V. Cousin, Jacqueline Pascal; Perrin
Les lettres de M'^o de Maintenon étaient faites moins pour être lues que pour être méditées. 11 n'y faut pas chercher « ce qui pétillait de brillant et de fin sur son visage quand elle parlait d'action », suivant le mot de Ghoisy ; elles donnent « le dessin plutôt que le coloris de son esprit». (Sainte-Beuve.) Mais dans celle gravité de ton quelle souplesse! Quelle force et quelle tenue dans cette pensée presque toujours juste, toujours sobre, également éloignée du paradoxe et de la déclamation ! Et quel modèle de ce style qu'elle recommandait aux demoiselles, « simple, naturel, sans tour, succinct » ! M"^» de Maintenon est un écrivain. Sa langue est souvent pleine et savoiiteuse comme celle de Molière, subtile et délicate comme celle
G. de Litt. — Mme Dg Maintemon et St-Simon. 4
de Fénelon. Saint-Simon l'admire sans réserve. Quelque effort qu'elle eût fait pour s'imposer à elle et à Saint-Gyr toutes les formes d'austérité, elle n'a jamais pu se défaire du goût de ce que son siècle avait produit autour d'elle de plus noble et de plus achevé. Le premier jour de la représentation d'Athalie, elle avait senti avant tout le monde que c'était le chef-d'œuvre de Racine, et quelques années après la réforme de 1692, elle avait fait elle-même rentrer Esther à Saint-Cyr, « les demoiselles ne pouvant apprendre rien de plus beau ». Cette exactitude et cette finesse de sens littéraire, jointes à la sûreté et à la profondeur du sens pédagogique, impriment à tout ce qu'elle a écrit sur la direction des jeunes filles un caractère particulier d'efficacité ; on peut discuter ses vues: on ne peut méconnaître son autorité en matière d'éducation; elle est de la race de Boileau : en mal parler porte malheur.
OcT. Gréard, l'Éducation des femmes par les femmes; Hachette.
Ce qui frappe le plus dans celte personne, c*est le contraste de la vie la plus singulière, la plus pleine de grandes et étranges aventures, avec l'esprit le plus correct, le plus régulier et le plus classique, s'il est permis de parler ainsi. C'est en quelque sorte une héroïne à la Hoileau encadrée dans un drame à la Shakesi)eare.
P. Jankt, Lectures variées de littérature et de morale;
Delagrave.
Le caractère de M™<^ de Maintenon est un de ceux qui soulèvent, encore aujourd'hui, les discussions les plus passionnées. Je trouve les lignes suivantes dans une Histoire de Louvois dont vous connaissez l'auteur : « Elle sera longtemps encore un sujet (le controverses, mais elle aura probablement toujours plug d'enntunis que d'amis. C'est sa faute; elle a toujours aimé le mystère, et rien n'est irritant comme le mystère, surtout quand il a toutes les apparences d'un calcul. » Impossible de mieux dire et en même temps de dire plus juste. M™° de Maintenon a voulu, de propos délibéré, devenir une énigme. Après la mort de Louis XIV, elle a brûlé toute sa correspondance avec le roi.
Elle avait ordonné à Tabbé Gobelin, son confesseur, de détruire les nombreuses lettres qu'il avait reçues d'elle. Par bonbeur, il lui a désobéi. Il a remis cette correspondance entre les mains des dames de Saint-Cyr, qui déjà possédaient de nombreux écrits de M"*® de Maintenon, lettres morales ou édifiantes, dialogues et entretiens sur l'éducation... Ses lettres aux gens de cour sont sans intérêt, parce qu'elles sont sans abandon. Jamais elle ne se livre : prudente jusqu'à la défiance et secrète jusqu'au mystère. A Saint-Cyr, elle est tout autre. Je ne dirai i pas qu'elle se livre, ni même qu'elle se montre. Je dirai qu'elle se laisse entrevoir... Je ne mets en doute qu'une chose : cette froideur que plus d'un historien considère comme le trait caractéristique de M™« de Maintenon. Il me semble, au contraire, apercevoir chez elle un besoin de tendresse qui n'a pas été satisfait sans doute, mais qui n'en apparaît que davantage au milieu de ces impitoyables observations et de ces désolantes analyses. Ce besoin de tendresse est-il donc inconciliable avec la vertu? Les âmes les plus hautes, les cœurs les plus fermes, n'ont-ils jamais connu ces luttes de la volonté contre le sentiment, combats cachés qui n'ont jamais d'autres témoins que la conscience et Dieu ? Si la fille de Constant d'Aubigné, si la pupille de M=*« de Villette, si la femme de Scarron et plus tard de Louis XIV, est née avec une âme tendre, qu'elle a dû souffrir en effet ! Car sa vie s'est passée à étouffer, à détruire cette tendresse de cœur dont certaines destinées sont condamnées à se défendre comme d'une faiblesse. Si elle a lutté, si elle a triomphé, la lutte a dû être douloureuse, et le triomphe cruel. En tout cas, elle a bien gardé son secret. Elle est restée, comme elle le voulait et comme elle le disait, une énigme pour la postérité.
E. Hervé, Disc, de réception à l* Académie, il fév. 1887 K
M"»" de Maintenon était une femme supérieure, de grand cœur, d'incroyable volonté, de belle intelligence, de sagacité infinie, de raison et de bon sens incomparable, dévouée, discrète, presque simple et presque modeste. Une certaine tendresse de cœur, le charme troublant d'une sensibilité qui s'é-
i. M. Maxime Du Camp, dans sa réponse à M. Hervé, a relevé ce que ce jugement semble avoir de discutable.
6i COURS DE LITTERATURE
panchc, une âme facile à l'émotion et qui la provoque chez les autres, voilà ce que tous ceux qui en parlent, plus ou moins selon les humeurs, regrettent de ne pas trouver en elle. C(;s penclianis sont-ils compatibles avec l'infaillibilité de raison pratique et de sens droit qui était le fond de M™° de Maintenon? Nous ne savons; mais nous sommes un peu tentés de craindre que les critiques ne lui aient reproché d'avoir manqué des défauts ordinaires du sexe dont elle était... Quelles qu'aient pu être les fautes politiques de cette illustre femme, il lui a été sans doute beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé Dieu, les enfants et Athalie,
Fagukt, les Grands Maîtres du dix-sepUème siùcle; Lecène.
XIÏI
11 reste une ombre sur cette figure; elle attire et repousse. Quelle différence avec M™° de Sévigné, si droite, si simple, si franche, si ouverte, et qui se livre du premier coup ! L'autre est trop réservée, trop fuyante... Même quand ses lettres nous la font estimer, elles ne nous la rendent pas aimable. Elle moralise trop, elle proche : c'est sa vocation, je dirai presque que c'est son rôle. Klle se glorifie d'avoir conquis le roi à la vertu ; mais il est déplaisant de voir qu'elle ail profité pour son compte de la vertu du roi... Nous ne prenons pas notre parti (le l'entendre dire que c'est Dieu qui a tout conduit, qu'il l'a lui-mônic approchée du roi, qu'elle lui doit tous ses succès, qu'elle se regarde comme l'instrument dont il se sert pour faire le bien. « M"*" de Montespan, disait-elle un jour à ses filles de Saint-Gyr, est, après Dieu, la première cause de la haute fortune que j'ai faite. » Dieu et M"^'' de Montespan! Quel mélange, ou, comme dirait Saint-Simon, quel ragoût !