‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 117 sur 178 · Les évêques de Laon et de Noyon · texte numérisé non relu

Les évêques de Laon et de Noyon

4. Forlongé n'a pas d'ordinaire le sens de prolongé que Saint-Simon lui donne ici, mais plutôt celui de écarté, dans le style de la vénerie.

On l'a (lit avec raison, il y a quoique chose de sensuel dans cotto ivresse d'une joie que Saint-Simon caractérise lui-m^mo (i(î façon h décourager tout autre d(î la définir : « Vénélré de tout ce qup. la joie peut imprimer de 2>/i^s* semihle et de plua vif, du (rouhlr. le 2)/?/.s charmant, d'une joimsance la plus démcmrâmont et laplua persé.viWamment !^ouhaitée, je suata franfjoisse de la eaptivlté do mon Iramporty et celte anf/oiasc mUme était d'une Viduplc (fue je nai jamais reasentie ni devant ni depuis ce beau jour. Que les 2>/^iisi>'S des sens sont inférieurs à ceux de Vcs^ prit...! » Si l'on se souvient que ces lignes sont écrites longtemps après la jouissance éprouvée, on admirera l'art in^^éiiieus(?mont épicurien avec lequel Saint-Simon renouvelle sa volupté vindicative, aussi douce à savourer après trente ans qu'au premier jour. Et Ton n'aura pas besoin de se demander si c'est là le ton de riiistoiro. Mais on ne pourra s'empêcher do faire en même temps une autre réflexion : c'est qu'un homme passioimé à ce pohit et si absolument incapable de dissimuler sa passion, est par essence un homme sincère. Dès lors, si notre défiance persiste (car r(jrreur sincère n'en est que plus dangereus(;inont persuasive), elle n'a plus un caractère dont Saint- Simon, s'il revivait parmi nous, ])ftt s'offenser. Nous ne nous délions pas de lui comme d'un témoin peu loyal, qui a dessoin de nous Iroinpcîr, mais conmio «l'un tiimoin dépourvu do sang-froid, ot (jui l(i premi(îr se troni])o. (Contre les artifices de riiistorHîn qui nn^nt par inlérél, nous devons nous mettre sans c<^sse en défrinso; contre riiistoriiMi qui s'égare par préjugé ou passion nous avons moins de précautions à prendre : sa passion, nionif; oliaciue fuis ((u'clh; éclate, nous avertit de ne pas la suivre, et j)lus elle s(i fait violonlo, moins (;llo nous entraîne.

(l'est c(;tt<î sincérité à bride abattue qui rend à Saint-Simon ses dioils ]os nieilhiurs au tiln; d'historien. Il est sincère pour liii-infMiH' efjîuînci i)Oiii' les autres. Son ouivre est la plus subjfîc.tive (ît la plus ol)j(M'live à la fois cjui soit dans notre littélaliiie liisloii<jii(;. Oin; son « moi n s'y étale, c-fila ikî fait pas doute; ruais il s'y élab^ sans calcul, par un irrésistible besoin d'expansion, l'niiit d';illitM<l(îs ap|)rêtées, <Io rôle savanimenl ci)rn])os<'' : Saiiil-Sinion est ridicule avec intrépidité, et furieux avec candeur. (l'(*sL lui qui veut s(i faire connaître à nf)us : nous le connaisscHïs donc vite, ri., le connaissant, nous le jugeons. Mais, en même lenip*^ qu'il S(î reflète lout entier dans son n*»vie, les ^ens et les cliosfîs (pi'il observe s'y ndlètent avec lui. Nmi seidennMif il ne nieid pas, mais il ne sait pas, il no peut

SAINT-SIMON iOi

pas mentir. Il voit avec netteté et il ti^duit avec fidélité cei qu'il voit. En vain il sent de la sympathie pour les uns, de Tantipathie pour les autres : il ne pourra se retenir de mettre en lumière, chez les uns, même chez Vauban, même chez le duc et la duchesse de Bourgogne, les défauts près des qualités ; chez les autres, les qualités qui compensent les défauts ^ II n'a détesté personne avec plus de persévérance et de cordialité que M°^® de Maintenon, la « vieille sultane ». Gepeâdant le portrait de M™^ de Maintenon, au moins dans le Parallèle, n'a rien qui repousse^. Ghamillart est un incapable que Saint-Simon n'a pas épargné; mais il ne s'attache pas à le rendre odieux, et il sait l'accabler sans l'avilir :

C'était un bon et très honnête homme, à mains parfaitement nettes et avec les meilleures intentions, poli, patient, obligeant, bon ami, ennemi médiocre, aimant l'État, mais le roi sur toutes choses, et extrêmement bien avec lui et avec M™o de Maintenon; d'ailleurs très borné, et, comme tous les gens de peu d'esprit et de lumière, très opiniâtre, très entêté, riant jaune avec une douce compassion à qui opposait des raisons aux siennes, et entièrement incapable de les entendre ; par conséquent dupe en amis, en affaires et en tout, et gouverné par ceux dont à divers égards il s^était fait une grande idée, ou qui, avec un très léger poids, étaient fort de ses amis. Sa capacité était nulle...

Quelques-uns, il est vrai, sont maltraités, saus nuances et sans trêve, par un juge qui semble un ennemi; mais, toute part faite à un petit nombre de rancunes personnelles, il faut se défier de ceux-là plus que de Saint-Simon. Sa malignité n'est pas méchanceté. S'il est, ou plutôt s'il paraît méchant, c'est qu'il s'est heurté à des âmes méchantes ou basses. Il a très vif et très élevé le sentiment de l'honneur, de la dignité individuelle ; les êtres qui rampent lui répugnent. Il est expansif et sincère; les êtres dissimulés et faux lui font horreur. Certes, il est trop prompt, cet honnête homme qui n'est pas sans faiblesses, à décerner aux autres le brevet de malhonnête homme. Quand il hait, on aurait tort de s'approprier sa haine, sans en avoir vérifié de très près les motifs. Mais quand il méprise, c'est que le per-» sonnage ne vaut pas la peine d'être haï. Il lui arrive de haïr et de mépriser à la fois ; alors, la condamnation est sans appel. C'est mauvais signe d'être haï par Alceste et méprisé par Saint-Simon.

1. « Il a de la véracité jusque dans la violence, une véracité qui en quelque sorte ne dépend point de lui. » (SAinTs-BEuvE.) — a En général le talent de Saint-Simon est plus impartial que sa volonté, et s'il y a une grande qualité dans celui qu'il hait, il ne peut s'empêcher de la produire... II a beau être sévère et dur, il y a des compensations. » (Chéruel.)

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