‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 115 sur 178 · Corneille a dit dans HéracUus · texte numérisé non relu

Corneille a dit dans HéracUus

La génùrosilé suit la boUe naissance.

2. « Quand il aura à peindre les femmes, il a de ces grâces légères, de ces ima* ges et de ces suavités primitives, presque homériques, que les peintres de Tcmmes

; proprement dits, les malicieux et coquets Uamiltons, n'égalent pas. » (Sainte-Beuve.)

yo COURS DE LlTTÉKAïURE

coiihîur ne soit pas violente. Parfois on entrcvoil la toute charniiiiilc; M°^° do Saint-Simon, femme de bon conseil et de hou sourire, près de son mari dont le sourcil froncé se détend alors un peu. Mais pour mie M"^'' de Saint-Simon ou pour une dudiesse de IJourgOf^'ne, combien y a-t-il de duchesses de Herry, qui s'enivrent, ou de duchesses de Chaulnes, vrais soldats habillés en femmes! Kt pour un Vauban, que de Villeroys! Ceuxci, Saint-Simon se croit non seulement le droit, mais le devoir de les llétrir. A la vérité, nous avons vu par sa lettre à Rancé que, jeune (li vinf^t-quatre ans), il avait eu des scrupules. Il n'en a plus quand il écrit, en juillet 1743, l'Introduction de ses Mdniohrs, intitulée : Savoir s'il csl 2)ermis (Vvcrirc et de lire rhistoire, sinyidièrcmcnt celle de son temps; car, dès le début de ce morceau, il pose nettement la question, et il y fait une réponse non moins nette :

Ti.'L ciiarilr pcut-ollu n'accoinrnodor du n'cil de tant do passions (itdo vic(>R, d(> la irvrlalion de tant de ressort» criiiiinulH, de tant de vues honteuses...? Tne innocente ignorance n'est-(!ile ]ias préférahle à une instruction si éloi- ^Mire de la charité? et que penser dt; celui qui, non content de celle (luMl a prisi> par lui-nièni(% la transmet à la post/'rité, et lui révèle Uint de choses de 8(;s frèrtîs ou méprisables ou souvent criminelli'.s?

C'est en (chrétien (jue Saint-Simon répond, mais aussi en avocat (lui plaide une cause personnelle av(îc la certitude de la f^a^Micr, puisfjue au fond c'cîst lui-même qu'il doit convaincre et qu'il ost déjà convaincu. Chrétien, l'ami d(i Ilancé Test assurémcMit (h; coMir; son christianisme, d'ailleuis, on s'y attend, (îst aussi indéjKMulant (ju'il est sincère : ^'allican, il prend parti |K)ui' l'autorité royab^ dans sa lutte contre les prétentions de la rniM- (le Ko me. Sans être janséniste, il aime peu les jésuites. Sa rcliL'ion n'est pas seulement IraditiomHîlIe vX formelle; on a si;.Mhih'' c.\i(v/. lui une tendance à voir partout l'action do la IM()vi(l(în((; ("t à la clKîrclKîr dans l'iiistoiie. Mais, j)ar-dessus tout, il est né historien satiri(ju(; (^t justicier. Il n'est donc point embarrassa; poni* lioiivcîrles raisons d'une résolution mûrement (lèllhéré»' et arrètcMî. Ouand il serait dèsirahle, est-il ])OSsible à un trinoin des chan^(Mn<;nts (;t (hîs malheurs survenus en ce temps d'en i^iKnei" les causes, ou, s'il les i^'in)r(;, dt; songer à h's ncInTcJier? I)i»;n, tout lumière et vérité, i)eut-il c^\i;4C^ (ju'ori s'av<îni;h! (mi l'avcMir du menson^'e? N'avons -nous pas besoin, poiii- n'être pas trompés et pour ré^'ler notre conduite dans ce si-ns, de. eonnaitre la valeui- des ^'eiis et le pri.x des

choses? « Les mauvais, qui dans ce monde ont déjà tant d'avantages sur les bons, en auraient un autre bien étrange s'il n'était pas permis aux bons de les discerner, de les connaître, " par conséquent de s*en garer. » Après s'être ainsi démontré qu'il avait Dieu avec lui et qu'il disait du mal des hommes pour leur plus grand bien, Saint-Simon glorifie cet amour de la vérité qu'il a préféré à tout, et déclare qu'il ne se piquera pas d'une impartialité stoïque, ce dont on ne tarde pas à s'apercevoir.

Ainsi en règle avec sa conscience, il va pouvoir dire sans scrupule la vérité, toute la vérité. Rien que la vérité? ceci est plus délicat. Pour dire toute la vérité, du moins celle que l'on croît connaître, il suffit de le vouloir. Pour ne dire que la vérité, il faut de plus avoir un esprit libre de préventions, capapable d'observer et de noter les choses avec une exactitude parfaite et comme impersonnelle. Saint-Simon est un homme d'imagination et de passion : à son insu, la réalité se transfigure en s'enregistrant dans sa mémoire. Certes, il a tout fait pour nous laisser la plus complète et la plus fidèle image du passé qu'il ressuscite. Vaste et minutieuse a été son enquête, infatigable sa curiosité. 11 n'a dédaigné aucune source d'informations^; il a interrogé pendant cinquante ans, mais surtout pendant les vingt années qu'il a passées à la cour, tous ceux qui pouvaient lui apporter un renseignement précis. Cela, comme le reste, il l'a fait à fond, avec conscience tout à la fois et avec furie. Mais forcément il devait interroger d'ordinaire non pas les témoins les plus considérables et les plus sûrs, mais des témoins subalternes et suspects en quelque mesure. Et que savaient-ils, ces témoins sur lesquels il fallait bien se rabattre, quand les principaux acteurs se dérobaient ou se taisaient, ou quand on n'osait même faire appel à leur témoignage? Us étaient dans la situation de ces soldats à qui l'on demande de raconter une bataille, et qui en ont pu voir à peine un épisode : l'ensemble leur échappant, ils grossissaient l'importance du détail qui les avait frappés. Et comme ce détail se présentait le plus souvent sous la forme piquante d'une anecdote, Saint- Simon le recueillait avidement, lui donnait un tour naturel, un

1. « Il commence dès dix-neuf ans sous la tente, et il continue sans relâche à Versailles et partout. Il s'informe sans cesse comme un Hérodote. Sur les g«'m6alogies il on remontrerait au V. Anselme. 11 raisonne du passé comme un Boulainvilli<'rs. Dans le présent il est à tout, il a vent de toutes les pistes, et en tient registre incontinent. ') (Sainte-Beuve.)

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air do vraisemblance qui encore aujourd'hui font illusion. Toile anecdote arranf^ée, inventée peut-fitre, reste ainsi éternellemeiil attaclié(î à la mémoire de tel personna^^e ])eu aimé de Saint- Simon : en vain la criti<|ue en démonlnMait la fausseté, aux yeux du public complice elle resterait vraie.

Ces matériaux imparfaits, Saint-Simon les met en œuvre du mieux qu'il peut. Mais quand écrit-il? II est vi(îux déjà quand il commence la rédaction de ses Mémoires; les souvenirs de sa jeunessf; et de son A^'e mûr afiluent de tous côtés à son esprit, mais parfois confus et môme inexacts. 11 est vrai qu'il peut se nqiorter aux notes prises autrefois; mais, outre qu'elles respirent encore la passion qui les a dictées, elles manquent de lien entre (dles, souvent de précision au moins chronologique, car Saint-Simon, curieux surtout d'observations morales, laisse tomber les faits intermédiaiies qui ne lui semblent point sif^nilicatifs, tient peu de compte des doutes, et r(!i;arderait comme un pédantisme le souci de la précision minutitiuse. IVien des années ont passé entre l'observation et la rédaction délinitive ; bi(;n des choses se sont modiliées dans l'intervalle, et, quoique l'historien ici soit de ceux qui sont les moins susceptibles de transformation, on ne lit point sans in({uiétude une œuvre qui n'a ni le caractère des Mémoinîs ordinainis, puis((ue l'auteur y fait entier beaurou[) de choses qu'il n'a ni vues ni entendues par lui-mrme, ni hi caractère de l'Iiistoire proprement dite, puiscjue bi<'n d<îs j)a;^es y ont cninmc; un accent de revanche personn(>ll('. Kst-il un historien, celui (pii savoure si délicieusement une ven^<;anc(; si longtenijis a((en(lue, dans ce récit du Lit de justice du 20 août 1718, où le réj:ent, conseillé précisément par Saint-Simon, imposa au parlemtMit la déchéance du duc du Maiiu; et des princes lé^'ilimés? Il (;st diflicib', quand on juge Saint-Simon, de ne pas citer ce morceau caractéristique, où il s<;ml)le j)n!n(lre plaisir à nous prouv(îr combien le lecteur ami d«' la véi'ité pure doit se tenir en garde contre les transports iUi c<;t histori<Mi enragé :

('.I' fui V.i oi'i je -il vi II irai Ioih I('< dZ-lici'H riu'on un |»(*ul ««xpriinor, le siu'Cl.-H'lc .!.■ («l's lii-r- li''L:i-(''-i, t/ui nariif nous refuser le siihd, i»r«t>l«'nn''S à {^eiloiix, i*l Vi'inli'- .'i lin- picil- 1IM |i«niMiia'''î MU IrMiic, laiuli» qu'assis «'t (Miivorls, sur k'rt h. Mil- -i.'uTi'-i aux ci'.li''. (lu iiii'iiic liiiii", c'-i -itu;iliiiiM i*l (••>-» poslnrcA, si jîniiitl'Mii.'iil ili-|)rM|mrli'iiim''i'>, iijaiilcnl si'uli's avi'O l'iul ji; pcri/aiil (I«; r^viili-nr»* la cau<i' ili' rt'ux ijui, vorilaMi'inciil «'l iri'fl»,'l, smil lu'iTiilt'f lififis^ coiitru re

1. (lent i|iii -«• tii'iiip'iil aiii ciMi-5 du lui, l-î" irrarnl««. — Vn^ rft'i'tmn. vasJ' il'i'IiTlio!i, l'i'lit'' ii>i tii'rs i-t.tt.

vas electum du tiers état. Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des sceaux, vil petit-gris* qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds. La remontrance finie, le garde des sceaux monta au roi, puis, sans reprendre aucun avis, se remit en place, jeta les yeux sur le premier président, et prononça : Lé roi veut être obéi, et obéi sur-le-champ. Ce grand mot fut un coup de toudre qui atterra présidents et conseillers de la façon la plus marquée. Tous baissèrent la tête, et la plupart furent longtemps sans la relever...

Enfin le garde des sceaux ouvrit la bouche, et dès la première période il annonça la chute d'un des frères^ et la conservation de l'autre. L'efifetde cette période, sur tous les visages fut inexprimable. Le premier président perdit toute contenance, son visage si suffisant et si audacieux fut saisi d'un mouvement convulsif, l'excès seul de sa rage le préserva de Uévanouissement. Ce fut bien pis à la lecture de la déclaration... L'attention était générale, tenait chacun immobile pour n'en pas perdre un mot, et les yeux sur le greffier qui lisait. Vers le tiers de cette lecture, le premier président, grinçant le peu de donts qui lui restaient, se laissa tomber le front sur son bâton qu'il tenait à deux mains, et, en cette singulière posture, acheva d'entendre celte lecture si accablante pour lui, si résurrective poumons.

Moi cependant je me mourais de joie; j'en étais à craindre la défaillance; mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie, et néanmoins ce tourment était délicieux... Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance, je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments el les plus continus de toute ma vie. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien; toutefois je ne laissais pas d'entendre cette vivifiante lecture dont tous les mots résonnaient sur mon cœur, comme l'archet sur un instrument, et d'examiner en môme temps les impressions difi'érentes qu'elle faisait sur chacun. Au premier mot que le garde des sceaux dit de cette affaire, les yeux des deux évéques pairs 3 rencontrèrent les miens. Jamais je n'ai vu surprise pareille à la leur. J'avalai par les yeux un délicieux trait de leur joie, et je détournai le mien des leurs, de peur de succomber à ce surcroît, et je n'osai plus les regarder...

Pendant l'enregistrement je promenais mes yeux doucement de toutes parts, et si je les contraignis avec constance, je ne pus résister à la tentation de m'en dédommager sur le premier président ; je l'accablai donc à cent reprises, dans la séance, de mes regards assenés et for longés^ avec persévérance. L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles; souvent il baissait la vue quand il attrapait mes regards ; une fois ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage et je me délectais à le lui faire sentir. Je me jouais de lui quelquefois avec mes deux voisins, en le leur montrant d'un clin d'œil, quand il pouvait s'en apercevoir; en un mot, je m'espaçai sur lui sans ménagement aucun autant qu'il me fut possible.

i. Opposition de la fourrure grise d'un écureuil du Nord appelé petit-gris, et de l'hermine qui est toute blanche. — Enpeinture, par une fausse apparence.

2. L'un des frères, le duc du Maine ; l'autre, le comte de Toulouse.

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