‹ Cours de littérature (volume 3)Chapitre 218 sur 228 · Voyez notre fascicule de Molière · texte numérisé non relu

Voyez notre fascicule de Molière

DE LITTÉRATl

son projet d'un traité but L'Histoire, à vrai dire, loul cela reuquantaine d'années sur l'époque où il les prontratre, que le chapitre <l ■ l'B part quelq - .rations d'une idée juste en elle-même, esl le plus inattaquable, comme le plus hardi du livre entier. 1! ne faut pas pourtant l'originalité de Fénelon. Déjà, la

re avait très vivement senti et dit très clairement combien profonde était alors L'ignorance de l'histoire vraie; déjà il avait deviné le prochain et rapide développement des études :iques, et déjà aussi, les voulant plus vivantes et plus philosophiques, plus instructives, en un mol plus vraiment humaines, il avait criblé de ses ironies légères, tantôt les esprits frivoles qui se contentent de mots, sans remonter aux principes »; tantôt les froids annalistes qui transforment Histoire en ui chronologie; tantôt enfin les érudits

- avis sont partagés sur ce grave problème : la main drojle ou la main gauche qu'Artaxerce avait la plus ! liais la Bruyère avait semé un peu au basai - Fénelon condense ses critiques en quelques ] - et très fortes, que les historiens modernes lisent encore avec fruit.

D< - les premières Lignes du chapitre, on voit clairement à la lumière de quel principe Pénelon va juger les historiens : L'histoire est très importante; c'est elle qui nous montre les grands exemples, qui fait servir les vices mêmes des méchants à l'instruction des bons, qui débrouille les origines et qui explique par quel chemin les peuples ont passé d'une forme de gouvernement à une autre. » La première préoccupation est d'un moraliste désireux surtout de trouver dans l'histoire de mples à l'appui deses leçons; la seconde, d'un politique désireux de découvrir soi-même et de dévoiler aux autres gouvernements. Avant lui, Bossuel, joignant L'exemple au précepte, avait été un historien moraliste <-t politique ii la fois; mai- Bossuet, plus orateur encore et Père 1 Église qu'historien, cherche dans les faits la confirmation •le sa théorie providentielle, les malmène quand ils ne se plienl Bon impé [onté, tandis que Fénelon exhorte This-

19 parti pri-.

Toutes les critiques dirigées contre la fausse histoire viendront .1- celte manière de concevoir l'histoire vraie; tous les faits d'où l'on ne pourra pas tirer soil une leçon utile, -fit une indication n- la nature et les transformations succès-

sives des gouvernements, devront êlre impitoyablement nég

par l'historien. Voilà pourquoi Fénelon raille avec tant de cruauté ceux qui, moins historiens que savants, ayant « plus de critique que de vrai L'énie », se perdent dans les minuties, et n'épargnent au lecteur « aucune date, aucune circonstance superflue, aucun fait sec et détaché. Ces compilateurs à 1 'exac- Litude superstitieuse, ces secs et tristes faiseurs d'annales, qui n'osent s'écarter de l'ordre chronologique, et nous donnent seulement « le squelette d'une histoire », Fénelon les accahle de son dédain. C'est qu'ils ne sont ni moralistes ni politiques; c'est que les faits doivent servir seulement « à peindre les hommes principaux, et à découvrir les causes des événements ». La doctrine de Rollin, dans le Traité des études, ressemhle beaucoup à celle qu'expose ici Fénelon. Elle parait trop exclusive dans un temps où l'histoire a presque cessé d'être un art pour devenir une science. Remarquons-le, en elFet : l'histoire est considérée par Fénelon comme un genre purement littéraire, qu'il assimile au poème épique; on peut ajouter qu'elle est à ses yeux un drame véritable, puisqu'il écrit : « Le grand point est de mettre d'abord le lecteur dans le fond des choses, de lui en découvrir les liaisons et de se hâter de le faire arriver au dénouement. » Le « vrai génie » d'un historien consiste donc pour lui à embrasser son sujet d'une seule vue, à en montrer l'unité, à tirer d'une seule source tous les événements qui en dépendent, à instruire et intéresser le lecteur par une narration facile et bien liée. Sur ce point, il est un peu trop littérateur: on n'affirmerait plus aujourd'hui que « la principale perfection d'une histoire consiste dans l'ordre et l'arrangement ». Mais n'allons -nous pas trop loin nous-mêmes dans la voie contraire? Ne faisons-nous pas trop de l'histoire une œuvre de pure érudition et de critique impersonnelle ? Ne lui enlevonsnous pas quelquefois ce qui en fait l'intérêt et la vie? Et n'at-on pas le droit, en face de certains abus de la critique historique moderne, de dire, avec Fénelon : « 11 y a beaucoup de faits vagues qui ne nous apprennent que des noms et des dates stériles : il ne vaut guère mieux savoir ces noms que les ignorer » ? Mais Fénelon est surtout novateur et surtout inattaquable dans le passage fameux où il se montre le précurseur des historiens contemporains et devance la réforme pressentie' par Voltaire, accomplie par Chateaubriand et par Augustin Thierry : « Le point le plus nécessaire et le plus rare pour un historien est qu'il sache exactement la forme du gouvernement et le dé-

tail .!• - mœara de la nation dont il écrit l'histoire, pour chaque . Un peintre qu - e qu'on nomme il costume, ne peinl

- 'ici de ce que nous appelons aujourd'hui la « couleur l si d'autant plus remarquable qu'il était plus nouv( i i. Le \ • u" siècle, qui avait étudié de si prèj et pénétré l'homme en général, n'avait pas su toujours marquer de nuances assez précises l'homme particulier des dillérents siècles et des différents pays.'Au début de ce siècle, du Haillan et Dupleix nous montraient Clovis, monarque civilisé, à la perruque festonnée, gaufrée, parfumée, marchant avec pompe rers la basilique de Reims, où il écoutait docilement un sermon de saint Remy sur l'humilité chrétienne. Mézeray lui-même nous présentait Cliilpéric comme un prince « d'aimable entretien près des daines de sa cour ». Voilà le ridicule dont se moque si finement Fénelon. A ces peintures uniformes d'une histoire fantaisiste il oppose la variété vivante de l'histoire vraie, t pose ce principe destiné à un si bel avenir : « Notre nation ne doit point être peinte d'une façon uniforme : elle a eu des changements continuels. » Comme pour donner l'exemple après . il trace lui-même à grands traits l'histoire de ces transformations successives. Dans sa préoccupation visible de remonter aux origines et de n'être dupe d'aucune illusion, il est trop sévère pour ce qu'il appelle 1' « affreuse barbarie » du moyen âge, cette « longue nuit » d'où l'on vient à peine de sortir. Mais, si l'on écarte ces exagérations, on se trouve en face d'une théorie nettement formulée, qui ne voit dans l'étude des faits qu'une préparation nécessaire a l'étude des institutions : « Il est cent fois plus important d'observer ces changements de la nation entière, que de rapporter simplement des faits particulier-.

Comment se fait-il donc que, se formant de l'histoire une idée si nouvelle, Fénelon ait si mal compris les historiens français? 11 vue les historiens grecs et latins, et les caractérise chacun d'un mot rapide. Si, trompé parles digressions d'Hérodote, il ne voit pas l'unité réelle d'une histoire encore épique, il v vante la grâce et la variété des récits. Le journal de Xénophon • •: ict, mais uniforme » : ce jugement esl

■ une très bien, mais raisonne trop ; il faitl'anatomieàes nls;en revanche, il sait plus àiond la guerre que

Tite-Live. Thucydide et Tfle-Lrre ont de belles harangues (n'ontils donc qo - lluste esl noble Fénelon lui accorde . mais prodigue les peintures de mœurs et

les portraits. Tacite, dont on reconnaît le génie et la profonde connaissance du cœur, est le moins bien traité : « Il affecte trop une brièveté mystérieuse; il est trop plein de tours \ ques dans ses descriptions; il a trop d'esprit; il raffine trop; il attribue aux plus subtils ressorts de la politique ce qui ne vient souvent que d'un mécompte, que d'une humeur bizarre, que d'un caprice. Les plus grands événements sont souvent causés par les causes les plus méprisables. » De là cette importance attribuée par Fénelon aux petits faits recueillis par Plutarque et Suétone, aux détails précis, aux anecdotes, qui découvrent l'humeur d'un homme et donnent parfois la clef d'un mystère jugé impénétrable. Mais il ne va pas jusqu'à dire, comme le fera plus tard Voltaire, que Tacite, ce «fanatique pétillant d'esprit, l'amuse et l'instruit moins que Tite-Live1 ». Il n'essaye point de réhabiliter Tibère, qu'il juge « l'un des plus méchants hommes que le monde ait vus ». Non, le seul tort de Tacite, à ses yeux, c'est qu'il « creuse » et raffine trop. « Tacite, qui creuse dans le mal..., » écrivait-il aussi au chevalier Destouches. Dans cette mesure, on peut accepter son jugement, et croire avec lui que Tacite est un pessimiste, mais dont le pessimisme est sincère.

A côté de ces historiens anciens, si bien jugés en somme, quels historiens modernes sont cités? Un Italien, Davila, auteur d'une histoire des guerres civiles de France ; le cardinal d'Ossat, un diplomate plus qu'un historien. De tous les historiens véritables que la France a produits, il ne nomme que Froissait, « qui peint naïvement tout le détail2 » ; encore l'éloge est-il accompagné d'une réserve sur l'exactitude et le jugement de ce chroniqueur naïf. Aucun hommage n'est rendu ni à la sobre et mâle simplicité de Villehardouin, ni à la finesse ingénue de Joinville, ni à la profondeur de vues de Go mine s, cet historien qui semble avoir réalisé d'avance le désir de Fénelon, ni aux nombreux et brillants auteurs de mémoires. Ces lacunes étonnent dans un chapitre si complet par ailleurs, et nous font trop souvenir que la Lettre à V Académie est un plaidoyer indirect en faveur des anciens. Fénelon a eu raison de marquer avec netteté les caractères de l'histoire vraie, et d'ouvrir la voie aux historiens modernes ; mais il a eu tort de ne pas rendre

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