galàtée, Sait du lait d'Io, d'Amalthée, Épaissir les flots écumeux; Et Sèvres d'une pure argile Compose l'albâtre fragile Où Moka nous verse ses feux.
Tout cela pour dire qu'il y a au nord de Paris des maraîchers et des moulins à vent; qu'on fait de bon fromage à Vanves, et que Sèvres fabrique des services à café. A le juger par de tels vers, Lebrun avait grand tort de se laisser affubler du surnom de Lebrun-Pindare, et de méditer, à la suite de Lucrèce, un poème sur la nature. Mais ce même Lebrun, qui précisément caractérise bien l'originalité, bonne ou mauvaise, de cette époque de transition, excellent épigrammatiste, du reste, mais inspiré à ses heures, composait pour Buffon deux odes vraiment belles: recommandait éloquemment à Voltaire la petite-nièce de Corneille; quand Voltaire mourait, saluait avec émotion sa mémoire ; se passionnait pour la guerre d Améiïque et pour les victoires de la liberté en France. Son ode sur le « naufrage victorieux » du Vengeur est gâtée, surtout au
commencement et à la lin, par un choquant abus de la mythologie, mais elle a du souflle et de l'élan.
Captifs!... la vie est un outrage!
Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux. L'Anglais, en frémissant, admire leur courage;
Albion pâlit devant eux.
Plus fiers d'une mort infaillible, San? peur, sans désespoir, calmes dans les combats, Le ces républicains l'âme n'est plus sensible
Qu'à l'ivresse d'un beau trépas.
Près de se voir réduits en poudre, Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants. Voyez-les défier et la vague et la foudre
Sous les mâts rompus et brûlants.
Voyez ce drapeau tricolore, Qu'élève en périssant leur courage indompté. Sous le flot qui les couvre, entendez-vous encore
Ce cri : '( Vive la liberté ! i>
Ce cri!... c'est en vain qu'il expire.
Etouffé par la mort et par les flots jaloux; Sans cesse il revivra répété par ma lyre :
Siècles, il planera &ur vous!...
Or, ne l'oublions pas, Lebrun a été l'un des maîtres de Chénier, qui ne perd pas une occasion d'admirer sa sublime poésie », et qui va jusqu'à le nommer à coté de Lucrèce. En adressant à Lebrun son ode du Jeu de paume, il espéra timidement « n'être pas resté entièrement au-dessous de ce noble genre lyrique que M. Lebrun a fait revivre dans toute sa grandeur et sa majesté ». Ce poète ambitieux et inégal n'est point une exception en son temps. Si l'on n'y réalise pas la grandeur, on y aspire. Quand les événements historiques ne prêtaient pas encore à la grande poésie, l'ode philosophique, scientifique même, eut son moment de vogue. La première ode de Malfilàtre a pour sujet le Soleil fixe au milieu desplanètes. L'honnête Thomas lui-même écrivait une ode sur le Temps, où l'on trouve ce début de vers, emprunté par Lamartine :
'i Temps. su>pends ton vol...
Ces efforts, sans doute, furent stériles, et c'est une question encore aujourd'hui de savoir si la philosophie et la science peuvent entrer dans la poésie sans en altérer le caractère pro-
pre. Mais l'enthousiasme de la raison a inspiré quelques-unes des grandes tentatives poétiques d'André Cliénier, comme c'est l'enthousiasme de la liberté qui lui a inspiré quelques-uns de ses plus beaux vers. Il s'élèvera fort au-dessus de ces poètes de transition ; mais, en quelque mesure, il procède d'eux. Toute cette génération intermédiaire entre le voltairianisme et le romantisme sentait confusément le besoin d'un renouveau poétique, mais était impuissante à le préparer. Est-il une destinée plus curieuse que celle de l'excellent Ducis, cet « Allobroge » qui se proclamait inculte et barbare parce qu'il était né près du mont Blanc, et qui se croyait novateur téméraire parce qu"il avait francisé Shakespeare? Il avait déjà le sens de la grande mélancolie, comme le prouve sa Correspondance. Mais qu'est-il resté du poète lyrique? Quelques vers d'une douceur pénétrante et d'une intimité recueillie. Ducis avait pourtant l'àme que Lebrun n'avait pas; il a traversé la Révolution, il a coudoyé les « Atrées en sabots » ; mais son àme bourgeoisement vertueuse n'a jamais rendu ce son qui est le sublime. Préciser le caractère philosophique et poétique du milieu où l'esprit d'André Chénier s'est formé, ce n'est point faire tort à son génie. Ce ne sont point les circonstances seules qui ont fait de lui le grand poète qu'aucun de ses contemporains n'a su être. C'est sa façon tout originale d'être et de sentir. Roucher est mort sur l'échafaud le même jour que Chénier : qui lit Roucher encore? Écartons même toute idée de la Révolution, des explosions d'enthousiasme ou de colère qu'elle a pu provoquer : le Chénier grec n'en sera pas moins immortel ; et quel autre, en ce temps, eut ce vif sentiment de la beauté grecque? Nous le savons, l'antiquité, mieux comprise, grâce à une école nouvelle de savants et d'artistes, revenait en honneur. Les fouilles d'Herculanum et de Pompéi la faisaient sortir de terre presque intacte. L'art grec se révélait à Winckelmann. En France, des antiquaires et des érudits, le comte de Caylus et l'abbé Barthélémy, des artistes comme le peintre David, la faisaient revivre aussi, avec plus ou moins de vérité et de simplicité, avec un goût plus ou moins sûr. Le goût de Chénier lui-même ne fut pas toujours d'une irréprochable pureté; mais de la fausse grandeur de David à la simplicité relative du poète, quelle distance !
El
Coup d'oeil sur la vie d'André Chénier; contrastes apparents, unité réelle. — L'honinie d'après les « Élégies ».
Au premier abord, la vie d'André-Marie de Chénier semble coupée en deux parties qui s'opposent : la première est d'un épicurien qui s'entend à bien vivre, la seconde d'un stoïcien qui sait bien mourir.
L'histoire de sa jeunesse n'est pas compliquée. Il naquit à Conslantinople, le 30 octobre 1762, de Louis de Chénier, dépoté de la nation française pour le commerce du Languedoc, puis consul général, et d'une Grecque, Elisabeth Santi-l'Homaca, dont la sœur, mariée aussi à un Français, fut La grand'mère de M. Thiers. Il était leur troisième fils : ses aines, Constantin- Xavier (1757-1837) et Louis-Sauveur [1761-1823 , n'ont pas illustré leur nom; Marie-Joseph 1704-1811) a eu sa part de célébrité. Leur sœur Hélène épousa le comte Lalour de Saint-Igesl. Né « Français dans les murs de Byzance », ce fils d'une Grecque ne devait jamais voir la Grèce; mais dès L'âge de trois ans il vit la France, Paris, puis, vers huit ans, connut le ciel du Midi, sur les bords de L'Aude, dans le pays de son père, entra au collège de Navarre, où il passa huit ans environ, sans donner une très haute idée de son intelligence : les études étaient alors toutes latines, et c'est vers le génie grec déjà gu31 se tournait de préférence, s'il est vrai qu'il ait composé des vers grecs avant d'écrire, à seize ans, ses premiers vers français.
Il avait vingt ans quand il alla servir au régiment d'Angoumois, qui tenait garnison à Strasbourg. Mais il n'y passa que six mois, et renonça des lors à l'état militaire. Guéri d'un..1 première el douloureuse crise de gravelle, il partit pour l'Italie et la Grèce avec les deux frères Trudaine, conseillers an Parlement, ses anciens compagnons du collège de Navarre. Mais les voyageurs s'attardèrent en Suisse, à Kome, el ne décent pas Naples. Revenu en France après une absence de plus d'une année, André, jusqu'à vingt-six ans, partag vie entre le plaisir et le travail, un travail où il y avait du plaisir et de la fantaisie encore. A cetl • époque (janvier 1788) il accepta de suivre, comme secrétaire, M. de la Luzerne, ambassadeur à Londres. Mais le séjour de l'Angleterre lui fut
aussi triste qu'un exil, et d'ailleurs les événements se précipitaient en France. On le retrouve à Paris en 1790.
Soudain, voici le poète des Élégies et des Idylles qui se fait poète satirique, polémiste véhément, orateur fougueux. Il écrit au Moniteur, puis au Journal de Paris; il parle au club des Feuillants. Arrêté à Passy, le 17 ventôse an II (7 mars 1794), emprisonné à la Conciergerie, il n'en sortira que pour monter à l'échafaud, le 7 thermidor, deux jours avant la chute de Robespierre et la fin de la Terreur.
Comment expliquer ce contraste? Où est l'unité de celte vie, si fiévreusement militante après avoir été si insouciante?
Dans une excellente intention, M. Gabriel de Chénier, fils de Louis-Sauveur, et avec qui s'est éteinte la descendance mâle de Louis de Chénier, a nié que la jeunesse d'André Chénier ait été celle d'un adolescent ardent au plaisir. Les poétiques, mais compromettantes confidences des Elégies, il les met sur le compte d'une imagination trop complaisamment nourrie des souvenirs de Properce et d'Ovide. 11 est possible que le Gallus de Byzance, comme il s'appelait, ait chanté quelques Lycoris en l'air. Mais il n'eût pas aimé qu'on s'appliquât à le justifier de certaines faiblesses : dans le plan de son poème d'Hermès, il observe que « plus on est né un personnage, plus on a des passions ardentes ». Pendant qu'il tenait garnison à Strasbourg comme cadet gentilhomme, il reçut de son ami Lebrun une épitre où se lit ce vers prophétique :
Ton laurier doit un jour ombrager le Parnass
et cette invitation dont la forme fait sourire: « Vole sur mes pas ». 11 lui répondit :
Qu'un autre soit jaloux d'illustrer sa mémoire; Moi, j'ai besoin d'aimer : qu'ai-je besoin de gloire, s'il faut, pour obtenir ses regards complaisants, A l'ennui de l'étude immoler ses beaux ans"?... L'amour seul dans mon âme a créé le génie : L'amour est seul arbitre et s;mi1 dieu de ma vie.
En le disant, il est sincère : il put se croire bien vraiment destiné à être le poète de l'amour, puisqu'il commence un Art d'aimer. Seulement, et quelques vers fâcheux mis à part, il apporte dans l'expression de l'amour une verve de jeunesse, une flamme de passion, qui le mettent fort au-dessus des poètes, tantôt fades, tantôt licencieux, de l'amour au xvme siècle.
Il est très éloigné aussi de concevoir l'amour comme le font les modernes, dans le cadre de la nature indifférente ou corn-, plice, sous un voile plus ou moins léger de mélancolie. Ce n'est ni un contemplateur ni un rêveur. Dans une élégie il ébauche, en se souvenant d'Horace, un rêve de bonheur champêtre :
O Muses, accourez, solitaires divines, Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines. Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans. Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs.
Mais s'il se voit errant « de bocage en bocage », c'est « un livre à la main ». Le sentiment de la nature n'était pas étranger assurément au poète qu'on vit plus d'une fois, en ses voyages,
Ne pensant à rien, libre et serein comme l'air, Rêver seul en silence, et regardant la mer.
11 admire et décrit les beaux paysages de la Suisse; mais ses descriptions un peu vagues semblent n'être qu'un prétexte et comme un décor au même rêve idyllique de félicité rurale. Par là, selon le point de vue où l'on se place, il se rapproche ou s'éloigne de Rousseau; car Rousseau fait bien souvent le même rêve, mais les traits de ses peintures sont plus précis. Au fond, Chénier se rattache moins à l'école descriptive de Rousseau qu'au naturalisme de Buifon et, par delà Buffon, des anciens. Ce qui le frappe, ce n'est pas tel détail du paysage, c'est la vie universelle qui anime la puissante et féconde nature :
Le ciel rit à la terre, et la terre fleurit.
La vie seule est belle et bonne, la vie sous toutes ses formes, physiques et morales. Chénier jeune n'y associe pas volontiers l'image de la mort, ou du moins, quand elle se présente à lui, ne la voit pas sous des couleurs lugubres. Il a écrit sur la mort d'un enfant des vers délicats, mais qui n'ont point l'accent poignant des vers analogues écrits par nos poètes contemporains. Beaucoup auparavant, éprouvé par la maladie, il pouvait croire à une mort prochaine, et il l'envisageait avec la sérénité presque souriante d'un sage d'autrefois :
L'espoir que des amis pleureront notre sort Charme l'instant suprême et console la mort.
Vous-mêmes choisirez à mes jeunes reliques
Quelque bord fréquenté des pénates rustiques,
Des regards d'un beau ciel doucement animé.
Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai.
C'e-t là, près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille,
Qu'à mes mânes éteints je demande un asilr>...
Il est vrai que ce sourire devenait bientôt mélancolique:
Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs ; Je les goûtais à peine, et voici que je meurs.
Celte mélancolie pourtant n'a rien d'amer, rien de noir; c'est celle d'un éphèbe qui regrette de fermer trop tôt ses yeux à la douce lumière du jour. Si l'on s'arrêtait là dans l'analyse du caractère de Chénier, on s'expliquerait mal comment aux jours « couronnés de roses » succédèrent les jours de lutte et de colère. On comprendrait seulement que cet ami du paisible loisir, de la vie sereine el libre, ce délicat aux instincts et aux goûts aristocratiques, a dû être choqué très vite par les clameurs de la rue, par les capricess anglants ou grotesques de ce Démos dont il a été tenté d'esquisser le portrait, après Aristophane. Son idéal, si l'on peut dire qu'il en eût un à ce moment, était fait d'harmonie et de mesure ; mais celte eurythmie, qu'il put espérer, vers 1789, de voir régner dans l'État aussi bien que dans l'àme de chaque citoyen, il en désespéra longtemps avant 1703. D'autre part, approchant de la trentaine, lassé, désabusé des voluptés banales, qui ne contentent pas longtemps, chez les natures énergiques, ce besoin d'aimer qui n'est qu'une des formes du besoin d'agir, il attendait, il appelait, sans peut-être en avoir conscience, une de ces passions encore orageuses, mais élevées, qui remplissent toute la capacité d'une âme. Cette passion ne pouvait être l'amitié, et pourtant jamais ami ne fut plus tendrement dévoué à ses amis qu'André Chénier. Il se consolait de mourir, puisqu'il devait vivre au sein de ses amis; il ne se fût pas consolé de souffrir seul, sans ami pour aliéner sa souffrance.
I >ù donc sont mes amis? objets chéris«el doux !
Je souffre, ô mes amis ! Ciel ! où donc éles-vons?...
<)h! de se confier noble et douce habitude!
Non, mon cœur n'est point né pour vivre en solitu
II me faut qui m'estime, il me faut îles amis
ANDRE CHEMER 53
A qui dan? mes secrets tout accès soit permis;
Dont les yeux, dont la main, dans la mienne pressée,
Réponde à mon silence et sente ma pensée.
Ce cercle d'amis, qui, le soir, à ses vers « non sans peine obtenus », prêtent une oreille favorable « el cependant sévère», ce sont, avec son frère Marie-Joseph, ses anciens compagnons du collège de Navarre, les Trudaine, qu'il retrouvera à Saint- Lazare, et qui ne lui survivront qu'un jour; Abel de Malartie, son jeune Abel; François de Pange, « jeune homme heureux et sage », dont il vante l'honnête candeur, la science modeste, la maturité d'expérience unie à la simplicité d'un cœur presque enfant. C'est Lebrun, plus âgé de trente-trois ans, déjà célèbre, et qu'on traite en maître. A Strasbourg, André lie amitié avec le marquis de Brazais, beaucoup plus âge aussi que lui, mais plus poète que soldat. Que n'a-t-il trouvé un Brazais à Londres ? 11 n'y eût pas écrit, pendant l'hiver de 1787, ces vers où s'épanche la tristesse d'une âme amoureuse d'amitié :
Sans parents, sans amis et sans concitoyens, Oublié sur la terre el loin de Pu< les miens,
Par les values jeté sur cette île farouche,
Le doux nom de la France est souvent sur ma bouche.
Auprès d'un noir foyer, seul, je me plains du sort.
Je compte les moments, je souhait.' la mort ;
Et pas un seul ami dont la voix m'encoui
Qui près il'- moi s'asseye, et, voyant mon vis:
Se baigner de mes pleurs et tomber sur mon sein.
Me dise : '< Qu'as-tu donc? » et me presse la main.
Cette amitié à la manière antique, il ne la conçoit pas seulement comme un plaisir, mais comme une obligation. Le premier devoir d'un ami est de se rendre de plus en plus digne de son ami, et cette émulation de talent ou de vertu qui s'établit entre les vrais amis n'est pas loin de ressembler à celle qui exalte les amants cornéliens. Ce n'est pas à Corneille que songeait Chénier, dans son épitre à Lebrun (1782) :
C'est aux temps glorieux des triomphes d'Athène, Aux temps sanctifiés par la vertu romaine; Quand l'âme de Lélie animait Scipion, Quand Nicoclès mourait au sein de Phoeion: C'est aux murs où Lycurgue a consacré sa vie, < >ù les vertus étaient les lois de la patrie 0 demi-dieux amis! Atticus, Cicéron,
Caton. Brutus, Pompée, et Sulpice, et Vanon! - héros, dans le sein de leur ville perdue ■Tablaient pour pleurer la liberté va..
Unis par la vertu, la gloire, le malheur, Les arts et l'amitié consolaient leur douleur.
Comme eux, Cbénier veut être cité « entre les vrais amis »; comme ces stoïciens dont lui, prétendu épicurien, fait un si bel éloge, il voulut créer au-dessus d'un « monde profane un monde vertueux », et ce n*est pas dénaturer sa pensée qu'appliquer ces mots au monde où il vit lui-même, car c'est lui qui s'écrie tout aussitôt :
Oh! viens rendre à leurs noms nos âmes atterJ.
Amitié! de leur gloire ennoblis nos archives;
Viens, viens, que nos climats, par ton souffle épurés.
Enfantent des rivaux à ces hommes sacrés.
Rends -nous homme* comme eux. Fais sur la France heureuse
Descendre des Vertus la troupe radieuse...
Dans un de ces canevas en prose, semés de fragments poétiques, qu'il nous a laissés, nous lisons de même : « Périssent ceux qui traitent de préjugé l'admiration pour tous ces modèles antiques et qui ne veulent point savoir que les grandes vertus constantes et solides ne sont qu'aux lieux où vit la liberté!... Si j'avais vécu dans ces temps, je n'aurais point fait des Arts d'aimer, des poésies molles, amoureuses... Mais vivons comme ces grands hommes. » Il y avait donechez cet épicurien de circonstance un stoïcien de caractère, à qui manquait seulement l'occasion de déployer sa « vertu ». Sans doute, ces mots de vertu, vertueux, avaient un sens bien large pour Chénier, comme pour la plupart de ses contemporains. Vertu a presque toujours pour lui son sens latin de force d'àme. En ce sens, même en ses « douces faiblesses », il fut toujours vertueux : son àrae ferme etfière, obstinément indépendante, baissait non pas seulement le mal, mais la bassesse. Il aime à dire tout son mépris pour les grands dont la seule grandeur est celle de la naissance, pour les riches qui ne sont riches que d'argent, et aussi pour les poètes qui abaissent devant ces épais Mécènes la dignité de la Muse. Pour lui, il vit « pauvre et content », pourvu que la poésie, l'amitié, l'étude et la paix le suivent dans sa retraite.
Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts,
Sa tète à la prière, et son âme aux affronts,
Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles,
Enrichir à son tour quelques tètes servîtes.
De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.
Une pauvreté libre est un trésor si doux !
Il est si doux, si beau, de s'être fait soi-même,
De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime :
Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs,
D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs,
Sa cellule de cire, industrieux asile
Où l'on coule une vie innocente et facile ;
De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis...
Cette même fierté dans J'indépendance lui interdira d'être le courtisan du peuple souverain. L'indépendance, il est vrai, peut avoir un fond d'égoïsme. Quand il prétend garder intacte sa chère liberté, son « unique héritage », il n'est qu'un sage qui entend rester maître de sa pensée et de son loisir. Il est un citoyen quand, cette liberté si chère, il la sacrifie à la liberté. Plus il aura senti le charme d'un loisir doucement occupé, plus il lui faudra mettre de « vertu » vraie à y renoncer pour se jeter dans la mêlée.
Il est bien doux d'avoir, dans sa vie innocente, Une Muse naïve et de haines exempte.
Cette Muse va pourtant connaître la haine et affronter les combats. Il a raison de le dire, elle n'était pas née « meurtrière ». Pourquoi donc a-t-il déserté la ruche où « douze ans, en secret », s'est accumulé le miel poétique? Pour servir la patrie, les lois, les « humains ». Voilà ce qu'il répond, et nous ajoutons ce qu'il ne pouvait pas dire : parce qu'il était fait ainsi. 11 n'y a pas là de contradiction, et il n'y eut pas d'effort.
Les poésies greeques d'André Chénicr. — Dans quelle mesure on peut les dire vraiment antiques*
Au moment où s'ouvrit la Révolution, c'est-à-dire où Chénier cessa d'être un artiste désintéressé, beaucoup de ses poésies étaient ébauchées, bien peu étaient achevées. Cette méthode fantaisiste, qui peut sembler justement le contraire d'une mé-
thode, il la définit dans la comparaison célèbre du fondeur de cloches et du poète :
Moi, je suie ce fondeur : de mes écrits en foule Je prépare longtemps et la forme et le moule; Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain : Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain '.
Demain n'est à personne, et Cliénier ne vit pas ce demain qui eût donné à son œuvre le sceau de la perfection. Il sentait le danger de ces habitudes vagabondes, mais il ne renonçait pas à en savourer le charme nonchalant.
Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus s Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi! cette constance est un pénible ennui.
La Fontaine s'accusait aussi d'être « volage en vers comme en amours » ; mais il se calomniait à demi : en art, il n'est pas si indolent que Chénier. Quand il commence une fable, il la finit, à travers tous les plaisirs et tous les rêves. On a souvent comparé sa « poétique » à celle de Chénier, et généralement on l'a préférée. Sa théorie plus libérale ne fait-elle pas une place plus large à l'originalité du poète? S'il impose comme règle au poète l'imitation des anciens, ne le met-il pas en garde contre l'inintelligente servilité des sots imitateurs? Il est juste pourtant de faire ici une distinction : c'est après avoir composé ses petits chefs-d'œuvre que la Fontaine écrit son Ëpître à Huet : la théorie n'y est que le fruit naturel, le résumé de la pratique, et d'une pratique qui a été toute spontanée. Dans l'imitation des anciens la Fontaine a apporté non seulement son intelligence ingénument docile et inconsciemment indépendante, mais son
1. E pitre à Lebrun. — Il écrit de même, dans une lettre à de Pange (1791) : « Tu sais combien mes muses sont vagabondes... elles ne peuvent achever promptement un seul projet; elles en font marcher cent à la fois. Elles font un pied à ce poème et une épaule à celui-là ; ils boitent tous et ils seront sur pied tous ensemble. Elles les couvent tous à la fois, ils s'envoleront à la fois. Souvent tu me crois occupé à faire des découvertes en Amérique, et tu me vois arriver une tlùte pastorale sur les lèvres. Tu attends un morceau d'Hermès, et c'est quelque folle élégie... C'est ainsi que je suis maîtrisé par mon imagination. Elle est capricieuse et je cède à ses capricc<. Je >ais me promener dans le dessein de in'occuper d'un objet; à peine ai-je fait dix pas, mon esprit est frappé d'un objet nouveau ; soudain il s'élance, il monte à cheval sur ce bâton, et il va. il va... et là souvent il en rencontre un autre, il remonte encore sur ce nouveau bâton, et il court à droite, à gauche,... et l'argile, que j'avais amollie et humectée pour en faire un pot à l'eau, sous mon doigt :apricieui devient une tasse ou une théière... Irai-je me contraindra .' Non: d'autant que mon esprit n'abandonne jamais ses premiers projets et que par un plus grand circuit il > revient toujours. »
àme : il les admire tous, les yeux fermés, parce qu'ils sont les anciens, et il les aime encore plus qu'il ne les admire. Il n'ignore pas, sans doule, que sou mérite ne consiste pas seulement à rendre siens les endroits qu'il leur a empruntés; il sait même fort bien qu'il a ouvert un chemin tout nouveau. Mais il n'a pas, en ce moment, à justifier sa propre originalité reconnue par les bons juges; il prend la défense des anciens méconnus, et il lui plait, en les défendant contre leurs détracteurs modernes, d'exagérer l'expression de sa reconnaissance, d'ailleurs habile autant que sincère. Combien moins simple est la situation de Chénier! 11 écrit sa poétique avant d'avoir écrit la plupart de ses œuvres; il l'écrit à une heure où, malgré le retour des archéologues et des artistes à l'antique, les modernes, en somme, ont cause gagnée. Au siècle de Racine et de la Bruyère a succédé le siècle de Rousseau et de Bulfon. Disciple des Grecs, il est aussi disciple des savants et des philosophes de son temps; il s'efforcera d'écrire des vers antiques, mais sur des pensers nouveaux. Partagé entre des idées et des sentiments divers, de quel côté inclinera-t-il, quand il lui faudra prendre un parti et s'y tenir? Il ne peut avoir encore, là-dessus, une certitude. Aussi semblera-t-il se contredire. Dans YÈpitre un il n'est guère qu'imitateur, parce qu'il est frappé surtout alors de la nécessité de revenir aux anciens pour les égaler en les imitant. .Mais dans le poème de l'Invention, ce qui le frappera, c'est la nécessité, pour créer, de penser en homme, en Français du xviue siècle.
Est-il vrai, du reste, que sa théorie de l'imitation laisse si peu de place à l'inspiration personnelle? Il disait, dans ses Élégies :
Dans ce bel art des vers je n'ai point ou do mai
// n'en est point, ami. Les poètes vai
cesse avec transport lus, r.'lus. médités, I. fs dieux, l'homme, le ciel, la nature sucrée
étudiée, admirée, adorée, Voilà nos maîtres saints, nos guides éclatants.
A lire bien YÈpitre à Lebrun, on ne voit pas que le « moi » de Chénier y soit si etfacé :
Souvent des vieux auteurs j'envahis les riche- - Plus souvent leurs écrits, aiguillons généreux, M'embrasent de leur flamme, et je crée avec eux. Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrag -.
Tout à coup à grands cris dénonc
Traduits de tel auteur qu'il nomme, et, tes Ir avant,
Il s'admire et se plaît de se voir si savant.
Que ne vient-il vers moi ? Je lui ferai connaître
Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.
. doigt sur mon manteau lui dévoile à l'insl La couture invisible et qui va serpentant Pour joindre a mon étoffe une pourpre él Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire, De séparer aux yeux, en suivant leur lien. Tous ces métaux unis dont j'ai forme le mien. Tout ce que des Anglais la muse inculte et brave, Tout ce que des Toscans la voix fière et suave, Tout ce que les Romains, ces rois de l'univers, M'offraient d'or et de soie, a passé dans met Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse Plus féconds et plus purs fit couler dans la G; Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j'anime l'argile et dont;'e fais des dieux. Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée, Mai; qui revêt, chez moi, souvent entrelacer. Mes images, mes tours, jeune et frais ornement ; Tantôt je ne retiens que les mots seulement : J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois, Et se transforme, et fuit mes poétiques doigts; De rimes couronnée, et légère et dansante. En nombres mesurés elle s'agite et chante. Des antiques vergers ces rameaux empruntés Croissent sur mon terrain mollement transplantés ; Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache, et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux l'insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur.
Si les fruits sont nouveaux, qu'importe que la saveur en paraisse antique? A la façon dont Chénier crie aux poètes: ions imiter! » on sent qu'il leur criera bientôt : « Osons créer ! » Mais comment créer, quand on se fait une certaine idée de ce que doit être l'imitation? Avec quel superstitieux respect ce « dévot admirateur » des anciens essaye de s'approprier leurs « saintes reliques »! — « Quels vers! s'écriet— il, — après avoir cité les Géorgiques de Virgile, — et comment ose-t-on en faire après ceux-là? » Encore s'il s'était borné à admirer, à imiter Virgile ! Mais il écrit encore, et l'on trouve ces indications à chaque page de ses canevas : « J'ai imité, autant que j'ai pu, ces vers divins d'Ovide. — Raconter tout cela dans le goût du 4e livre de Properce. — L'idée de ce long fragment m'a été fournie par un beau morceau de Properce. Mais je ne me
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suis point asservi aie copier. Je l'ai étendu, je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma coutume, des morceaux de Virgile et d'Horace et d'Ovide, et tout ce qui me tombait sous la main, et souvent aussi pour n? suivre que moi... » Malgré ces derniers mots, il faut l'avouer, c'est là le procédé curieux d'un maître mosaïste, plus que l'art spontané d'un vrai peintre. 11 y a un savant chez cet artiste, un antiquaire ingénieux chez ce poète.
Disciple de Callimaque, que Spanheim venait de commenter, et de Properce, lecteur passionné des Analecta de Brunck et de l'Anthologie, Chénier ne serait-il qu'un Alexandrin amoureux de la forme pure? Quelle part faut-il faire, dans son œuvre gi éco-romaine, à son intelligence personnelle de l'antiquité, quelle part aux entraînements de la mode? Est-il vrai qu'il se soit borné à revêlir d'un habit à la grecque des idées et des mœurs modernes? Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a trouvé des détracteurs. Dans la préface de son médiocre Ui Ponsard n'a pas craint de dire : « André Chénier a reculé devant la brutalité d'Homère. Il est gracieux, il est doux, poétique, sonore; il n'est pas simple. On entend dans le bruit de ses discours un écho harmonieux de Virgile; L'élégance latine a passé par là, et la rudesse homérique a disparu. » N'a-l-il rien d'un ancien et rien d'un classique?
Qu'il y ait quelque chose de composite dans cette poésie, il serait puéril de le nier. Le « moi » de Chénier y éclate à chaque page. Rien n'est moins antique qu'une certaine sensibilité, ou plutôt sentimentalité, à la Greuze et à la Gesner, qui certains passages de ses plus beaux poèmes. Le « bon Suisse » Gesner surtout a exercé une fâcheuse influence sur son goût. Il le lisait dans la traduction d'Huber, et c'est à la première idylle de Gesner qu'il emprunte ce portrait de la Muse, telle qu'il la voit pendant la période sereine de sa vie.
Ma H. champs abreuvés de carnage,
Où la cendre des morts gémirait Elle pâlit d'entendre et le cri des bâtai'. Et les assauts tonnants qui frappent les murailles ; Et le sang qui jaillit sons les pointes d'airain aillerait la blancheur de sa robe de lin.
Assurément, cela est plus virgilien qu'homérique. L'Aveugle même, relativement homérique, n'est pas exempt de tout soupçon d'effusion à la Jean-Jacques. Le Mendiant l'est moins
encore : LycuS est tendre, assure sa fille, et pleure volontiers; sa conduite et son langage, dans la suite du récit, font bien voir cette tendresse d'àme. Il est philanthrope même et philosophe :
Oui, oui. je m'en souviens : Cléotas fut mon père : Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère.
A tous les malheureux je rendrai désormais
Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits.
Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage;
Vous n'avez point ici d'autre visible image;
Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains
Pour vous représenter aux regards des humains.
On sait avec quelle facilité les contemporains de Chénier s'attendrissent, avec quelle facilité aussi ils déclament; on a vu, d'autre part, avec quelle fierté un peu farouche Chénier défendait son indépendance contre les Mécènes inintelligents, et comment ce goût de l'indépendance personnelle s'est élargi en passion pour la liberté de tous. Les riches « altiers, avares, insolents » sont pris à partie, d'une façon assez inattendue, dans Y Aveugle, et, à deux reprises, dans le Mendiant. C'est dans le Mendiant, cette idylle pacifique et domestique, que retentissent tout à coup ces vers menaçants :
Souviens-toi. jeune enfant, que le Ciel quelquefois Venge les opprimés sur la tète des rois !
Est-ce qu'on n'entend pas la Révolution gronder sourdement déjà dans la Liberté, cette bucolique assez peu champêtre et assez peu antique, malgré le cadre? Chénier n'y développe-t-il pas une idée fréquemment exprimée par Rousseau, que la liberté seule fait les hommes vraiment humains, que l'esclavage, au contraire, n'a jamais fait que des méchants? Ce chevrier si ardemment épris de la liberté, «-mère des vertus, mère de la patrie », si candidement désireux de voir les autres hommes libres et heureux comme lui, n'est-ce pas Chénier lui-même, et, avec lui, tous ceux qui, vers la fin de ce siècle qui devait voir tant de grandes choses, mais aussi de choses terribles, séduits et conduits par « la belle Espérance », avaient fait le même rêve de vie facile et de paix fraternelle? Et ce berger, au ton si amer et emphatique, n'est-il pas d'avance un de ces esclaves révoltés qui ne concevront qu'une façon d'être libres : c'est de se faire tyrans à leur tour :
O juste Némésis ! si jamais je puis être Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître, Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi, Sanguinaire, cruel, comme on l'est avec moi !
Le secret des violences populaires est dans ces vers étrangement prophétiques. Et le poète lui-même devait être victime de cette haineuse et aveugle loi du talion.
Si l'on considérait les bucoliques de Chénier comme œuvres d'art, il ne serait pas trop injuste de lui appliquer ce mot de Fénelon sur un autre grand artiste : « L'art y est merveilleux, mais on l'entrevoit. » Théocrite est bien loin d'Homère; mais Chénier n'atteint que rarement à la simplicité de Théocrite. Il veut, dit-il dans ses Élégies, « faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers ». Ce n'est pas précisément ce qu'il a fait dans ses idylles, qui ont toutes sortes de mérites, mais dont on ne peut dire qu'elles soient de vraies pastorales. Les sujets de Théocrite sont très variés et très vivants dans leur merveilleux ou leur réalisme : il passe des amours enfantines du bon Cyclope ou des exploils d'Hercule enfant à la conversation de deux pauvres pêcheurs ou de deux commères de Syracuse. On trouve, chez le poète français, peu de ces petits tableaux de la vie réelle où excelle le poète grec. Il a écrit de jolis vers sur des enfants morts dans une forêl :
Hélas ! ils étaient morts '. Le chien triste et fidèle Léchait leurs pieds glacés et gémiss - - bruit,
: aile,
Avait sur un rameau pleuré toute la nuit.
Mais de tels vers semblent être d'un élégiaque moderne plutôt que d'un disciple des Grecs. Quelques amis imprudents ont invoqué, à propos de Chénier, le souvenir d'Homère. Mais que l'on compare à l'idylle de V Aveugle, dont Homère est précisément le héros, nous ne disons pas V Iliade, mais un hymne homérique, on sentira la différence. L'idylle est savamment construite, en vue de ménager l'effet du dernier vers, qui saluera dans ce vieillard inconnu le grand Homère. Le Mendiant est tout un petit drame qui a son exposition, ses antithèses, ses préparations, ses péripéties, son dénouement. En face de la lille de Lyeus, vierge aux cheveux dorés, qui erre sous des berceaux de frêne, au bord d'une rivière aux eaux pures, se dresse a un noir fantôme » à la barbe hérissée, sorti de la forêt sombre. Même contraste entre ce « spectre sombre » et le banquet
étincelant que son entrée interrompt. L'effet de curiosité et de mystère est prolongé jusqu'au bout. L'inconnu cache son vidaus ses mains ou sous ses noirs cheveux; il se laisse peu à peu deviner, mais n'a garde de provoquer trop tôt le coup de théâtre final.
Il ne serait pas difficile de multiplier les exemples qui montreraient Chénier trop attentif à la recherche de l'effet. Mais qu'aura-t-on prouvé quand on aura prouvé qu'il n'est pas un Homère? Ce qui est surprenant, ce n'est pas qu'étant moderne, il soit un artiste conscient de ses procédés : c'est que, l'étant, il nous donne si souvent l'illusion de l'antique. C'est en y regardant de très près, de trop près, qu'on distingue les éléments assez divers dont une de ses bucoliques est faite. Mais qu'au lieu d'en analyser les légers artifices, on s'abandonne au charme, tout paraîtra se fondre dans une harmonie d'ensemble, où l'art et la nature ont leur égale part. Chacun de ces petits poèmes a sa physionomie propre : Y Aveugle est une idylle épique; la Jeune Tarentine, une idylle élégiaque ; le Jeune malade, une idylle passionnée ; le Mendiant, un tableau de mœurs antiques et de vie familiale; la Liberté, une idylle dialoguée et dramatique. Mais toutes ont des traits communs, au premier rang desquels est une intelligence, bien rare en ce temps, de la mythologie antique.
Pourquoi la mythologie, qui nous paraît froide chez Boileau et risible chez Lebrun, nous paraît-elle, chez la Fontaine et Chénier, vivante et vraisemblable? C'est qu'ils sont les premiers à y croire. Tous deux sont païens au fond, et leur religion de l'antiquité est une sorte de naturalisme plus ou moins inconscient. Ce qu'ils sentent, ils le font sentir; ce qu'ils voient, ils le font voir. Nous ne nous étonnons point, dans Y Aveugle, de voir les faunes et les silvains sortir des bois pour écouter le chant diviu d'Homère. Tout ce poème, d'ailleurs, est imprégné de ce qu'on pourrait appeler un merveilleux indirect et virtuel. Nous sommes au temps où, sur la terre, l'homme croit voir marcher ou respirer « tout un peuple de dieux ». Ce grand vieillard, c'est un dieu peut-être, ce doit être un dieu.
« Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? Serait-ce un habitant de l'empire céleste ? Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste Pend une lyre informe ; et les sons de sa voix Emeuvent l'air et fonde, et le ciel et les bois. »
Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère, Se trouble, et tend déjà les mains à la pi
« Ne crains point, disent-iis, malheureux étranger,
Si plutôt, sous un corps terrestre et passager,
lu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce,
Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse !
Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné,
Les humains près de qui les flots t'ont amené
Aux mortels malheureux n'apportent point d'injure3.
C'est le même doute qu'exprime le mendiant quand, dans sa détresse, il rencontre la fille de Lycus. Et cela suffit pour créer autour de ces personnages celte sorte d'atmosphère idéale, ce nuage lumineux où baignent les demi-dieux et les héros d'Homère. Si l'on veut de la vraie, de la pure mythologie, qu'on lise l'admirable fragment où est peint le triomphe du jeune Bacchus, et qu'on le compare à l'hymne analogue de Ronsard : ce n'est pas Ronsard qui paraîtra le plus convaincu, le plus vraiment naturaliste des deux poètes. Chénier, sans doute, est trop de son temps pour être un créateur ou un rénovateur de mythes. Quand il est antique, il l'est moins souvent par l'esprit que par l'art. Mais il l'est par l'art de façon tout à fait supérieure et unique. Aucun moderne ne reçoit plus directement et n'exprime avec plus de relief la sensation soit du réel que découvre sa vision, soit du fictif auquel son imagination prête la couleur et le mouvement du réel. Il observe et il imagine, mais, lorsqu'il imagine, c'est en se souvenant de ce qu'il a observé. Il a vu
la génisse pourpre, au farouche regard, Qui marche toujours .seule et qui pait a L'écart;
et il écrit, comme pourrait le faire un de nos réalistes : « Vu et fait à Catillon, près Forges, le 4 août 1792, et écrit à Gournay le lendemain. » Mais il n'a pas vu les combats tumultueux et gigantesques dont le grand aveugle déroule « le tissu ». Les en voyons-nous moins? Ce ne sont pas seulement de ces comparaisons homériques qui illuminent tout un tableau :
Et les héros armés, brillant dans les campagnes Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes ;
c'est un don puissant de résurrection, physique et morale, physique surtout. Un trait précisé, un geste indiqué, suffit pour tout animer. On n'aurait point de peine à former une galerie des portraits sobres et nets que le poète a tracés, portraits de personnages au repos ou de personnages en mouvement. Mais
peut-on distinguer le mouvement du repos? Chénier n'est pas un de ces artistes qui, comme son contemporain David, fixe dans une attitude immuablement rigide la figure qui tout à l'heure vivait sous ses yeux. S'il dessine avec pureté et sûreté la ligne essentielle, il permet qu'on y sente la souplesse et comme l'involontaire frémissement de la vie.
Cette fraîcheur d'impressions et de sensations fait de Chénier le plus antique des poètes modernes. Il voit les choses et les fait voir, tantôt en esquissant d'un trait rapide, mais précis, une ligne harmonieuse, tantôt en la faisant fléchir, se mouvoir et vivre (tout le récit du combat, dans l'Aveugle, est merveilleux d'exactitude pittoresque dans la peinture des attitudes ou des mouvements), tantôt en éclairant le dessin par l'image.
Aux sensations simples comme celles de la vue s'associent des sensations composées, par exemple celles où s'unissent et se confondent la vue et l'ouïe. « Il semble, a dit l'auteur de Notre-Dame de Paris, qu'à certains instants l'oreille a encore la vue » *. Le grand aveugle voit les jeunes gens qui l'entourent à force de les entendre :
... Il les entend, près de son jeune guide,
L'un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide.
Chénier a décrit une leçon de flûte avec un art dont on ne saurait dire s'il est antique ou moderne, parce qu'il est simple et ingénieux : on y voit, sous les savantes mains du maître, les jeunes doigts de l'élève se lever, se baisser, et « fermer tour à tour les trous du buis sonore »: on les voit, et on entend le buis chanter. Ce qui est plus curieux encore, c'est la combinaison des sensations de la vue et de l'odorat dans le vers célèbre :
Le toit s'éyaie et rit de mille odeurs divines.
Art trop curieux précisément, diront les uns; mais les autres en trouveront des exemples chez Homère, qui ne passe pas pour être un artiste raffiné. Et, certes, nous n'avons pas caché ce qui manquait à Chénier pour remonter à la grande poésie simple des Grecs; mais, encore une fois, ce qui doit étonner, ce n'est pas qu'il n'ait pu y remonter, c'est qu'il ait pu, homme du
1. L'oreille pourrait avoir sa vision. » dit aussi l'auteur des Contemplation» (la Bov
xvme siècle, atteindre à cette simplicité relative que son siècle ignorait. La Jeune Tarentine est une élégie délicieuse, qui est faite de rien. Elle est peut-être inspirée par une épigramme de Xénocrite de Rhodes i ; mais la sobriété et la discrétion en sont tout attiques, et l'imitation, si c'en est une, est originale au point d'équivaloir à une création. Dans V Aveugle, on relève des réminiscences du pseudo-Hérodote, de l'Iliade et surtout de l'Odyssée, d*Hésiode, de l'hymne homérique h Apollon, d'Œdipe à Colone et de Théocrite, de Virgile et d'Ovide; l'ensemble est pourtant bien du seul André Chénier, et l'ensemble a sa grandeur, comme le Jeune Malade a son charme nouveau, quoique tiré d'un roman de Théodore Prodrome. C'est aller bien loin peut-être que de dire, avec un critique contemporain2 : « Chénier se fait une àme grecque, ou plutôt, mystérieux atavisme, il retrouve cette âme en lui; » mais la plus rare de ses facultés naturelles est assurément la faculté d'assimilation, et il n'est pas impossible que l'atavisme y soit pour quelque chose; mais qui peut se llatter de faire ici avec sûreté la part de la nature et celle de l'art?
L,es poèmes modernes d'André Chénier.
Ce n'étaient là, pour Chénier, que récréations de jeunesse. Tout l'espoir de son avenir poétique, il le fondait sur des poèmes plus étendus et d'un caractère bien différent. On a très diversement entendu le vers où sa poétique se résume :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
La première partie de ce vers est, du moins, très claire : le fond de la poésie moderne, ce sont les idées modernes. Il le dit dans ce poème de l'Invention, évidemment postérieur à l'Épi tre à Lebrun, et qui marque un progrès décisif du poète vers
1. Voici cette épigramme : « Tes cheveux ruissellent encore, infortunée jeune Qlle, ô Lysidice, pauvre naufragée morte au sein de l'onde amère. Comme les flots bondissaient furieux, épouvantée par la violence de la mer, tu tombas au dehors du navire; et maintenant sur un tombeau on lit ton nom et celui de Cymé, ta patrie, mais tes restes ont été emportés sur une plage glacée. Douleur amère pour ton père Aristomaque, qui, t'accompagnant chez ton époux, ae lui a mené ni une Sancée ni un cadavre. »