Il v est entré dès novembre
proscriptions: c'est dans les cachots, c'est sur des échafauds que la vertu, la probité, la constance, savourent la volupté d'une conscience orgueilleuse et pure. » On sent que le poète s'est jeté dans la mêlée. Il est, en effet, un des orateurs les plus écoutés du club des Feuillants, et Lacretelle, qui l'y a entendu, nous le montre à la tribune, aussi résolu qu'éloquent.
Un homme, dit-il, y attira fortement mon attention, par la double annonce d'un grand talent et d'un grand caractère : c'était André Chénier. Frère d'un iont la muse tragique avait voulu traduire sur la scène les principes de la Révolution, et qui déjà s'engageait trop dans les voies républicaines, il n'avait point voulu sacrifier à l'amitié la plus sincère des principes plus nobles, mieux médités, qui pouvaient conserver ou plutôt rendre à la Révolution un caractère plus digne à la fois de la liberté antique et de la philosophie du xvmc siècle. L'avis le plus énergique et le plus éloquemment exprimé partait toujours de sa bouche. Ses traits fortement prononcés, sa taille athlétique sans être haute, son teint basané, ses yeux ardents, fortifiaient, illuminaient sa parole... Démosthènes n'avait pas été moins que Pindare l'objet de ses études... Chacun de nous regrettait que ce talent, plein de force et d'éclat, échauffe par une âme intrépide, ne fût pas encore appelé à la tribune. Lui seul eût pu disputer ou ravir la palme de l'éloquence à Yergniaud.
Marie-Joseph est dans le parti opposé, et les deux frères se heurtent parfois dans des conflits d'autant plus àprement acharnés que leur sincérité à tous deux est égale. Quand André a publié son article De la cause des désordres qui troublent la France et arrêtent l'établissement de la liberté. Marie-Joseph écrit au Journal de Paris pour le contredire, et André lui réplique. C'est dans ce même journal qu'André donne ses premiers ïambes, lancés contre « les Suisses de Collot-d'Herbois », ces Suisses du régiment de Chàteauvieux, qui s'étaient distingués à Nancy, en 1700, par leur indiscipline et par leurs pillages. Il s'indignait que Paris préparât un triomphe à ces tristes triomphateurs. Mais qui, à ce moment même, composait en leur honneur un « Hymne à la Liberté »? C'était Marie-Joseph Chénier. On comprend que l'irritation d'André dut faire place bientôt au découragement. Une lettre de lui (28 octobre 1792} à Brodelet, commissaire des subsistances, éclaire d'une vive lumière ses sentiments à cette époque. L'illustre poète allemand Wieland a demandé si Chénier était encore en vie et ce qu'il faisait dans la Révolution : Chénier s'étonne de cette sollicitude, car il n'a pas le bonheur de comprendre la langue allemande, et il ne connaît Wieland que de nom; mais il répond en toute sincérité :
Je suis encore en vie. Je pourrais ajouter qu'ayant fait du bien k plus d'un homme et n'ayant jamais fait de mal à qui que ce soit, je ne dois avoir couru
aucun risque, n'avoir eu rien à craindre. Mais M. Wieland, qui connaît les hommes et les révolutions, me répondrait sans doute que ce n'est pas une raison.
Ce que je fais dans la Révolution? Rien, grâce au Ciel, absolument rien. C*e?t ce que je m'étais bien promis dès le commencement, sachant déjà que le moment des révolutions n'est jamais celui des hommes droits et invariable- dans leurs principes, qui ne veulent ni mener ni suivre des partis, et qui abhorrent toute intrigue. Affligé des maux que je voyais et de ceux que je prévoyais, j'ai, dans le cours de la Révolution, publié de temps en temps des réflexions que je croyais utiles, et je n'ai point changé d'opinion. Cette franchise, qui n'a rien empêché, ne m'a valu que beaucoup de haines, de persécutions et de calomnies. Aussi suis-je bien déterminé à me tenir toujours à l'écart, ne prenant aucune part active aux affaires publiques, et me bornant, dans ma solitude, à faire pour la liberté, la tranquillité et le bunheur de la Républiqu vœux qui. à dire vrai, surpassent de beaucoup mes espéra:.
Je suis fort embarrassé pour répondre k la troisième question, ce que je fais dans le monde. Si je voulais être sincère, je répondrais comme k la question précédente, rien. Cependant, comme, aux yeux de M. Wieland, un loisir employé aux lettres et k l'étude ne saurait passer pour une oisiveté complète, je lui dirai que, me livrant tout entier aux goûts que j'ai toujours eu<, je m'attache, dan- la retraite, à une étude approfondie des lettres et des 1 . antiques, et je consacre ce qui me reste de jeunesse k me mettre en état de suivie un jour ses traces, heureux si je puis, comme lui, faire quelque honneur à ma langue, à mon pays et k moi-même.
Ces projets de retraite et d'étude durent être bientôt abandonnés. Comment rêver et travailler sous la Terreur? Ghénier s'efforce en vain de fuir l'épouvantable réalité; aux eaux de Forges, puis à Versailles, il cherche et ne trouve pas l'oubli.
O Versatile, <'< bois, >J portiques, Marbres vivant-, berceaux anliqu Par les dieux et les rois Elysée embelli, a (mii aspect, dans ma pens - a- l'herbe aride une fraie!
Cuule un peu de calme et d'oubli...
Ah ! témuin des succès du crime,
si l'homme juste et magnanime Pouvait ouvrir Sun cœur a la félicité,
Versailles, tes routes fleuries, Ton silence, fertile en belles révei s,
N'auraient que joie et volupté.
Mais souvent tes valions tranquilles,
i - sommets verts, tes irai- asties, Tout à coup à mes yeux s'enveloppent de deuil :
J'y vois errer L'ombre livide D'un peuple d'innocents qu'un tribunal perfide
Précipite dan- le cercueil.
11 n'était pas homme à se résigner et à se taire. Quand Char-
lolte Corday frappa Marat, il sentit le besoin de rendre un poétique hommage à celle que beaucoup admiraient en silence, mais n'osaient approuver en public.
La vérité se tait! dans sa bouche glacée,
Des liens de la peur sa langue embarrass
Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux !
Vivre est-il donc si doux? De quel prix est la vie,
Quand, sous un jou» honteux, la pensée asservie,
Tremblante, au fond du cœur. Be cache .1 tous les yeux ?
La Grèce, ô fille illustre! admirant ton courag
Epuiserait Paros pour placer ton image
Auprès d'Harmodius. auprès de s<:»n ami.
Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivi
Chanteraient Xémésis. la tardive <!•' -•
Qui frappe le méchant sur son trône endormi.
Les ressouvenirs de la liberté grecque, souvent conquise au prix du sang répandu, entraînent même un peu loin dans cette ode l'admirateur de l'héroïne normande : c'est la théorie même du <( tyrannicide » qu'il embrasse avec ferveur, et cette théorie a ses dangers, car on peut être toujours le tyran de quelqu'un, et qui sera juge de la légitimité du meurtre? Dans cette ode d'un stoïcisme agressif, Chénier célébrait ceux qui savent mourir. Moins d'un an après Charlotte Corday, il mourait lui-même sur l'échafaud, le 17 ventôse an II, 7 mars 1704.
A Saint-Lazare, où il fut détenu d'abord avant d'être transféré à la Conciergerie, il avait retrouvé plusieurs de ses amis, les Trudaine, qui moururent de la même mort que lui, et François de Panges, que le 9 thermidor délivra, mais qui ne survécut grfère. Il y retrouvait aussi toute une société mondaine, frivole même, dont la menace prochaine de la mort semblait plutôt exalter la fureur de jouir de la vie. Le poète des Elégies écrivit dans ce milieu son élégie dernière, la plus touchante, la seule louchante peut-être, car la mélancolie qu'on trouve parfois au fond des élégies précédentes, ce n'est guère que la lassitude de la volupté : c'est d'une mélancolie véritable, au contraire, que l'élégie de la Jeune Captive est pénétrée. Il est vrai que cette captive faillit seulement être une victime, qu'échappée à la tourmente, elle se remaria même, car elle était mariée déjà, et depuis dix ans, au duc de Fleury1.
1. Née >>n 1760, elle avait trente-quatre ans quand Chénier l'a chantée. Mme Vi-
gée, qui l'avait vue à Rome en 1 7 S'.», trace d'elle ce portrait dans ses Souvenirs :
■!-age était enchanteur, son regard brûlant; sa taille, celle qu'on donn i
\émi- et son esprit supérieur. Elle aimait les arts, et se passionnait pour les
beautés de la nature. »
Elle devint, après divorce, Mme de Montrond, mais, pour nous, elle reste Mlle de Coigny.
On dirait que la Fortune a voulu, avant de frapper André Chénier, avant qu'il eût donné toute la mesure de son génie, lui laisser au moins le temps et lui fournir les occasions de révéler, pendant ces derniers mois, tout ce qu'il y avait de tendresse à la fois et de puissance dans son àme. Ce qu'on perdait en lui, on devait le sentir mieux en lisant, d'une part, une élégie qui, par certains traits et certains tours, annonce Lamartine; d'autre part, des ïambes dont les Châtiments de Victor Hugo ne dépasseront pas l'àpreté. Mais, ici, l'élégie se mêle encore à la satire. Dans un fragment des Cyclopes littéraires, celui qui devait s'appeler lui-même le « fils d'Archiloque » parlait déjà du fier Archiloque et de ses « ïambes vengeurs ». Mais Archiloque n'eût pas écrit la Jeune Captive, et le sentiment qui rend la Jeune Captive si touchante n'est pas absent des Jambes. Ils ont besoin d'être adoucis et attendris par le regret de la vie, si naturel chez un jeune homme qui va mourir; cri de la jeunesse qui ne peut croire à la mort, cri tout païen, semble-t-il d'abord, mais aussi appel désespéré à l'éternelle justice. L'épicurien de la veille, la victime de demain, se tourne alors vers ce Dieu qu'il ne semblait pas connaître, et tout, regret et dégoût de la vie, effroi et désir de la mort, invocations à la Vertu conçue par le philosophe et au « Dieu des armées » en qui le juste, se ressouvenant qu'il est chrétien, entrevoit peut-être un vengeur, tout cela fait des Ïambes de Chénier son œuvre la plus haute, littérairement égale, moralement supérieure à ses œuvres précédentes.
Vienne, vienne la mort! que la mort me délivre!
Ainsi donc, mon coeur abattu Cède au poids de ses maux; Non. non, puissé-je vivre
Ma vie importe à la vertu :
Car l'honnête homme entin, victime de L'outrage,
Dans les cachots, près du cercueil, Relève plus ailiers >un front et son langage,
Brillants d'un généreux orgueil.
s'il esf écril aux cieux que jamais un
N'étincellera dans mes mains, Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée
Peul encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma bouche sin
Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère,
El >i les infâmes progrès,
si la risée atroce ou plus atroce injure !
L'encens de hideux scélérats Ont pénétré vos cœurs d'une large blessure.
Sauvez-moi : conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois !
sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux, barbouilleurs de lois ! ...
On a vanté souvent l'éloquence enflammée des ïambes : on a moins souvent montré ce qu'elle a et gardera nécessairement d'unique. Il ne se retrouvera plus un tel concours de circonstances et d'influences formant un tel tempérament de poète et de citoyen, une société si raffinée s'abîmant dans une crise si terrible, un épicurien jetant sa couronne de roses pour aller aux enfers « nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance »; une nature à la fois délicate et passionnée, où s'allient l'originalité de l'esprit, l'indépendance du caractère, l'énergie de Ja volonté, la hauteur de la conscience; qui passe sans effort, sinon sans regret, des contemplations désintéressées de l'art aux mêlées de la place publique; qui sait vivre avec grâce et mourir avec fierté; une àme faite pour la tendresse, et ravagée soudain par la haine, mais par une haine qu'il fait aimer, car elle ne prend pas sa source dans une rancune personnelle exaspérée, mais dans ce qu'il y a de plus général et de plus généreux dans les instincts, les sentiments, les élans dont l'àme humaine est capable. Dès lors, ce qui touche, ce n'est pas seulement la protestation du « pauvre poète », qui se sent impuissant dans le présent, mais non pas dans l'avenir, et qui résolument se substitue à la Providence indifférente : c'est l'absolue spontanéité de ce cri, car les ïambes ne sont faits que de cris, mais de cris où s'exhalent les émotions les plus diverses, les plus brusques mouvements de l'àme, ce qui en explique la forme entrecoupée et saccadée. D'autres poètes, dans la colère ou la douleur, ont fait entendre d'autres cris ; mais ils ont écrit une œuvre tantôt trop personnelle, tantôt trop littéraire. Chénier n'a eu le temps ni de préméditer ses ïambes ni de les revoir ; il n'en a même pas eu le désir. Ce n'est pas un artiste qui combine ses effets, c'est une àme qui se soulage en s'épanchant, une àme qui se plaint ou qui menace, mais toujours se livre tout entière, et dont notre regard pénètre m< me lès profondeurs troublées.
I/inflnenee d'André Chénier et l'histoire de ses poésies.
Faire l'histoire des poésies de Chénier. c'est la meilleure et peut-être la seule manière de répondre à la question si controversée : est-il le dernier des poètes classiques ou le premier des poètes modernes?
Qu'il n'ait pu exercer une influence directe et profonde sur les premiers poètes du xixc siècle, cela résulte tout d'abord d'un examen sommaire des dates et des faits. Quand Chénier mourut, il n'avait publié que deux de ses pièces, le Jeu de paume (1791) et l'Hymne aux Suisses de Chdteauvieux Journal de Paris, 15 avril 1792). A la prison de Saint-Lazare, il donna ses stances de la Jeune Captive à Millin, son compagnon de captivité, qui échappa à la mort et peu après les fit paraître dans son journal, la Décade philosophique. Quant aux ïambes, dissimulés dans les paquets de linge qu'on emportait de la prison, écrits en caractères microscopiques sur de minces bandes de papier, il restèrent, comme les manuscrits des poésies antérieures, entre les mains de M. de Chénier père jusqu'à sa mort, survenue en 1795, puis, jusqu'en 1811, furent la propriété de Mmo de Chénier et de son fils Marie-Joseph, qui ne semblent pas en avoir soupçonné le prix véritable, mais qui les laissèrent voir à Millevoye (on en trouve chez lui des réminiscences évidentes), à Chênedollé, à Joubert, enfin à Chateaubriand. Pourquoi Marie-Joseph Chénier ne songea point à se dessaisir, en faveur du public, de son dépôt précieux, et pourquoi Chateaubriand, ravi de trouver à ces vers inconnus une saveur si antique et une couleur si jeune, ne put se retenir d'en insérer quelques beaux fragments dans son Génie du christianisme, il nous semble que répondre à cette double question, c'est éclairer par avance l'esprit de l'œuvre d'André Chénier. C'est Marie-Joseph qui est vraiment le dernier des poètes classiques ou pseudo-classiques. Bien des hardiesses, bien des irrégularités prétendues, durent, sinon le choquer, au moins l'arrêter et le surprendre dans ces œuvres pour la plupart inachevées. Et c'est Chateaubriand, le précurseur des poètes modernes, qui était fait pour comprendre, pour citer avec enthousiasme certains vers où l'on dirait que déjà respire l'âme orageuse de René :
Souvent, la? d'être esclave et de boire la lie
De ce calice amer que l'on nomme la vie.
Las du mépris des sots qui -uit la pauvreté,
Je regarde la tombe, asile souhaité :
.Te souris à la mort volontaire et prochaine:
Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne;
Déjà le doux poignard qui percerait mon sein
Se présente à mes yeux et frémit sous ma main :
Et nuis mon cœur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse;
Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeu:.
Mes écrits imparfaits: car à ses propres yeux
L'homme sait se cacher d'un voile spécieux.
A quelque noir destin qu'elle soit asservie,
D'une étreinte invincible il embrasse la vie,
Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir,
Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.
Il a souffert, il souffre : aveugle d'espérance.
Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance,
Et la mort, de nos maux ce remède si doux.
Lui semble un nouveau mal. le plus cruel de tous.
D'autres fragments, d'un autre caractère, paraissaient à Chateaubriand pleins du goût de l'antiquité et « dignes de Théocrile », et il n'était plus seul à le penser : la Jeune Tarentine était révélée au public en 1801 ; une partie du Mendiant en 1816. Daunou, cependant, était devenu le dépositaire des précieux manuscrits, à la mort de Marie-Joseph. C'est lui qui, devant les deux frères survivants de Chénier, Sauveur et Constantin, remit à M. de Latouche les éléments dont il composa la fameuse édition de 1819. C'étaient, entre autres, les manuscrits àeYÂveugle, du Mendiant, de la Liberté, de l'Ode à Charlotte Corday, del' Hymne à la France, des Elégies, du poème de Y Invention et de plusieurs autres fragments; c'étaient des copies du reste.
On a beau jeu à démontrer qu'au moment où parut cette première édition de 1819, Lamartine allait donner les Médita- : que le talent de Vigny et de Hugo était déjà formé ; que par suite, et sans même parler des différences d'inspiration et d'idéal, André Chénier n'a pu, matériellement, être pour eux un modèle1 et qu'il ne doit pas être salué comme un précurseur. Observons cependant de quelle façon amis et adversaires accueillirent ce recueil encore si incomplet. Latouche lui-même,
I. Pas plu- que Lamartine, Hugo n'a rien appris de Chénier. dans les
- luquel nous savons — par son Journal des idées d'un jeune jacobite en I8i9,
-'il admira de* u expressions d'une énergique trivialité dans la grandeur .
il fut. au contraire, choque de « la bizarrerie des coupes » et de ce qu'il appelle
creusement la manie de mutiler la phrase, pour la tailler à la grecque ».
(Bnr.NKfiF.hr.. Reçue des Deux Mondes, 1er oct. 1893.)
Latouche, dont ce trésor faisait la fortune littéraire, fut comme effrayé de son bonheur : ces richesses lui semblèrent presque compromettantes, et il n'osa les étaler tout entières dans leur admirable confusion; mais il y fît un choix, assez judicieux d'ailleurs, et même çà et là il ne craignit pas de substituer du Latouche à du Chénier. On devine quel fut le sentiment des critiques classiques. Charles Loyson consacra quatre articles du Lycée français moins à applaudir à cette résurrection d'un vrai poète qu'à regretter qu'on n'eût pas fait un choix encore plus sévère dans ses poésies :
Je n'ai rien outré eu souhaitant, pour la gloire d'André Chénier, qu'on put faire rentrer dans l'oubli une moitié des écrits qui viennent d'être publiés sous son nom.
Une sorte de novateur, Népomucène Lemercier, dans la Revue encyclopédique, écrit non moins sévèrement :
Parmi quelques tableaux, précieusement finis, des esquif'-; légères, des ébauches confuses, des traits de crayon indécis; là. des incorrections nombre; ici, des beautés éparses, mais éclatantes. On bésite a prononcer sur
tant de défauts unis à tant de qualit •-...
Ce révolutionnaire de Népomucène est surtout frappé de l'audace de certaines coupes, de la brusquerie de certains enjambements; en général Chénier lui parait « agité du désir d'innover partout. » Ainsi, ceux qui se rattachaient plus ou moins étroitement à la tradition ancienne sentaient là quelque chose de nouveau. Eux-mêmes, les vrais novateurs crurent devoir faire quelques réserves. Il est curieux que Victor Hugo, alors âgé de dix-sept ans, ait fait porter les siennes précisément sur certaines libertés excessives de la versification. 11 est vrai qu'il sut admirer de plein cœur celte manière franche et large des anciens que Chénier reprenait en maître, et qu'il alla jusqu'à esquisser un parallèle entre Chénier et Lamartine : « Le premier esl romantique parmi les classiques; le second est classique parmi les romantiques1. » Cette formule, sous la plume du futur chef des romantiques, est si extraordinaire qu'elle en est amusante. Et pourtant, dans son cours de la Sorbonne, Villemain dira bientôt, en parlant du Jeune Malade : « Les vers les plus mélodieux de Lamartine ont reçu, peut-être, l'inspiration de cette poésie, et ne l'ont pas effacée. » Mais Villemain a tort, comme
1. Journal d'un jeune jacobite en 1819. — Philosophie et Littérature mêlée8,l,0i.
Victor Hugo; aucun poète n'est plus différent de Lamartine que Chénier. Sainte-Beuve le sentait et le disait dans ses Pensées de Joseph Delorme : « La poésie d'André Chénier n'a point de religion ni de mysticisme : c'est en quelque sorte le paysage dont Lamartine a fait le ciel. » Pourtant, dans son Tableau de la poésie française au seizième siècle (1828), c'est la parenté de Chénier avec l'école romantique que Sainte-Beuve s'attache à faire ressortir, et c'est dans ce dessein qu'il exagère l'originalité de la versification chez le « romantique » du xvmc siècle : • L'alexandrin à la césure variable, au libre enjambement, à la rime riche, qui fut celui de la Renaissance, celui de Molière, de Racine en ses Plaideurs, que Malherbe et Boileau avaient le tort de mal comprendre et de toujours combattre, qu'André Chénier, à la fin du dernier siècle, retrouva, avec un bonheur inouï, est le même que la jeune école affectionne et cultive. » Dans cette seule phrase tient toute une histoire de la versification en France, et dans cette histoire André Chénier occupe une place vraiment privilégiée. On tenait à l'accaparer en le couronnant. Loin de réclamer contre cette prétention, les adversaires du romantisme l'admettaient comme pleinement justifiée, et confondaient maître et disciples dans leur dédain. Baour-Lormian s'écriait dans un vers superbement ridicule :
Nous, nous datons d'Hbmère, et vous. d'André Chénier.
Pendant la plus grande partie du xixe siècle, malgré la publication de fragments nouveaux par Latouche 1829, 1830, 18331), par Sainte-Beuve (1839), par Egger 1869), l'opinion prévalut, qui faisait de Chénier un précurseur, et cette opinion a son expression dernière dans le rapport de Théophile Gautier sur l'Exposition de 1869 :
On peut dater d'André Chénier la poésie moderne. Ses vers, édités par de Latouche, fuient une vraie révélation. On sentit toute l'aridité de la versification descriptive et didactique en usage k cette époque. Un frais souffle venu de la traversa les imaginations, l'on respira avec délices ces fleurs au parfum al qui auraient trompé les abeilles de 1 Hymette. Il y avait si longtemps que les muses tenaient à leurs mains des bouquets artificiels plus secs et plus inodores que les plantes des herbiers, où jamais ne tremblait ni une larme humaine ni une perle de rosée ! Ce retour à l'antiquité, éternellementjeune, fit un nouveau printemps. L'alexandrin apprit de l'hexamètre grec la césure mobile, les variétés de coupes, les suspensions, les rejets, toute cette secrète
t. La Veillée aux Loups, de IS33, reproduit les articles publiés dans la Revue de t mars 1830.
ANDRE CHEMER 8a
harmonie et ce rythme intérieur si heureusement retrouvés par le chantre du Jeune Malade, du Mendiant et de VOarystis. Les fragments, les petites pièces inachevées surtout, semblables à «les ébauches de bas-reliefs avec des figures presque terminées et d'autres seulement dégrossies par le ciseau, donnèrent d'excellentes leçons en laissant voir à nu le travail et l'art du poète. A son apparition, toute la fausse poésie se décolora, se fana et tomba en poussière. L'ombre se fit rapidement sur des noms rayonnants naguère, et les yeux se tournèrent vers l'aurore qui se levait.
Une opinion nouvelle commença de se former lorsque eut paru, en 1872, l'édition de Becq de Fouquières (i vol., Charpentier), plus complète et surtout plus critique que l'édition donnée plus d'un demi-siècle auparavant par Latouche. L'édition de 1872 l fut remaniée et augmentée eu 1881, aussitôt après la publication d'une édition plus complète encore, mais aussi plus confuse, d'un petit-neveu du poète, Gabriel de Ghénier (Lemerre, 3 vol.). Celle-ci, qui apportait un grand nombre de fragments nouveaux, mais les versait pèle-mèle, eut du moins cet heureux etfet démettre en lumière les aspects divers, presque opposés, du génie et du caractère de Chénier. On vit, dès lors, beaucoup plus clairement par où il se rattachait à son siècle, et, comme il arrive d'ordinaire, après avoir exagéré son originalité, on fut tenté de la méconnaître. Il ne fut plus le précurseur du romantisme; il fut le dernier des classiques2, un épicurien du xvm*- siècle, artiste à la manière des artistes de ce temps, plus naturel qu'eux seulement et plus, rapproché qu'eux du vrai3. Sur un point il semblait qu'André Chénier eût cause gagnée. Caro, qui n'aimait guère les romantiques, en s'efforçant de séparer d'eux, pour tout le reste, le poète des Idylles, accordait qu'ils pouvaient lui être redevables de certaines innovations dans la forme.
Le rapprochement d'André Ghénier et des romantiques doil s'en tenir circonstances matérielles de coupes et d'enjambements. Pour tout le reste, pour les procédés du style, pour le genre d'imagination dans lV.xpi pour le dessin et la couleur de la langue, André Chénier n'annonce rien de semblable ou d'analogue à l'école future; il a son originalité bien Iran
I . L'édition de 1872 réunissait les Œuvres en prose aux Poésies, éditées dès I 862.
1. Façuet, Dix- Huitième Siècle. — M. Faguet écrit, d'ailleurs, très justement : - Maigre un certain nombre d'infdtrations de son esprit à travers la pensée de notre siècle, Chi-nier. en notr*- temps comme au sien, reste un peu isolé, il *'st un phénomène curieux de déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que prosaïque, classique et connu seulement à l'époque romantique, admiré par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins, par ce patronage, il arrive à nous souvent mal compris, ec plus souvent mal classé. »