‹ Cours de littérature (volume 4)Chapitre 124 sur 178 · C. de Litt. — FÉNELON · texte numérisé non relu

C. de Litt. — FÉNELON

lionne parait pas avoir été jamais douteuse. Son frère aîné, sulpicien comme lui, missionnaire au Canada, devait y mourir en 1G70. La foi du jeune abbé semble avoir été enthousiaste, si Ton en juge par le ton delà lettre, écrite à un correspondant incertain, où il annonce son projet de se consacrer aux missions du Levant.

Sarlat, 9 octobre (1075?).

Divers ])elils accidents ont toujours retardé jusqu'ici mon retour à Paris : mais enfin, Monsei^jneur, je pars, et peu s'en faut que je ne vole. A la vue do ce voyaj,'(î, j'en médite un plus f?rand. La (irèce entière s'ouvre à moi ; le sultan etïrayé recule; déjà le l^éloponèse respire en liberté, l'Église de Corinthe va refleurir : la voix de l'Apôtre s'y ^fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquitc. Je cbercbe cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu. Mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pcas de descendre au Pirée, où Socrate fait le plan de sa République. Je monte au double sommet du Parnasse; je cueille les lauriers de Delphes, et je goùle les délices de Tempe. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui dos Persos sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la rcligi(m, à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme leur patrie ?

Arva, beata

Petamus arva, divites et insulas^.

Je no t'oublierai pas, ô île consacrée p.ir les célestes visions du disciple bien-aimé ' ! O heureuse Palhmos, j'irai baiser sur ta terre les pas de l'Apôtre, et je croirai voir les cieux ouv(;rts ! Là, je me sentirai saisi d'indignation contre le faux prophète (jui a voulu développer les oracles du véritable ; et je bénirai b; Tout-PiiisHant, qui, bien loin de précipiter l'Ku'lise comme Babyloiie, enchaîne! le dragon, et la rend victorieuse. Je vols déjîi le schisme qui tombe, l'oriont <;l l'occident qui se réunissent, l'Asie qui soupire jusqu'aux bords de rKuphralc, l't qui voit renaître le jour après une si longue nuil; la terre, sancliliée par les pas du Sauveur et cirrosée de son sang, délivrée de ses profanateurs et revêtue d'une nouvelle gloire ; enfin les enfants d'Abraham, épars sur la surface de toute la t(;rre, et plus nombreux que les étoiles du lirmanKîul, qui, rassemblés des quatre vents, viendront en foule reconnidtre li> Christ (ju'ils ont percé, et montrer «ila tin des temps un(i résurrection. Eu voilà îi«H('z, Monseigneur ; vous serez bien aise d'apprcîudre que c'est ici ma dernière lettre, et la lin de mes enthousiasmes, qui vous importunent peut* être.

Iloureuscnicnt pour les lettres, cette ardeur juvénile, qui restera l'un des traits caractéristiques de Fénelon, se tournera vers d'autres objets. 11 a eu le temps de voir déjà le monde ^ et une occasion va lui être olFerle d'étudier de plus près les âmes.

1. « (iagnons les campngnos, los riches campagnes dos îles Fortunées. * (Horack, Epoih'x, Ki.) t. L'île de Pathmos, où saint Jean eut la vision qui fait le sujet do X Apoealypte,

FENELON

Fénelon snpérienr des Nouvelles Catholiques (i 698-1 689)*

Ses premiers ouvrages*

Les espérances qu'il avait fait naître s'étaient tellement affermies déjà, qu*il se vit confier, à vingt-sept ans, le poste délicat de supérieur des Nouvelles Catholiques. Il avait affaire à des femmes nouvellement converties du protestantisme au catholicisme. Là il dépense sans compter toutes les ressources d'un esprit simple et d'un cœur chaud. Non seulement il réussit pleinement dans sa tâche, mais il nous a laissé un livre admirable qui nous instruit des moyens par lesquels il y a réussi : c'est le traité de V Éducation des filles (1687), publié à la fin de cette période décennale si bien remplie, comme pour en résumer l'expérience. Au reste, il a ses heures de loisir et comme de vacances, où son intelligence se détend et s'égaye. En 1681, il vint prendre possession de" son prieuré de Carenac, que lui avait cédé l'évéque de Sarlat, son oncle, et il fait de cette entrée solennelle une bien plaisante relation à sa cousine, la marquise de Laval.

Oui, Madame, n'en doutez pas, je suis un homme destiné à des entrées magnifiques. Vous savez celle qu'on m'a faite à Bellac, dans votre gouvernement ; je vais vous raconter celle dont on m'a honoré en ce lieu. M. de Rouffillac, pour la noblesse ; M. Rose, curé, pour le clergé ; M. Rigaudie, prieur des moines, pour le corps monastique, et les fermiers de céans pour le tiers état, viennent jusqu'à Sarlat me rendre leurs hommages. Je marche accompagné majestueusement do tous ces députés ; j'arrive au port de Carenac, et j'aperçois le quai bordé de tout le peuple en foulé. Deux bateaux, pleins de l'élite des bourgeois, s'avancent, et en même temps je découvre que, par un stratagème galant, les troupes de ce lieu les plus aguerries, s'étaient cachées dans ce coin de la belle île que vous connaissez: delà, elles vinrent en bon ordre de bataille me saluer, avec beaucoup de mousquetades. L'air est déjà tout obscurci par la fumée de tant de coups, et l'on n'entend plus que le bruit affreux du salpêtre. Le fougueux coursier que je monte, animé d'une noble ardeur, veut se jeter dans l'eau ; mais moi, plus modéré, je mets pied à terre. Au bruit de la mousqueterie est ajouté celui des tambours. Je passe la belle rivière de Dordogne, presque toute couverte de bateaux qui accompagnent le mien. Au bord, m'attendent gravement tous les vénérables moines en corps ; leur harangue est pleine d'éloges sublimes ; ma réponse a quelque chose de grand et de doux. Cette foule immense se fond pour m'ouvrir un chemin; chacun a les yeux attentifs,pour lire dans les miens quelle sera sa destinée. Je monte ainsi jusqu'au château, d'une marche lente et mesurée, afin de me prêter pour un peu plus de temps à la

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curiosité publique. Cependant mille voix confuses font retentir des acclamations d'allégresse, et l'on entend partout ces paroles : « Il sera les délices de ce peuple. » Me voilk à la porte déjà arrivé, et les consuls commencent leur harangue par la bouche de l'orateur royal. A ce nom, vous ne manquez pas de vous représenter ce que l'éloquence a de plus vif et de plus pompeux. Qui pourrait dire quelles furent lesgrAces de son discours? 11 me compara au soleil : bientôt après je fus la lune ; tous les autres astres les plus radieux curent ensuite l'honneur de me ressembler; delà nous vînmes aux cléments et aux météores, et nous finîmes heureusement par le commencement du monde. Alors le soleil était déjà couché, et, pour achever la comparaison de lui à moi, j'allai dans ma chambre pour me préparer à en faire de môme.

Cette narration si leste est, en même temps, vers la fin, une page d'excellente critique; et c'est la finesse du critique encore, autant que la vive ironie du narrateur, qui apparaît dans une autre lettre, postérieure de quelques jours à la première et datée de la petite ville d'issigeac. Comme la première, elle est écrite par quelqu'un qui a dû lire les Plaideurs et qui, longtemps après, dans la Lettre à l* Académie, jugera, sans indulgence les orateurs modernes, profanes ou sacrés.

On n'a pas tous les jours un grand loisir, et un sujet heureux pour écrire en style sublime. Ne vous étonnez donc pas, Madame, si vous n'avez pas eu cette semaine une relation nouvelle de mes aventures; tous les jours de la vi(; ne sont pas des jours de pompe et de triomphe. Mon entrée à Garenac n'a é'é suivie d'aucun événement mémorable; mon Wtgno y a été si paisible, qu'il ne fournit aucune variété pour embellir Thisloire. J*ai quitté ce licu-là pour venir trouver ici M. de Sarlat, et j'ai passé à Sarlat en venaDt. Je m'y buis même arrêté un jour, pour y entendre plaider une cause fameuse par les Cicf'rons de la ville. Leurs plaidoyers ne manquèrent pas de commencer par le commencement du monde, et de venir ensuite tout droit par le délu^'e jusqu'au fait. Il était question de donner du pain, par provision, à des enfants qui n'en avaient pas. L'orateur, qui s'était chargé de parler aux juges de leur appétit, mêla judicieusement dans son ])laidoyer beaucoup de pointes fort gentilles avec les plus sérieuses lois du code, et les Mètamarpkotet d'Ovide avec des passages terribles de l'Écriture sainte. Ce mélange, si conforme t'iux rrgles de l'art, fut applaudi par les auditeurs de bon goût. Chacun croynit que les Hnfants feraient bonne chère, et qu'une si rare éloquence allait fonder à jamais leur cuisine. Mais, ô caprice de la fortune! quoique l'avocat ( nt obtenu tant de louanges, les enfants ne purent obtenir du pain. On appointa la cause, c'est-à-dire, en bonne chicane, qu'il fut ordonné à ces mallieureux de plaider à jeun, et les juges se levèrent gravement du trl- 1 iinal, ]M ur aller dîner. Je m'y en allai aussi, et je partis ensuite pour ap- ]i()rter à Monseigneur vos lettres. Je suis arrivé ici presque incogHilo, pour épargner Us frais d'une entrée. Sur les sept heures du malin, je surpris la ville; aiiipj il n'y a ni har.'ingue ni cérémonie dont je puisse vous régaler. Que ne puis-je, pour réjouir M"« de Laval, vous faire part des fleurs de rhétorique qij'i;n prédicateur de village répandit naguère sur nous, ses auditeurs inlorlunés ! Mais il est juste de respecter la chaire plus que le barreaa.

On n'a pu résisler au plaisir de citer ces deux lettres si légè-

FÉNEI^ON 5

res et si gaies, qui nous révèlent un Fénelon jeune, ami de la raillerie. Ce ne sont là que les distractions d*un esprit grave, à qui les graves occupations ne manquaient pas. Cest le 6 janvier 1685 qu'il prononce, dans l'église des Missions, son célèbre sermon pour la fêle de TÉpiphanie, devant les ambassadeurs siamois : il y traçait le tableau ému des progrès de la foi dans le nouveau monde, et gloriQait « ces hommes qui vont porter jusqu'au bout du monde les lumières de la vérité * ». Lui-même, l'année suivante, acceptait une mission moins lointaine, mais aussi redoutable à bien des égards. Il s'agissait, au lendemain de la révocation de l'édit de Nantes, de ramener au catholicisme ou d'y affermir les protestants de l'Aunis etdelaSaintonge. Sur la manière dont Fénelon s'est acquitté de cette mission, les avis diffèrent. Les uns vantent sa douceur et sa tolérance, et font de lui presque un prêtre philosophe; c'est sous ces traits que M.-J. Chénier, dans une pièce de circonstance, nous présentera l'ancien missionnaire de Saintonge devenu prélat. Les autres ont vu en lui un persécuteur, odieux allié des dragons. Il y a un juste milieu à tenir entre ces opinions extrêmes. Fénelon est de son temps, et n'a rien d'un Voltaire. Gomme ses contemporains, il a voulu qu'on joignît la rigueur des peines aux secours de la persuasion chrétienne ; il a dénoncé les huguenots qui tentaient de s'enfuir; il a proposé qu'on déportât au Canada quelques-uns de leurs chefs. Et pourtant de plus cruels lui ont reproché un excès de longanimité et de patience. C'est que, par la grâce de ses procédés, il s'était insinué dans la confiance des persécutés, qui ne pouvaient se résoudre à voir en lui un ennemi. « Il serait important, disait-il, de leur faire trouver en France quelque douceur de vie qui leur ôtât la fantaisie d'en sortir. »

Tout n'est donc pas illusion dans l'opinion du xvm® siècle sur le tolérantisme de Fénelon : M. Janet l'a fort bien montré. Une lettre au duc de BeauvilUers, postérieure à ce temps, nous donne, ce semble, la note juste : « Le bruit public dece pays est que le conseil sur les affaires des huguenots, où vous entrez, ne prend que des partis de rigueur : ce n'est pas là le vrai esprit de l'Évangile. L'œuvre de Dieu sur les cœurs ne se fait point par violence 2.» De Saintonge même il écrit qu'il faut « des

1. Les sermons de Féaelon seront appréciés dans le fascicule consacré aux Dialogues sur l'éloquence.

2. En 1888, il écrit au même duc de Beauvilliers, à propos des jansénistes, qu'il n*aimait pas : u II faut les attaquer ; pour mieux dire, les reprimer avec modération

pasteurs sages et doux, qui insinuent la doctrine,... des prédicateurs doux et qui joignent au talent d'instruire celui de s'attirer la confiance des peuples,... qui expliquent simplement tous les dimanches le texte de l'Évangile avec une autorité douce et insinuante... Si on voulait faire abjurer aux huguenots le christianisme et suivre l'Alcoran, il n'y aurait qu'à leur montrer des dragons. » Ces dernières paroles sont adressées à Bossuet, qui de bonne heure avait su, il le dit ii la marquise de Laval, découvrir « un mérite qui se cachait si bien ». Fénelon avait déjà fait plus d'un séjour à Germigny, campagne des évoques de Mcaux, où il lisait i'rxriture et les Pères dans la compagnie de Hossuet, des abbés de Langeron et Fleury. Dans une lettre badine du 8 mars 1686, il se déclare prêt à aller « jusqu'à quelque grosse hérésie, pour obtenir une heure de disgrâce» qui le ramène à Germigny. Ce ton enjoué dut parfois étonner Bossuet. Mais tous deux ne voyaient alors que ce qui les rapprochait. C'est, dit-on, à la prière de Bossuet que Fénelon écrivit d'abord une réfutation du Traité de la nature et de la (/rf/ce du P. Malebranche, qui fut soumise àl'évêque de Meaux et annotée par lui ; puis un Traité du ministère des pasteurs (1688). Nous avons perdu un autre livre écrit à cette époque; c'est une Vie de Charlemagne, héros chrétien que Fénelon opposait aux héros du paganisme, héros véritable, dont il préférait la vertu, mêlée de quelques imperfections, à la vertu chimérique des héros de roman. 11 le préférait môme à saint Louis, parce que Charlemagne a eu Tavanlage « d'avoir toujours été heureux dans ses entreprises », ce qui le rend « un modèle bien plus agréable » pour un jeune prince. Dans une lettre au duc de Beauvilliers, il donne quelques détails sur ce livre, qui ne dut pas être imprimé, et qui fut sans doute anéanti dans rincendie du palais archiépiscopal de Cambrai en 1097. 11 n'est pas sans intérêt de voir comment le futur auteur de la Lettre à VAcadé» mie juge les historiens français de Charlemagne.

roiir les (It'faiils de cotle histoire, ils sont grands, s.ins parlor de ceux que j'y ai mis. Les historiens originaux de celte vie ne savent ni raconter, ni choisir h!s faits, ni les lier ensomhlo, ni monlror l'enchaînement des aiïalres, de façon qu'ils ne nous ont laissé que des faits vagues, dépouillés de toutes les circonstances qui peuvent frapper cl intéresser h? lecteur, enfin cntrC' coupés, et j»l<:ini; d'une ennuyeuse uniformité. C'est toujours la môme chose,

<liins les rhosos iiic^mos où ils sont évidemment rcpréhensibloji. Une conduite ar> «Icnti-, dure et rigoureuse, luômo pour la vérité, est un préjuge qui déshonore la

ineilii.Miro causo. »

toujours une campagne contre les Saxons, qui sont vaincus, comme ils l'avaient été les autres années; puis des fêtes. solennisées, avec un parlement tenu. Ce qu'on serait le plus curieux de savoir est ce que les historiens ne manquent jamais de taire. Point de fil d'histoire; presque jamais d'affaires qui s'engagent les unes dans les autres, et qui se fassent lire par l'envie de voir le dénouement. A cela quel remède? On ne peut point suppléer à ce qui manque, et il vaut mieux laisser une histoire dans toute sa sécheresse, que régayer aux dépens de la vérité. Mais voilà une lettre qui ressemble k une préface, et j'aperçois que je prends le vrai ton d'auteur.

Fénelon précepteur du duc de Bourgogne (i689-i69S)*

Gomme il l'observe dans cette lettre, il ne songeait guère, en écrivant cette histoire de Charlemagne, qu*il pourrait proposer un jour ce modèle au duc de Bourgogne devenu son élève; mais on y voit aussi que le duc de Beauvilliers était dans la confidence du biographe. C'est Beauvilliers, sans doute, désigné comme gouverneur du jeune duc, qui proposa Fénelon comme précepteur (16 août 1689). Le choix du roi fut généralement approuvé; M°^« de Sévigné y applaudit; Bossuet se félicita de voir Tabbé de Fénelon fixé à la cour.

On dit que Bossuet tint plus tard à s'assurer des résultats obtenus par un précepteur si différent de lui, et qu'il en fut émerveillé. Il dut surtout en être surpris; car ce « Père de l'Église » était, à côté de Fénelon, malgré la différence des âges, un pédagogue encore novice. Pour ce morne et vulgaire Dauphin, qui fut le père du duc de Bourgogne, il avait tracé le plan le plus vaste, et le plus admirable en soi, d'instruction encyclopédique. Seulement, ce plan, et les admirables ouvrages qui en sont sortis, sont allés tout droit à la postérité en passant très haut au-dessus de la tête du Grand Dauphin, qui écoutait vaguement sans comprendre. Fénelon n'a pas cru qu'il suffit, selon l'expression de Sainte-Beuve, de faire son devoir avec ampleur et majesté, et de passer outre. 11 n'a jamais perdu de vue son élève : si l'on peut lui reprocher quelque chose au contraire, c'est d'être trop entré dans le détail d'une instruction, ou plutôt d'une éducation minutieuse où tout était prévu, réglé, dosé, pour ainsi dire, à l'avance. Mais si Ton fait la part des exagérations dans cette pédagogie à la fois si souple et si oppressive, il n'en faut pas moins reconnaître que c'est la véritable méthode pédagogique, la méthode progressive, pro-

portionnée, graduée, qui a été mise en pratique, presque inventée par Fénelon.

Et en effet, l'instruction proprement dite y tient assez peu de place ; ce qu'on va chercher dans la littérature et dans l'histoire, ce sont les leçons morales qu'elles peuvent fournir. Mais, dans ces leçons mômes, rien de sèchement didactique : pour être aimable et pratique, la méthode doit être variée.

« Ce qui attache souvent les maîtres à la régularité absolue, si ruineuse pour l'esprit des enfants, disait-il, c'est qu'elle leur est plus commode qu'une sujétion continuelle h. profiler de tous les moments. » Il s'imposa cette sujétion. Toutes les fois que le petit prince, P. -P., — c'est ainsi qu'il ledésigxvG par abréviation affectueuse, — semblait disposé à entrer dans une conversation utile, il lui faisait abandonner l'étude, il lui épargnait toute contrainte. « Vous le porterez doucement à continuer ce qu'il a entrepris, écrivait-il à Tabbé Fleury, qui le secondait en qualité de sous- précepteur. Il faut accourcir le temps du travail et en diversifier l'objet. Vous le divertirez & dresser des tables chronologiques, comme nous nous sommes divertis h établir des caries particulières. » Pour mieux gj-aduer l'effort de l'enfant, il composait luimême les textes de ses thèmes et de ses versions ; et jour à jour il avait rédigé — pendant la leçon, de manière à l'y faire participer — un dictionnaire de la langue latine, où le sens et la valeur dos mots étaient fixés par dos exemples. Il s'interdisait et il interdisait formellement à tout le monde les exercices qui pouvaient présenter un caractère d'abstraction, « de peur de rebuter, par des opérations purement intellectuelles, un esprit paresseux, impatient et où l'imagination prévalait encore beaucoup ». Pour la grammaire, l'usage, point de règle; pour la rhétorique, de bons modèles, point de préceptes. En histoire, des extraits bien faits, des dialogues mettant en scène, avec les personnages, les idées qui avaient agité leur temps, et les circonstances décisives dans lesquelles ils avaient joué un rôle; en morale, des fictions, comme le Téléinaqiie, desliné(3S à éclairer le futur dauphin sur ses obligations de roi et à l'instruire en le récréant *.

Tout ne serait pas, sans doute, à louer dans cette méthode d'instruction, qui atténue singulièrement l'effort, si elle ne le supprime pas ; peut-ôtre n'est-ellc pas moins superficielle qu'elle est séduisante. Si elle se détourne, avec raison, de ce qui est curiosité pure, elle semble méconnaître la valeur de ce qui est science vraie. Tout y revient à l'histoire, môme la religion, qui est enseignée surtout au moyen de l'exposition historique; et l'histoire, à son tour, réduite aux exemples, y revient à la morale. Il est vrai que les bons historiens français faisaient défaut ; ceux qu'on avait sous la main, étant « assez ridicules » pour divertir le prince, n'étaient pas toujours écartés. Mais cette ios-

1. G. Grnanl, \' KducntiondfiH femmes par les femmes. Surlo détail de cette pédagogie, voyoz V Histoire de Fénelon par le cardinal de Bausset. Le Télémaque sera étudié par nous à part.

truction était plus antique, au fond, que moderne ; les thème s étaient pris dans les Métamorphoses d'Ovide ; les versions dans Térence et dans Horace et Virgile, auteurs chers à Fénelon. On reconnaît là son goût délicat et pourtant un peu libre, qui le rendait peu sensible aux inconvénients de certaines lectures prématurées, .comme pouvait Têtre celle des Confessions de saint Augustin.

Au reste, Fénelon s*était surtout réservé le rôle d'éducateur; c'est l'abbé Fleury qui était chargé de l'instruction proprement dite. Quelles difficultés rencontrait cette éducation et quel en fut le succès, on l'a dit bien souvent, et il semble à peine utile de le redire : un passage de Saint-Simon suffit à faire comprendre et ce que fut le duc de Bourgogne avant 1689, et ce que Fénelon fit de lui .

Le duc de Bourgogne naquit terrible , et dans sa première jeunesse fit trembler. Dur, colère jusqu'aux derniers emportements, incapable de souffrir les moindres résistances sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps, c'est ce dont j'ai été souvent témoin ; opiniâtre à l'excès, passionné pour tous les plaisirs, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement;... souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en raillerie, saisissant les ridicules avec une justesse qui assommait; de la hauteur des cieux, il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. A peine les princes ses frères lui paraissaient intermédiaires entre lui et le genre humain...

Le prodige, c'est qu'en très peu de temps la direction et la grâce firent un autre homme et changèrent tant et de si redoutables défauts en vertus parfaitement contraires. De cet abîme on vit sortir un prince affable, doux, humain, généreux, patient, modeste, humble et austère pour lui.

Ce « prodige », c'est Fénelon qui l'a réalisé plus que « la grâce». Il est vrai que la nature du duc de Bourgogne n'était pas ingrate comme celle du Dauphin, son père. Saint-Simon lui accorde un esprit brillant et pénétrant, qui se manifeste par des reparties justes et profondes. Mais comment cette volonté fougueuse a-t-elle subi le joug d'une règle ? Gomment cet orgueil a-t-il été vaincu au point de donner de sa propre défaite les témoignages que nous avons conservés? « Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de Fénelon, de faire sur-le-champ ce qu'il m'ordonnera, de lui obéir dans le moment qu'il me défendra quelque chose, et si j'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions et de déshonneur. Fait à Versailles, le 29 novembre 1689.Sî*^/z^ : LOUIS.» C'est que Fénelon, au lieu d'attaquer de front cette nature « terrible », commença par en étudier les ressorts, et sut tirer parti des instincts généreux qui, outrés,

s'étaient tournés en défauts. En faisant jouer, par exemple, le ressort de l'iionneur, il le maniait à son gré. On fait appel au sentiment qu'il a de son devoir de prince, à la crainte qu'il a de déplaire à Louis XIV; on organise autour de lui la conspiration du silence et de la terreur ou de la compassion simulée; ses domestiques ne le servent qu'à la hâte et en tremblant, aux heures de crise ; tous les objets sur lesquels pourrait s'exercer âa rage lui sont retirés; il est abandonné à ses remords. Parfois, Fénolon ne dédaigne pas de jouer son rôle, à côté de M'"® de Maintenon, dans une de ces comédies qui aboutissent à une leçon morale, et dont Housseau fera un si large usage pour l'éducation de son Emile; tel ce petit drame intime, admirablement combiné, qui suivit le mot échappé au royal élève : « Jo sais qui je suis et qui vous êtes. » Silence, longue froideur, discours fier et triste, menaces de démission, refus de céder aux premières instances de l'élève repentant, tout est mis en œuvre, jusqu'à la confusion et à l'humiliation définitive du coupable. Et le même enfant qui avait laissé échapper ce propos hautain ira jusqu'à dire plus tard, passant d'un extrême à l'autre : « Je laisse derrière la porte le duc de Bourgogne ; je ne suis plus avec vous que le petit Louis. »

Pour venir à bout d'un tel caractère, il avait fallu un caractère non moins personnel au fond, mais dont la volonté persévérante s'enveloppait de douceur, et qui se faisait pardonner sa ténacité à force de souplesse. Il avait fallu aussi la finesse pratique d'un homme qui, selon le mot de Saint-Simon, « se mettait à la portée de chacun sans se faire jamais sentir ». L'éducation du duc de Bourgogne fut merveilleusement appropriée, non seulement au caractère de l'élève, mais aux diverses circonstances de sa vie. Les Fables s'adressent à un enfant, les Dialogues des mortsh un adolescent, le Télémaque à un homme déjà,

Preiiiier dcjçré de rédiicatioii : len ce Fable» »• — Les ftiblés destinées ù renfant* — Fénclon et la FontalDe foballstcN*

Elles-mêmes, les Fables sont habilement graduées, de façon à répondre à tous les besoins moraux, presque à tous les incidents successifs.

On a imprimé les Fables et les Dialogues sans y observer un ordre et une suite. Fénelon ne les composait que pour la circonstance et pour le moment; mais il serait facile d'en suivre, pour ainsi dire, la chronologie, en les comparant au progrès que l'âge et l'instruction devaient amener dans l'éducation •du duc de Bourgogne. On observera que ces fables et ces dialogues ne conviennent qu'à un prince, et à un prince destiné à régner i.

Il y a pourtant des fables qui conviennent à tous les enfants «ans distinction, car elles semblent ne viser aucun but précis, si ce n'est d'amuser l'imagination. Ce sont de vrais contes de fées : « Il y avait une fois une reine si vieille, si vieille qu'elle n^avait plus ni dents ni cheveux... Il y avait une fois une reine nommée Gisèle, qui avait beaucoup d'esprit et un grand royaume... Il y avait une fois un roi et une reine qui n'avaient point d'enfants. » Là sont multipliées les peintures fraîches, un peu banales, de la vie rustique, des danses sur l'herbe ou la fougère le long d'un clair ruisseau, des prairies semées de fleurs où les bergers rêveurs jouent de la flûte à l'ombre des ormeaux. Près de ces paysans idéalisés, voici les hideux personnages chers à nos conteurs populaires : la vieille crasseuse, chassieuse, puante, aux yeux bordés d'écarlate, barbue : « Elle tousse à crever, elle crache sur son menton ; elle a au nez une roupie gluante qu'elle essuie avec sa manche. » Voici même les hommes à onze bouches, hauts de dix pieds, les ogres. Mélange^ singulier, mais bien vraiment enfantin, de réalisme et de merveilleux! Parfois, dans son désir d'être naïf, le fabuliste semble verser dans la puérilité, comme dans le Voyage à Vile des Plaisirs, île de sucre, avec des montagnes de compote, des rochers de sucre candi et de caramel et des rivières de sirop. Mais allez à la conclusion, vous verrez que tout le récit n'est qu'une allégorie, un peu longue et fade, il est vrai, mais instructive en somme : «Je conclus que les plaisirs des sens, quelque variés, quelque faciles qu'ils soient, avilissefit et ne rendent point heureux. »

La leçon morale n'est pas toujours déguisée sous ce vêtement trop aimable : elle est quelquefois annoncée dès le titre, comme pour la fable VOurse et son Petit : .la patience et Véducation corrigent bien des défauts; ou bien elle ressort clairement de tout le récit, à tel point qu'il est à peine besoin de l'énoncer à la fin. Là peut-être est la principale difiTérence entre Fénelon et la Fontaine fabulistes ; ces fables en prose, que ne relève point La grâce variée de la versification, ni le charme abandonné des

i. De Bausset, Histoire de Fénelon.

rétlexions personnelles ou de larôverie, sonl trop ouvertement didactiques. Il ne faut demander, sans doute, à Fénelon que ce qu'il a voulu faire; et ce qu'il a voulu faire, il l'a bien fait. Nous savons qu'il comprenait, qu'il aimait la Fontaine^ avec qui le duc de Bourgogne, par son intermédiaire, noua des relations, échangea même des sujets de fables. Ce qu'il avait, lui, l'ambition d'écrire, ce n'était point l'ample comédie « dont la scène est l'univers »; et pourtant « hommes, dieux, animaux », tiennent leur rôle dans ses fables comme dans celles delà Fontaine; mais les traits des personnages ne sont pas assez précis, l'action n'est pas assez vive, le tour n'est pas assez piquant. Tout y est pénétrant et doux, d'une douceur un peu molle et lente, relevée parfois d'un demi-sourire; car Fénelon a beaucoup d'esprit, mais cet esprit est, pour ainsi dire, baigné de sentiment. Çà et là, une velléité de malice : « Ce chagrin augmenta ses maux; les médecins qui étaient sans cesse autour d'elle les augmentèrent aussi. » Plus souvent, des réminiscences : nous reconnaissons dom Mitis, u si vénérable par son maintien modeste et par sa majestueuse fourrure », et Rodilardus, qui fait grand carnage de la nation souriquoise, et les pigeons : « Leurs cœurs étaient tendres, le plumage de leurs cous était changeant... » Mais, si l'on veut mesurer la distance qui sépare Fénelon de la Fontaine, que l'on compare aux Deux Pigeons du fabuliste profane le Pigeon puni de son inquiétude du moraliste chrétien.

Dans le NU et le Gange, Fénelon loue, sans grande précision, les apologues w ingénieux » dePilpay. Mais, bien que tel de ses récits, qui a pour héros le Persan Alibée, semble un conte des Mille et une nwi^s, ce n'est pas des Orientaux qu'il s'inspire d'ordinaire. Il ne leur a pas pris, comme la Fontaine, le sentiment de la vie universelle. Aussi ses tableaux de la nature sontils assez vagues ; il aime plutôt à peindre les jardins « délicieux » où se promènent les jeunes princes, « au retour des zéphyrs, lorsque toute la nature se ranime ». En revanche, il a ressaisi quelque chose de la simplicité grecque. Ces deux amples récits, les Aventures de Mdlésichton, les Aventures d'Aristo)ioïis, semblent des épisodes détachés du Télémaque, Voici, dans le premier, le portrait de la jeune Poéménis :

A la voir, on eut cru que c'était la jcuno Diane sortie de l'île flottante où elle

1. Voyez dans le rasclrulo do la Ion faine l'éloge vivement senti qu'il fait du fabuliste, en un latin cliarmant, k la fois oraison funèbro du poôto et exercice

destiné ù l'élOve.

FENELON t3

naquit. Ses cheveux blonds étaient noués négligemment derrière sa tète ; quelques-uns, échappés, flottaient sur son cou au gré des vents. Elle n'avait qu'une robe légère, avec une ceinture qui la relevait un peu, pour être plus en état d'agir. Sans parure, elle effaçait tout ce qu'on peut voir de plus beau, et elle ne le savait pas ; elle n'avait même jamais songé à se regarder sur le bord des fontaines ; elle ne voyait que sa famille et ne songeait qu'à travailler.

Ailleurs, une mythologie qpii n'est pas tout entière de convention nous ramène tantôt à l'innocence de Tâge d*or, tantôt à ces temps merveilleux où, dans les eaux duXanthe, « Apollon, au retour de lâchasse, couvert de poussière, a tant de fois plongé son corps et lavé ses beaux cheveux blonds ». Mais là même, ne nous hâtons pas de prononcer le nom d'Homère : tout cela est fénelonien au moins autant qu'homérique : voyez, dans les Aventures d'Aristonoùs, cette description des rivages de Délos, où Fénelon imagine de placer, aux bords de la mer, ces « petites collines toujours couvertes d'un gazon naissant et fleuri », ou celle des jardins d'AristonoQs, si agréable d'ailleurs, mais si peu précise. La chimère de simplicité et de pureté pastorale qui a toujours hanté l'esprit de Fénelon se trahit ici déjà avant de s'épanouir dans le Télémaqiie, et c'est à Rousseau qu'on pense quelquefois plutôt qu'à la Fontaine. Celui-ci est aussi naïf, mais non pas aussi candide : sa naïveté robuste n'est point dupe des mots ni des utopies ; son observation a plu» d'exactitude, et sa peinture plus de relief. Bien qu'il se tienne de préférence dans le domaine delà morale pratique, il lui arrive d'aborder de hautes questions que Fénelon néglige et devait négliger : plus sainement substantielles toujours, ses fables sont donc aussi, quand il le faut, plus élevées. Et peut-être qu'en plaisant davantage il instruit mieux, précisément parce qu'il ne découvre pas à tout propos sa volonté arrêtée d'instruire. Mais, ne l'oublions pas, Fénelon ne voulait plaire qu'au duc de Bourgogne, il ne voulait instruire que lui, et puisqu'il a réussi à l'attacher, aie transformer, que peut-on vouloir de plus? Quelque chose de plus vif et de plus viril ? Ce serait lui demander de n'être plus Fénelon.

I.CH fables destinées auprliiee. — Souplesse et In^féiiloslté

de la pédaj|ço|çle*

Si les fables de Fénelon, considérées comme œuvre d'art pur, ne sont pas inatlarjuablcs, elles sont bien près de l'être, considérées comme œuvre de pédagogie, d'une pédagogie patiente, ingénieuse et simple. Jamais Fénelon ne perd de vue qu'il a afFairo à un prince ; et non pas à un prince quelconque, mais au duc de Bourgogne, au petit-fils de Louis XIV. Ce n'est pas sans quelques précautions (ju'on pouvait lui faire entendre les axiomes d'une politique aussi nouvelle que celle-ci : que le vrai bonheur des princes « consiste principalement à rendre heureux tous ceux qui dépendent d'eux et à les gouverner avec sa- ^'csse et modération » ; que leur premier devoir est de « soula- ^'cr » leur peuple. Comment lui persuader, à ce prince qui ne se croyait pas pétri du môme limon que ses sujets, qu'il était né pour les servir? L'orgueil, voilà le premier obstacle qu'il fallait surmonter. Fénelon écrivait alors le Jeune Bacchus et le Faune, une fable d'un parfum tout afitique, et d'autant plus morale qu'elle n'est alourdie par aucune moralité.

Un jour, lo jciiiio Bacchus, ({uc Sil^no instruisait, cherchait les Muscs dans un l)ocu^(! dont le silence n'élail troublé que par le bruit des fontaines et par le chanl des oi^ieuux. Le sol(>il n'en pouvait, avec ses rayons, percer la sombre verdure. L'enfant de Sémélé, pour étudier la langue des dieux, s'assit dans un coin au pi(td d'un vieux chêne, du tronc duquel ))lusieurs hommes de Tàge d'or étaient ik'-s. Il avait même; autrefois rendu des orncles, et le temps n'avait osé l'ai)» tire d(î sa tranchante faux. Auprès de ce chêne sacré et antique se cachait un j(;une Faune, (]ui prêtait l'oreille aux vers que chantait l'enfant, et qui marquait à Silène, par un ris moqueur, toutes les fautes que faisait son •disclph;. Aussitôt les Naïades et les autres Nymphes du bois souriaient aussi. Co critique était jeune, f^racieux et folAtre ; sa tête était couronnée do lierre <*t de pampre; s(îs tempes étaient ornées de grappes de raisin ; de pon épaule gauche prndait sur son côté droit, en écharpe, un feston de lierre ; et le Jeune .])acchus s(3 plais:iit à voir ces feuilles consacrées à sa divinité. Le Faune était .onvrl(ij)|)é, au-dessous delà ceinture, par ladépouille affreuse et hérissée d'une j(;une lionne qu'il avait tuée dans les forêts. Il tenait dans sa main une houlette courbée et noueuse. Sa queue paraissait derrière comme sojouant surson dos. Mais comme Hacchus ne pouvait souffrir un rieur malin, toujours prêt à semo(iui>rde s(>s cx])rcssions, si elles n'étaient pures et élégantes, il lai dit d'un ton lier et impationt : « Gomment oses-tu te moquer du fils de Jupiter ? » Le Faune répondit sans s'émouvoir : « lié! comment le fils de Jupiter osc-t-ii faire quelque faute ? »

FENELON 15

La leçon de modestie est comprise. Mais si Torgueil, en ce qu'il a d'excessif, est abaissé, il ne faut pas que le salutaire ressort de l'amour-propre soit brisé. Aussi le blâme est-il toujours tempéré par un éloge : on ne lui demande que d'adoucir son tempérament, de prendre plaisir à aimer les hommes et à se faire aimer d'eux : s'il y consent, on lui promet que toutes les grâces de l'esprit et du corps viendront l'orner en foule. C'est une flatterie bien délicate qu'exprime la fable le Rossignol et la Fauvette, avec une grâce poétique et légère ; les deux oiseaux souhaitent que l'amour de la poésie rende le cœur du jeune prince aussi aimable qu'il est fier :

Il aime nos douces chansons; elles entrent dans son cœur, comme la rosée tombe sur nos gazons brûlés par le soleil. Que les dieux le modèrent et le rendent toujours fortuné I qu'il tienne en sa main la corne d'abondance! que Tàge d'or revienne par lui ! que la sagesse se répande de son cœur sur tous les mortels ! et que les fileurs naissent sous ses pas!

Parfois même la louange va un peu loin 'et fait sourire : le jeune prince n'est-il pas associé à la gloire de Virgile pour avoir traduit l'épisode d'Aristée, au quatrième chant des Géorgiques? Mais le plus souvent louanges et blâmes, reproches et flatterie, sont combinés avec un art curieux. Lisez ce début du JFantasque^^ vrai portrait individuel, marqué des traits les plus précis :

Qu'est-il donc arrivé de funeste à Mélanthe ? Rien au dehors, tout au dedans. Ses affaires vont à souhait : tout le monde cherche à lui plaire. Quoi donc ? C'est que sa rate fume. Il se coucha hier les délices du genre humain; ce matin on est honteux pour lui, il faut le cacher. En se levant, le pli d'un chausson lui a déplu : toute la journée sera orageuse, et tout le monde en souffrira. 11 fait peur, il fait pitié : il pleure comme un enfant, il rugit comme un lion. Une vapeur maligne et farouche trouble et noircit son imagination, comme l'encre de son ècritoire barbouille ses doigts.

C'est un vrai « caractère » de la Bruyère, un peu diffus, mais amusant, parce qu'on le sent observé sur nature. Mais voyez comme insensiblement la satire est tempérée, comme, à côté des défauts qui font le présent si maussade, on indique les ressources qui permettent d'espérer un meilleur avenir : « Dans sa fureur la plus bizarre et la plus insensée, il est plaisant, élo-

1. Certaines éditions rangent le Fantasque, comme la Médaille, parmi les Opuscules divers ; mais le rapport en est évident avec l'éducatioa du duc de Bourgogne.

quenl, subtil, plein de tours nouveaux, quoiqu'il ne lui reste pas seulement une ombre de raison. Prenez bien garde de ne rien dire qui ne soit juste, précis et exactement raisonnable :i] saurait bien en prendre avantage, et vous donner adroitement le change... » C'est que son caractère est fait d'éléments bons et mauvais, qui semblent contradictoires : il n'épargne mémo pas, aux heures de crise, « certaines personnes auxquelles il doit plus qu'aux autres et qu'il paraît aimer davantage... Mais attendez un moment, voici une autre scène. Il a besoin de tout le monde ; il aime, on l'aime aussi ; il flatte, il s'insinue, il ensorcelle ceux qui ne pouvaient plus le souffrir... » Ainsi était ressaisi et réconforté celui qu'eût pu décourager et repousser la sécheresse d'une réprimande sans nuance et sans sourire.

A cet égard, rien de plus curieux à étudier que le morceau intitulé la Médaille. C'est une lettre supposée adressée d'Amsterdam par Bayle à Fénelon ; la date môme n'y manque pas : 4 mai 1091. On y décrit une médaille antique, récemment découverte.

D'un côté, cette m/^daille, qui est fort {grande, représente un enfant d'une ligure très belle et très nuble ; on voit Pallas qui le couvre de son égide ; en même temps les lroi:i (traces sèment son chemin de fleurs ; Apollon , suivi dos Muses, lui offre sa lyre; Vénus parait en Tair dans son char attelé de colombes, ({ui laisse tomber sur lui sa ceinture ; la Victoire lui montre d'une main un char de triomphe, et de l'autre lui présente une couronne. Les paroles sont prises d'ilorace : Xnn sine dis animosus infans. Le revers est bien difTérent. Il est manifeste que c'est le même enfant, car on reconnaît d'abord le même air de tète : mais il n'a autour de lui que des masques grotesques et hideux, des reptiles venimeux, comme des Tipèresetdes serpents, des insectes, des hiboux, enfin des harpi(>s sales, qui répandent de Tordurc de tous côtés, et qui déchirent avec leurs ongles crochus. Il y a une troupe de salyros impudents et moqueurs, qui font les postures h^s plus bizarres, <|ui ricnl, (;l ({ui mctulrent la queue d'un poisson monstrueux, par où finit lo corps de ce bel enfant. Au bas, on lit ces paroles, (jui, comme vous savez, Bontanssi d'Horace: Turpiter ntrum desinit in piscem.

L(îs sdvanls se donnent beaucoup de peine pour découvrir en quelle occasion cetl(! médaille a pu être frappée dans l'antiquité. Quelques-uns soutiennent ({u'elle représente Galigula, qui, étant fils de Germanicus, avait donné dans son enfance de hautes espérances pour le bonheur de l'empire, mais qui dans la suite devint un monstre. D'autres veulent que tout ceci ait été fait pour Néron, dont les commencements furent si heureux, et la fin si horrible. Les uns et les autres conviennent qu'il s'agit d'un jeune prince éblouissant, qui promettait beaucoup et dont toutes les espérances ont été trompeuses. Mais il y en a d'autres, plus défiants, qui ne croient point que celle médaill(! soit antique. On s'imagine voir quelque chose de notre temps figuré dans celto médaille; ])cut-ctre signifie-t-elle de grandes espérances qui se tourneront en de grands malheurs : il semble qu'on affecte de faire entrevoir

malignement quelque jeune prince dont on tâche de rabaisser toutes les bonnes qualités par les défauts qu'on lui Impute.

Si habile pourtant et parfois amusante que soit cette méthode d'éducation indirecte, qui insinue la morale plus qu'elle ne l'enseigne, elle ne pouvait convenir qu'à un enfant. Quand l'enfant devint adolescent, il en fallut appliquer une autre, ou plutôt il fallut élargir et transformer celle qui avait donné de si bons fruits. Aux fictions pures succédèrent les faits de l'histoire ; aux Fables les Dialogues des morts; mais le fond moral, l'esprit, le but de l'éducation, restèrent les mêmes.

Le second degré de réducatlon : les « Dialogues des morts »• — L'idéal moral et Tidéal littéraire*

Il est à peine besoin de louer ici la délicatesse légère, l'aimable à-propos de ces fictions, renouvelées de Lucien, avec quelque chose de moins agressif et de moins amer, de plus chrétiennement attendri. Sans disparaître tout à fait, la satire est adoucie ; sans se montrer à découvert, la leçon morale porte ses fruits ; sans se compliquer d'une érudition fastidieuse, l'histoire, caractérisée par quelques traits saillants, personnifiée en ses héros qui la font revivre aux yeux, s'impose à l'imagination, se grave dans la mémoire docile, et fait passer le précepte avec elle. Mais on n'y surprend pas seulement une méthode séduisante d'éducation ; on y saisit aussi l'unité des doctrines morales et littéraires qui ne se sont jamais démenties pendant toute la carrière de Fénelon.

Ces doctrines peuvent se résumer en un double précepte: au point de vue moral, il faut pratiquer la vertu aimable ; au point de vue littéraire, il faut aimer le simple et le naturel.

Il est difficile de ne pas croire que Fénelon se souvient du Misanthrope dans le Dialogue XVIII, où Alcibiade prend à son compte la philosophie tolérante de Philinte, dont il s'approprie parfois jusqu'aux expressions: « Ne vaut^il pas mieux s'accommoder aux hommes, tels qu'o-n les trouve, que de vouloir les haïr jusqu'à ce qu'ils s'accommodent à nous? Avec ce chagrin si critique, on passe tristement sa vie, méprisé, moqué, abandonné, et on ne goûte aucun plaisir... Il faut en ce monde une

philosophie qui aille phis terre à lerre. » Mais Alcibiade est un ambitieux, dont l'excessive indulgence se rapproche fort de l'égoisnie. Entre rindifTérence Irop sceptique d'Alcibiade et la misanthropie de Timon, Fcnelonarrôte notre vue sur la sagesse paisible et tempérée de Socrate, qui enseigne à tous deux à aimer les hommes malgré leurs défauts, malgré l'ingratitude certaine, à les servir sans intérêt. A l'ambitieux Alcibiade il dit : « La philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l'approuver ; » au farouche Timon : « Votre vertu âpre, impatiente, ne sait pas assez supporter le vice d'autrui; c'(îst un amour de soi-même qui fait qu'on s'impatiente quand on ne peut réduire les autres au point qu'on voudrait. » Alceste ne pourrait-il pas prendre sa part de cette critique discrète?

Ce caractère d'Alcibiade, le brillant sceptique, préoccupe visiblement Fénelon; dans deux autres dialogues il l'oppose à Socrate, dans un autre h Périclès; dans un dernier il le met aux prises, aux enfers, avec Mercure et Charon. C'est qu'avant tout il déteste l'élégante frivolité, l'indifférence ironique et dédaigneuse, la sécheresse d'âme, vices auxquels les grands sont enclins plus que le commun des hommes. 11 n'aime pas davantage les écrivains qui, comme Lucien, ne songentqu'à se moquer de tout, qu'à montrer le ridicule en chaque chose, les sages qui rient de tout aussi, comme Démocrite : « C'est n*aimer ni les hommes ni la vertu qu'ils abandonnent... Si vous entriez dans un hApital de blessés, ririez-vous de voir leurs blessures ? » Combien plus humaine est la pitié d'Heraclite! Intelligence profonde et douloureuse des misères humaines, pitié fraternelle, modération indulgente, vertu sans âpre té, voilà, semblet-il, les traits essentiels de la philosophie sociale de Fénelon. Voilc'i pourquoi il ne se laisse éblouir ni par le renom d'austérité (le Caton le Censeur, qui fut un usurier, ni par la molle honn<Heté de Pompée, qui n'est ni vertu ni vice. Ces « hommes de Plutarque» ne sont pas ses hommes: l'un n'a que l'extérieur raide et dur de la fausse vertu ; l'autre n'a pas la force d'âme (jne la véritable v(Ttu suppose. Celle-ci a l'abord plus familier, l'allure plus simple, le fond plus solide.

Cetle horreur de tout excès, ce goftt vif de la mesure et de la sim[)licité, on les retrouve dans ceux des Dialogues où la leçon littéraire s'associe à la leçon morale. Les dialogues XXXI et XXXn oj)posent la forte sobriété de Démosthène à l'art plus orné de Cicéron, et préludent au fameux parallèle qui, dans la Lettre à VAead'mk, est l'âme du chapitre sur la Rhétorique.

DÉMosTHÈNE. — Cclui h. quL on ne peut retrancher n'a rien dit que de parfait.

CicÉRON. — Celui à qui on ne peut rien ajouter n*a rien omis de tout ce qui pouvait embellir son ouvrage.

C'est D éraosthène ici que Fénelon charge d'exprimer sa propre doctrine.

Vous avez eu delà force, je l'avoue, mais vous y ajoutiez trop d'ornements. La véritable éloquence va à cacher son art : et il ne faut point parler, ou 11 faut étudier la vraie et solide éloquence...

Tu occupais l'assemblée de toi-même; et moi je ne l'occupais que des affaires dont je parlais. On t'admirait; et moi, j'étais oublié par mes auditeurà, qui ne voyaient que le parti que je voulais leur faire prendre. Tu réjouissais par les traits de ton esprit, et moi je frappais, j'abattais, j'atterrais par des coups de foudre. Tu faisais dire : « Ah ! qu'il parle bien ! » et moi je faisais dire : « Allons, marchons contre Philippe ! » On te louait; on était trop hors de soi pour me louer quand je haranguais. Tu paraissais orné, on ne découvrait en moi aucun ornement ; il n'y avait dans mes pièces que des raisons précises, fortes, claires, ensuite des mouvements semblables à des foudres auxquels on ne pouvait résister. Tu as été un orateur parfait quand lu as été , comme moi , simple, grave, austère, sans art apparent , en un mot quand tu as été démosthénique ; et lorsqu'on a senti en tes discours l'esprit, le tour et l'art, alors tu n'étais que Cicéron, t'éloignant de la perfection autant que tu t'éloignais de mon caractère*.

Fénelon va plus loin ; il oppose de même Homère à Virgile, et ne craint pas de faire dire au poète latin, qu'il aimait tant : <( J'avoue que j'ai dérobé quelque chose à la simple nature pour m'accommoder au goût d'un peuple magnifique et délicat sur toutes les choses qui ont rapport à la politesse. Homère semble avoir oublié le lecteur pour ne songer à peindre en tout que la vraie nature. En cela je lui cède. » Dans la Letlre à l'Académie, Fénelon ne reproduira pas ces réserves un peu sévères; pensant peut-être que la différence entre Homère et Virgile n'est que la différence même entre les temps où ils ont vécu, il ne voudra voir que la profondeur du sentiment chez le poète où « tout pense ». Mais l'esprit de ce nouveau parallèle n*est pas autre que celui du parallèle entre Démosthène et Cicéron. Que reproche- 1- on à Virgile? D'avoir parfois abandonné « la sim-

i. Démosthène pourtant fait lui-même cet aveu : a Le désir de la gloire m*a touché. J'ai cru qu'il était beau de gouverner un peuple par mon éloquence, et de résister à la puissance de Philippe, n'étant qu'un simple citoyen, fils d'un artisan. J'aimais le bien public et la liberté de la Grèce ; mais, je l'avoue à présent, je m'aimais encore plus moi-même, et j'étais fort sensible au plaisir de recevoir une couronne en plein théâtre, et de laisser ma statue dans la place publique avec unf> belle inscription. »

l)le nature ». De quoi l6ue-t-on surtout Homère? D'avoir toujours peint « la vraie nature». Naturel, simplicité, vérité, des mots si familiers à Fénelon suffisent à caractériser sa doctrine. Si Ton jette les yeux sur les autres dialogues, on y observe deux préoccupations très remarquables, qui seront plus visibles encore dans la Lettre à l'Académie, Fénelon aime les arts et leur emprunte volontiers ses exemples ; h Parrhasius, à Léonard de Vinci, il donne Poussin pour interlocuteurs. Mais s'il aime les arts, c'est qu'il aime la nature, et c'est dans la mesure où ils comprefinent et peignent la nature qu'il admire les artistes. Puis, quelques-uns des personnages qu'il fait parler sont étrangers, et l'on voit môme Confucius s'entretenir avec Socrato*. Cette préoccupation de l'étranger ne sera pas une des moindres nouveautés de la Lettre , surtout dans sa première parlio, et nous fera sentir que le xvni° siècle est proche. La littérature française tient moins de place dans les Dialogues; les deux derniers cependant nous présentent Descartos, dont Aristote critique la philosophie, « en particulier sur le système des ])étes machines », et deux interlocuteurs assez inattendus, empruntés à la comédie du xvii^ siècle, Harpagon et Dorante.

La politique de Fénelon dan» len n DIaloflfHCA » : les bon» et les mauvais princes; les bons et les mauval» mlnls* très.

Mais le duc'de Bourgogne est un prince, et un prince régnor ; jamais Fénelon ne l'oublie. Il y a, certes, dans

destiné à

dans les Dia-

'ont

'idée

^ dialogues

entre Camille et Coriolan, entre Hayard et le connétable de Bourbon. La belle chimère de la fraternité humaine, tantampliiiéo dans le Téldnuujue, est déjà ici un des thèmes familiers de Fénelon. Mais [)resque partout la leçon prend un caractère plus personnel, et, dès le premier dialogue, le but précis est marqué.

1. Ch. VII, fh' la Prêi'minence tant vantt^e des Chinois. Au rosto, Sorrate le inontrn fort «cuptunic sur los mœurs, la civilisation, l?» livres do la Chine, ot critique l'tirchitcrturo rhinoisp, où tout est m confus ot chargé de pctiti ornomento qui ne sont ni nobles ni naturels. »

Mercure. — J'espère que s'il peut se défaire dubàdinage et de la mollesse, il fera grand fracas un jour. Il a la colère et les pleurs d'Achille ; il pourrait bien en avoir le courage ; il est assez mutin pour lui ressembler. On dit qu'il aime les Muses j qu'il a un Chiron, un Phœnix.., Je crois qu'il aimera la paix, et qu'il saura faire la guerre. On voit en lui les commencements d'un grand prince, comme on remarque dans un bouton de rose naissante ce que promet une belle fleur.

Pour que ces espérances n'avortent pas, qu'enseignera surtout à ce roi futur le précepteur choisi par Louis XIV? A être aussi différent que possible de Louis XIV. Le despotisme, « souvent plus funeste aux souverains qu'aux peuples », est attaqué, flétri presque à chaque page. « Ah I s'écrie Xerxès, les rois qui peuvent tout (je le vois bien, mais, hélas! je le vois trop tard) sont livrés à toutes leurs passions. >> Alcibiade condamne avec une netteté vigoureuse la monarchie absolue chez les Perses.

Leurs rois, encensés comme des idoles, ne sauraient être honnêtes gens ni connaître la vérité; l'humanité ne peut soutenir avec modération une puissance aussi désordonnée que la leur. Ils s'imaginent que tout est fait pour eux ;il3 se jouent du bien, de l'honneur et de la vie des autres hommes. Rien ne marque tant de barbarie dans une nation que cette forme de gouvernement ; car il n'y a plus de lois, et la volonté d'un seul homme dont on flatte toutes les passions est la loi unique.

Cette préoccupation constante ne va pas sans quelque naïveté, au moins dans la conduite des dialogues. Éclairé par Platon, Denys le Tyran déclare que, s'il revenait au monde, il se ferait aimer par son peuple. Philippe II reconnaît et déplore son «imbécillité ». Parmi les rois de France, il en est un dont Fénelon semble s'être appliqué à faire le type même du tyran : c'est Louis XI : son histoire et sa politique fournissent le sujet de six dialogues : il est successivement mis en face des cardinaux Bessarion et de la Balue, de Philippe de Commines, de Charles de Bourgogne, de Louis XII, de l'empereur Maximilien. Là fin du dialogue entre Louis XI et Commines ne manque ni de vivacité ni de grandeur.

Commines. — Tout cela n'est-il pas vrai? pouvais-je le taire ?

Louis. — Vous pouviez n'en rien dire.

Commines. — Vous pouviez n'en rien faire.

LoDis. — Mais cela était fait, et il ne fallait pas le dire.

Commines. — Mais cela était fait, et je ne pouvais le cacher à la postérité.

Louis. — Quoi ! ne peut-on pas cacher certaines choses?

Commines. — Hé I croyez-vous qu'un roi puisse être caché après sa mort comme vous cachiez certaines intrigues pendant votre vie ? Je n'aurais rien sauvé pour vous par mon silence, et je me serais déshonoré. Contentez-vous que je pouvais dire bien pis et être cru ; mais je ne l'ai pas voulu faire.

r.ons. — Quoi ! l'histoire no duit-elle pas respecter les rois?

CoMMiNKs. — L«;s rois ne doivent-ils pas respecter l'histoire et la postérité, îï la censure de laquelle ils no peuvent échapper? Ceux qui veulent qu'on iitt parle pas mal d'eux n'ont qu'une seule ressource, qui est de hien faire.

Pourquoi Louis XII est opposé et préféré à Louis XI, il nous serait aisé de le deviner s'il ne nous l'apprenait lui-même : « Je me suis fait aimer; j'ai vécu en paix sans manquer de parole, sans répandre de sang, sans ruiner moii peuple. >> Un bon roi est donc, aux yeux de Fénelon, non seulement un roi juste et modéré dans sa puissance, mais un roi pacifique. Lisez les titres des dialogues où Numa converse avec Uomulus, Louis XII avec François I*"^ : Combim la f/loire d'un roi sage et pacifique est préférable à celle d'un conquérant. — Il vaut mieux être père de la patrie en gouvernant paisiblement un royaume, que de Va» grandir par des conquêtes, Fénelon ne s'est-il pas aperçu que ces seuls titres, écrits à ce moment, étaient des épigrammes? Ne lui pnHons pas une candeur si invraisemblable ; mais reconnaissons que les modèles proposés au duc de Bourgogne n'étaient pas toujours des Numa ni des Louis XII. Le vaillant Henri IV a tous les honneurs de la comparaison avec Henri III et môme avec le pape Sixte-Quint. Mais il n'est pas un conquérant, et on le loue surtout d'avoir mis toute sa gloire à soulager ses peuples. Non que toutes les guerres soient également condamnées, bien qu'elles soient toutes des guerres «civiles»; mais « il n'est permis de faire la guerre que malgré soi, à la dernière extrémité, pour repousser la violence de l'ennemi ». La paix doit donc être l'état normal d'une nation; la souveraineté paciQ(jue de la loi y doit être seule loute-puissante ; « Il faut tacher de mener justement les peuples par l'autorité dos lois. » Le dialogue XXII, Dion et Gélon, porte ce titre signiiicatif : Dans un souverain, ce n'est pan l'hnmme qui doit régner, ce sont les lois. « Il ne faut pas que l'homme règne, dit Gélon; il faut (|n'il se contente de taire régner les lois. S'il prend la royautr pour lui, il la gale et se perd lui-môme; il ne doit l'excrci'r (jue pour le mainlicn des lois et le bien des peuples. » On s<; demande de i\\ic\ air Louis XIV aurait lu ces dialogues, faits pour préparer au trône son pelit-fils. Et, sans être Louis XIV, on pout juger qu'il y a une part de chimère dan» ces vues si largement, parfois si naïvement humaines. Dans lo dialogue XIII, intitulé : Idée juste des lois propres à rendre un peuple bon et heureux, Selon dit à Justinien :

Je ne voudrais ni dispositions par testament, ni adoptions, ni exhérédations, ni substitutions, ni emprunts, ni Tentes, ni échanges. Je ne voudrais qu'une étendue très bornée de terre dans chaque famille; que ce bien fût inaliénable^ et que le magistrat le partageât également aux enfants selon la loi, après la mort du père. Quand les familles se multiplieraient trop à proportion de l'étendue des terres, j'enverrais une partie du peuple faire une colonie dans quelque île déserte. Moyennant cette règle courte et simple, je me passerais de tout votre fatras de lois, et je ne songerais qu'à régler les mœurs, qu'à élever la jeunesse à la sobriété, au travail, à la patience, au mépris de la mollesse^ au courage contre les douleurs et contre la mort. Gela vaudrait mieux que d& subsister sur les contrats ou sur les tutelles.

Les sociétés modernes sont peut-être plus compliquées que Selon et Fénelon ne l'imaginent. Et, de même que la législation, la politique moderne a peut-être ses secrets et ses complications nécessaires. Fénelon réprouve, avec raison, les maximes machiavéliques que Tinfluence italienne a introduites en France à l'époque d'un Henri III; il n'a pas tort de mettre en doute que Fart de dissimuler soit l'art de régner ; mais, dans son goût ingénu pour la simplicité, la loyauté, l'équité, il ne rend pas suffisamment justice au gouvernement ferme et fier d'un Richelieu. Car il ne.se contente pas de tracer le portrait idéal du roi; il trace aussi celui du ministre selon son cœur, et ce ministre parait lui ressembler singulièrement à lui-même. Dans quatre dialogues successifs, la politique de Richelieu est discutée, le plus souvent condamnée. L'exemple même des grands ministres étrangers est invoqué contre lui : Ximénès, désintéressé, modeste, n'a regardé que le bien public; Oxenstiern a pratiqué la politique des honnêtes gens et s'est rendu populaire, tandis que Richelieu, en pratiquant la politique sans scrupule, s'est rendu odieux. On va jusqu'à faire remarquer que Richelieu, mauvais prêtre, a relevé les protestants à l'étranger. Ailleurs nous devinons que l'aristocratie humiliée et frappée lui garde rancune, et que cette rancune trouve en Fénelon comme un dernier et dangereux interprète. Mais Fénelon est trop fin et, au fond, trop juste pour méconnaître entièrement les hautes qualités d'un Richelieu. Aussi le relève-il par une comparaison avec Mazarin, et nous fait-il admirer alors le grand homme en face du grand comédien.

2i COURS DE LITTÉRATURE

Le discours de réception de Fénelon à rAcadémle

françulNC*

Fénelon fut reçu à l'Académie le 31 mars 1693. Reçu le 15 juin de la môme année, la Bruyère s'écrie dans son discours : « Toucherai-je votre dernier choix, si digne de vous? Quelles choses vous furent dites dans la place où je me trouve! Je m'en souviens; et, après ce que vous avez entendu, comment osé-.je parler? comment daignez-vous m'entendre? » C'était étahlir une sorte de lien entre son discours et celui de Fénelon ; tous deux, en effet, ont plus d'un trait commun.

Sans vouloir rabaisser le mérite original de la Bruyère, il est permis de constater que le véritable novateur, dans le genre académique, est Fénelon. Avant lui, Ton ne voit guère que Bossuct qui ail tenté de rendre plus précis et plus vivant le discours de réception; le sien avait pour sujet l'institution de l'Académie, mais, en somme, ne sortait pas des généralités. Félclon, le premier, osa en sortir. Ce sont là sans doute les « zélés académiciens » dont parle la Bruyère dans la Préface de son discours, et qui lui avaient, dit-il, frayé le chemin. Il est vrai qu'au contraire de la Bruyère, Fénelon insiste longuement sur l'éloge de son prédécesseur; mais ce prédécesseur était Pellisson, et louer l'historien de l'Académie, c'était s'offrir l'occasion naturelle de retracer à grands traits cette histoire après lui. Si l'on met à part l'éloge obligé de Richelieu' et du roi, on s'aperçoit que la biographie de Pellisson fait le fond du discours, mais aussi qu'elle n'est qu'un cadre commode aux portraits, trop rapidement esquissés, des écrivains de la première moitié du siècle. Racan est l'héritier de l'harmonie de Malherbe; Vaugelas, « dont l'oreille fut si délicate pour la pureté de la langue », est cité non loin de Voiture, « toujours accompagné des grâces les plus légères ». (On voit combien fut vivace cette renommée de Voiture, mort depuis si longtemps déjà.) Corneille, « grand et hardi dans ses caraclè-

1. f/('îlogo (le RichoUoii est ici plus franc que dans les Diatofjue» det morft, dont Fônclon paraît se souvenir, par cxomple lorsqu'il dit, h pou près comme dam le Dialogue LXXIV, quu le temps, (jui etiaco les autroê noms, fait croître le nom de

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res où est marquée une main de maître », y est traité moins sévèrement que dans la Lettre à l'Académie. Seulement Fénelon ne parle et ne veut parler que des morts; moins audacieux que la Bruyère, il s'arrête à temps : « Mais je m'engage insensiblement au delà de mes bornes; en parlant des morts, je m'approche trop des vivants, dont je blesserais la modestie par mes louanges.> »

En dépit de ces précautions prudentes, la véritable pensée de Fénelon n'est pas difficile à saisir, et l'esprit de son discours n'est pas autre que celui dont est pénétré le discours de la Bruyère : tous deux, en glorifiant les auteurs du xvii® siècle, glorifient surtout les écrivains polis, naturels, vrais, qui ont su se plier au joug de la règle et de la raison. C'est ce que Fénelon montre clairement dans le passage le plus remarquable de son discours, d'ailleurs plus bref que celui de la Bruyère.

Depuis que des hommes savants et judicieux ont remonté aux véritables règles, on n'abuse plus, comme on le faisait autrefois, de Tesprit et de la parole; on a pris un genre d'écrire plus simple, plus naturel, plus court, plus nerveux, plus précis. On ne s'attache plus aux paroles que pour exprimer toute la force des pensées, et l'on n'admet que les pensées vraies, solides, concluantes pour le sujet où l'on se renferme. L'érudition, autrefois si fastueuse, ne se montre plus que pour le besoin ; Tesprit même se cache, parce que toute la perfection de l'art consiste à imiter si naïvement la simple nature, qu'on le prenne pour elle. Ainsi on ne donne plus le nom d'esprit à une imagination éblouissante ; on le réserve pour un génie réglé et correct, qui tourne tout en sentiments, qui suit pas à pas la nature toujours simple et gracieuse, qui ramène toutes les pensées aux principes de la raison et qui ne trouve beau que ce qui est véritable. On a senti même en nos jours que le style fleuri, quelque doux et quelque agréable qu'il soit, ne peut jamais s'élever au-dessus du genre médiocre, et que le vrai genre sublime, dédaignant tous les ornements empruntés, ne se trouve que dans la simplicité.

En définissant ce génie réglé, correct, raisonnable, du xvii® siècle, en y faisant entrer tant de « sentiment », Fénelon, sans le vouloir, définit surtout son propre génie. Le simple, le vrai, le naturel, voilà les mots qui reviennent sans cesse sous sa plume, voilà l'idéal qu'il proposera aux écrivains dans sa Lettre à V Académie, douze ans après. « On retranche du discours tous les ornements afifectés, » voilà pour lui le grand mérite des contemporains. Déjà il ne conçoit la parole que comme le vêtement de la pensée ; déjà il a l'horreur du style fleuri, des traits éblouissants ; déjà il n'imagine pas un sublime en dehors de la simplicité. Telle est la ressemblance essentielle qui rapproche le Discours de la Lettre, Il serait facile de signaler aussi quel-

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