Nisard, Histoire de la littérature française, t. II
effet, dans la première partie, mais la seconde révèle un esprit plus mûr et plus profond. Il serait donc injuste de juger comme un ouvrage complet et définitif un essai brillant, qui n'a pas môme été revu par son auteur, et dont les parties mal assemblées ont été écrites à diverses époques.
La première partie expose, selon l'expression de Fénclon luimôme, « une philosophie sensible et populaire, dont tout homme sans passion et sans préjugés est capable ». Les preuves de l'existence de Dieu y sont tirées « de l'aspect général de l'univers,... do la considération des principales merveilles de la nature », dont l'ordre admirable atteste une cause intelligente. En pai'ticulier, l'argument des causes finales est développé avec une ampleur (|ui touche parfois à la prolixité. 11 y a là une certaine grandeur, une certaine poésie môme, mais quelque peu de rhétorique et aussi, il faut le dire, de naïveté. C'est le poète qui nous peint ces nuages « de toutes les figures et de toutes les couleurs les plus vives, qui changent li tout moment cette décoration par les plus beaux accidents de lumière » ; mais c'est le rhéteur naïf qui écrit :
Si je lève la tète, j'aperçois dans les nuées, qui volent au-dessus de nous, des csiièces de mors suspendues puur tempérer l'air, pour arrêter les rayons enflaiiiiriAs du soleil, el pour arroser la terre quand elle trop sèche. Quelle main a pu suspendre sur nos trtos ces (grands réscr^'oirs d'eaux ? Quelle main prend soin de ne les laisser jamais tomber que par des pluies modérées?
Lorsque Fénelon s'applique à nous démontrer, avec une consciencieuse abondance de preuves, que toutes les choses et tous les ôtrcs delà nature «conspirent également pour nous servir >», que les moutons, par exemple, ont un superflu de toison «pour inviter l'homme à les tondre toutes les années », il mérite de servir de modèle à l'auteur candidement attendri des Harmoniea de la nature, à Bernardin de Saint-Pierre,
Ainsi, dans la nature, non seulement les plantes, mais cncorclos animaux, sont faits pour nr)trc usajjt.'. L(^s bêtes farouches mêmes s'apprivoisont, ou du moins crai^Micnl l'hommo. Si tous les i)ays étaient peuplés et policés comme ils devraient l'rlrc, il n'y en aurait i)oint où les bêtes attaquassent les hom- Hips ; on ni> trouv(M-ait plus (raniniaux féroces (jue dans les forêts reculées, et on If's rracrvjîiait pr)ur exercor la hardiesse, la force et l'adresse du genre humain, par un jou i\\\i r(>])n''S('nlerait la {,'U(.Trc, sans qu'on eût Jamais be* soin de {,'uorre véritable entre h,'s nations.
Après la nature inimalérielle, après Tanimali en qui Fénelon se refuse à voir une machine, l'homme, corps et esprit, estétu-
dié, admiré, en tant qu'œuvre de l'intelligence divine, et ici c'est de Buffon que Fénelon semble le précurseur : à côté de la grandeur de la raison humaine, il montre, d'ailleurs, sa faiblesse, et nous fait remonter ainsi jusqu'à la raison parfaite où notre imparfaite raison prend sa source.
Il y a un soleil des esprits, qui les éclaire tous, beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corps : ce soleil des esprits nous donne tout ensemble et sa lumière et Tamour de sa lumière pour la chercher. Ce soleil de yérité ne laisse aucune ombre, et il luit en même temps dans les deux hémisphères; il brille autant sur nous la nuit que le jour : ce n'est point en dehors qu'il répand ses rayons ; il habite en chacun de nous. Un homme ne peut jamais dérober ses rayons à un autre homme ; on le voit également en quelque coin de l'univers qu'on soit caché. Un homme n'a jamais besoin de dire à un autre : « Retirez-vous, pour me laisser voir ce soleil ; vous me dérobez ses rayons, vous enlevez la portion qui m'est due. » Ce soleil ne se couche jamais, et ne souffre aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions; c'est un jour sans ombre; il éclaire les sauvages même dans les antres les plus profonds et les plus obscurs : il n'y a que les yeux malades qui se ferment à sa lumière ; et encore même n'y a-t-il point d'homme si malade et si aveugle qui ne marche encore à la lueur de quelque lumière sombre qui lui reste de ce soleil intérieur des consciences. Cette lumière universelle découvre et représente à nos esprits tous les objets ; et nous ne pouvons rien juger que par elle, comme nous ne pouvons discerner aucun corps qu'aux rayons du soleil.
Aux preuves tirées du spectacle de l'univers succède, dans la fin de cette première partie , la preuve tirée des idées, de cette raison «commune à tous les hommes, parfaite, éternelle, immobile », qui vient de Dieu, qui est Dieu lui-même ; de la volonté humaine libre, mais d'une liberté dépendante, ombre de celle du premier être par qui l'homme existe et agit. La réponse aux objections des épicuriens, qui couronne cette partie, est plus éloquente que probante : Fénelon y démontre bien contre eux que l'univers ne saurait être l'œuvre du pur hasard, mais non que tout dans l'univers n'ait pour but que l'utilité oaragrément de l'homme. Il finit par un élan de foi et d'amour vers Dieu.
Les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu sont développées dans la seconde partie. On a vu que, dès la fin de la première, elles avaient été touchées. Cette métaphysique estelle d'un servile imitateur de Descartes, comme le veut M. Nisard? On serait tenté de le croire quand on voit en quels termes est tout d'abord définie la méthode qu'il faut suivre dans la recherche de la vérité ; car on n'a pas de peine à y reconnaître la méthode toute cartésienne du doute méthodique, reproduite et poussée à ses extrêmes conséquences, avec une hardiesse singulière chez un prêtre.
Il rnn «nmblo que la soûle mani<3re dV;viter toute erreur, est de douter sans (^xccpliou de toutes les choses dans lesquelles je ne trouverai pas une pleine (WidiiiKîe. Je me défie donc do tous mes préjugés : la clarté avec laquelle J'ai cru juscpi'ici voir diverses choses n'est point une rairîon de les supposer vraies. Je ini! (létic de tout ce qu'on appelle impression des sons, principes accoutumés, vrîiis(;ml)lanco3 : je ne veux rien croire, s'il n'y a rien qui soit parfaitement certain; jo veux que ce soit la seule évidence et l'entière certitude des choses qui me force à y acquiescer, faute de quoi je les laisserai au nombre des douteuses...
Voilà ce <iu'il faut faire, si je veux suivre la raison; elle no doit croire que ce qui est certain, elle ne duit ([ue douter de ce qui est douteux. Jusqu'à ce qu«; je trouve (piehjue chose d'invincihle par i)ure raison pour me montrer la cerlilude de tout ce qu'on appelle nature et univers, l'univers entier doit iirélre suspect de n'être qu'un songe et une fable. Toute la nature n'est pentéinj qu'un vain fantôme...
Dans cette incertitude, que je veux pousser aussi loin qu'elle peut aller, il y a un(! chose qui m'arrête tout court. J ai beau vouloir douter de toutes choses, il m'est impossible do pouvoir douter si je suis. Le néant ne saurait douter ; «»t quand même je me tromperais, il s'ensuivrait par mon erreur môme que je suis quelque chose, puisque le néant ne peut se tromper. Douter et se tromper, c'est penser. Ce moi qui pense, <iui duute, qui craint de se tromper, qui n'use juger de rien, ne saurait faire tout cela s'il n'était rien.
Hoaucoiip, sinon tout, est emprunté à Descartes dans le développement des preuves tirées : 1° de Timperfection de Tôtre humain; 2° de l'idée que nous avons de TinAni; 3® de Tidée de Totre nécessaire. C'est souvent le fond de la métaphysique cai'Lésicnne, ce n'en est presque jamais raccentni, avouons-le, la vi<^ucur de raisonnement. Mais Fénelon développe ensuite une « nouvelle preuve de l'existence de Dieu, tirée de la nature dos idées », et ici, ce n'csl pas à Descartes qu'il se rattache, ni ni(^me à Platon, c'est au néoplatonisme d'Alexandrie. M. Janet, ({iii fait bon marché de la plus grande partie du traité, voit dans cottfî seconde partie, et en particulier dans les chapitres IV el V, un traité de métaphysique de la plus haute portée, où iM'^nolon s'élève aux doctrines les plus abstruses, etserévèle un (les penseurs les plus subtils et les plus hardis de notre littérature philosophique. Il fait observer que la doctrine de rénolon sur l'unité absolue de Dieu se concilie mal avec le do^'uic de la Trinité et côtoie l'hérésie. Ainsi Fénelon est prèsqu(î hérétique dans l'ouvrage mémo où il se propose d'établir la vorité du dogme chrétien. Gela ne sufQt-il pas à imprimer au Trailii de l'existence de Dieu la marque originale d'une pons»''0 obslinémont indépendante *? Ici encore el toujours
1. Iiiiir'nciidanto, rii:iis non pus lil)r(). Kénolon ne tranch» pas la queiClon de s:i\oir si la ilariiinc du soloil m no tourne pas, ou si uu contraire c'est nous oui tournons autour (1*0110 ». Ailleurs môme il semble ignorer ou mcconnaitra la découverte de Galilée.
nous sommes loin de Bossuet. Nous sommes plus loin encore de Pascal, et Sainte-Beuve s'est plu à accabler Fénelon sous le poids d'une comparaison avec l'auteur des Pensées,
En admettant le doute universel des philosophes, Fénelon ne s^effraye pas de cet état; il le décrit avec lenteur, presque avec complaisance; il n'est ni pressé ni impatient, ni soufifrant comme Pascal...
II est bien vrai qu'au moment où il se demande si la nature entière n'est pas un fantôme, une illusion des sens, et oïl, pour être logique, il se place dans cette supposition d'un doute absolu, il est bien vrai qu'il se dit : « Cet état de suspension m'étonne et m'efTraye ; il me jette au dedans de moi dans une solitude profonde et pleine d'horreur; il me gêne, il me tient comme en l'air, Û ne saurait durer, j'en conviens ; mais il est le seul état raisonnable. » Au inoment où il dit cela, on sent très bien, à la manière même dont il parle, et à la légèreté de l'expression, qu'il n'est pas sérieusement effrayé. Un peu plus loin, s'adressant à la raison et l'apostrophant, il lui demande : « Jusques à quand serai-je dans ce doute qui est une espèce de tourment, et qui est pourtant le seul usage que je puisse faire de la raison? » Ce doute, qui est une espèce (le tourment pour Fénelon, n'est jamais admis en supposition gratuite par Pascal, et dans la réalité il lui paraît la plus cruelle torture, et qui est la plus antipathique, la plus révoltante à la nature même. Fénelon, en se plaçant dans cet état de doute à l'instar de Descartes, s'assure d'abord de sa propre existence et de la certitude de quelques idées premières. Il continue dans cette voie de déduction large, agréable et facile, mêlée çà et là de petits élans d'affection, mais sans orage. On croit sentir, en le lisant, une nature angélique et légère, qui n'a qu'à se laisser aller pour remonter d'elle-même à son principe céleste. Le tout se couronne par une prière adressée surtout au Dieu inâni et bon, auquel il s'abandonne avec confiance, si quelquefois la parole l'a trahi. « Pardonnez ces erreurs, ô Bonté qui n'êtes pas moins infinie que toutes les autres perfections de mon Dieu; pardonnez les bégayements d'une langue qui ne peut s'abstenir de vous louer, et les défaillances d'un esprit que vous n'avez fait que pour admirer votre perfection. »
Rien ne ressemble moins à la méthode de Pascal que cette voie aisée et aplanie. On n'entend nulle part le cri de détresse, et Fénelon, en adorant la Croix, ne s'y attache pas comme Pascal à un màt dans le naufrage ' .
Mais qui donc supporterait la comparaison avec un Pascal? La comparaison avec Bossuet serait plus équitable ; souvent encore, sans doute, c'est à l'avantage de Bossuet qu'elle tournerait. Fénelon, jeune, laisse voir ici surtout ses défauts aima* blés. Outre que l'ouvrage n'est pas composé, les exclamations, les interrogations, les vifs mouvements de Tàme, y abondent, non sans compromettre la sévérité et la solidité de l'argumentation philosophique. Mais cette âme de Fénelon est une âme simple, aimante, chaleureuse, inQniment sensible et personselle, et là même où l'on n'est pas convaincu, on est touché
1. Causeries du lundi, t. V. Voyez, au ch. ii de la première partie, un passage sur rinfiniment petit considéré au microscope, le ciron, etc.'; c'est la pensée et ce sont les termes de Pascal, mais bien affaiblis.
comme par le charme (l'un sourire attendri, ou amusé par l'ondoyante mobilité d'un caractère, d'une pensée, d'un style, presque féminins.
Les lettres spirituelles* — Fénelon dircetcar d'ftmcs
et psyciiolofifue*
Plus encore que le Traité de l'existence de Dieu, les Lettres spirUiiclles de Fénelon éclaireraient la distance qui le sépare de Bossuet; car autant sont impersonnelles les lettres de direction que nous avons de Bossuet, autant le moi de Fénelon parait à découvert dans cette correspondance pieuse dont il faitaujourd'hui'pour nous, profanes, le principal, sinon l'unique intérêt. Aussi goûte-t-on plus ou moins les lettres spirituelles de Fénelon selon qu'on aime plus ou moins ce « moi » qui tour à tour ou en même temps s'insinue et s'impose. M™® de Maintenon n'avait pas encore rompu avec le futur archevêque de Cambrai» alors abbé de Fénelon, lorsqu'elle écrivait, en 1689, à M™» de Fontaines : « Lisez les lettres de M. de Fénelon, je vous prie; elles sont d'une pratique continuelle; on les retrouve mille fois le jour... KUcs inspirent une dévotion libre, douce, paisible, droite, et il est impossible que ce ne soit la vérité. » On pensait de même plus d'un siècle après: la sœur de Chateaubriand, M"" de Caud, lui écrivait, sur le ton légèrement hyperbolique qui convient à la sœur de René : u Mon cœur se prosterne devant celui de Fénelon, dont la tendresse me semble si profonde, et la vertu si élevée*. »
Mais les critiques de notre temps ont étudié de plus près la douceur tyrannique de ce nwi, et, comme on avait exagéré autrefois l'admiration, ils ont exagéré peut-être la déÛance.
I/aimablfi auteur de TèUmaquc cl surtout de ces Lettres de direclioM, si peu connuo<<, 8i di^'ncs d'être lues, relues et inôditées, sous la plume de qui len expressions 1ch])1u8 flatteuses et, si j'ose dire, les plus caressantes, naissent d'ellrs-mômcs, rej^ardcz-y do prrs, c'est le grand soigneur le plus net sur le* ])rivil(!gr>s do sa naissance, le haut prrlat le plus absolu sur les prérogatives de sa di^'uKô, le philosophe le plus ohsdiuMnont ontêtô de son sens personnel, enfin lo doininalour lo plus entier, le ))lus autoritaire, le plus tyrannique det* ronscicnt'os et des ta'urs... Le ton des Lettres xpiritueltes de Fénelon est en