‹ Cours de littérature (volume 2)Chapitre 63 sur 68 · C. de Litt. — Andhé Chénier · texte numérisé non relu

C. de Litt. — Andhé Chénier

lois » lui est sacré à ce point qu'il le compare à Délos, berceau d'Apollon. Tout ce prélude, qui à la liberté associe les arts, est lar<re et serein. Le premier exploit du peuple souverain, la prise de la Bastille, est glorifié.

Déraciné dans ses entrailles, L'enfer de la Bastille à tous les vents jeté Yole, débris inf.'ime et cendre inanimée ; Et de ces grands tombeaux la belle liberté,

Altière, étincelante, armée, Sort...

Mais cette première victoire, déjà, n'a pas été pure de tout excès, et l'avenir n'apparaît pas sans nuages. Ce peuple « deux fois né, peuple vieux et nouveau », se dégagera-t-il sans effort du poids de son passé? Brusquement affranchi, saura-t-il être libre? Avec une généreuse inquiétude et une franchise virile, Chénier s'adresse à ces législateurs de la Constituante qui viennent de proclamer les droits de l'homme et du citoyen, et, lout en saluant après eux ces « droits sacrés nés avec la nature », il leur rappelle des devoirs non moins sacrés, quoique plus ingrats :

Vous avez tout dompté. Nul joug ne vous arrête.

Tout obstacle est mort sous vos coups.

Vous voilà montés sur le faîte.

Soyez prompts à fléchir sous vus devoirs jaloux. Bienfaiteurs, il vous reste un grand compte à nous rendre : Il vous reste à borner et les autres et vous;

Il vous reste à savoir descendre.

Vos cœurs sont citoyens. Je le veux. Toutefois

Vous pouvez tout. Vous êtes hommes.

Hommes, d'un homme libre écoutez donc la voix. Ne craignez plus que vous...

Mais au peuple surtout sauvez l'abus amer

De sa subite indépendance.

Contenez dans son lit cette orageuse mer. Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer,

Dirigez sa bouillante enfance.

Vers les lois. Le devoir, el l'ordre, et l'équité,

Guidez, nélas ! sa jeune liberté.

Gardez que nul remords n'en attriste la fête.

Repoussant d'antiques affronts, Qu'il brise pour jamais, dans sa noble conquête, Le joug honteux qui pesait sur sa tête, Sans le poser sur d'autres fronts.

Ah ! ne le laissez pas, dans la sanglante rage

D un ressentiment inhumain,

Souiller sa cause et votre ouvrage.

Ah : ne le laissez pas sans conseil el >an> frein, Armant, pour soutenir ses droits si légitimes. La torche incendiaire et le fer assassin.

Venger la raison par des crimes.

Peuple! ne croyons pas que tout nous soit permis.

Craignez vos courtisans avi I - .

0 peuple souverain!...

Cette ode si longue, inégale, heurtée, est loin d'être un chefd'œuvre littéraire; mais c'est un document moral de premier ordre. Ce n'est pas le seul Chénier qui, en un si court espace de temps, a passé par ces sentiments divers, c'est un grand nombre de Français honnêtes, dont il n'est ici que l'interprète le plus éloquent. Ils ont applaudi au serment du Jeu de paume et à la destruction de la Bastille. Ce fut comme le premier acte, acte brillant et gros d'espérances, de cette tragédie qui fut la Révolution française; les péripéties s'entrevoient déjà, sinon la catastrophe. Les « sages esprits, forts contre les excès », avaient fait ce beau rêve de la liberté sous la loi :

Peuple, la liberté, d'un bras i- •IL

Garde l'immuable équilibre De tous les droits humains, tous émanés des Cieux. Son courage n'est point féroce el fuii"ux;

Et l'oppresseur n'est jamais libre.

Ils n'étaient point désabusés encore, puisque l'ode du Jeu de paume se termine par un avertissement prophétique aux rois et par l'exaltation de « la sainte liberté, fille du sol français ». liais dans les écrits de Chénier, journaliste et poète, on pourrait suivre d'année en année, presque de jour en jour, les prode leur déception, où d'abord I'étonnement domine, puis la douleur, puis la colère. En 1791, Chénier écrit ses Réflexi as sur l'esprit de parti, et collabore au Moniteur. L'année suivante, il est au Journal de Paris1, et le ton change à mesure que les événements se précipitent. On le voit écrire alors, ou plutôt il semble qu'on l'entende s'écrier: « C'est surtout quand le sacrifice qu'il faut faire à la vérité, à la liberté, à la patrie, sont dangereux et difficiles, qu'ils sont accompagnés aussi d'ineffables délices. C'est au milieu des délations, des outrages, des

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