I. impartialité et l'impassibilité tle l'historien
Fénelou a-i-il eu tort ou raison de dire dans ce même cha- - - »u?enant peut-être du traité de Lucien surla manière
d'écrire rhisloire : « Le bon historien n'est d'aucun temps ni d'aucun pays1? » Ane considérer la question qu'au point de vue des principes absolus, il semble que Fénelon ait raison : l'historien n'est-il pas celui qui sait les choses, et qui les raconte telles qu'elles se sont passées? Par suite, ne doit-il pas faire abstraction de tout préjugé contemporain, de toute passion nationale, même de tout sentiment personnel qui pourrait faire douter de son désintéressement et amoindrir son impartialité? Mais, en fait, jamais historien n'a connu ce parfait détachementde tout, celL- complète indépendance des influences du milieu. Ceux mêmes qui, comme Froissart, n'ont pas eu de patrie, n'ont jamais pu se renfermer tout à fait dans leur rôle de spectateurs d ->és, et ont pris des sentiments favora-
bles à tel ou tel parti, selon qu'ils passaient d'un camp à l'autre. La nature humaine est ainsi faite que l'homme le plus sinsolu à être équitable, est parfois le fils du temps où il vit et du pays qu'il habite.
11 ne faut même pas souhaiter que l'historien abdique toutr* nnalité, car l'histoire impersonnelle serait incolore et froide. Ce qui en fait l'intérêt et la vie, c'est précisément la façon toute personnelle dont l'historien sait distribuer la lumière et les ombres, faire mouvoir ses personnages, les peindre de traits vifs et précis, grouper les faits, en mettant en relief les faits essentiels, toutes choses qui supposent un exercice
rit de ni.'-me : l'n historien, en tant que tel, est comme Melchisé-
ins père, sans rn«-re. uns généalogie. Si on lui demande : « D'où venez-vous '
il Eant qu'il réponde : le ne suis ni Praneais, ni Allemand, ni kngl lis, ni Espagnol,
je suis citoyen du monde ; je ne sers ni lempereur ni le roi de France, mais je suis
Dict Chapelain, dans un travail sur
stoire italienne des guerres de Flandre, blâmait la partialité catholique de
Richelieu, i qui il lut «on travail, le discuta fin : ■ après
tout, un historien ne doit pas se mt'-Ier de juger. — J'- m'estime fort malheureux
répondit Chapelain, et il composa un sccon I pour réclamer en faveur de l'historien l'indépendance du juge-i.
prolongé de la réflexion, où ne peuvent manque, dinterveni. les vues particulières de l'auteur. 11 est vrai que l'histoire n'es plus, comme autrefois, un art, mais une scien- i dire
pourtant que l'art en doive être absent? Il importe de distia guer entre lerudit et l'historien : l'érudit contrôle des faits el des. ^^collectionne des documents prépare en un mot les
assises soldes sur lesquelles s'élèvera la véritable histoire L'é-
nidition est une partie de l'histoire, mais n'est pas l'histoire
tout entière. Deux excès sont également à éviter : celui des historiens anciens, moins historiens, au sens moderne du mot, qu orateurs émouvants, narrateurs, moralistes; celui des érudils contemporains qui se croient historiens, parce que, dédaignant de poser des principes et de tirer des conclusions, sou, le pre exte spécieux de laisser au lecteur toute sa liberté d'es-
dP n! !,C0 n denî rhift0ire avec ce ^ n'est 1ue Ia matière de histoire Que doit donc être aujourd'hui le véritable historien Il ne doit être ni exclusivement un artiste, ni exclusivement un savant; il saura être les deux à la fois, et associer à la surete de la raison critique la finesse et la souplesse d'un esprit qui plait sans chercher à plaire La définition de Fénelon est donc trop absolue, au moin.
Eî SS??' ^V^ ne distin?ue Pas entre l'impartialité et 1 impassibilité si différentes pourtant. Demander à l'historien de rester froidement impassible en face de telle ruse hypocrite qui le révolte, de tel coup d'État qui blesse sa conscience, de telle révolution ou de telle conquête brutale dont il souffre c est demander l'impossible. Tite-Live et Tacite n'en sont pas* moins des historiens parce que l'un prend ouvertement parti pour les patriciens contre les plébéiens, el que l'autre étale avec complaisance les turpitudes de la décadence impériale mais, endepil de leur génie, ils sont des historiens incomplet*' et, parmi les vieux historiens, Thucydide apparaîtra toujours1 plutôt comme limage même de l'histoire. Thucydide pourtant est tort loin dêtre impassible; mais il est impartial, dan. la mesure où ont pu l'être, en France, Comines, Montesquieu, Augustin Thierry, Mignet, Thiers, Guizot. Être impartial, c'esl donc, non pas s interdire toute émotion, mais s'interdire de la faire paraître aux dépens de la vérité historique, subordonner es passions individuelles à la raison supérieure, discipliner 1 imagination, contenir la fantaisie, ne voir que les cho^e. el ne juger que d'après elles, dut le jugement que porte l'his rien être la condamnation des siens et de lui-même. Encre
est-il des cas où l'imagination et le sentiment, dominant pars i raison, peuvenl produire des œuvres admirable s, comme que de Slichelet. Mais de p u iples sont
Michèle! lui-même n'eût pasété un véritable historien s'il n'a. par étudier de près les documenta authentiques.
Au fond, d'ailleurs, Fénelon n'a pas voulu dire autre chose ; impartialité, non l'impassibilité qu'il réclame de l'histoformule, qu'on juge mal en l'isolant, il ajoute : « QuoiqtCU aime m p itrie, il ne la Halte jamais en rien. L'historien français doit se rendre neutre entre la France et
eterre : il doit louer aussi volontiers Talbol que Di g clin; il rend autant de justice aux talents militaires du prince , lies qu'à la sagesse de Charles V. » Dans cette mesure. Ion a raison : l'histoire ne doit être ni un réquisitoire, ni un plaidoyer: l'historien doit être équitable, sans être indifférent.
Sur les anciens vt sur les modernes. — Une eonelnsion qui ne eonelut pas. — La tactique tle Fénelon.
On arrive, de comparaison en comparaison, à la conclusion générale, et l'on s'attend que Fénelon, qui, jusqu'à présent, a donné l'avantage aux anciens sur louai, - plus explicite encore, plnsdécidé. Mais ici Be découvrent la
spection et l'innocent manège de cet esprit insinuant . qui veut faire arriver ment sa pensée sans off< . oe. Tant qu'il ne prenait la question
que de biais, pour ainsi dire, il parlait avec plus de liberté, et faisait . avec art, comme dans une digression, une opinion qui. annoncée ex professa,
- qu'au lien d'exprimé] - ius le
I du dictionnaire, delà tragédie, de la comédie et de l'histoire, Fénelon
aborde directement la question des anciens int que son
public l'attend a. ce passage comme a un défilé, et qu'il est plus écouté et plus
en vue. il atténue sa parole jusqu'à diminuer quelque chose d
Quand on étudie de plus près le dernier chapitre de la Lettre h l'Académie, on
voit que les conclut oelonne répondent pas exactement à tes prémis-
ot à la mémoire du lecteur, il lui laisse le soin de réparer,
pay'le - -, l'atténuation calculée des dernière-. On
[tt'il sacrifie bî aisément une illustre part de cette antiquité
qu'il chérissait tout à ïheur<\ et qu'il immole, en l'honneur des modernes,
cette hécatombe cornpo- . banc, d'Ovide et deLucain. De plus, cette
raie des modernes, « qu'on goûte et qu'on admire avec raison »,
- - contempoi : nier chapitre de la Lettre a VAcadi-
îtdonc peu concluant, à force de viser à l'impartialité; les arguments p0ur , • sa maintenir le jugement en équilibre, le
tiennent en suspens, en se neutralisant par la contradiction. La conclusion définitive à laquelle arrive Fénelon est une espèce d'échappatoire An moment de se prononcer entre les deux partis, il s'évade par la porte dérobée d'une citation latine : « Je croirais m'égarer au delà de mes bornes, si je me mi juger jamais pour le prix entre les combattants :
Nonnostrum in ter vos tantas componere lit - : Et vitula tu dignus, et hic...
Ces vers, qui ne proclament ni vainqueur ni vaincu, et qui partagent le prix. Boni le résumé fidèle de tout son ouvrage, et l'on comprendrait mal sa pensée
si on la cherchait dans sun dernier chapitre. Plerique hommes postrema meminere, a dit Salluste. Fénelon, qui savait la justesse de ce mot, et qui désirait plaire aux plaideurs qu'il jugeait, a déployé dans ses dernières pages un ai t de pondérer ses arguments, et une perfection d'impartialité évasive qui a dû charmer tout le monde, parce qu'il ne semblait donner tort à personne. Mais nous qui, au lieu d'être jugés par Fénelon, somme- ses juges à notre tour, et qui. à travers les précautions de son discours, cherchons son opinion vrai . pas ses dernières paroles qu'il faut nous rappeler, mais ses premières, atinque, dans un écrivain si rempli de ménagements et d'art, la politesse de l'homme du monde, poussée jusqu'à la complaisance, ne nous cache pas l'amour de l'antiquité, poussé jusqu'à l'adoration1.
C'est bien définir la tactique de Fénelon; mais est-il vrai qu'on ne s'explique pas le sacrifice qu'il fait de cette antiquité qu'il adorait tout à l'heure? La tactique même suffirait à expliquer ce sacrifice, s'il ne s'expliquait pas plus naturellement encore par l'idée que Fénelon se fait de l'antiquité véritable. Il y a de l'habileté et de la sincérité àlafois dans cette façon, un peu trop discrète sans doute, d'associer « quelques-uns » des modernes au « petit nombre » des anciens dont les livres sont excellents :
Il faut avouer qu'il y a parmi les anciens peu d'auteurs excellents, et que les modernes en ont quelques-uns dont les ouvrages sont précieux. Quand on ne' Ht point les anciens avec une avidité de savant, ni par le besoin de s'instruire de certains faits, oh se borne par goût à un petit nombre de livres arecs et latins. Il y en a fort peu d'excellents, quoique ces deux nations aient cultivé si longtemps les lettres. Il ne faut donc pas s'étonner si notre siècle, qui ne fait que sortir de la barbarie, a peu de livres français qui méritent d'être souvent relus avec un très grand plaisir. // me serait facile de nommer beaucoup d'anciens, comme Aristophane, Piaule, Sénèque le Tragique, Lucain, et Ovide même, dont '<>n se passe volontiers. Je nommerais aussi sans peine un nombre assez considérable d'auteurs modernes qu'on goûte et qu'on admire avec raison; mais je ne veux nommer personne, de peur de blesser la modestie de ceux que je nommerais, et de manquer aux autres en ne les nommant pas.
On sourit; chacun des modernes est libre de prendre sa part d'un éloge aussi vague, où sa modestie est un peu fâchée peut-
1. H. Rigault, Histoire de la querelle dos Anciens et des Modernes. C. de Litt. — fénelon Lettr. à VAcad.). 4
s menl m inelon m
paisse dire de lui ce que disait Fontenelle : Ce qui l'ait d'ordinaire qu'on esl si prévenu pour l'antiquité, c'est qu'on a du chagrin et l'antiquité en profile : on met
. p >ur abaisser ses contemporains '. » Toute lui répugne, mais il n'est point alarmé, et il le «lit. d'une guerre civile qui sérail douce, polie et mod il croit même que cette émulation peut être utile aux lettres. Pore hvp N >n : ici et ailleurs, Fénelon nomme, et pas
iliquer, la Fontaine, Boileau, Corneille, Ra- Bourdaloue. Et ce n'était pas non plus par hypopure qu'il écrivait a Lamotte,le 4 mai 1T 1 4 :
En -, - v,jc tant de Liberté, je ne prétends ni re-
nlredire personne. Je du historiquement quel est mon goût, comme
. dit naïvement qu'il aime mieux un ragoût nue l'autre. Je
iiicun homme, et je consens qu'on blâme le mien. Si la po-
»ur le repos lé, demandent que
mutuellement dans lu variété d'opinions où il» se tron-
mtes à la vie humaine, à plus forte - peine dans la variété d'opin qui importe
• humain. Je vois bien qu'en rendant compte I" léplaire aux admirateurs passionnés et des an-
?/<>• touloir fâcher ni les uns ni les autre», je me -. la critique des deux côtés.
-st qu'on ne peut pas trop louer les modernes qui font de
- efforts pour surpasser les anciens. U. émulation promet
ip. Elle me paraîtrait dangereuse, si elle allait jusqu'à mépriser et a
l'étudier ces grands originaux : ma l'ius utile que de tâcher
d'atteindre à ce qu'ils ont de plus sublime et de plus touchant, sans tomber
dans une imitation servile pour les endroits qui peuvent être moins parfaits
st avec cette liberté si judicieuse et si délijue Virgile a suivi Homère.
A ce même Lamotte, après l'applaudissement universel qui accueillit la Lctire " l'Académie, peu de temps avant sa mort, il écrivait encore, le 22 novembre 1714 :
il possible que je contente les deux partis des anciens et des moi
moi qui craignais tant de les fâcher tous les deux? Me voila tenté de croire
que je ne suis pas loin du juste milieu, puisque chacun des deux partis m.- fait
l'honneur de supposer que j'entr» dan- son véritable Bentiment. C'est ce que je
■ux, étant fort éloigné de l'esprit de critique et de partialité.
ni pure naïveté ni pure diplomatie. Il est clair que on n'ignore ni quelles leçons il donne aux Fontenelle et