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Les évoques de Laon et de Noyon

4. Forlongé n'a pas d'ordinaire le sens de prolongé que Saint-Simon lui donne ici, mais plutôt celui Ae écarté, dans le style de la vénerie.

air de vraisemblance qui encore aujourd'hui font illusion. Telle anecdote arrangée, inventée peut-être, reste ainsi éternellement attachée à la mémoire de tel personnage peu aimé de Saint- Simon : en vain la critique en démontrerait la fausseté, aux yeux du public complice elle resterait vraie.

Ces matériaux imparfaits, Saint-Simon les met en œuvre du mieux qu'il peut. Mais quand écrit-il? Il est vieux déjà quand il commence la rédaction de ses Mémoires; les souvenirs de sa jeunesse et de son âge mûr affluent de tous côtés à son esprit, mais parfois confus et même inexacts. Il est vrai qu'il peut se reporter aux notes prises autrefois; mais, outre qu'elles respirent encore la passion qui les a dictées, elles manquent de lien entre elles, souvent de précision au moins chronologique, car Saint-Simon, curieux surtout d'observations morales, laisse tomber les faits intermédiaires qui ne lui semblent point significatifs, tient peu de compte des doutes, et regarderait comme un pédantisme le souci de la précision minutieuse. Bien des années ont passé entre l'observation et la rédaction définitive; bien des choses se sont modiflées dans l'intervalle, et, quoique l'historien ici soit de ceux qui sont les moins susceptibles de transformation, on ne lit point sans inquiétude une œuvre qui n'a ni le caractère des Mémoires ordinaires, puisque l'auteur y fait entrer beaucoup de choses qu'il n'a ni vues ni entendues par lui-môme, ni le caractère de l'histoire proprement dite, puisque bien des pages y ont comme un accent de revanche persoimellc. Kst-il un historien, celui qui savoure si délicieusement une vengeance si longtemps attendue, dans ce récit du Lit de justice du 26 août 1718, où le régent, conseillé précisément par Saint-Simon, imposa au parlement la déchéance du duc du Maine et des princes légitimés? Il est difticile, quand on juge Saint-Simon, de ne pas citer ce morceau caractéristique, où il semble prendre plaisir à nous prouver combien le lecteur ami de la vérité pure doit se tenir en garde contre les transports de cet historien enragé :

Cp fut là oii je savourai tous les délices qu'on ne peut exprimer, le apeclaclo (le cps fiers l«'gisles, (jui osent nous refuser le salut, prosternés à genoux, et r(îii(li(i à nos pieds un hommage au trône, tandis (ju'assis et couverts, surlc:) hauts si(\i;os aux côtés du mémo Irôno, ces situations et ces postures, si j;randoiutMil disproportionnées, plaident seules avec tout le perçant de l'évidence la cause de ceux qui, véritablement et d'effet, sont latérales Hegis^ coiitru ce

1. Cent qui se tiennent aux côtés du roi, les grands. — Va» electum. vase» d'cK-ctioi), l'élite du tiers état.

vas eleclum du tiers état. Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que par le commandement du roi par la bouche du garde des sceaux, vil petit-gris* qui voudrait contrefaire Thermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds, La remontrance finie, le garde des sceaux monta au roi, puis, sans reprendre aucun avis, se remit en place, jeta les yeux sur le premier président, et prononça : Le roi veut être obéi, et obéi sur-le-champ. Ce grand mot fut un coup de tondre qui atterra présidents et conseillers de la façon la plus marquée. Tous baissèrent la tête, et la plupart furent longtemps sans la relever...

Enfin le garde des sceaux ouvrit la bouche, et dès la première période il annonça la chute d'un des frères^ et la conservation de l'autre. L'effet de cette période, sur tous les visages fut inexprimable. Le premier président perdit toute contenance, son visage si suffisant et si audacieux fut saisi d'un mouvement convulsif, l'excès seul de sa rage le préserva de Uévanouissement. Ce fut bien pis à la lecture de la déclaration... L'attention était générale, tenait chacun immobile pour n'en pas perdre un mot, et les yeux sur le greffier qui lisait. Vers le tiers de cette lecture, le premier président, grinçant le peu de donts qui lui restaient, se laissa tomber le front sur son bâton qu'il tenait à deux mains, et, en cette singulière posture, acheva d'entendre cette lecture si accablante pour lui, si résurrectivc poumons.

Moi cependant je me mourais de joie; j'en étais à craindre la défaillance; mon cœur, dilaté à l'excès, ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie, et néanmoins ce tourment était délicieux... Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance, je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments el les plus continus de toute ma vie. J'étais tenté de ne me plus soucier de rien ; toutefois je ne laissais pas d'entendre cette vivifiante lecture dont tous les mots résonnaient sur mon cœur, comme l'archet sur un instrument, et d'examiner en môme temps les impressions différentes qu'elle faisait sur chacun. Au premier mot que le garde des sceaux dit de cette affaire, les yeux des deux évêques pairs 3 rencontrèrent les miens. Jamais je n'ai vu surprise pareille à la leur. J'avalai par les yeux un délicieux trait de leur joie, et je détournai le mien des leurs, de peur de succomber à ce surcroît, et je n'osai plus les regarder...

Pendant l'enregistrement je promenais mes yeux doucement de toutes parts, et si je les contraignis avec constance, je ne pus résister à la tentution de m'en dédommager sur le premier président ; je l'accablai donc à cent reprises, dans la aéance, de mes regards assenés et for longés^ avec persévérance. L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de tues yeux jusqu'en ses moelles; souvent il baissait la vue quand il attrapait mes regards; une fois ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage et je me délectais à le lui faire sentir. Je me jouais de lui quelquefois avec mes deux voisins, en le leur montrant d'un clin d'œil, quand il pouvait s'en apercevoir; en un mot, je m'espaçai sur lui sans ménagement aucun autant qu'il me fut possible.

1. Opposition de la fourrure grise d'un écureuil du Nord appelé petit-gris, et de rbermine qui est toute blanche. — En peinture, par une fausse apparence.

2. L'u7i des frères, le duc du Maine ; l'autre, le comte de Toulouse.

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