Lettres à son frère, août 1670. et à M. Maneeau
2. Fénelon n'est pas le directeur de conscience en titre de M"' de Maintenon ; mais, à cette époque, celle-ci estime fort et sa personne et ses lettres de direction : « Elles sont d'une pratique continuelle, écrivait-elle à Mme de Fontaine, en 1689. Elles inspirent une dévotion libre, douce, paisible, droite, et il est impossible que ce ne soit la véritable. » — On remarquera, dans l'espèce de consultation morale de Fénelon. le mot si fin sur le plaisir de soutenir sa prospérité avec modération. Gelfroy a dit finement aussi, mais en appuyant davantage : « Si nous avons bien compris son caractère, elle eut ce qu'on pourrait appeler l'orgueil ou l'ostentation de la modération. Ce voile transparent qui ne trompait personne, cette énigme dont tout le monde savait le mot. lui plut. C'était une situation unique : « Il n'y en a jamais eu. il n'y en aura jamais de semblable, » disait-elle quelquefois. Vertu ou raffinement d'amour-propre, qui peut dire en quelle mesure? File le voulait ainsi, et détruisit toutes les preuves directes qui eussent pu se trouver dans ses papiers, toute sa correspondance avec le roi. »
ni plus mauvaise qu'an sémeal d'une -
isqu'aa vif,
l'estime
lOHtctùr
eur an-
\ is ai parlé ?i souvent p-t encore un'1 id<
c aller à Dieu de tout votre cœur, mais non par la ■ . au contra re et de la présence de 1 s soutient; - mail à
ire propre vertu vous jellera.
Ion a deviné, Mm0 de Maintenon ne fait pas difficulté de l'avouer, de le proclamer. Voici d'abord l'aveu directeur de conscience : « J'ai un désir de plaire et d'être estimée qui m».' met soi - les contre toutes mes sa 'iis1. »
toi la déclaration tr»:-s peu voilée qu'elle faisait dix-neuf ans après aux dames et aux demoiselles de Saint-Cyr : i II n'y a rien que je n'eusse été capable de faire et de souffrir pour faire dire du bien de moi. Je me contraignais beaucoup, mais cela ne me coûtait rien pourvu que j'eusse une belle réputation : c'était là ma folie. Je ne me souciais point de richesses, .j'étais élevée de cent piques au-dessus de l'intérêt, mais je voulais de l'honneur. » Oui, celte personne « péti
d'amour-propre » le mot esl encore d'elle) « avait
singulièrement distinguée et admirée de ceux auprès de qui elle vivait, quels qu'ils, fussent. Sa grande coquetterie est là : « Dquetterie d'esprit; en avançant, ce fut une ambition et une carrière ». Sainte-B Cette soif de considération vient évidemment d'un orgueil caché qui s'enveloppe en vain de modestie. Même lorsqu'elle n'est encore M310 Scarron, c'est son orgueil, M:a- d - l'atteste3, qui se révolte à la pensée qu'elle est à Mme de Montespan : ■ Elle n'ai\ it : elle veut bien être au père, mais pas
et orgueil n'a rien de la vanité vulgaire. Il ne ofond nullement, en particulier, avec L'orgueil de caste, lîien qu'elle se déclare engouée de l'antiquité de sa maison, d Jaigne pas d'étudié - léalogies plus ou moins com-
me; - jinv. 1680 : « J'ai m
■ . ■ les. a
plaisantes1, bien qu'elle regarde l'incivilité chez les bourgeois comme « une suite infaillible de la basse naissance1 », elle sait et dit, cela devant des jeunes filles nobles, que la noblesse n'est rien sans le mérite. « Au nom de Dieu, mes chères enfants. ne soyez pas si fières ni si hautes; ne comptez pour rien votre noblesse, n'en parlez jamais. A quoi vous servirait-elle, si vous n'aviez point de vertu? n'est-ce pas elle qui fait la vraie noblesse? la vertu n'est-elle pas son origine?... Mettez- vous bien dans l'esprit, une fois pour toutes, que la noblesse n'est rien sans mérite, et que c'est au mérite que l'on doit l'honneur, l'estime et le respect, en qui que ce soit qu'il se trouve2. » Molière et Boileau ne parlaient pas autrement. C'est à une grandeur plus réelle qu'elle attache son ambition, et cette ambition fut satisfaite au delà même sans doute de ses espérances. Alors même pourtant qu'elle eut fait cette étonnante fortune à demi royale, elle ne s'y reposa pas, comme toute autre l'eût fait; elle semblait aspirer à monter encore plus haut, et donnait lieu à son frère de s'écrier plaisamment : « Vous avez donc juré d'épouser Dieu le père? » Elle ne s'était pas tracé à l'avance le plan d'une vie de plus en plus éclatante : si elle a aidé parfois les circonstances, elle a été parfois aussi surprise par elles. Mais il y a quelque chose qui est plus difficile que s'élever très haut, c'est se maintenir sans défaillance à la hauteur où l'on est monté. L'idéal de Mme de Maintenon a pu et a dû changer selon les étals très divers qu'elle a traversés; cet idéal modeste, mais invariable, être considérée, elle l'a toujours eu devant les yeux : être considérée d'abord du groupe bruvant des amis de Scarron, peu enclins au respect ; être considérée ensuite de la société polie, qui n'eût pas ouvert ses rangs aune aventurière; être considérée enfin de la cour, de la France entière, et cette dernière épreuve, on l'avouera, n'était pas la moins redoutable. Comment, ici, mériter, imposer l'estime? En se montrant supérieure à la grandeur même de la situation qui fait l'étonnement de tous. De là cette modération ou, si l'on veut, cette modestie, qui laissait subsister l'orgueil, mais tout au fond de l'âme. Si l'on peut se hasarder à juger ces âmes secrètes, celte sorte de modestie semble n'avoir été que la forme prudente d'un orgueil intelligent. Seulement, passée en habitude, elle se transformera, pour ainsi dire, en nature.
i. Lettres à Mme de Villette, H nov. IGTo, et à d'Aubigné, 8 mai 1685. ■1. Lettre à d'Aubigaé, 28 février loT^.
Ine oondoile ainsi ordonnée, si puissant qu'< o soil le res-
ssant, une perpétuelle surveillance
s - qth 1 i il.- chose d'un peu froidement
- n qu'on sait ou qu'on croit infaillible.
ne voit pas les combats in1 - les victoires chère*
qu'on voit, c'esl I i gi ande paix
♦lu il' i -ut de L'effort heureux, mais
prix? Et l'on dil que M de Haintenon
si viai, d'ailleurs, de ce qu'elle dit el de ce qu'elle fait. Ce qu'elle eût été, si elle n'eût pas voulu être s . qui se fait admirer, il est assez oiseux de le conjecturer. Elle I e est pour nous le jugement qu'au-
cune passion d - sens pratique qu'aucun hasard ne dé-
De parti pris, elle écarte de son chemin tontes les fantaisies et toutes les superfluités attirantes : « Je hais tout ce qui est inutile... Je hais bien ce qui n'est bon à rien1, » Ce positivisme est un peu sec. Faut-il partager, toutefois, contre cette " aventurière solennelle», L'indignation de M. Alexandre Dumas tils. qui s'écrie : < Ah! la maîtresse coquine, froide, immplacable, avant un balancier à la place du cœur- ? Sainte-Beuve dit avec plus de mesure: « il n'y eut pas un moment d'abandon de cœur dans toute la vie de Mlue de Maintenon : là est le secret de l'espèce de froideur qu'elle inspire. Elle est le contraire d'une nature sympathique.»
Est-elle insensible?^ J'ai, dit-elle, le cœnr tendre et sensible pour ce que j'aime3. » Sa correspondance fournit quelques preuves qu'elle n'a pas aimé le seul duc du Maine et Saintîle qu'avec tendresse et reconnaissance des Vilrai lui onl servi autrefois de parents. La mort du maréchal d'Albret lui donne ■ une tristesse mortelle ». Les maladies du roi lui déchirent le cœur. Quand la duchesse de Bourg
son premier enfant, le duc de Bretagne, celle qu'elle ap-
ite » écrit: « Dieu me fait la L'ràce de ne pas
i et de vouloir ce qu'il veut, quoi qu'il m'en coûte, et
qu'il me prenne en cette occasion par le faible de mon co±ur ;. »
Elle aiii. ûmée, el no trouve partout que le respect:
quand la charmante M: ° de Dangean se hasarde à l'aimer et
I. î. ttres 1 M. de Villette, 3 avril 1874, el an duc dUarcourt, 16 ami r
Brinon, avril
aie lui dire, elle est ravie1. Les lettres vraiment tendres sont rares clans sa correspondance; mais il semble, du moins, qu'elle ait connu et goûté le sentiment de l'amitié dans ce qu'il a de délicat et même de vif. « Je trouve, écrit-elle, quand nous perdons nos amis, qu'il est plus doux de penser qu'on les suivra, que de penser qu'on vivra sans eux2. ■» Saint-Simon, qui la traite si durement, reconnaît qu'elle resta toujours fidèle à ses anciens amis. 11 faudrait faire une exception peut-être pour Fénelon, qui n'est pas des plus anciens, il est vrai. On sait comment, selon l'expression de Fénelon lui-même, le cœur de Mme de Maintenon se resserra peu à peu pour lui à mesure que la disgrâce des défenseurs du quiélisme sembla plus assurée. Plus tard, quand Fénelon mourut, c'est sur le ton d'une sèche indifférence qu'elle mentionna sa mort : « Je suis fâchée de la mort de M. de Cambrai : c'est un ami que j'avais perdu par le quiétisme, mais on prétend qu'il aurait pu faire du bien dans le concile (à la Chétardie, curédeSaint-Sulpice). » M. E.de Broglie, qui cite cette lettre, ajoute qu'il est impossible d'être moins sensible et de donner une plus pauvre idée de son cœur. Mais il ne faut pas demander à Mme de Maintenon d'aimer ceux que Louis XIV n'aimait pas, et Louis XIV n'aimait pas Fénelon. Elle manifeste dans ses lettres sa surprise de l'obstination que met Fénelon à défendre Mme Guvon , leur amie commune. Pour elle, elle était trop raisonnable pour être obstinée de cette façon. Son amour de la règle et de Tordre lui interdisait de rester longtemps attachée à ceux que le sentiment inspirait et parfois égarait.
N'ayant guère été fille, n'ayant jamais été mère, elle n'avait point connu les joies de la vie de famille. Très peu épouse, car elle n'était qu'une enfant quand elle s'unit sans amour à un malade, et, quand Louis XIV l'éleva jusqu'à lui, elle touchait à< la cinquantaine, elle n'avait pu, dans son isolement et sa pauvreté, se fier qu'à de rares amis, et, dans son élévation, elle était condamnée à ne s'en plus faire de nouveaux ou à se défier de ceux qui s'offraient. Comment s'étonner d'une certaine tristesse répandue sur tout ce qu'elle écrit? Et pourtant en cela même elle garde sa modération habituelle, et cette tristesse est tempérée par une sorte de sérénité résignée, qui, lorsqu'elle s'éclaire d'un demi-sourire, ressemble quelquefois à de la
1. Lettre à Mme de Dangeau, 14 août 1698 : « On me respecte trop présentement pour m'aimer. »