Les plaindre, les envier
il sera lo roi vaincu que ses ennemis croient pouvoir insulter impunément, le chef de famille qui voit tomber autour de lui les jcunos princes, espoir de sa race. Le grand dauphin meurt, et de Marly, le 16 avril 1711, M"*® de Maintenon écrit à M°^° des Ursins une de ces lettres comme on voudrait en avoir beaucoup d'elle, longues, précises, émues. Elle raconte la maladie et la mort du prince ; puis elle peint l'état de la cour après cet événement, qui était toute une révolution :
QiuU s[)0('laclo, Madame, (juand j'arrivai dans le fjrand cabinet de Mon- Roif^nour ! L<; roi assis sur un lit de repos sans verser une larme, mais avec un frisson cl un tremblement depuis les pieds jusqu'à la tête; M'"*' la ducb(»ss(' se désespérant, M"^'' la princesse de Conti pénétrée, tous lo.s courtisans en silence, int(;rrompu par des Ranf,'Iots et par les cri» qu'on entendait, (jui se faisaiejil dans la chambre à chaque moment qu'on croyait qu'il expirait.
Le roi y était entré trois ou quatre fois avant que j'arrivasse, pour voir s'il n'y aurait pas (pielque moment pour introduire le père leTellier, et pour envoy(îr chercher l'ciKlrème-onelion. Les carrosses du roi viiu-ent. J'avais fait avertir M"»" la duchesse d(î HourKofjne de se trouver sur le chemin du roi, parc(^ <|u'(îll(^ voulait venir avec hii à Marly. Car il faut dire en passant que sa c.onduile est merveillcMise ; (»ll(î s(i partage conlinucdlement entre 1«^ roi, M. le duc (bî liourj,'«)j,'n(» et M. le duc (b; Herry. Le roi prit le premier de ses carrosses qui se présenta, et s'y mit avec M'"" la duchfîsse v.i M'"° la ])rinresse de Conti ; il voulut (jU(; j'(Mjsse l'honneur de les accompagner.
Ces princesses le priaient en chemin de ne fjjus se Contraindre et de jdeurer, ci;ii;,'iiniil son saisissi-ment; mais il n(î le put j.'imais. M'"" la duchesse faisait des cris à percer bi cieur, et reb)mbait dans un silence affreux. On trouva M""' la duchesse de Hourj^o^^iuî (Mitre les (buix écuries : elle vint bien vit<; au carrosse ; b; roi la conjura de n'y pas monter, élant rempli de personjies (pii soilaieiil de la cbaujlire do Monsr'ij^MKMir, et son i)r(unier d(îVoir étant d'aller trouver M. le duc d(; Jîourf^o;,'!»!; et de lui apprendre cette mort. Nous arrivâmes à Marly, oii l'on ne nous allendail pas et où personne n'avait ce qui lui éi.ijl nécessaii(» : on l'attendit avec W. roi jusrju'à qualn; hrnires du malin (in'il alla si» coucher.
|)ans le moment que Monseif,'nenr i-endil l'espril, b)ut son corps fut couvert de pMiirpre, ce (|ui oblitre à l'enb'rrer sans cérémonie. Il ne sera point ouverl, on b' pniici'a dans son carrosse; nn premier fjenlilbonnnjMb; la chambn», un aniii'^iii"!-, douze {;;irdes et <lon/(î llainbeanx l'accompa^Mieronl, (!t, en arrivant :i Sailli hcnis, on le niellra «lans la cave : voilà on se lerinine lonle j;randenr I
Nolic douleur ne lions a ]ioinl «Miipéchés d(» son;,M»r à celle ({n'aura le roi d'iNp.i'jnc. OxM-ais-jc vous supplier, Madame, de lui nonnner mon nom dans Cf'lb' tiisie occasion? J'iti r/inisc toutes mes forces it rous faire cette relation. criiijaiil nuit serait /itus cmisolè de savoir ce ttétail que de t'if/uorer; j(» n'aurai donc, point rhonn<'ur d'éc,iir(! à Leurs Majesiés. Cette l(»ltre-ci un» c«M"it(» trop de larmes; (djcs en seraicnl accablées, et leiu" («xciv-sive bonté les porterait peutêlr(î jusqu'à me fair(» n''i)uns(».
M""' la danphine vient ici tons les jours; M. le dauphin, M. le dur d«î l'.crry et tout c(( (pii esl à Veisailles de leur suite y viendront dimanche en ci'iM'nioiiie, et le roi verra ton! b' lofuidc : ce sont de>. suites bien cruelb»s, et
qui renouvellent à chaque moment la douleur. Nous attendons ce soir la reine d'Angleterre ; je ne sais si le roi viendra, car il est assez mal de ses vapeurs, et il n*a jamais eu la petite vérole, non plus que la princesse sa sœur.
M. le duc de Bourgogne est transi, p&le comme la mort, ne disant pas une parole, levant les yeux au ciel : il a écrit au roi une lettre fort touchante. M. le duc de Berry a eu une autre sorte de douleur; toujours près d'étouffer, il fallut le déshabiller à moitié dans la chambre de M^^ la duchesse de Bourgogne.
Un passage de cette lettre nous apprend pourquoi M"*® de Maintenon Ta faite si détaillée : c'est une relation destinée à être mise sous les yeux du roi d'Espagne, Philippe V d'Anjou, second fils du dauphin mort. Ici donc, comme partout, elle ne cède pas au plaisir de conter ce qu'elle a vu; elle accomplit un devoir. C'est avec de tout autres yeux que Saint-Simon observe cet événement, et avec de tout autres couleurs qu'il en peint les suites. Il est bien difficile de ne pas se souvenir de lui en lisant la lettre à M™« des Ursins; mais comment préférer l'un ou l'autre de tableaux si peu comparables, l'un tout moral et discret, l'autre tout en relief, étincelant de passion? Pour n'être pas un écrivain de génie. M™® de Maintenon n'en est pas moins un écrivain excellent. Elle est le témoin et le représentant le plus complet peut-être d'un âge nouveau de la langue, l'âge non plus de la vigueur originale et inégale, mais de la justesse, de la convenance, de l'urbanité. Elle ne trompe pas les demoiselles de Saint-Gyr quand elle leur assure que « le style simple, naturel et sans tour » est « celui dont toutes les personnes d'esprit se servent à ce moment du siècle, et c'est son propre style comme le style des honnêtes gens d'alors qu'elle définit en cette sorte d'axiome : « Le principal pour bien écrire est d'exprimer simplement et clairement ce que l'on pense*, » A cette fin du xvii° siècle, le goût français s'affine et s'éf ure : on n'admire plus ce qu'on eût admiré autrefois, les belles déclamations du P. Mascaron qui divertit Tesprit sans toucher le cœur. « Son éloquence même choque les gens de bon goût, parce qu'elle est hors de place 2. » Le vocabulaire, en s'appauvrissant peut-être, se simplifie. Les expressions trop particulières, archaïques ou provinciales, disparaissent peu à peu. C'est bien rarement que chez M™** de Maintenon l'on en peut rencontrer une comme celle-ci : « Je n'arriverai que tard chez
\ . Relation d'une visite de M™" de Maintenon par deux élèves de la classe Meue janvier iOnf}.
± Lottrc à l'abbé Gobelin, 23 février 1675.
moi, pour éviter une couple de mes parentes, qui me galopent^, » Surtout le style prend quelque chose de plus court, et c'est le mot que M™° du Deffant applique au style deM"^*' de Maintenon. Sainte-Beuve remarque que ce caractère de brièveté et de concision heureuse n'est propre qu'à elle et à M'"*' de la Fayette. Elles coupent court, les premières, au style traînant et négligé qui est avant elles celui de la plupart des femmes : « M™" de Maintenon dit et écrit en perfection. Tout tombe juste : il n'y a pas un pli dans ce style-là. » Et M. Boissier, qui a une tendresse de cœur pour M™° de Sévij^né, n'hésite pas à écrire : a J'oserai dire que pour la précision et la pureté des termes, elle écrit pcut-ôlre mieux que M™° de Sévigné : sa phrase est plus courte, plus vive, plus dégagée d'incises, d'un tour plus moderne. »
Proverbe», Conversatlonn, In^trucllonH* Conelasion içénérale*
Los écrits de M™° de Maintenon n'ont pas traversé moins de vicissitudes que sa réputation personnelle. Ils étaient conservés à riiôlel de Noailles, dans sa famille, et, d'autre part, à Saint- Gyr. C'est surtout de Saint-Gyr qu'on en communiqua une sorte de recueil à Louis Bacine, fils de l'auteur d*Athalie, et c'est des mains de Louis Bacine qu'un certain Laurent Angliviel, dit de la lieauniolle (1720-1773) et connu par ses démêlés avec Voltaire, re<;ut en dépôt le recueil précieux 2. Jamais dépositaire no fut plus inlidôle. En 1752, il fit paraître à Francfort une Vie (le 3/"" de Maintenon, avec deux volumes de Lettres; en 175o, huit volumes de Lettres, à Amsterdam. Or, beaucoup de ces lettres étaient inventées de toutes pièces; la plupart étaient altérées. Et c'est sur les recueils ainsi falsifiés que, jusqu'à nos jours, se fondèrent tous ceux qui étudièrent la personne et l'd'uvie de M'"° de Maintenon! Lavallée, qui dénonce la supercherie, en est lui-même la victime. L'édition de M. Geifroy, pour la Gorrespondance générale, celles de MM. Gréard, Faguet, Gnulel, pour les écrits pédagogiques, nous ont enfin rendu la vraie M'"" de Maintenon. Toutefois, la Beaumelle, dont le nom