‹ Cours de littérature (volume 3)Chapitre 213 sur 228 · SES.-! :;S · texte numérisé non relu

SES.-! :;S

C'est de la philosophie plus que de la critique; c'est aussi, vers la fin, de l'utopie : Fénelonne se souvient plus ici duGorgias, mais de la République, et les chimères naïvement vertueuses du télémaque revivent en de telles pages dont on ne sait s'il faut admirer l'élévation ou railler la candeur. Mais on ne sourit que par intervalles, et la pensée se maintient d'ordinaire à une telle hauteur qu'on croit lire un Platon chrétien. 11 est vrai que Platon, dans le Gorgias, semble parfois nier qu'il y ail un art de la rhétorique; mais le Gorgias est avant tout un dialogue de réfutation et de polémique, une protestation contre la rhétorique des sophistes. Est-ce à dire qu'on n'en puisse dégager aucune loi générale de l'éloquence? Mais qu'est-ce que le Gorgias, sinon un examen de la rhétorique, considérée dans ses rapports avec la science, la morale, la politique et la religion? Longtemps après Platon, Pascal affirmera de même qu'on ne peut réunir en système rigoureux les dilférents moyens de persuader, ce qui ne l'empêchera pas d'en énumérer quelquesuns, et de croire a l'existence d'un art de la parole. Comme Pascal, Socrate raillera seulement l'éloquence « qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots »; comme Pascal, il aurait pu écrire : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence. » Mais, plus que l'auteur des Pensées, il croyait à l'eftîcacité d'une théorie de l'art oratoire. Seulement, cette théorie était tout idéale. Ce que Platon opposait à la rhétorique, non seulement telle qu'elle était enseignée par les sophistes, mais telle qu'elle est praticable dans la réalité, c'est bien une rhétorique idéale, fondée sur la dialectique, sur l'étude de la vérité et du cœur humain, la rhétorique du philosophe, qui l'emploie dans sa prédication morale et qui en userait peut-être dans le gouvernement de la société, si le bonheur des hommes voulait qu'il en fût chargé. Cette rhétorique apparaît plus clairement dans le Phèdre, où la discussion n'occupe qu'une place secondaire. Le Gorgias donne la méthode pratique, le Phèdre donne des définitions et des lois: point d'art de la parole sans la possession de la vérité, c'est-à-dire de la philosophie. Si la rhétorique est « l'art de conduire les âmes », Périclèsla connut à fond, lui qui, disciple d'Anaxagore, apprit à connaître l'àme et à l'amener à la vertu par la persuasion des sages discours. Il n'y a de vraiment sérieux que les discours dialectiques, prononcés pour l'instruction des auditeurs, écrits dans leurs âmes, ayant pour sujet le juste, le beau et le bon.

Qu'on lise le Projet de rhétorique, après avoir relu ces Dialo-

ut de rue n'a pas chai g ment en ce qui concerne le bu( de L'éloquem ui homme

de bien et philosophe^ artisan de mérité et de vertu . mais en

ce qui au-si la méthode.

Il remonte d'abord au premier principe ?ur la matière qu'il veut débrouil-

point de vue, il le tourne et le rel pour y accoutumer se* auditeurs lea ni' 'in- pénétrants : il descend jusqu'aux m enchaînement court el laque vérité

: t au tout : elle prépare, elle amène, elle appuie are vérité qui a . ira.

Fénelon et BtifTon.

Mais celte théorie est aussi, semble-l-il, celle de Buffon. Les deux ouvrages de Fénelon el de Buffon sont, à proprement parier, des ouvrages académiques: ils sont «lu moins, tous deuï, destinés à l'Académie; mais dans un discours où la convention et la tradition dés solennités académiques tiennent ment une .-i lai - , Buffon se sentait moins libre que

Fénelon dans une lettre-traité, ou il pouvait s'étendre et s'épancher a l'aise. Par suite, certains passages du discours académique de Butfon sonnent faux et sentent la déclamation; au contraire, l'accent de Fénelon, presque partout, est sincèrement ému ; son enthousiasme pour les anciens n'est pas de commande. Pourtant, si Buffon ça et là s'échauffe à froid et accab! collègues d'éloges outrés, Fénelon, ?ers la (in de sa lettre, manque de franchise, déploie une habileté infinie pour éluder la question véritable, s'efforce de contenter également les partisans des anciens et ceux des modem - trtout au point de vue de la composition que Fénelon l'emporte sur Buffon; il était naturel que la Lettre à < eût l'avantage de la 1 ■'•de l'ampleur; mais dans un cadre étroit, le discours iffoo eût pu être plu- harmonieux. Tandis que les divisions / - Lus as, sont très nettes, on cherche : -uver dans la suite rs le développement le la division indiquée d'aboi : I. style est l'ordre mouvement qu'on met dans ses j

d us le style pi melon. Il •• 1 out le dis si un; il se

réduit à une seule proposition mise au plus grand jour par des tours variés »; et Buffon : « Tout sujet est un, et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. » — « Un ouvrage n'a un véritable ordre, dit Fénelon, que quand on ne peut en déplacer aucune partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout... Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne possède pas assez sa matière. » — « Pour bien écrire, dit Buffon, il faut posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement Tordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue dont chaque point représente une idée. » Les pensées et parfois les expressions sont identiques. On peut juger seulement que la théorie de l'ordre a plus de majesté chez Buffon. Fénelon dit bien avec l'accent le plus sincère : « Quiconque ne sent pas la beauté et la force de cette unité et de cet ordre n'a encore rien vu au grand jour; il n'a vu que des ombres dans la caverne de Platon... L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit. » Mais l'image par laquelle il éclaire sa pensée manque tout au moins de largeur : « Cette unité de dessein fait qu'on voit d'un seul coup d'œil l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand toutes les rues sont droites, égales et en symétrie. » Combien plus haute et aussi plus juste est la comparaison que Buffon emprunte au spectacle de la nature ! En revanche, Fénelon accorde au « mouvement » une attention moins dédaigneuse. S'appuyant sur l'opinion de Platon et de Cicéron, il affirme que « toute la force de la parole ne doit tendre qu'à mouvoir les ressorts cachés que la nature a mis dans le cœur des hommes... Tout discours qui vous laissera froid, qui ne fera qu'amuser votre esprit, et qui ne remuera pas vos entrailles, votre cœur, quelque beau qu'il paraisse, ne sera point éloquent. » — « Il ne suffît pas, répétera Buffon, de frapper l'oreille et d'occuper les yeux ; il faut agir sur l'àme et toucher le cœur en parlant à l'esprit. » Mais Buffon oubliera vite le cœur pour ne songer qu'à l'esprit; Fénelon sait mieux que « la passion est comme l'àme de la parole ».

S'inspirant, au fond, des mêmes idées, ils professent le même dédain pour tout style qui ne réalise pas à la fois Tordre et le mouvement, qui ne parle pas à l'intelligence en touchant le cœur, pour les auteurs qui veulent avoir trop d'esprit et mettre partout des traits saillants. Avec quelle ironie Buffon parle de « ces étincelles qu'on ne tire que par force en choquant les C. de Litt. — fénelon [Lettr. à PAcad. . 3

COURS i'E LITTÉRATURE

itres, et qui ne nous éblouissent dant instants que pour noua laisser ensuite; dans

nelon avait écrit : Tant d'éclairs rche une Lumière douce qui soulage mes faibles s ' l celle lumière touj

[ui doit, selon lui, faire un coi ipan-

tent dans un écrit?Tous deux repoussent 1 esprit et le - 0 suri, mais pour des raisons opposées : 1

de la simplicité; Buffbn,de la majesté soutenue. Aucun d'eux, d'ailleurs, n'est un guide absolument sûr, bien qu'à t s on puisse emprunter nombre de préceptes utiles.

:id\ ils n'ont fait que définir leur propre goût et donner la ih- h propre style. Fénelon a pour idéal, un peu

chimérique, l'aimable naïveté des temps primitifs, qu'il effor. Juire; Butfon recommande à tous les écrivains

sans distinction, même aux plus légers, la dignité noble, le ;x profond, l'ordre rigoureux et presque mathématique qu'il a port-1? Jans une œuvre de longue haleine. Chacun ne montre, pour ainsi dire, qu'une des faces de l'écrivain; liront avec un double profit, si l'on prend soin de les conij et de I - ger l'un par l'autre. Fénelon n'eu reste pas m

j,lu> ; >us: ce n'est pas Bnlfon qui eût écrit, traçant le

plan d'une rhétorique nouvelle: « On pourrait faire une agrêaîs divers caractères des orateurs, de leurs mœurs, de leurs goûts et de leurs maximes. Il faudrait même le$

. pour donner au lecteur de quoi juger du degré -llence de chacun d'entre eux. » Les dernières lignes de ce chapitre ne sont pas moins significatives que les prem Au début, la critique historique est entrevue; à la fin, la critique dogmatique est au moins ébranlée, et l'on entrevoit une critique nouvelle, toute relative, presque tout individuelle, celle qui naît de la comparaison . des caractères, des

moeurs.

Le Proie! de Poétique. — Haute idée que Fénelon se l'ait de la poésie. — La poésie et l'art. — L'idéal antique.

I plus util-' que le vulgaii

; début- le Projet de Poétique, et Fénelon s'ai-

LETTRE A L'ACADKMIE tache a rappeler d'abord le rôle religieux et civilisateur de la poésie des l'origine «lu genre humain. A la poésie comme à t éloquence, comme a l'art en général, Fénelon attribue la

même valeur, valeur de fond plus que de forme, et assigne le même but, tout moral. En cela, il est philosophe, à la manière d Anstole, nui jugeait la poésie plus philosophiquo que l'histoire, parce que la poésie exprime plus que l'histoire ce qui a une valeur générale. Mais il est plus moraliste encore que phiosophe, et 1 on peut juger encore ici qu'il l'est trop, car a tous les genres de poésie et à tous les poètes ne saurait s'appliquer sa définition, si élevée qu'elle soit.

Autant qu'on doit mépriser les mauvais poètes, autant doit-on admirer et chenr un grand poète qui ne fait point de la poésie un jeu d'esprit pour s'attirer une va;. Qais qui l'emploie à transporter les hommesen faveur -le la sagesse, de la vertu et de la rel -

En revanche, que l'on compare à cette haute idée que Fénelon se fait de la poésie la médiocre estime qu'elle inspirait à Montaigne, on sentira vite le progrès. Qu'on la compare même au jugement que. dans sa Lettre à Santeul (1690), Bossuet portait sur ces productions de la vanité humaine : il trouvait « un grand creux » dans ces fictions, mais il se sentait « forcé de faire grâce au poète chrétien qui n'en use ainsi que par une espèce de nécessite ». « Je n'aime pas beaucoup les fables, » ajoutait-il- et il déclarait avoir quitte depuis longtemps la lecture d'Horace et de Virgile. Qu'eût pensé Fénelon de cette profession de foi littéraire? Mais aussi qu'eût pensé Bossuet s'il avait lu ce chapitre tout constellé de citations des poètes païens, chez qui la passion même est glorifiée dans les termes les plus passionnés?

Je suis attendri pour la solitude d'Horace. Les anciens ne se sont pas contentes de peindre simplement d'après nature : ils ont joint lu passion à I nié. Homère ne pemt point un jeune homme qui va périr dans les combats sans lui donn s touchantes. C'est une espèce de trahis. »n Le p >ètè ne

vous attendrit avec tant de -race et de douceur, que pour vous mener au moment fatal ou vous voyez tout à coup celui que vous aimez, qui nage dans son sang, et dont les yeux sont fermés par l'éternelle nuit... Nous sommes charmés delà «testeur que Nisus et Euryale nous coûtent. J'ai vu un jeune prij huit an-, saisi de douleur à la vue du péril du pel l'ai vu impatient

sur ce que le grand prêtre cachait à Joas son nom et sa naissance. Je l'ai vu pleurer amèrement en écoutant ces vers :

Ah! miseront Eurydieen ! anima fugiente, vocabat • Eury licen toto referebant fluntine ripse1.

n'^fHfïl "?al.hettTe'We.E«/ydice! ^est toi qu'appelait sa voir mourante. 525-526 ' me repetaient : " Lui7dice: » (Virgile, Gêorçiques, IV.

COORS DE LITTÉRATURE

vit-.-.n jamais rien de aé, ni qui prépare an | liment

: pourrait-il toucher ains Peut-

onlirei aimaux souffrants que c

comme "... I. - esl on tableau

itsionne ton

- arbres mêm - hent... Une

Beta attire rot re d Virgile la peint pr<

fait en tableau où tout vit et inspire du sentiment... Catulle, qu'on

ir horreur de ses obi i comble de I

:: pour une simplicité f

A tant d'expressions caressantes, le sévère précepteur du grand dauphin eût reconnu le précepteur du duc de Bourgogne et sa grâce un peu molle; même il n'eût pas été désarmé peut être parle touchant souvenir accordé au jeune duc disparu. Féneloo mêle ici, par une alliance naturelle et qui touche, les plus chers souvenirs de sa vie à ceux de ses lectures. 11 est le disciple des anciens, dont il sent et fait sentir la beauté simple et vraie; mais il est avant tout lui-même, et c'est de ses propres soûls qu'il cherche et trouve chez eux la satisfaction délicate. clairs qui éblouissent il préfère une lumière douce, une peinture aimable de la nature en ce qu'elle a de plus familier.

Je demande un poète aima ble, proportionné au commun des hommes, qui ut pour eux, et rien pour lui. Je veux un sublime si familier, si don: . . que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'aurait trouv peine, quoique peu d'hommes soient capables de le trouver. Je préfère l'aimable au surprenant el au merveilleux. Je veux un homme qui me fasse oublier qu'il est auteur, et qui se mette comme de plein-ficd en conversation avec moi. Je [u'il me mette devant les yeux un laboureur qui craint pour ses moiati ne connaît que son village et son troupeau, une nourrice d petit enfant ; je veux qu'il me fasse penser non à lui et ;'i . esprit, mais aux bergers qu'il fait parler. Ce n'est ni le difficile, ni Le ni le merveilleux queje cherche ; c'est te beau simple, aimable el commode, que je goûte. Si les fleurs qu'on foule aux pieds dans une prairie sont aussi

mptueux jardins, je les en Mime mieux. L'art esl tueuxdès qu'il e-t outré; il doit viser ;'i la ressemblance. Puisqu'on prend sir à voir, dans un paysage du Titien, des chèvres qui grimpent sur une colline pendante en précipice; ou dans un tableau de Ténia

faut-il s'étonner qu'on aime ;i voir du détail de In vie huma oit être

ix qu'il '.-mère dépeint, y voir et y entendre les hommes. Cette simplicité de mœwrt semble ramener l'âge d'or. Le bonhomme Humée me touche bien plus qu'un héros de Clilie ou de Cléopitre. Les vains préjugés de notre jsent de telles beautés; mais nos défauts ne diminuent point le vrai prix d'un- I naturelle.

Quelle étrange conciliation des sentiments les plus divers, des

.lus étonnées 'de se rencontrer'. Ici, l'homme, le cau-

; leur, qui ramène tout au simple et à l'aimable,

s'inlerdisant ainsi l'intelligence et la jouissance de certaines beautés frappantes et inégales; là, l'auteur du Télémaque, l'utopiste, qui transporte jusque dans la critique littéraire son rêve éternel de vie champêtre et innocente, d'âge d'or renouvelé. Ici, le délicat un peu dédaigneux; là, le critique d'art — car Fénelon en est un et peut-être le seul du xvnc siècle — épris de la nature au point de réclamer l'exacte ressemblance de la poésie et de la peinture avec la réalité qu'elles imitent. Ou plutôt poésie et peinture se confondent, car « la poésie est sans doute une imitation et une peinture»; mais, dans l'esprit de Fénelon, ce n'est là qu'une métaphore jetée en passant, ce n'est pas le germe d'une théorie comme celle que développera, non sans quelque lourdeur, l'abbé du Bos dans ses Réflexions critiques sur la poésie et la peinture 1719), etque contestera Winckelmann. La Lettre à l'Académie n'a rien de commun avec le Laocoon de Lessing; Fénelon ne veut que signaler chez Homère et chez Virgile cet art plus ou moins spontané, plus ou moins réfléchi, dépeindre avec netteté et vivacité le détail et ce qu'il appelle les « circonstances ». Cela, c'est la part de la protestation et de la réaction contre les beaux esprits qui affectaient de mépriser la simplicité d'Homère, et c'est ce qui explique tant d'épigrammes contre le bel esprit des modernes, opposé à la naïveté des anciens : elles seraient inexplicables et injustes, en tout cas, si on les croyait dirigées contre le siècle entier, surtout contre cette partie du siècle où Fénelon a commencé d'écrire, aux côtés d'un Racine, d'un Bossuet, d'une Maintenon; mais,, ne l'oublions pas, il écrit sa Lettre au xvme siècle, au moment d'un retour offensif du bel esprit naguère vaincu ou plutôt contenu par les Boileau et les la Bruyère; et, dès lors, le « réalisme » apparent de Fénelon apparaît ce qu'il est vraiment : un rappel sincère et utile à la nature méconnue. Ce qui n'est pas affaire d'occasion ni de polémique, ce qui est bien à Fénelon, c'est son goût ému et curieux des choses de l'art : il cite Raphaël et Titien; il cite aussi Téniers, que le grand siècle estimait peu, à l'exemple du grand roi; il le cite non loin d'Homère ; à force de haïr les faux brillants du bel esprit, il en vient à aimer jusqu'à la simplicité triviale; mais ses préférences naturelles étaient^ j'imagine, pour Raphaël et Poussin, même pour Mignard, qu'il visitait souvent à Versailles. Ce qui est bas lui répugnait plus encore que ce qui est forcé, car il ne concevait pas de beauté qui ne parlât pas au cœur, qui ne fût animée, colorée, achevée par le sentiment.

Lç] mû : il

faut qu'il s'empare du : • d'un poème.

I.a partie critique du « Projet de Poétique ». — Féuelou «-! Us modernes. — Fénelon Ci la M-rsilit-aliou française.

3 la conclusion du chapitre de la Poésie, et toute la doctrine <le Fénelon y est exprimée en raccourci. Mais la partie de doctrine est la moindre en ce chapitre: la critique en occupe les deux tiers et, comme toujours, souvent hardie, est souvent discutable. Par exemple, admirer les poètes anciens, est-ce s'interdire d'admirer les modernes? In lecteur docile de Fénelon serait tenté de le croire, tant la louange est parcimonieusement mesurée aux poêles français, alors que les poêles latins sonl loués avec tant d'émotion, cités avec tant d'amour. Quelquesuns des n. jamais avec une approbation

,e. Personne n'a fait de plus beaux vers que Malherbe; combien en a-t-il fait qui ne sont guère dignes de lui! La Fontaine a fait un très bon usaL-e des vers irréguliers; mais il ipprécié ici que par le dehors; son génie, si bien défini ailleurs par Fénelon1, si digue d'être égalé à celui d'un Horace, •'• comme à dessein. Boileau est un grand poète, mais que cile-t-ondelui?Sonode pindarique sur. la prise de Namur! Mais si nos plus grands poètes français ont fait beaucoup d<i vers raboteux, obscurs ou languissants, ils n'en sont pas responsable : Gi nés par les lois rigoureuses de notre versification » el de notre langue, ils n'ont pu, en dépit de tout leur mérite, atteindre à une perfection que Fénelon déclare « im-

Lble ». En condamnant l'un deux, il trouve moyen de condamner du même coup la langue française.

Ronsard avait trop entreprit up. Il avail

D1 trop hard ''tait un Langage cru et informe. Il

v ajoutait t: ttaienl point intr< 'luit- dans

delà nation; il parlait fran ■ ■-■- Françaii

. ./ \ pu tort, i tmble, de tenter quelque nouvelle route pour

ie, pour enhardir noire poésie, et pour dénouer notre versification

I. Y ■ - . • r. t latin .Je Fénelon sur la Fontaine, an premier fascicule <l-

i.<jtr- Kontaioe.

LETTRE A LACADÊ.MIE 41

\U. Mois, en fait de langue, on ne vient à bout de rien sans ! ontmex

pour lesquels on parle . On ne doit jamais faire deux pas à faut s'arrê-

ter des qu'un ne se voit pas suivi de la multitude. La sing en tout : elle ne peut être excusée dans les choses qui ne dépendent que de l'usage.

L'excès choquant de Ronsard nous a un peu jetés dans l'extrémité opposée; on a appauvri, desséché et gêné notre langue. Elle n'ose jamais procéder que suivant la méthode la pins scrupuleuse et la plus uniforme de la grammaire; on voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mène son ad comme par la main; son verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adverbe qui ne souffre rien entre deux, et le régime appelle aussitôt un accusatif, qui ne peut jamais se déplacer: • qui exclut toute suspension de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute variél al toute magnifique cadence.

Nous voici donc revenus, à propos de Ronsard1, au procès fait, dès les premiers chapitres de la Lettre, à la langue ellemême. Que d'esprit dépensé a exagérer l'uniformité de la syntaxe française et « la sévérité de notre langue contre presque toutes les inversions de phrases2 »! Au fond, sans doute, Fénelon n'a pas tort; mais il ne sait pas avoir raison avec mesure. Et pourtant si souple et si fin est cet esprit, qu'à l'instant même où il reprend et fortifie ses griefs contre notre langue, il

1. Pour ce jugement sur Ronsard, que la critique moderne n'accepte pas dans sa rigueur, voyez~nos fascicules de Boileau, Art poétiqa<>, et de la Bruyère critique.

La rime n'est pas la seule gêne pour notre poésie ; il en est une autre, plus incommode peut-être : ce sont nos habitudes de langage direct, c'est la rigueur de notre syntaxe, c'est cette place fatale que chaque mot occupe dans la phrase. - ce qui exclut toute suspension de l'esprit, toute attention, toute surprise, toute « variété, et souvent toute magnifique cadence,». Pour y remédier, Féneloo propose l'inversion ; il en fait valoir fort ingénieusement les avantages. C'est comme -i un contemporain de Cicéron ou de Virgile eût blâmé, dans la langue latine, l'usage des inversions et l'incommodité du 1?ens suspendu, et demandé le hngage direct. Une singulière inquiétude d'esprit empêchait Fénelon de reconnaître que le génie des langues tient à des circonstances, fatales en effet, mais que par cela même il faut accepter, cette fatalité n'en étant que le caractère immuable et la marque même de la personnalité d'un peuple. Ces exemples d'inversions sr acieuses, tirées de Virgile, ne prouvent rien : car que voulait Virgile par l'inversion, sinon ce que veulent, en menant leurs lecteurs droit au sens par l'ordre naturel et logique des mots. Corneille, Racine et Molière? Latins et Français, ces grands poètes avaient le même dessein : rendre leurs peintures sensibles, frappantes, et parler au génie de leur pavs par le génie même de sa lingue. A la vérité, Fénelon ne demande pas qu'on substitue tout à coup l'inversion à l'ordre direct : il veut seulement un mélange insensible des deux procédés. On commencera par des inversions douces et à peine marquées. Si l'u-iire s'en établit, on les hasardera en plus grand nombre. Langage vraiment chimérique, qui réunirait ainsi les qualités les plus locales des autres langues, les inversions du latin, lescomposés du grec, et notre langage direct: On ne'relèverait pas cette chimère si elle était sans dans-er : mais l'histoire des langues ne prouve que trop combien leur nuisent ces théories imaginées pour les enrichir. Tandis qu'elles cherchent des qualités d'emprunt, elles perdent leurs qualités naturelles ; et rien n'est si rapide que cette corruption, les esprits ne pouvant s'attacher à la chimère du mieux sans que le bien leur devienne insupportable » Nisard.) Il va peut-être excès dans les d2ux t - ■

semble avoii h cœur d*en corrige! les hardiesses trop d

aelon du projet d'enrichissement de la - 1e, qui engage maintenant les réformateurs à ne rien ten-

Page 1