Voyez ci-dessus, page
Salnl- Simon peintre niorallMte; la vie hidlvldnelle et la vie coUeclIve* — La mort du içrand dauphin*
« ïiO m(^l«ingc intime du moraliste et du peintre avec Tliistorieii constitue l'orif^'inalité de Saint-Simon, (irand pcintre^riiistoire, Saint-Simon excelle à rendre les individus en pied, les groupes, les foules, à la fois le mouvement f^énéral et le détail particulier à rinfuii : il a ce double elFet et du détail et des ensembles. » Pour le prouver, Sainte-Beuve choisit deux grandes scènes, le tableau de la cour au moment de la mort de Monseif^neur, fils de Louis XIV, et le Lit de justice de 1718, en remarquant d'ailleurs que dans la première scène seule la passion de Saint-Simon ne dépasse pas certaines bornes, qu'il y reste encore moraliste et peintre avant tout. Il distinf5'ue en Cfîlbî-ci « une sorte de composition » qu'il suit. Nous n'aurons ^iinUi de refaire après lui cettfi longue et curieuse analyse; mais, h la lumière des indications (pi'il a données, nous cssay<aons (b; comi)rendre comment Saint-Simon ])eut être historien à force d'être moraliste pénétrant et peintre fidèle.
Moraliste, il l'j^st [)ar vocation avec délices : « il se complaît, se (lilal(; dans rai)profondissement d'une i\me humaine ». (ViLLKMAiN.) Il sait dans quels moments décisifs ITime se trahit, et il attend (mîs monients-Ià. Monseigneur vient de recevoir rtixtièrncî-onction; c'(*st b; moment de courir saluer le dau- ])liiii (b; demain et la du(*hesse de Bourgogne, dont la cour, d'bcun» en luMire plus brillante, r(îss(;mble « à la première poifil(^ iU' l'aurore ». Le terrain de l'obscirvalion est aussi bien cbnisi {\uo le nminent. Combien la matière est riche ! «Tous les a-si>t;uits ètai^'ut des personnages vraiment expressifs; ï7 we fiilluil tiuavuir f/cayniu;^ sans aucune connaissance de la cour, pour disliii'^'iu'r Ips intérêts p(;ints sur les visages... » Vil il a (li's yeux, d»'S yrux vils, (pii volent partout, des y«;ux profonds,
1. .. S.iiiit-Simnii [nôl" .'MU aiiln'S (|m'l<iiii^ cIhi'jp <|i> sm itrojirn .sa^ncit«'«. Il oublie «pin celte s.ifÇMcilé, iiiiiHsée ji eo ijej^ré. est un «Ion ipii, lieiireiistMiieiit, n'a àU* m-vitvAf i|ii'.'( Mil petit iwiiiihre. A iilrctiiK-iil, s'il était (ioiinè à tons il(? lirr «i :iis<>mont <l;nis les riiMirs et de pénétrer les motifs cariiés, l;i |)liipart (les liaisons, «lt>s amitiés, et la sûreté même du (•Dininerce social y |)érir:iieiit. Oarnii t<fl don (tst iliriicili» à iiiein;jrer et à comjiiii'e avec prudeiico, avec discrétion cl en n'iMi a luisant jamais. »» (S\i.M I l!i i.\r.".
qui pénètrent tout. Par une rare faculté de dédoublement, Tobservateur s'observe lui-même. Ennemi du dauphin qui tombe, ami du dauphin qui s'élève, il est de ceux qui sont attentifs à cacher « leur élargissement et leur joie ». Même il fait un effort loyal pour se représenter les misères communes à tous les hommes et la mort qui le frappera comme elle a frappé le dauphin. Mais ces réflexions grave» sont vite dissipées, et il ne nous cache rien de ce qui se passe en lui.
La joie néanmoins perçait à travers les réflexions momentanées de religion et d'iiumanité par lesquelles j'essayais de me rappeler. Ma délivrance particulière me Eiemblait si grande et si inespérée, qu'il me semblait, avec une évidence encore plus parfaite que la vérité, que l'État gagnait tout en une telle perte. Parmi ces pensées, je sentais malgré moi un reste de crainte que le malade n'en réchappât, et j'en avais une extrême honte.
Enfoncé de la sorte en moi-môme, je ne laissai pas de percer de mes regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, d'y délecter ma curiosité, d'y nourrir les idées que je m'étais formées de chaque personnage, qui ne m'ont jamais guère trompé, et de tirer de justes conjectures de la vérité de ces premiers élans dont on est si rarement maître, et qui par là, à qui connaît la carte et les gens, deviennent des indications sûres des liaisons et des sentiments les moins visibles en tous autres temps rasais.
C'est presque la théorie de l'observation faite par un observateur de génie. De chez la duchesse de Bourgogne il passe chez la duchesse d'Orléans, avec qui il grillait d'être. Mais il pélille d'y trouver trop nombreuse compagnie, et la duchesse de Villeroy doit le prier tout bas de se contenir. Il se contient dans la mesure de ses forces jusqu'au moment où il est certain de son bonheur : Monseigneur est bien mort, et le duc de Bourgogne, dans l'imagination de ses partisans, est déjà roi de France. Rasséréné, Saint-Simon peut à son aise non seulement être curieux, mais définir le plaisir que donne la curiosité.
Gela su, je tâchai de n'en être pas bien aise. Je ne sais pas trop si j'y réussis bien; mais au moins est-il vrai que ni joie ni douleur n'émoussèrent ma curiosité, et qu'en prenant bien garde à conserver toute bienséance, je ne me crus pas engagé par rien au personnage douloureux. Je me contraignis moins qu'avant le passage du roi pour Marly de considérer plus librement toute cette nombreuse compagnie...
Il faut avouer que, pour qui est bien au fait de la carte intime d'une cour, les premiers spectacles d'événements rares de cette nature, si intéressante à tant de divers égards, sont d'une satisfaction extrême. Chaque visage vous rappelle les soins, les intrigues, les sueurs, employés à l'avancement des fortunes, à la formation, à la force des cabales ; les adresses à se maintenir et à en écarter d'autres, les moyens de toute espèce mis en œuvre pour cela : les liaisons
pins on moins îivîincéfis, 1ns ùloignomftnls, les froidiMirs, los haines, les mauvais offices, los iniinèf^es, los avnncos, l(>s inônagotnonts, I(>s potitessos, les ba»sosses dociiiicnn; le dc^concnrlcmont «les uns an niilien de Iciur chemin, an milien ou au conihle di; lonrs (;s|)érancos; la stupeur de cimx qui en jouissaient «'u pl(>in, le poids donné du niêino coup à leurs contniires et h la calmh; opposét! ; la v(>rtu do ressort (pii pousse dans c(!t inslanl leurs mouées «et leurs concerts à bien, la satisfaction extrême et inospér«'>o d(i ceux-là (et j'en étais dos plus avant), la rage qu'(în conçoivont les antres, leur embarras et leur dépit à le cacher. /.« promptitude dm ijeux à roirr parlout en sondant les âmes, à la favcîur de ce i)remier trouble de surprise et de dérangement subit, la combinaison d(î tout ce (juNui y r(!marqu<;, rélonntîmcînl de no pas trouver ce qu'on avait cru de. qmdques-uns, faute d(; ctenr ou d'assez d*esprit en eux, et plus on d'autres cju'on n'avait pensé, tout cet amas d'uttjets vifs et de choses si importantes, forme vu plaisir ii qui sait le prendre, qui, tout peu solide qu*i/ devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans nue cour.
Sa joiirnoe ainsi aclievéo, iiiio joiirnéo laborieuse et bien roni[)lio, il se couclic content de lui, ne dort pas, et se lève de i)onne heure; « mais, il faut l'avouer, de toiles insomnies sont douces, et de tels réveils savoureux ». Di'lectcr, savoureux^ il s'af^'it évidemment d'un vrai réf^al intellectuel; mais elle n'est pleinement savoureuse, cette délcîctalion de l'observateur, que si on sait la « prendre », et on ne i>eut la prendre comme elle veut (Hre prise que si l'on connaît bien v( la carte et les^ens ». Sui- chacun de ces persorniaf^es de cour Saint-Simon s'est formé une « idée », et la crise où ce personna^'e (^st mêlé sera la l)i<»rr(i de touclni (jui épiouvcra le déféré de vérité de l'idée ]>réconrue. Où d'autn'S n(; voient (ju'une physionomie plus ou moins émue, il voit, lui, tout un caractère qui a sa suite, toute une carrière (jiii a son histoire. Chaque parole, chaque geste, lui ra|)pfdl(înt un lon^' passé ou lui découvrent un prochain avt^nir.
Il a ses surj)ris(\s qui assaisonnent son plaisir et réveillent sa curiosité : celui-ci trompe l'ospèranco (pi'on avait conçue de; son (isprit (^t de son roîur, cet autre la dépasse. Kfçale est la safisl'acJion de robs(îrvateur, qu(î l'épreuve de la réalité précise, nîctilic celte « carl(î intime d(^ la cour » qu'il s'est tiacéc, ou (ju'cll(î confirme ses corijeclures anciemies. Poussée à c(» <lo^M'é, la curiosité est une source sans cesse bouillonnante et (lél)oidanl(^ (bî loinrniMils et d(; plaisirs. Si eibi ne se portait (pie siu* d(î pelits f)bjels, elle ne serait (|u\me démanj^eaison viil^aiir; de loiit savoir |M)ur tout raconter. Klle s'ennoblit dès «pielle il pour but dt^ connaîlri; l'hoinnu; dans son fond, sous I(îs aspects divers (jue sa natuiM^ r(îvêt au choc des circonslaïKMîs.
Saint-Simoa a toutes les sortes de carîosité ; mais il a suis tout celle qui se donne pour tâche de scruter les âmes, de les percer, comme il dit souvent, et de leur arracher, tout frémissants, les sentiments, les pensées qu'elles croyaient le plus profondément cachés en elles. Il ne nous en fait pas des analyses abstraites, mais des peintures vivantes ^ Ici, c'est la vie individuelle qui éclate dans un beau portrait moral ; là, c'est la vie collective qui se déploie dans un tableau d'ensemble, où les individualités se fondent dans une sorte de type général. Souvent les tableaux collectifs servent de cadres aux peintures individuelles; mais le cadre n'est pas moins vivant que la peinture. Au début de la grande scène historique que nous étudions, Saint-Simon Toit et fait voir les médecins confondus, les valets éperdus, les courtisans qui se poussent les uns les autres en bourdonnant, et qui cheminent sans cesse sans presque changer de lieu; un peu plus loin, les officiers de Monseigneur à genoux tout du long de la cour, des deux côtés sur le passage du roi, lui criant, avec des hurlements étranges, d'avoir compassion d'eux, qu'ils avaient tout perdu et qu'ils mouraient de faim. On saisit déjà, non pas l'artifice, mais l'fiu't instinctif qui recrée la vie : les attitudes, les mouvements sont surpris et fixés; tous les détails matériels sont rendus avec leur précision et leur couleur, si bien que d'une impression physique intense résulte un effet moral profond, car ce sont les détails physiques que Saint-Simon a notés d'abord, mais il a noté ceux-là seulement qui éclairaient et révélaient l'intérieur de l'homme. Il en est de même pour les silhouettes individuelles qui se détachent sur ce fond mouvant, w La princesse (la duchesse de Bourgogne) prit à sa toilette son écharpe et ses coiffes, debout et d'un air délibéré, traversa la chambre, les yeux à peine mouillés, mais trahie par de curieux regards lancés de part et d'autre à la dérobée, et, suivie seulement de set dames, gagna son carrosse par le grand escalier. » Tout est matériel dans cette peinture, et cependant est-ce que tout n'y caractérise pas le genre de douleur très modérée qu'éprouve la nouvelle dauphine? Quand Saint-Simon renonce à caractériser un sentiment, c'est que la physionomie, muette pour ainsi dire, n'a rien qui l'instruise. « Je vis arriver M"« la duchesse d'Orléans, dont la contenance majestueuse et compassée ne
1. M Saint-Simon est de toute la littérature française le plus grand des peintres et le plus varié. A parler avec Bossuet, il semble rendre la vie plus vivante. » (De MoNTAi-EMBERT, Correspondant du 23 janv. 1837.)
(Usait rien. » Elle dit beaucoup, en revanche, l*altilude du duc d'Orléans, qui se mot « la tôte dans un coin, le nez dedans », et pleure amèrement à sanglots. Aimait-il donc Monseigneur? Il était, au contraire, fort mal avec lui, et il le dit à Saint- Simon, comme à l'homme le mieux fait pour entrer dans ces sentiments compliqués. Mais quoi! le spectacle l'a touché, et ses entrailles se sont émues. C'est pourquoi il veut avoir du chagrin, provisoirement.
Quand la mort de Monseigneur est déclarée, le tableau s'élargit et prend un caractère do généralité humaine qu'aucune peinture n'a jamais surpassé, en gardant toutefois un caractère saisissant de vérité individuelle. Ce sont les courtisans de la cour de Louis XIV, et c'est le courtisan en soi, et c'est encore l'homme sous le pourpoint du courtisan.
Les premières pièces offraient les mugissements contenus des valets, désespérés (le la perte d'un maître si fait exprès pour eux, et pour les consoler d'une autre qu'ils ne prévoyaient qu'avec transissement, et qui parcelle-ci devenait la leur propre. Parmi eux se remarquaient d'autres des plu» éveillés de pens principaux do la cour, qui étaient accourus aux nouvelles, et qui montraient bien, h leur air, de quelle boutique ils étaient balayeurs.
Plus avant commen^rait la foule des courtisans de toute espèce. Le plus prand nombre, c'est-k-dire les sols, liraient des soupirs de leurs talons, et, avec dos yeux éfjarés et secs, louaient Monseif^neur, mais toujours de la même louangi^ c'est-à-dire de bonté, et plaignaient le roi do la perte d*un si bon fils. Los plus fins d'entre eux, ou les plus considérables, s'occupaient déjà de la santé du roi; ils se savaient bon gré de conserver tant de jugement parmi ce trouble, et n'en laissaient pas douter par la fréquence de leurs répétitions. D'autres, vraiment affligés (!t de cabale frapj)ée', pleuraient amèremcmt, ou se contenaient avec un effort aussi aisé à remarquer que les sanglots. Les plus forts de ceux-là, ou l(!s plus politiques, les yeux fichés à terre, et reclus en d(!s coins, méditaient profondément aux suites d'un événement si jxîu attendu, et bien davantage sur eux-mêmes. Parmi ces diverses sortes d'affligés, point ou peu d»; propos, (b; conversation nulle, quelque exclamation i)arl'oi3 échappée à la douleur et parfois répondue par une douleur voisine, un mot on un quart d'heure, des yeux sombres ou hagards, des mouremeutH de mains moins rares qu'involontaires, immobilité du reste |)ros(iue entière; les simples curieux et peu souciiîux presque nuls, hors les sots, qui avaitmt le caque! eu ]>arlage, les qiieslions et le redoublement du désespoir des affligés, et ritiij)orluiiité (les aiilres. (!eux (pli d(''jà n'gardaient cet événement comme favoral)!(! avaituit l)(!au pous8(.'r la gravilé jus(iu'au maintien chagrin oX austère, b» lout n'élail ((u'un voile clair, (jui n'empêchait pas de bonsyeu.r de remar- (jU(M* et de (lislingu(îr tous biurs traits, ^(.'nx-ci se tenaient aussi tenaces en ]>lac(i (jne les plus touchés, en garde contr(î l'opinion, contre la curiosité, contre leur salislaclion, contre leurs mouv(înients ; mais leurs y(Mix suppléaient au p(Mi d'agitation de biur Corps. l)es changements dr posture, comme des gens peu assis ou mal debitut ; un C(;rlain soin de s'éviter les uns les autres,