C. de Litt. — J.-J. Roussbai
Le « Contrat social» (l^GS).— La publication de Va Einflc» ; la fuite. — Les « Lettres de la montagne » (1764).
Le Contrat social fut vendu au libraire hollandais Marc-Michel Rey l'année même où parut la Nouvelle Héloïsc; mais les origines en sont lointaines. Dans son Avertissement, Rousseau dit que son livre est extrait d'un ouvrage plus étendu, abandonné depuis longtemps. Dans une lettre à Moultou, datée du 18 janvier 1761, il nous apprend que cet autre grand ouvrage, les Institutions politiques, avait été entrepris dix ans auparavant, c'est-à-dire entre les deux discours qui fondèrent sa réputation, et nous avons vu que le Discours sur l'inégalité en était comme la préface. Mais il y avait songé dès son passage à l'ambassade de Venise. C'est vers 1759 qu'il aurait détruit la plus grande partie de son manuscrit, peut-être sous l'influence des Luxembourg. M. Alexis Bertrand a cru en retrouver d'importants fragments dans un manuscrit légué en 1884 à la bibliothèque de Genève1 et qui doit remonter à l'année 1756 : ce serait la rédaction primitive du Contrat.
En tout cas, il y a longtemps que ces questions graves préoccupent Rousseau. Il aime à remonter aux origines des choses, et ce n'est pas seulement pour l'amer plaisir de comparer le passé au présent, c'est par goût et par besoin de philosophe systématique. Bien qu'il n'ait pas reçu une éducation classique, il a lu, un peu à tort et à travers, les anciens, et il aime à généraliser comme eux. Il connaît les erreurs de Platon, mais il cite plus d'une fois, avec admiration, sa République. Les souvenirs de l'antiquité abondent dans toutes ses œuvres, mais surtout dans le Contrat, où ils l'empêchent trop souvent de voir les réalités modernes. C'est à travers Plutarque surtout qu'ils lui reviennent; ce PJutarque, si cher à son enfance, demeure cher à sa vieillesse, et ce qu'il y a de romanesque dans
1. M. Drevfus-Brisac a donné ces fra?ment> dans son édition du Contrat. D'après M. Bertrand, ce manuscrit prouve que Rousseau n'a jamais cru réellement à L'état île nature antérieur à la constitution d^s sociétés : ce ne serait dans son <>sp'it qu'une >imple hypoihese, commode pour expliquer comment un a contrat • est devenu ne< essaire. Ce contrat n'aurait pas plus de lealité historique à ses yeux, mais la forme lontractuell^ serait l'idéal vers lequel tendent les sociétés. Enfin Uousseau, loin de prétendre imposer une religion civile, avait dessein de plaider la. cause de la tolérance, mais en prévenant l'accusation d'athéisme.
J.-J. ROUSSEAU m
l'histoire écrite par ce moraliste, n'était pas pour lui déplaire. Il se fit donc lui-même une idée plus haute qu'exacte de la vertu antique, du citoyen de Sparte ou de Home, de la législation d'un Lycurgue ou d'un Numa. Il rêva d'États pleinement libres sous la seule autorité de la loi, ou de dictateurs armés d'un pouvoir absolu pour procurer le salut public. Il lut aussi et mit à profit la République de Bodin, livre de doctrine plus que de pratique. Il n'ignora pas les écrivains étrangers, les- Anglais surtout : Hobbes, qu'il combattit; Locke, à qui peutêtre il prit, mais en la transformant, l'idée d'un contrat primitif. Dans le pays même où il habitait et dans le temps où il vivait, les esprits devenaient moins rares qui creusaient ou effleuraient les problèmes sociaux et politiques. L'ouvrage célèbre de d'Argenson ne parut qu'en 1764, mais circulait déjà en manuscrit. Rousseau n'aura garde de l'oublier dans ses notes. Il s'était chargé, en I75G, de publier et de commenter les œuvres de l'abbé de Saint-Pierre, à la prière de Mme Dupin, chez qui il l'avait connu, et il écrivit en particulier sur l'ouvrage de la Paix perpétuelle des remarques développées, qui nous sont parvenues. Il explique dans ses Confessions pourquoi il abandonna celte entreprise.
Je me confirmai, par ses écrits de morale, dans l'idée que m'avaient donnée quelques lettres de lui, que Mmc de Créqui m'avait montrées, qu'il avait beaucoup plus d'esprit que je n'avais cru; mais l'examen appi de ses ouvrages de politique ne me montra que des vues superficielles, des projets utiles, mais impraticables, par l'idée dont fauteur n'a jamais pu sortir, que les hommes se conduisaient par leurs lumières, plutôt que par leurpassions. La haute opinion qu'il avait des connaissances modernes lui avait fait adopter ce faux principe de la raison perfectionnée, base de tous les établissements qu'il proposait, et source de tous ses sophismes politiques. Cet homme rare, l'honneur de son siècle et de son espèce, et le seul peut-être, depuis l'existence du genre humain, qui n'eût d'autre passion que celle de la raison, ne fit cependant que marcher d'erreur en erreur dans tous ses systèmes, pour avoir voulu re.idre les hommes semblables à lui, au lieu de les prendre tels qu'ds sont, et qu'ils continueront d'être. Il n'a travaillé qur pour des êtres imaginaires, en pensant travailler pour ses contemporains.
Il réfléchit, d'ailleurs, que toutes ces idées, inégalement justes, mais également hardies, et qui avaient paru inoffensives sous la plume de l'abbé, le paraîtraient moins sous la sienne, à lui, étranger,. et citoyen d'une république.
L'abbé de Saint-Pierre lui semblait être trop idéaliste; M tesquieu lui semble l'être trop peu. Rousseau et Montesquieu, ce sont deux grands esprits de familles très différentes. Si
Montesquieu s'élève aux idées générales, et même, dans les premières pages de l'Esprit des lois, semble annoncer un livre tout philosophique, il quitte bientôt l'a priori pour l'étude des faits, redevient historien, et le demeure, alors même qu'il parait le plus résolument philosophe, car les lois qu'il établit sont des observations généralisées. Il prend les diverses formes du gouvernement comme constituées et comme se fortifiant ou s'atfaiblissant dans certaines conditions vitales précises, qu'il définit; mais il ne s'inquiète pas de savoir ce que c'est que le gouvernement pris en soi, quelle en est l'origine et quelle en est l'essence, car c'est jusqu'à l'essence que Rousseau cartésien veut pénétrer, et cette essence, il la trouve dans le contrat. Aussi Montesquieu est -il le chef de l'école constitutionnelle, et Rousseau le chef de l'école radicale.
Si pourtant, comme on le fait parfois, on ne voulait voir dans le Contrat social que les formules d'une philosophie politique tout idéale et absolue, il conviendrait de rappeler deux choses : la première, c'est que, de son propre aveu, Rousseau avait surtout en vue la constitution de Genève; la seconde, c'est qu'ici et en d'autres écrits il admet des accommodements avec la rigueur de la doctrine. Nous définissons d'abord cette doctrine, que Rousseau a pris soin de résumer au Ve livre de VÊmile, et dans une des Lettres écrites de la montagne. C'est cette dernière analyse que nous lui empruntons pour le fond, en la simplifiant et l'abrégeant çà et là.
Ce qui constitue l'unité de l'État, c'est l'union de ses membres. Cette union nait elle-même de l'obligation qui les lie. Mais quel est le fondement de cette obligation? C'est le libre contrat qui les a associés les uns aux autres. Le pacte social est un pacte d'une espèce particulière, par lequel chacun s'engage envers tous, d'où s'ensuit l'engagement réciproque de tous envers chacun. Absolu par sa nature, sans condition ni réserve, ce pacte ne peut toutefois être injuste ni susceptible d'abus, puisqu'il n'est pas possible que le corps se veuille nuire à lui-même, tant que le tout ne veut que pour tous. Il lie les contractants sans les assujettir à personne, en leur donnant leur seule volonté pour règle. La volonté de tous est donc la règle suprême, personnifiée dans le souverain, c'est-à-dire dans la collectivité de tous les membres du corps. Par suite, cette souveraineté est individuelle et inaliénable. Le souverain ac;it par la loi, déclaration publique et solennelle de la volonté générale sur°un objet d'intérêt commun, car la loi cesserait d'être légitime -si l'objet n'en importait à tous. Pour appliquer aux cas particuliers les prescriptions générales de la loi, le pouvoir législatif, qui est le souverain, a besoin d'un pouvoir exécutif, qui sera le gouvernement, corps intermédiaire chargé de l'exécution des lois et du maintien de la liberté. C'est de l'effet combiné du concours ou du conflit de ces deux pouvoirs que résulte le jeu de toute la machine. Quand le gouvernement, qui tend à se fortifier, l'emporte
sur la souveraineté, qui tend à s'affaiblir. l'État est détruit. Avant cette destruction, le gouvernement peut passer par trois formes principales, démocratie, aristocratie, monarchie, entre lesquelles il faut préférer celle qui tient le milieu entre les deux extrêmes; mais si le meilleur des gouvernements est le gouvernement aristocratique, la souveraineté aristocratique est la pire des souverainetés. On examine ensuite comment le gouvernement dégénère, par quels moyens peut être retardée la destruction du corps politique, quelle est la police la plus favorable à la bonne constitution de l'État i" par voie de comparaison avec le meilleur gouvernement qui ait jamais existé, savoir celui de Rome »), enfin de quelle manière la religion peut et doit entrer comme partie constitutive dans la composition du corps politique.
Que peu t— il y avoir de particulier à Genève dans ce portrait de l'État modèle? Rousseau le dit assez nettement dans celte même lettre , où il s'adresse aux Genevois : c'est « trait pour trait » l'image de leur république. « J'ai pris votre constitution, que je trouvais belle, pour modèle des institutions politiques. » Cette constitution n'est pas parfaite cependant; on trouvera donc encore dans ce livre l'indication des préservatifs utiles contre les dangers qu'elle peut courir. Et il manifeste un étonnement douloureux de voir si mal accueilli par ses concitoyens un livre qui leur était destiné. Deux ans avant (30 mai 1762), il écrivait à son ami Moultou que pas un libraire genevois n'avait consenti à débiter son livre, et il ajoutait : « 11 est vrai que l'entrée de ce livre vient d'être défendue en France; mais c'est précisément pour cela qu'il devait être bien reçu dans Genève, car même j'y préfère hautement l'aristocratie à tout autre gouvernement. » L'éloge qu'il fait de l'aristocratie ne s'explique guère, en eifet, que s'il a devant les yeux la république aristocratique de Genève. 11 distingue trois sortes d'aristocratie : naturelle, élective, héréditaire. La première, qui fut le gouvernement des premières sociétés, soumises à l'autorité des pères de famille, ne convient qu'aux peuples simples; la deuxième est le meilleur gouvernement, car « c'est l'ordre le meilleur et le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on est sur qu'ils la gouverneront pour son profit, et non pour le leur » ; la troisième mène insensiblement à une oligarchie despotique. Or, le gouverne ment de Genève était une aristocratie élective, mais qui tendait à devenir une oligarchie, par la prépondérance abusive que s'attribuait le Petit Conseil. Ainsi Rousseau, en louant l'aristocratie élective, marquait ce qu'était dans son fond le gouvernement de Genève, ce qu'il devait èlre, mais non pas exactement ce qu'il était en fait. En signalant le danger d'une corruption déjà
commencée du principe purement électif, il offrait le remède, qui était une sorte de plébiscite périodique. Par là, il apportait une fois de plus son appui au par ti qui, dans Genève, réclamait des réunions plus fréquentes du Grand Conseil, c'està-dire de l'ensemble des citoyens; par là, le Contrat social se relie, d'une part au biscours sur C inégalité, de l'autre aux Lettres écrites de la montagne. Au reste, qu'il parle d'aristocratie ou de démocratie, il suppose toujours un État très petit où le peuple soit facile à rassembler, une grande simplicité de mœurs, beaucoup d'égalité dans les rangs et les fortunes, peu ou point de luxe, c'est-à-dire précisément des conditions qui sont celles de la « parvulissime république », comme disait Voltaire.
Si large qu'on fasse dans le Contrat social la part du gouvernement de Genève, la part de ce qu'on peut appeler la géométrie politique, c'est-à-dire de l'absolu, reste considérable encore. Mais on ne distingue pas assez deux hommes en Rousseau : le théoricien qui poursuit l'idéal, et le politique qui observe plus qu'on ne croit les gouvernements divers, capable d'y accommoder ses dogmes assouplis, de se corriger, de se contredire.
Ce qui tout d'abord parait dominer, et de beaucoup, c'est l'absolu des formules vraiment métaphysiques et la rigidité d'un système fondé sur une double hypothèse qui est donnée comme une double certitude : l'état de nature précédant la constitution des sociétés et la rendant nécessaire, l'état social résultant d'un pacte librement consenti à son origine, mais plus ou moins faussé par la suite dans son esprit et ses conséquences. En vertu de ce pacte, chaque individu abdique ses droits en faveur de L'Étal, être collectif qui représente la somme des droits individuels et des volontés particulières. Voilà qui nous arrête, car nous n'attendions pas de Rousseau qu'il s'appliquât à établir et à justifier la suprématie de l'État sur l'individu. Le début célèbre : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers, » annonçait tout autre chose, et, d'ailleurs, était en accord parfait avec l'œuvre entière de Rousseau, '-i foncièrement individualiste. MM. Janet et Kaguet ont mis en relief ce qu'il y a de contradictoire à prétendre, partout ailleurs, affranchir l'individu du joug social, et à exiger, ici, l'aliénation totale de chacun à tous. Il ne peut être question, dit Rousseau, que d'une aliénation partielle de tout cela dont l'usage importe au salut de la communauté, c'est-à-dire au
bien de tous; et comme le bien de tous est assuré par le sacrifice de tous, les droits de chacun, loin d'être anéantis, sont fortifiés par cette mise en commun. Que parle-l-on de tyrannie? et qui serait le tyran? Le souverain? Mais le souverain, ici, ce n*est personne, et c'est tout le monde. Imagine-t-on tout le monde opprimant tout le monde? En aliénant ma liberté, je ne la perds pas, puisque, dépendant du souverain comme sujet, je suis moi-même portion du souverain. S'obéir à soi-même, ce n'est pas être esclave.
Les intentions de Rousseau sont hors de doute : il n'a pas voulu préparer des esclaves. Dans une page éloquente, il montre que, même sous le despotisme, le citoyen ne peut pas, quand il le voudrait, aliéner entièrement sa liberté, ni, à plus forte raison, celle de ses enfants. Quels droits pourtant laisset-il à l'individu? Ceux dont l'État n'aura pas besoin. Et qui jugera quels sont ceux-là? L'État. C'est l'État qui décidera jusqu'où doivent aller les sacrifices du citoyen, et par cela même qu'il est État, il sera tenté de tout demander ou de tout prendre. Mais les citoyens réagiront, et, comme ils sont le souverain, ils ressaisiront leurs droits? Oui, s'ils ont gardé la souveraineté et si, pendant qu'ils croient rester maîtres d'eux-mêmes, ils ne se sont pas donné un maître. Mais ils ne se ressaisiront «pie s'ils sont majorité. Et la liberté des minorités, que devienttlle? Où sera leur droit, ou, plus généralement, où sera le droit, ce droit antérieur et supérieur à toutes les conventions humaines, à toutes les volontés du plus grand nombre, ce droit qui n'en est pas moins sacré pour n'être que le droit d'un seul? Dans le système de Rousseau, il n'y a pas de différence entre le droit et la volonté populaire, et l'on est réduit à espérer que la majorité n'abusera pas de son pouvoir au détriment de la minorité. Mais la minorité, dans la plupart des cas, aura ses représentants qui plaideront sa cause? Non : « La souveraineté ne peut être représentée, ne pouvant être aliénée1; » les élus du peuple ne seront donc pas ses représentants, mais ses commissaires toujours révocables; ils ne pourront rien conclure définitivement; toute loi que le peuple en personne n'aura pas ratifiée sera nulle. L'omnipotence de l'État tempérée par des plébiscites, c'est donc à cela qu'aboutit hgrand effort de Rousseau pour donner aux citoyens la liberté sous la loi.