‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 114 sur 178 · Lettres de nov. 1770 et du 9janv · texte numérisé non relu

Lettres de nov. 1770 et du 9janv

2. Avec quatre volumes de supplément en 1789, et une réédition en treize volu-

atlondro jusqu'à i820 pour que le marquis de Saint-Simon, potit-fils (le rhistorieu, donne de ses œuvres une sorte d'édition complète, incompl<>le encore h bien des é^Mrds. Il laissait l)eaucoup à faire h M. (iliéruel, et celui-ci a seulement jeté les l)as(;s de l'édition monumentale entreprise de nos jours par M. de Hoislisle.

Mais les [)af)iers autres que les Mihnoh'es étaient fort noml)n;ux, et peinlant plus d'un siècle devaient être gardés avec un soin trop jaloux au dépôt des Affaires étrangères. Sans parler des Lotti'cis, il y avait là beaucoup de documents antérieurs h la rédaction délinitive ilesi Mémoires, ou qui y avaient servi, par exemple? des notices sur les ducbés-pairies, sur les confesseurs du roi, sur liossuet. Les ducbés-pairies étaient, on le sait, la grande préoccupation et superstition de Saint-Simon. « Ma passion la plus vive et la plus cbère, dit-il, est celle de ma dignité et de mon rang. Ma fortune ne va que bien loin après. » (Test pour défendre les privilèges de son rang qu'il s'était fait d'a])ord bistorien, et la première bistoire qu'il conçut fut toute généalogique, si bien que ses contemporains, suivant les hurn(;urs, ou s'étonnaient qu'un duc et pair se fit le laborieux successf^ur du P. Anselme, ou le consultaient avec déférence sur les oiigin(^s les plus embrouillées des familles, sur les complicalions inliuicis du cérémonial et des préséances. Ces questions, (|ui nous paraiss(îiit aujourd'bui si puériles, avaient alors leur intérêt (^t mémo leur importance. Au fond, comme Ta fort bien démon ti'é M. Hoissier, il s'agissait de savoir si quelque droit subsistait en France en debors de l'autorité royale. On n'attend pas (le Saint-Simon qu'il devine et r(;vendi(iue les droits du jxMiple; mais il connaît dans b* détail ceux de la noblesse, el, alois {\\w tant (bi courtisans font bon marcbé des leurs, il est bien n'-solu à iw. pas aliéner uiu^ ])arc(*lbi des siens.

Il avait SCS raisons aussi pour aimer p<Mi les confesseurs du roi, (Ml parliruli«ir le Trllier, dont il nous trace un portrait saisissant :

l'ii malin ipi'il n'> avait point «Iiî ciiiscil, m j«''siiit<*, qun s^s snpmoiiPB avaii'Hl (l/'j.i pn'sciili'' au rm à mih pric-nioii, fui a|»p<»li' si.'ul tlîius le cabiiii'l i>ù le ii»i j'-laiL >puI. Seul, il ui' iVlait jamais, mais cela s'aj^prlail ainsi loisqu'il n'y avail "pic des v;ili-h inf/îriiMirs. 'rcllicr «Hait il(; lailln iiumMoci'O, iinijii' ;i\i'(î ili' jLins (»>, l'air cl |iî maintien d'un fi-aiir. paysan, avec «les VfJiix

mes MT'ii). l/(>ilili(in «le Isi!»-ls:io, pulilir-o vhrr. S:iii(oli>t, on viiijft cl un volumon l'st rcililiini ()i-igiii:il«>. (lliarIr.sN fit miilrc aii\ hi'iitii-i's li> iiiuiiiiscrit ilo.s .Ui'iunirrM,

d'un travers farouche qui eussent fait peur au coin d*nn bois et qui lui donnaient une physionomie affreuse, fausse, profonde, toute telle enfin qu'il était au dedans. Il entra avec embarras, n'approcha, appelé, qu'avec peine et pauses, et dit fort bas très peu de choses au roi. A son nom, le roi lui demanda s'il était parent de M. le Tellier. Tout aussitôt le voilà plongé par terre et à répondre avec un air confus qu'il est bien éloigné d'un tel honneur et qu'il n'est que le fils d'un pauvre paysan, fermier d'auprès de Vire en Basse-Normandie ; et, cela dit, autre plongeon. Fagon, premier médecin, tout courbé sur son b&ton, k côté de Blouin, premier valet de chambre et gouverneur de Versailles, tous deux seuls dans le coin du cabinet, voyaient et entendaient tout. Il avait fixé ses yeux sur le jésuite. A cette première réponse, il se tourna par vis à Blouin : « Monsieur, lui dit-il en lui montrant le confesseur, quel sacre /... » et se replia tout de suite sur son bâton à examiner la suite de cette première entrevue, qui ne dura que fort peu.

Bien différent est le portrait de Bossuet, « doux, humain, affable, de facile accès,... rien d'austère, de pédant, de composé, gai, poli, fort aimable, quoique toujours et avec toug ce qu'il était et par son caractère et par sa vertu, et ne faisant jamais sentir aucune supériorité à personne ».

Mais l'ouvrage capital de Saint-Simon en dehors des Mémoires, c'est le Parallèle des trois premiers rois Bourbons, composé, nous l'avons dit, vers 1745, alors que Saint-Simon avait atteint la pleine maturité de son talent. 11 se recueillit pour l'écrire et s'efforça de se maîtriser pour composer une œuvre d'histoire désintéressée et aussi une œuvre d'art. Y a-t-il réussi? Gomme arlisle peut-être, du moins aux yeux de ceux qui croient que la vie peut être à la fois intense et harmonieuse. Mais les passions de l'homme se sont contenues, ne se sont pas domptées; et c'est justement pourquoi il est bon de ne pas séparer ce Parallèle des Mémoires; on ne trouve que là dans l'œuvre entière une sérénité relative ; mais, si l'accent est moins fébrile et si le style est moins emporté, l'esprit est partout le même; le Parallèle est plutôt une préface des Mémoires, écrite après coup. C'est l'histoire résumée d'une dynastie dont Saint-Simon admire les origines, d'autant plus qu'il entend opposer Henri IV et Louis XIII à Louis XIV, et montrer le germe de décadence et de mort jusque dans l'omnipotence éclatante du roi. Qu'eût-il dit s'il eût vu s'achever le régne de Louis XV?

Il estime les trois premiers Bourbons dans la mesure où ils ont été rois. Henri IV a bien gouverné et n'a été gouverné par personne; Louis XIII parut l'être, et ne le fut pas; Louis XIV le fut toujours, et ne voulut point le paraître. Cette division était factice, mais répondait à un double dessein personnel et politique, dont Saint-Simon, il est vrai, n'a peut-être pas eu une

conscionco trfts nellc. Louis XIII était le bienfaiteur de sa fa- Tiiillo, mais sa renommée doiileuse était accablée par la gloire lie son ministre Richelieu : il fallait le relever et montrer que, mémo à côté de Uichelieu, il y avait place pour un vrai roi. De Louis XIV, au contraire, on ne voyait que la splendeur, et l'on disait, en l'opposant mentalement h Louis XIII : le grand roi. Mais cette grandeur, en éblouissant les yeux, trompait l'esprit; cette puissance n'était que faiblesse, élant fondée sur l'injustice. Ainsi cette œuvre aux apparences impartiales n'est qu'un plaidoyer indirect et un réquisitoire adouci.

Le fondateur de la dynastie, Henri IV, sert là, pour ainsi dire, d'introducteur à son fds Louis XIII, et quel introducteur plus séduisant? Rien qu'il rappelle la forte éducation donnée par Jeanne d'Albret à son fils, il dédaigne, lui le peintre par excellence, de caractériser les gnïces viriles de l'homme que fut Henri de Navarre; mais il insiste sur la fermeté du roi et sur l'habileté du politique; sur l'abjuration, qui fut un coup de maître; sur l'édit de Nantes, qui fut en outre un acte de patriotisme et d'éfiuité. Il va jusqu'à excuser certaines faiblesses du Réarnais, on accusant sa femme Marie de Médicis et son entourage. C'est que le futur Louis XIII a grandi dans ce milieu corrompu : (jujiUe grandeur naturelle et «[uolle force de caractère ne lui a-t-il j)as fallu pour échapper à tant d'influences énervantes, pour rosier capable de rogner! Ici se place le portrait moral do Louis XIII, en bonne lumière, comme son image physique, sculptée ou peinte, occuj)ait la place d'honneur au cœur de riiAlol (hî (irenolle ou du chilteau de la Ferlé.

T.oiiis XIII, enfoui coininodans un sc'pulcro depuis sa naissance cl jusqu'à la rnoil du inan'ichal d'Ancre, scell/i dans l'i^niorancc la plus profonde de ^ens cl (le choses, iiiênic hin plus communias, passa toul d'un coup du fond de ces l(''iiM»rcs dans le plus ^'rand jouriîl le plus éhlouissanl par un lihéraleur (I^uyncs) (jui n'avait ni la capacilé ni encore moins la volonlé de l'inslruire. Ajoutons réiiorniité de (■<; (pi'il eut de plus intinicincnl proche, oi on sentira tout (•(; (|u'il cul à percer, à surmonter, pour se former lui-inènie au jjouverneincnt, cl de (|ii<ds talenls naturels il fut doué pour n'avoir dû toul ce ({uMl fut (]u'k soi-niéiiie. .Je crois avoir mis dans un assez «^rand jour la nécessité où il fut (le faire un preini(;r ministre, l'excidlence de K<»n choix, sasai;»" f(>rnielé à le soutenir, coinmcnt il sul lii(;n s'en servir sans en av«)ir jamais été gouverné ni par autres, en ^'rand-'s ni en pcliles choses...

Sîiinl-Sinion sogard*» bien, on lo voil, do rabaisser Richelieu au prolit do Louis XIII : la gloire du roi S(i grossit à ses yeux do touto la gloire du ministre (|ue le roi a su choisir et sou-

tenir; car Louis XIII a tout su, tout vu, tout approuvé de ce que faisait Richelieu. Dès lors, les grandes choses qui se sont accomplies à l'intérieur et à Textérieur peuvent être présentées comme venant du seul Louis XIII :

Disons, avec la confiance que nous donne la vérité, qu'il faut une grande et bien singulière justesse de main pour tenir le timon au milieu de tant de princes et de grands si appuyés au dehors et au dedans, une manière d'État dans son ÈtaXg uni, lié^ hérîMBé âa jaJ&fiei iùttea^ mauienn des ^ônee» pro« testants au debon, «t «a dedam par ûtm tSieft paiement habiles, factieux, établis et appuyés ; enfin au milieu des plus dangereuses factions toujours renaissantes et des plus étranges complots dont Tâme, la source, la notirriture, résidaient dans sa mère, son épouse, et son frère, vingt ans son présomptif héritier.

Si du dedans on passe au dehors, on trouve ce même duc de Savoie qui s'était moqué jusqu'au bout de Henri IV, soutenu par toute la maison d'Autriche pour dépouiller entièrement le duc de Mantoue, se faire le dictateur de l'Italie, en tenir à jamais la porte fermée à la France et en conserver d'ouvertes chez elle pour poursuivre ses anciens desseins ; en même temps l'Empereur, devenu roi absolu de l'Allemagne par la bataille de Prague et l'exemple effrayant du Palatin ; enfin l'Angleterre, laissant paisiblement opprimer son gendre, puis son beau-frère, tout occupé à profiter de la Rochelle pour perpétuer les troubles intérieurs et favoriser l'Espagne pour entrer en Picardie. Ce groupe étonne, il effraye ; c'est pourtant de quoi Louis XIII vint à bout. Son épée désarma les huguenots, fit tomber la Rochelle, toutes leurs places de sûreté, les réduisit à la condition de sujets, abattit leurs chefs, brisa leurs unions étrangères. Aussitôt après, il vola au secours de Mantoue, empoisonna ce vieux serpent de l'excès de sa gloire, rendit la liberté à l'Italie par le traité de Quérasque et mit aussitôt après un frein à la puissance et au succès de l'Empereur par le traité avec la Suède, les victoires du grand Gustave-Adolphe et l'art incomparable de soutenir de si grandes choses avec les Suédois, après la mort de leur héros au milieu de ses triomphes, repousser les Espagnols plus avant que chez eux, leur faire perdre le Portugal, et couronner de si grandes choses par la conquête du Roussillon en personne; plus que tout, s'être fait roi chez soi sans plus avoir à y compter avec personne, et s'être fait roi modéré, juste, père de ses sujets de tout rang et de tout ordre; et parmi tant de complots et de guerres civiles et étrangères, laisser son peuple à son aise, tranquille, heureux, sous l'abri de la protection et de la barrière dos lois que ce grand prince aima, honora, protégea et n'enfreignit jamais.

Voilà le mot lâché; Louis XIII est « grand >>, tout comme Louis XIV, plus même que lui, si l'on va au fond des choses. Nous n'avons pas les mêmes motifs pour l'admirer et pour l'aimer; toutefois il se trouve que la sympathie n*a pas entièrement égaré ici Saint-Simon; il a vu clair dans ce règne aux teintes indécises qui semble plutôt le règne de Richelieu. En rendant à Louis XIII sa juste part (un peu élargie peut-être) dans ce que Richelieu a fait, il devançait les travaux de la critique historique moderne. Il n'était pas tenu à la même reconnaissance envers Richelieu, et il écrit même un curieux chapitre

î)2 COURS DE LITTÉRATURE

intitulé Mon im2yn'tialUé sur le duc de Richelieu, où il expose que ni lui ni son père ne doit quoi que ce soit au cardinal, qu'il vont pourtant le juger avec une modération équitable; et cette modération lui est facile, du moment où il est admis que le cardinal et le roi ne font qu'un. Richelieu pourtant a durement traité la noblesse, et l'on s'attendrait à trouver quelque mot de protestation, de réserve tout au moins, sous la plume de celui qui a pris en mains la cause des nobles contre Louis XIV. Mais ce (ju'il veut, c'est que la noblesse ne soit pas avilie, ce n'est ])as qu'elle empiète sur l'autorité royale. Il ne rêve point la résurrection de la féodalité; il loue Uiclndieu d'avoir abattu le pouvoir des grands (|ui balançait et obscurcissait le pouvoir souverain, et de les avoir réduits à leur juste mesure d'honneur et de distinction. Il ne se plaindrait pas si on les avait laissés dans celte juste mesure. Mais précisément on les en a dépossédés. En continuant l'œuvre de Richelieu, on l'a faussée. Si touti^fois la partie du Parallcle qui est consacrée à Louis XIV ne rcispirait que cette rancune, pour ainsi dire, personnelle, le lecteur moderne en serait médiocrement louché. Mais le régnejqui vit l'avilissement de la noblesse vit aussi la révocation de l'édit de Nantcis, les dragoimades, r(îXode lamentable des protestants jxîrséculés, les convfîrsions forcées d(5 ceux qui restaient. Pour p(iindr(î c(;s horreurs, pour flétiir un acte si contraire à la fois aux droits de la conscience et aux intérêts de l'Etat, Saint- Simon trouve des acc(înts émus et qui émeuvent. Il se souvient, il est vrai, du tableau déjà tracé dans ses Mcnioires, mais il lui donne ici une fornuî plus aiîhevée. La passion longtemps contenue éelat(^ contrci M"'" de Maintenon, contre les confeîsseui-s du roi, suilout contrcî Louvois, le m.MUvais génie du règne. Il s'était pronn's d'être calme;, et ce; n'est i)as sans précautions oratoires «pTil aborde h' lègnc; du grand l'oi.

(Il' ii'iîsl |i;i-. .-;in- l'ilVni (jin; j'ciitn; en t'i'lli! TîU'i'iiM'i' : il s'a^'il •l'un inonari|iii' (l.iiis l.i CDiii- (lihjiicl j";ii piiSM*' inc«< plus liclhî-^ i;! mes plus iioinhmiscis iiiiiir>f<s ihins rii:il>ilu(|c du plus l'cli^iiMix rcspncl, qui souvcuL :i f:iil liailrc i-l nourii (>u iiii>i r;iiliuiratiiiu la phn ImmiIT'o d'uu priurc (|ui a rli'' plus inaiirt> <|u'au('uii l'iii ilnul ou puis-;; >■: «luvcnii' nii'uic par la Ifclun;, <|ui Va «'■(('* liiii'.:liMiip-' au i|i>li<ii> pi-i>si{Ui> aut'iul qu'au dedans, et dmil la jcrn'lir duro cui'iir.' p;ii' la |i)ir iic iuii)i''"<">i'in iiu'<'ll<" a lail''.

Mais on lui sait gré de se passionner bientôt: un Saint-Simon (pii n»' se passionnerait pas lu* seiait plus Sairit-Sinion.

La sincérité et rimpartialité de Salnt-Slmoii. — En quelle mesure il peut être un historien*

Le Parallèle prouve que Saint-Simon n'est pas incapable de composer une œuvre bien équilibrée et relativement mesurée, mais aussi que la passion maîtrisée se fait jour tôt ou tard par quelque endroit, passion généreuse ou passion personnelle. Cette passion se devine alors même qu'elle ne se manifeste pas, et met en défiance le lecteur impartial, qui ne se croit pas obligé de mettre Louis XIII au-dessus de Louis XIV parce que Louis XIII a fait Claude de Saint-Simon duc et pair, et parce que Louis XIV a refusé à Louis de Saint-Simon la charge de capitaine de ses gardes. Saint-Simon lui-même, dans ses Mémoires, n'essaye pas d'être impartial : « Je le ferais, dit-il, vainement. )) Mais il est l'homme des contradictions, et d'ailleurs il assure qu'il a réussi à se tenir en garde contre ses affections et ses aversions, et encore plus contre celles-ci, qu'il s'est défié de soi comme d'un ennemi, qu'il s'est efToreé de rendre une exacte justice et de faire surnager à tout la vérité la plus pure. « C'est de cette manière, conclut-il, que je puis assurer que j'ai été entièrement impartial. » L'est-il autant qu'il s'en flatte? Veut-il l'être? peut-il l'être?

Il veut l'être, à coup sûr, et Villemain n'a pas eu tort de louer (c cette entière sincérité de l'écrivain, cette âme mise à . nu par le récit dans un travail solitaire qui ne s'adresse qu'à l'avenir ». — - « Vous êtes très vrai, » lui disait déjà Pontchar* train. Quoi qu'on pense de la vérité des peintures, on ne saurait mettre en doute la sincérité du peintre. L'envieux, le méchant, le lâche qu'imagine Louis Veuillot*, n'est que l'invention mélo-

1. (( A mesure que je vieillis et que Saint-Simon devient populaire, mon estime pour lui diminue. Certes, ses Mémoires sont un beau pays et plantureux à merveille ; mais il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me promener en compagnie de ce duc enragé... Beaucoup de gfins le trouvent honnête homme ; c'est un dernier trait de pudeur : ils n'oseraient tant iVimer sans ce mérite. Si Saint-Simon est honnête homme, il l'est malhonnêtement. Envieux, hargneux, ingénieux à tout gâter. Tout le jour courbé comme le plus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales, il se sature, et, le soir, il dégorge en flots de lave. Le feu qui fait toujours travailler ce volcan, toujours couler cette lave, n'est pas le feu de l'honneur, ni celui du génie. Ces belles flammes veulent le jour. Saint-Simon se cache ; il fabrique sa prétendue histoire en secret, comme ou fabri-

(irainatique d'un horaiiie aussi fougueux dans sa sincérité que Saint-Simon pouvait l'être. Mais précisément il faut distin- ^Mier ici entre d(îs clioses très distinctes. La sincérité, elle est dans rrunc;; la vérité, elle est dans 1(îs clioscs, et il ne dépiMul pas de riioninie même, quand il est « vrai » moralement, de l'être au point de vue de la vérité historique, car il voit les clioses à travers ses préju^'és ou ses rancunes, à moins qu'il ne fasse, pour s'élever à l'impassibilité de l'historien, un effort dont le très passionné Saint-Simon est incapable. Jusque dans l'erreur pourtant la sincérité se retrouve. 11 dit ce qu'il a vu, coninui il l'a vu. L'a-t-il bien vu? Toute la question est là. Avant d'afnrmer qu'il est « un méchant et une àme basse », il faudrait établir qu'il a dit du mal de tout le niondf^ de parti pris et pour le plaisir d'en dire. C'est ce qu'on ne fera pas. Au mépris de la bassesse il sait allier l'admiration d(; la vraie f^randeur. 11 flétrit un la Feuillade, û,me de boue, « le plus solidement malhonnête homme qui ait paru depuis longtemps », mais il parle avec respect d'un Vauban :

V.'iiibnn, lo plus h(inii('>t<>. hoinrm; d(i son siècle, le plus simple, In plus vrai, le plus iiiodcsie, avait fort l'air de ^'uerro, mais en même temps un cxtélitMjr rustre et f^mssier, pour ne pas dire brutal et féroce'; il n*éluit rien moins : jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obli^'eant; mais rtispcrtueux sans nulb; politesse, et le plus ménaf^er de la vie des bominus, (iv(>c une valeur (]ui pr(Miail tout sur lui et donnait tout aux autres... 1*a- TuioTK Comme il l'élail, il avait toute sa vie été touché de la misère du peuple.

Valrlulc, paiiik, c(;s mois, qui feront bientcH fortune, sont déjà familiei's à Saint-Simon. Ils étonnent sous sa plume, parce qu'on se le rejnèsente uni(juementj)réoccuj)é de faire respecter son nom et S(îs droits. 11 Jette pourtant plus d'un regard sur les jnisères d(i la France et du peuple de Franci;. On n'est bon roi, on n'(;st honnête hommme à ses yeux que si, dans la mesure (h^ son autorité, on piocnre le bien pul)lic. Kl même c'est là pour lui uik; sorte de ci'itériiim, comme nous disons, beaucoup j)lulot<|U(î l.'i noblesse du sang : tel personnage est nô honnête iiunimr, lagiMiérosilé de race et la générosité d'înncî étant faites

i|ili' la r.ni<sc llliillliaic... Il a tdUl son ;;t'-lli<*, loillr sa VCIl^cniiCf, tout*' KH vii> d.'ll)!! 1111 liioir bien rcriin'. La ini-îti-ritr oiiviiia if lin>ir, et sos <>niii*iiiis ^^:^Ils dcrHiisi; siM'Mtil liillaiiic-i. Il \ il i*iiii|i)aiit<' aiisax'c voilo. pci)>*-i>, ît pcjni- troiibii* di> i|ii<*li|iii>!i sriMi[iiili'> «.liTilcs, (;"i'*t un mciliarit et uni- ;miic basse et toiiti>sa rn()i'j;ri|i; i|c (im- («t pair ^'■^t ii.'ii{il)li'iiii'nt cliariri'-c de raii<-iiiii's «b* laquais, -i (f'ti i-t là, t. Il, p. i.'l?.,

I. Mi'-iiir (|ti:iii<i il a<liiiiri>. il note b-s |)<iiiits i'aiblos. Il est \rai i|ii<> Viiubaii n'est pas (le liaiiti: ii(ibb-s<(> ! « Ki«>ii d*' si roiirt, de si plut, du si iiiiiiiu. » L'admiration du duc i-t pair h'i'm oM 'pic plus >igMilic itivc.

pour s'allier S mais son indifférence à l'endroit du bien public le fail déchoir de ce titre ; tel autre ne semblait pas destiné par sa naissance à l'être, mais Test devenu, grâce à son dévouement éclairé au bien public. Ce bien public un peu vague, où la haute aristocratie avait sa large part, le peuple aussi la sienne, plus restreinte sans doute ; où il y avait du Boulainvilliers et du Féne- Ion, un prince, le duc de Bourgogne, allait en assurer le règne; Saint-Simon pleure sa mort avec de vraies larmes, que le bien public, nous l'avouons, n'est pas seul à faire couler. Pour n'être pas entièrement désintéressée, sa douleur n'en est pas moins sincère, et, n'eût-on que cet exemple à citer, on ne peut plus dire que les Mémoires sont, de la première à la dernière ligne, un livre de haine, une satire monotone. M. Ghérùel a même observé qu'il y a des pages gracieuses à côté de pages émues, et que certains portraits de femmes ont de la légèreté et de la fraîcheur^. U cite le portrait de la duchesse de Bourgogne, où il y a, en effet, de la poésie, malgré le réalisme un peu brutal de certains détails : cette « marche de déesse sur les nuées », ces grâces qui naissent d'elles-mêmes sous tous les pas de la princesse, cette légèreté de nymphe qui la porte partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux h la fois, et qui y donne le mouvement et la vie, ces traits et d'autres analogues semblent être de la Fontaine. On la voit « causante, sautante, voltigeante » autour de Louis XIV vieilli et de M™« de Maintenon ennuyée, « tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux », les caressant, les chiffonnant, fouillant leurs papiers et décachetant leurs lettres, les forçant enfln à sourire; et l'on aime, avec Saint-Simon, cette petite fée consolatrice, âme des derniers plaisirs de la cour, « toujours portée à obliger, à servir, h excuser, à bien faire », et il semble qu'elle partie, un eniiui morne pèse sur cette fin d'un grand règne, qui s'achève sans grâce comme sans gloire.

Le regard a trop rarement, sans doute, dans l'œuvre si âpre de Saint-Simon, la joie de se reposer sur de belles figures fraîches, qui ne grimacent point, et sur des tableaux dont la

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