C. de Lit t. — Mme de Maintbnon et St-Simon
chacun de ces trois écrivains, au point de vue du genre épislolairc.
(Eure-et-Loir. — Brevet supérieur.
Aspirants, 1887.)
Développez cette pensée de M"*° de Maintenon : « Aimez la présence de ceux qui vous reprennent; que votre conduite soit égale quand ils vous voient et qu'ils ne vous voient pas. »
(Haute- Vienne. — Brevet supérieur.
Aspirantes, 1887.)
Que pensez-vous des qualités que demande M"^° de Maintenon des demoiselles qui désirent être dames de Saint-Cyr, quand elle écrit à M™'» de Berval (6 août 1698) : « Je crois, ma chère fille, que, dans le choix des sujets pour votre maison, vous devez vous attacher à la droiture de l'esprit et à la bonne humeur; car je ne parlerai point ici de la piété et de la vocation, puisque vous ne pouvez avoir de doute là-dessus... Prenez le milieu entre un trop grand goûtpourFesprit et la crainte des grands esprits... Craignez les discoureuses; défaites-vous de ce que j'entends souvent : u Cette fille, dit-on, n'a pas de « talents pour l'instruction, et n'a pas de facilité à parler... » Tâchez de distinguer l'activité de la dissipation et de la légèreté... Examinez la bonne foi jusque dans les moindres choses; il y en a qui ne les font que superficiellement, qui balayent sans se soucier que le lieu en soit plus net, et ainsi du reste; ces caractères sont mauvais. Aimez les bonnes filles qui se donnent tout entières à ce qu'elles font. »
Terminez en disant quelques mots du caractère de M""® de Maintenon elle-même.
, . . (Loire-Inférieure. — Brevet supérieur.
Aspirantes, 1887.)
l)(';voloi)po/, ce mot de M^^de Maintenon : « Apprcnc/ à obéir, car vous oliéirez toujours. »
(Rhône. — École normale priîiaire.
Aspirants, 1887.)
M'ne de Mainlenon, d'après ses lettres et dans l'histoire. Son influence littéraire, politique et religieuse. Sa place parmi les femmes célèbres du xviii« siècle.
(Ariège. —'Brevet supérieur. — Aspirantes, 1888.)
« Les femmes, dit M"»« de Maintenon, ne savent jamais qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend communément fières, dédaigneuses, causeuses et dégoûtées des choses solides, c'està-dire de l'ouvrage des mains, des soins du ménage, des devoirs de leur état. » Expliquer et apprécier ce jugement. Vous parait-il fondé ? ne pourrait-il pas s'appliquer à beaucoup de jeunes filles d'aujourd'hui?
(Cantal. — Brevet supérieur. —Aspirantes, 1888.)
Discuter et apprécier ce jugement de M. Gréard sur M"»® de Maintenon : « C'est à une certaine dislance de son cœur que nous laisse sa correspondance. On ne résiste pas au prestige de cette raison ornée, de ce bon sens fin, pénétrant, enjoué, tant qu'on a le livre en mains ; le livre fermé, le prestige s'efface, et. de cette nourriture si solide et si agréable il reste comme un arrière-goût un peu âpre. »
(Lot. — Brevet supérieur. — Aspirantes, juillet 1889.)
En tête des cahiers distribués aux demoiselles de Saint-Cyr M™« de Maintenon avait fait écrire : « C'est un mauvais caractère que celui de grand parleur; » et plus loin : « On raille souvent des jeunes filles sur leur timidité, maison les en estime davantage. » Rapprochez ces deux jugements et dites ce que vous en pensez.
(Haute- Vienne. Brevet élémentaire. Aspirantes, oct. 1889. Alger. Brevet supérieur. Aspirantes, 1890.)
M'»« de Mainteuon a dit : « C'est le propre d'un bon cœur et d'un bon esprit de clierclier à faire plaisir et h se rendre utile. » Commentez ces paroles, et faites connaître dans quelle mesure elles peuvent trouver leur application dans les diverses circonstances de la vie.
(Alger. — Brevet élémentaire. — Aspirantes, 1887.)
Développer cette pensée de M™« de Maintenon : « En quelque condition que soit une fille, le goût de l'ouvrage lui est nécessaire. »
(Seine, Puy-de-Dôme, Marne. — Brevet élémentaire.
Aspirantes, 1886 et 1887.)
M'"" de Maintenon dit, dans ses Lettres, en parlant des élèves de Saint-Cyr* : « On doit moins songer à orner leur esprit qu'à fornior leur raison. » Montaigne voulait de même qu'on eût plutôt la t<He l)ien faite que bien pleine. Expliquer et apprécier ce conseil.
(Somme. — Brevet supérieur. — * Aspirantes, 1887.)
I/idoal d'une j(unie iille d'après M'"° de Maintenon.
(lÏJiut-Uliin. — Bhevkt supérieur. — Aspirantes, 1800.)
Oiifîl (Hait U\ but (li; M'"" de Maintenon en londatit Saint-Cyr? Donin'i- uni; idrc du syslrnie d'éducation (ju'elle y avait organisé.
((Uier. — Brevet supérieur. — Aspiianles, 18U0.)
En lisant, avec la directrice de votre école, Tinslruction générale que M™e de Mainlenon adresse çiux dames de Saint-Louis, vous avez relevé cette remarque : « Une jeune fille qui sait mille choses par cœur brille plus en compagnie et satisfait plus ses proches, que celle dont on a pris soin seulement de former le jugement, qui sait se taire, qui est modeste et retenue et qui ne paraît jamais pressée de montrer son esprit. » Si votre directrice vous demandait de tracer le portrait de ces deux jeunes filles et de dire à laquelle vous voudriez ressembler, en donnant les motifs de votre préférence, que répondriez-vous?
(Haute- Vienne. — Brevet supérieur.
Aspirantes, 1890.)
Que pensez-vous de cette maxime d'éducation : « Épuisez la raison et la douceur avant d'en venir à la rigueur. » (M»»® de
Ma INTENON.)
(Indre-et-Loire. — Brevet supérieur.
Aspirantes, 1891.)
M"^e de Maintenon a dit : a Écoutez toujours et ne parlez guère ; » et ailleurs : u Parler pour se réjouir honnêtement n'est pas inutile. » Vous ferez voir la justesse de chacun de ces conseils. Vous montrerez comment ils se précisent l'un Tautre.
(Dordogne. — Brevet supérieur. — Aspirantes, 1891.)
« La douceur est la vertu de notre sexe. Il faut laisser aux hommes le courage et la bravoure de se laisser tuer de sangfroid : mais ce qui nous convient, c'est l'honnêteté, la modestie, la douceur et la timidité. »
Dites en quoi consistent les vertus que M™* de Maintenon
recommande dans ces lignes aux demoiselles de Sainl-Cyr, et montrez par quels moyens une institutrice peut les inspirer à ses élèves.
(Cantal. — Brevet supi^rieur. — Aspirantes, 1891.)
Expliquer ce mot de M™® de Maintenon : « Les femmes font les maisons et les défont. »
(Bouches-du-Rhône. — Brevet élémentaire.
Aspirantes, 1888.)
« Le plus grand de tous les plaisirs est d'en pouvoir faire, » a dit M"^o de Maintenon.
Que signifie cette pensée? Développez-la en la rapprochant de cette aulre parole d'un moraliste : « On ne fait son bonheur qu'en s'occupant de celui des autres. »
Doimez des exemples empruntés particulièrement h la vie de famille.
(Finistère. — Aspirantes, 1894.)
Voltaire écrivait en 1726 : « Le but de la vie humaine, c'est l'action. » — M™® de Maintenon avait déjà dit, h propos de Saiiit-Gyr : « Notre institut n'est pas fait pour la prière, mais poui' l'action. »
Cominonler ces deux pensées au point de vue moral et au point de vue pédagogique.
(Kure. — Aspirants, 1893.)
SAlNT-SlMOiN
(1675-nS5)
Saint-Simon pendant le règ^ne de Loni» XIV. — Naissance et mariage* — L'armée et la coar.
Louis de Roiivroy, duc de Saint-Simon, a pris soin de nous informer lui-même qu'il naquit à Paris, dans la nuit du 15 au 16 janvier 1675, de Claude, duc de Saint-Simon, pair de France, et de sa seconde femme Charlotte de l'Aubépine, qu'il avait épousée à soixante-neuf ans, ayant quarante-deux ans de plus qu'elle. Ce fut le seul fruit de cette union tardive. 11 eut pour parrain Louis XIV; pour marraine, la reine Marie-Thérèse.
Cette maison des Saint-Simon remontait au moins au xiv® siècle, époque où Mathieu de Rouvroy, d'une maison non moins ancienne, épousa Marguerite de Saint-Simon, dont il prit le nom en même temps que les armes. Mais il n'est pas aussi sûr qu'elle sorte, comme Saint-Simon l'affirme, du sang de Charlemagne par les comtes de Vermaudois, et des rois d'Italie*. Ce qui est certain, c'est que la fortune de la famille date seulement de Louis XIII, qui resta, môme après sa mort, le roi, le dieu des Saint-Simon. C'est Louis XIII qui, en 1635, fit un duc et pair de Claude de Saint-Simon, l'un de ses pages, père de notre historien. Par quels services éclatants ce gentilhomme de vingt-sept ans méritait-il la plus haute dignité à laquelle pût aspirer la noblesse de France? Tallemantdes Réaux nous l'apprend : Claude de Saint-Simon, quand il portait le cor du roi, grand chasseur, le lui rendait sans avoir bavé dedans. L'auteur des Mémoires précise gravement un autre titre de son père : celui-ci avait imaginé, chaque fois qu'il présentait un
' 1. u Nous sortons du sang de Charlemagne, au moins par une femme, sans contestation aucune. »
cheval au roi, de tourner le cheval la tôte à la croupe de celui que le roi quittait, et le roi pouvait ainsi sauter de l'un sur Taulrc sans mettre pied à terre. Ces mérites sont d'ordre rare, il faut Tavouer, mais non pas au point de justifier le dédain que le fils de ce parvenu professera parfois pour la noblesse des autres, et la a honte » qui TétoufTera quand le roi fera de Villars, par exemple, un duc et pair, un égal des Saint-Simon.
L'instruction du jeune Louis semble n'avoir pas été poussée très loin. On dit qu'il préférait l'histoire au latin. Lui-môme, au début de ses Mémoires, écrira : « Le goût est né comme avec moi pour la lecture et pour l'histoire. » A quinze ans (1690), il composait une relation des obsèques de la dauphine, oit l'on peut deviner ce qu'il sera, car le récit a du mouvement, et, d'autre part, les moindres détails du cérémonial consacré y usurpent, au premier plan, une place disproportionnée.
Comme tous les gentilshommes qui ne voulaient pas déplaire au roi, il prend de bonne heure du service et s'enrôle dans les mousquetaires (1691). Il fut un soldat courageux, mais peu zélé. Au siège de Namur, à la bataille de Nerwinde, il se signala, mais ses yeux regardaient plus souvent encore du côté de la cour que du côté de l'ennemi. Son père mourut en 1692, et il hérita de ses gouvernements. Pour affermir son crédit et préparer son avenir, il résolut d'épouser... le duc de Beauvilliers : c'est du moins sous ciîtte forme ingénue et flatteuse qu'il présenta sa demande h ce ministre, un des rares grands seigneurs (]ui eussent la confiance entière du roi. Oui, c'est M. de lîeauvilli(^rs, c'est M'"° de Reauvilliers qu'il voulait épouser; il le leur dit, et, longt(Mnps après, le redit au lecteur. Quant à leurs huit filles, il no les avait jamais vues. L'aînée préféra entrer en rcli^'ion; la s(î(;onde était contrefaite, la troisième n'avait guère (\\n', Irei/e ans; elle échappa, comme sa sœur, à Saint-Simon, el poiii' lo même motif. Les cinq autres étaient toutes jeunes. Mîiis les Heauvilliers le traitèrent désormais avec autant d'affcclion (pu; s'il eût été leur gendre. Son scroiid et vérilable l)(*.iu-i)«'n3 fut \o maréchal duc de Lorg(!S, neveu de Turenne. Mais L(M'^es avait épousé la fille du financier Trémunt, parti d(; tics l)iis. a lOlli; avait fait ojihlierce qu'elle était née, » dit Saint-Sinif)!! : pour (pi'il l'ait oublié, lui, il faul que retle belleni< re ail eu bien (1(î la distinction e! bien de la bonlé. Sa fille aîniM», (',oll(^ que Saint-Simon épousa (HîO.">), unissait à une grâce et à iMKî niaj(;slé naturelle un « sens exquis et Jusle en tout », et Saint-Simon, qui \iiir.c d'elle un périrait délicieux, ne cessa
pas un moment de sa vie de goûter « rinestîmable prix de cette perle unique ». — « Ce fut celle avec qui j'espérai le bonheur de ma vie, qui depuis Ta fait uniquement et tout entier. »
Cette union « intime, parfaite, sans lacune, et si pleinement réciproque », n'émoussa pas en lui le goût de l'observation, d'une observation facilement satirique. En 1694, au camp de Gimsheim, il jette déjà sur le papier les notes qui seront plus lard la matière des Mémoires. Le ton de ces notes était si vif qu'il en conçut quelques scrupules. On a une fort curieuse lettre de lui, adressée à M. de Rancé, abbé de la Trappe. Rancé avait longtemps vécu dans le monde, où il avait connu familièrement le père de Saint-Simon, et, après la mort du père, il reporta son amitié sur le fils : « Il m'aima comme son propre enfant, et je le respectai avec la même tendresse que si je l'eusse été. » La Trappe n'est pas fort éloignée de la Ferté-Vidame, beau domaine acquis par Claude de Saint-Simon, et où il semblait à son fils qu'un reste de seigneurie palpitait encore*. Celui-ci avait fait quelques retraites sous la direction de Rancé. 11 est donc naturel qu'il l'ait pris pour confident de ses scrupules chrétiens.
Il faut, Monsieur, que je sois bien convaincu que tous avez pour moi une bonlé extrême pour oser prendre la liberté que je fais en vous envoyant parla voie de M. du Gharmel les papiers dont j'eus l'honneur de vous parler en mon dernier voyage, lorsque vous me permîtes de le faire. Je vous dis lors qu'il y avait déjà quelque temps que je travaillais à des espèces de mémoires de ma vie, qui comprenaient tout ce qui a un rapport particulier à moi, et aussi un peu en général et superflcielloment une espèce de relation des événements en ces temps, principalement des choses de la cour; et comme je m'y suis proposé une exacte vérité, aussi m'y suis-je lâché à la dire bonne et mauvaise, toute telle qu'elle m'a semblé sur les uns et sur les autres, songeant à satisfaire mes inclinations et passions en tout ce que la vérité m'a permis de dire, attendu que, travaillant pour moi et bien peu des miens pendant ma vie, et pour qui voudra après ma mort, je ne me suis arrêté à ménager personne par aucune considération ; mais voyant cette espèce d'ouvrage, qui va grossissant tous les jours, avec quelque complaisance de le laisser après moi, et aussi ne voulant point être exposé aux scrupules qui me convieraient à la fin de ma vie de les briller, comme c'avait été mon premier projet, et même plus tôt, à cause de tout ce qu'il y a contre la réputation de mille gens, et cela d'autant plus irréparablement que la vérité s'y rencontre tout entière et que la passion n'a fait qu'animer le style, je me suis résolu h vous en importuner de quelques morceaux pour vous supplier par iceux de juger de la pièce et de me vouloir prescrire une règle pour dire toujours la vérité sans blesser
1. La Ferté-Vidame est située entre Chartres et Dreux : le château en a été reconstruit, mais le parc est encore enserré dans ses quatorze kilomètres do murs. M. Boissier, chez qui on en peut lire une description précise, observe que Saint- Simon n'a pas été touché par les beautés de la nature. On n'en, est pas surpris.
ma conscience, et pour me donner de salutaires conseils sur la manièpo que j'anrai à tenir en écrivant des choses qui me touchent particulièrement et plus Kensihhiment que les autres. J'ai donc choisi la relation de notre procrs contre MM. de Luxemliour;; père et fils, qui a produit des rencontres qui m'ont touché de pr(>sque toutes l(>s plus vives passions d'une manière autant ou plus ïjensihle que je Taie été dans ma vie, et qui est exprimé en un style qui le fait hien remarquer. C'est, je crois, tout ce qu'il y a de plus Apre et de plus am«»r eu mes Mémoires, mais, au moins, y al-je tâché d'être fidèle à la j)lus exacte vérité...
Saint-Simon est là déjà presque tout entier : le procès des Luxembourg est un procès de préséance. II y joif^'nait deux portraits, dont celui de d'Aguesseau. On ne sait ce que Uancé lui répondit, l/ahbé de la Trappe devait mourir, d'ailleurs, Tannée suivante.
H est difficile de faire marcher de front le service militaire, les soins d'une fortune à faire à la cour et la besogne d'un historien. Saint-Simon donna en i702 sa démission de mestre de camp de cavalerie. L'armée telle que Louvois l'avait réformée n'était pas faite pour le retenir longtemps. Mais, d'autre part, la cour, telle que la voulait Louis XiV, n'était pas faite pour le fixer. C'est le G mai 1082 que le roi établit sa résid<înce à l'ancienne résidence de chasse de son père, devenue le palais magnificjue, mais incomplet, de Versailhîs*. Saint-Simon est sévèrcî pour « ce chef-d'œuvre si ruineux et de si mauvais goût », où le roi s'est plu à tyranniser la nature, à la dompter, à force d'ar! <;t de liésors. Versailhis est i)our lui « le plus triste et h' plus ingrat de tous les litîux ». C'est que « la cour fut un autrt; manège de la polititpie du despotisme » : toute la noblesse de France s'y absorba et s'y énerva en se domesti- (pi.'int. Le ressort de Vhnnncur, qui était l'àme de Taristocralie d'autnîfois, s'y fausse, et c'est l'àpre ambition des honneurs qui 1<; remplace. HouiHers, le héros de Lille, embrassait les g(;noux du roi parce (pi'il avait reçu de lui les grandes entrées. Sauf exception, le i)Ouvoir était aux mains des hommes nou- Ytîaux, et Sainl-Sinion haïssait de toute son âme ce règne de vihî bourî:«;oisie. « Kn face du roi, il fut maître de lui dès le dèhul et le ju^'ea. » Le roi, d(; son roté, s(î montra réservé, déliant nièuie à l'égard de c<:t ironique observateur et de ce dispulfiir élernrl, cpii ne savait pas trnir sa langue. Mais tous deux fnn'nt rondaninés à vivre vingt- quatre ans dans ces
1. Cf. Dussîput, //• (linteau tlt; Vrrsailfrs, histoin- et ilescviption; Versailles, I5<'rn.ir»l, iNfSl, iii-S".
SAÏiNT-SIMON 83
rapports de « malveillance polie* ». Enfin, M"*« de Maintenon trouvait le jeune duc un peu bien « glorieux », et Saint-Simon devinait sa sourde hostilité, qu'il lui rendra au centuple. Cependant, il grossissait la cour du tyran; il négociait, pour lui plaire, le mariage du duc de Berry avec une fille du régent, et recevait en récompeiise pour M"*® de Saint-Simon la charge de dame d'honneur de la nouvelle duchesse. Saint-Simon, il faut le dire, ne se résigna pas sans répugnance à cet honneur asservissant, mais qui n'était pas sans- compensation : car une pension de vingt mille livres y était attachée, et aussi ce loge-» ment à la cour, tant envié des courtisans. C'est en 1710 que Saint-Simon devint courtisan malgré lui. En arrière des cinq pièces qui composaient son logement, beaucoup moins commode que son hôtel de Versailles, il avait son cabinet, ou, comme il le dit, sa « boutique ». L'air de la cour est amollissant : tout en critiquant un peu tout, mais avec prudence, Saint-Simon écrivait telle lettre au roi, où il demandait la charge de capitaine des gardes près de la « personne sacrée » de Louis. Il croit mériter cette faveur par trente-six ans d'un attachement continuel, d'un dévouement entier et d'une affection vraie ; mais il attendra l'effet des bontés royales avec une résignation parfaite, content d'avance de tout, pourvu qu'il puisse plaire à son maître. Cette requête fut vaine : si elle eût été exaucée, nous n'aurions probablement pas les Mémoires de Saint-Simon. Mais sa destinée voulait qu'il ne fût pas en faveur, sans être tout à fait en disgrâce. Disgracié, il n'eût été qu'un pamphlétaire; satisfait, il eût gardé le silence. Pour parler, il devait rester indépendant ; pour être un historien, il devait pouvoir amasser à son aise la matière de son histoire, et il n'eût pas trouvé ailleurs un second Versailles.
Saint-Simon sons la régence et le règne de Louis XV« — Ses idées poUtiqnes* — Sa vieillesse* — Ses « Mémoires »•
A la fm du règne de Louis XIV, Saint-Simon avait vu briller h ses yeux des espérances inattendues. La mort du grand dauphin avait fait du duc de Bourgogne l'héritier du trône ; l'élève
: 1. Boissier, Saint-Simon, p. 40 elpassim.
84 COURS DE LTTTÉRATUIŒ
do FVmfîlon ot Snint-Simon, rapprochés f>ar les ducs de Boauvilliors ot de Chovrensc;, furent ravis de découvrir l'uiï chez l'anlro dos vues pn;sqiie idonticiues sur la roforniation de l'Ktal, eu partieulicM' sur la néc(îssilé do borner le despolisuie du monarque et de restreindnj le pouvoir excessif des ministres, en relevant la no])lesse «le son excessif al)aissement. Ce fut comme un point iumimîux dans la vie de Saint-Simon; il tenait sa revanche, et d'avaTice il la savourait. On sait quelle catastrophe nouvelle la lui arracha. Après de longues années, rémotion qu'il en ressentit est encore toute vive : « La France tomba onfin sous ce dernier châtiment : Dieu lui montra un prince (|u'<'II(^ ne méritait pas. La terre n'en était pas digne : il était déjà mAr f)Our la hienheureuse éternité... Plaise h la niiséricordo, de Dieu que je hi voie ét(;rnellement dans la place où sa bonté sans doute Ta mis! »
Que valaient au juste ces plans de f^onverneinent dont ses poches étaient gonflées quand il passait chez le duc de BourgofîiKi? Nous en aurions peut-étrcî une très haute idée si Saint-Simon n'avait, sous la Régence, traversé le pouvoir. U s'était parfois montré, mémo dans les moments difliciles, l'ami de Pliiiippo d'Orléans, si dillérent de lui i)Ourtant par son caraetèn? et par ses nueurs. Le régent, capable d'estimer sa [)ersonne, mais non pas de s'ahandoiuier tout à fait à sa direciion, lui donna une première satisfaction en instituant ces gninds conseils, composés surtout de gentilshommes, et dont Saint-Simon avait rêvé de substituer l'aulorité réglée h l'autorité arbitraire des S(;crétaires d'état. Saint-Simon iit lui-môme parlifî «lu eonsfîil de régences. Mais qind usage lit-il de son rrédil ;iu nionnuit où s'offrait l'occasion de se ujontrer un vérit:ilil(; lioiuiufMl'Ltat? Il supplia le régont de pormeltre que les ducs <'t pnirs r(^stassent couverts devant h; parb^nonl. II proposa, il «;st viai, uik^ mesunî plus sérieuse, la convocation des états g'''iièiaux tous les cinq ans. Mais on n'ost point à la veille (1(5 17S'.), (;t Saint-Simon n'(îst pas Mirabeau. Dans la pensée de Saint-Simon, l(;s états n(i (bîvaii;nt être qu'un « corps de plaignants et suppliants ». Leur s<ul droit était d'adrfîsscîr d'humbles rcniontianccs au roi. Mais on IrMir permettait aussi d'assuin(M' la i('S[)onsa]>iIit('t de in<*sur(îs odiousc^s, telles (JU(î la liarnjueroute, résolument eonseillée par Saint-Simon. Il n'était (jnestiori ni de libeité pf)liti([ue ni de tolérance» ndigieuse, et Saint-Sininn, si ébxjuent adviirsaire de la révocation de l'édit de; Nantes dans ses Mrmnhr.Sy s'opposait, dans la pratitpie, au
rappel des protestants. Au reste, Finstitution des conseils ne dura que trois ans, et le régime détesté par Saint-Simon fut rétabli.
Une autre satisfaction donnée par le régent à Saint-Simon, ce fut son envoi en Espagne comme ambassadeur pour en ramener l'infante, destinée, d'abord au jeune Louis XV. Il quitta Versailles le 6 octobre 172i, à demi ruiné par les dépenses nécessaires, pour soutenir son rang à Fétranger. A Bayonne, il se « creva » d'buîtres vertes ; mais de Bayonne à Madrid, il fit maigre chère dans les auberges de la route. A Madrid, il lui fallut danser à la cour « avec trois cents livres de dorure sur le corps », et prendre part aux ennuyeuses chasses du roi, toujours les mêmes. Les sermons espagnols, les conversations et les repas de tous ces mangeurs d*ail, font croître en lui une irrésistible nostalgie. « Je pétille de m'en aller, » écrit-il au régent.
Quand il fut revenu, pourtant, le régent, dominé par Dubois et si différent de lui, d'ailleurs, par les mœurs et le caractère, lui témoigna une froideur significative. Bien que la toute-puissance d'un Dubois fût plus propre que toute autre à soulever dans l'âme de Saint-Simon ces révoltes du rang et de la vertu dont parle Taine, l'ami sincère d.u régent n'avait jamais heurté de front le valet du régent, devenu premier ministre et cardinal. On assure même qu'avant le voyage d'Espagne tous deux s'étaient embrassés avec une cordialité apparente; mais aucun d'eux n'était dupe de ces démonstrations, et le portrait de Dubois est un des plus tristement vivants que Saint-Simon ait tracés : « C'était un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine... Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux... » Saint-Simon ne disputa pas le régent à Dubois. Il s'éloigna de la cour; mais bientôt Dubois mourut, suivi de près par le régent (1723), et la retraite de Saint-Simon dans ses terres fut définitive. Il avait alors quarante-huit ans, et depuis une trentaine d'années, avec d'assez longues interruptions sous la régence, il avait recueilli par écrit tout ce qu'il avait vu et entendu de notable, sans pourtant songer peut-être à laisser après lui une histoire suivie. En 1729, il sentit, plus que le désir, le besoin d'être historien. Les Mémoires de Dangeau, mort en 1720, lui furent communiqués alors par le duc de Luynes, petit-fils de l'auteur. Il lut avec stupéfaction d'abord ce journal du courtisan
exact cl servilc; puis, il ne put s'empêcher d'en couvrir les marges de notes indignées; enfin ii en fit prendre une copie. Pendant quatre ou cinq ans, il l'étudia de près, avec fureur et pourtant avec précision. Bien médiocre était la valeur littéraire et morale de l'œuvre, mais non sa valeur comme document historique et chronologique. C'était un cadre admirable où Saint-Simon désormais pouvait disposer avec ordre des souvenirs jetés jusque-là un peu pêle-mêle. Vers 1739, sans le suivre toujours et sans le perdre jamais de vue, il commença à classer et à rédiger ses notes personnelles. C'est en 1745 ([u'il achève le récit du règne de Louis XIV, et qu'il écrit son Varallèle des trois premiers Bourbons, sujet cher à son cœur et où il semble avoir voulu dégager la philosophie politique de son ouvrage, si le plus passionné des historiens peut avoir quelque chose de commun avec un philosophe.
En dehors de ce plaisir et de ce devoir, la fin de sa vie fut plutAt triste. Il vivait à l'écart de la cour; mais son isolement ne l'ompôchait pas de voir la misère grandissante du peuple et de la dénoncer au cardinal de Fleury, non sans lui demander d(3 jeter sa lettre au fcu^ Kn 1743, il fut frappé au cœur par la mort do sa femme : plus tard, il demandera, dans son testîiiuont, que leurs deux cercueils soient réunis par des craml)ons do f(;r et désormais inséparables. Kn 1740, il voyait mourir son (ils anio, le duc de Uufîcc; en 175.->, son fils cadet, peu avant sa propro mort. Sa fille aînée était contrefaite et fut mal mariée au besogneux prince de Cbimay. Le vide se faisait peu à peu à l'hiMel do la rue de (irenelle, et Saint-Simon y mourait lui-niênie le 2 mars 17.'>5, quatre ans après avoir terminé son œuvre.
llisloire <1oH papier» de Saint-Simon. — Le « Parallèle des trolN premiers Bourbons »•
Los scellés avaient été apposés à Paris, au domicile de Saint- Simr)n, et à la Kcrté-Vidame. Nous avons l'ordonnance royale du 'il (lécoinbre 1700, qui enjoignit de transporter tous les papiers (lu mort- au ministère dos Affaires étrangères.
i. I.(.'Urc (lu iiO nov. ITas.
2. « Pau oiimik w noi : Sa Majostô ôtaiit inform«'«o que les manuscrits trouvés cIm'/. m. le duc de S;iiiit-Siinon, lors de son décès, la [ilui»art desquels cuncuruont
Ces papiers étaient de deux sortes: les Mémoires, les autres manuscrils. Tous avaient été légués par testament à un Saint- Simon, cousin du duc, évêque de Metz. Mais Saint-Simon recommandait en même temps à son exécuteur testamentaire, d'Aguesseau, de payer ses dettes aussitôt que faire se pourrait. Or ces dettes élaient considérables, et les créanciers avides. A leurs yeux, sans doute, ces écritures ne représentaient pas une fortune, mais seulement un gage. Il ne faudrait pas croire toutefpis que l'importance des Mémoires de Saint-Simon ait été alors absolument méconnue. Chargé par Choiseul de Texamen général des papiers de Saint-Simon, Tabbé de Voisenôn publia, en 1762, des Extraits des Mémoires. Choiseul lui-même en fit prendre une copie, ce qui n'était ni une mince besogne ni un mince témoignage d'estime. Exilé à Chanteloup, il en laissa prendre connaissance à M™® du Deffand. Celle-ci écrivait à Walpole : « Nous faisons une lecture, l'après-dînée, des Mémoires de M. de Saint-Simon, où il m'est impossible de ne pas vous regretter : vous y auriez des plaisirs indicibles... Je suis désespérée de ne pouvoir vous faire lire les Mémoires de Saint- Simon; le dernier volume, que je ne fais qu'achever, m'a causé des plaisirs infinis; il vous mettrait hors de vous*. » 11 est vrai que l'attrait de la médisance et peut-être du scandale était pour quelque chose dans le plaisir de cette épicurienne délicate, que l'enthousiasme faisait rarement sortir des bornes de la froide raison. Elle déclare, en effet, que les portraits sont mal faits, que le style est abominable et que le livre n'est pas d'un homme d'esprit, ce qui prouve qu'il y a un autre esprit que celui de Voltaire. Il est donc probable que les Mémoires de Saint-Simon, publiés alors dans leur entier, eussent soulevé moins d'admiration que de surprise. Mais on ne les publia qu'avec précaution et par fragments. Duclos, historiographe de France, les connut aussi et en fit des Extraits, comme Voisenôn. Marmonlel s'en servit largement pour son Histoire de la régence. Ce sont encore des Extraits que Soulavie éditera en trois volumes^, à la veille de la Révolution (1788). Il faudra
le service du roi et de l'Etat, ont été renfermés dans plusieurs caisses, ordonne que sur la simple représentation du présent ordre, et nonobstant toutes oppositions fuites ou à faire, lesdites caisses et manuscrits, en l'état oii ils sont, ensemble les clefs desdites caisses, seront remis au sieur Le Dran, premier commis du dépôt des Affaires étrangères... Fait à Versailles, le 21 décembre 1760. — Signé : Louis.— Choiseul. »